Une Histoire d’amour

Une Histoire d’amour
Gilles Bachelet
Seuil Jeunesse, 2017

Le roman du gant Mapa

Par Anne-Marie Mercier

Georges et Josette se rencontrent à la piscine, dansent ensemble, regardent le feu d’artifice du 14 juillet, s’embrassent, se marient, ils ont des enfants, puis des petits-enfants, ils tombent malades, se disputent ; l’un meurt, l’autre reste et raconte leur histoire… C’est la vie ordinaire de bien des gens qui est racontée là, et ce qui est peu ordinaire, c’est la manière de le mettre en images.

Un peu comme dans Mon chat le plus bête du monde, le décalage entre la platitude du texte et l’originalité des dessins crée la drôlerie et l’intérêt. Les personnages sont des gants en caoutchouc. L’homme est jaune, la femme rose, mais leur caractère nait aussi de leurs postures, de leurs accessoires, de leurs actions. La piscine où ils se rencontrent est un évier de cuisine, Venise est une gondole-souvenir posée sur une étagère du salon, le chien offert par Georges à Josette, « scottish terrier à poils durs », est une brosse à ongles, Georges pêche dans l’aquarium, leur mobilier est fait d’objets quotidiens à leur échelle. Chaque page est un régal de détails comiques ou charmants.

Le Roy qui voyageait avec son royaume

Le Roy qui voyageait avec son royaume
Dedieu
Seuil Jeunesse, 2018

Le roi touriste, ou le touriste roi ?

Par Anne-Marie Mercier

Il était une fois… un roi. Mais on pourrait aussi bien dire « il était une fois l’envie du voyage » : ce roi se fait rapporter toute sorte d’objets de voyageurs qu’il envoie dans le monde entier pour ensuite entendre leurs aventures. Il finit par décider de voyager lui-même. Lors du premier voyage, il dort à la dure et mange froid, il y remédie pour le suivant ; lors d’un autre il est attaqué par les moustiques, puis tombe malade, ou bien s’ennuie sans ses livres… A chaque nouveau voyage il ajoute des objets pour son confort, son plaisir et sa sécurité, si bien que les expéditions deviennent de plus en plus lourdes et la rencontre de curiosités, d’étrangers et d’étrangetés de plus en plus rare…
Les images ajoutent au comique des situations, avec un roi au profil Louis-quatorzien impassible et des sujets hagards et affairés se promenant sur un fond où le seul vrai changement est celui de la couleur.
Fable moderne sur les dérives du tourisme, ce grand album est aussi un éloge du voyage rêvé ou lu : somme toute, les plus beaux des voyages seraient-ils ceux que l’on nous raconte ?

Ringard

Ringard
Emily Gravett
Kaléidoscope, 2017

De la mode

Par Anne-Marie Mercier

Le héros de l’histoire est un petit chien (du moins c’est ce qu’on croit au début) nommé Harbet. Sur le plan de la mode, il en est à la préhisotoire : il a un bonnet qui lui tient chaud et qui de plus a été tricoté par sa mamie : pratique et sentimental. Mais la mode n’a que faire de ces considérations et il est jugé « ringard » par d’autres animaux (un dinosaure vert, une autruche bleue, un ours ( ?) jaune). Toutes les tentatives de Harbet pour rejoindre la mode s’avèrent des fiascos : il est toujours en retard d’une étape.
La conclusion dit qu’il vaut mieux être soi-même… Les images d’Emily Gravett sont délicieuses d’emphase et de couleur et donnent beaucoup de légèreté à cette jolie leçon, éloge de la liberté et de l’affirmation de sa différence.

Giselle

Giselle
D’après Théophile Gautier et J.H. de Saint-Georges
Illustrations de Charlotte Gastaut
Amaterra, 2017

 

Bal masqué

Par Anne-Marie Mercier

Représenté pour la première fois en 1841, le célèbre ballet de Giselle est l’un des plus connus de la période romantique. Romantique, il l’est avec son livret de Théophile Gautier, ses amours contrariées, ses spectres, son inspiration folklorique… Giselle aime un prince sans le savoir. Un rival éconduit le lui apprend et elle meurt de désespoir, sachant que jamais les princes n’épousent des villageoises. Mais selon une légende slave, les fantômes des jeunes filles mortes avant leurs noces reviennent sur leur tombe : ce sont les Wilis qui attirent les jeunes gens et les font mourir.

Après le Lac des cygnes, Charlotte Gastaut reprend le même format exceptionnel d’un grand album presque carré (29 x 32 cm.), composé de doubles pages comportant de nombreuses découpes, parfois des calques, produisant des effets de dentelle superbes. Les coloris, les formes simples imitent le folklore dont le conte s’inspire. Rien de morbide malgré le tème, tout cela est très dansant.

On peut consulter les premières pages sur le site de l’éditeur. Dans la même série des ballets illustrés, et avec la même illustratrice, on trouve également L’Oiseau de feu.

 

Le Bondivore géant


Le Bondivore géant
Julia Donaldson, Helen Oxenbury
Kaléidoscope, 2017

Les effets de la peur

Par Anne-Marie Mercier

Un lapin rentrant chez lui entend une voix sortir de son terrier qui s’exclame : « Je suis le Bondivore géant, aussi horrible que méchant ! il appelle à l’aide un chat, un ours, un éléphant, qui tous sont terrorisé par la même voix, qui décline toutes ses qualités : horrible, terrifiant, dangereux, haut… jusqu’à ce qu’une petite grenouille intervienne pour faire cesser la contagion de la panique et rappelle son petit bébé farceur qui fait la grosse voix.

Le texte joue sur des variations sur les mots qui désignent la peur, sur les comparaisons qui permettent de faire comprendre l’extraordinaire, tant au niveau des actions que des formes, tandis que le dessin met en scène les émotions (effroi, honte, inquiétude, surprise, hilarité) et le comique de la situation. Un joli classique à lire et relire.

Les Mutants de la mine noire

Les Aventures inter-sidérantes de l’Ourson Biloute – Les Mutants de la mine noire
Julien Delmaire- Reno Delmaire
Grasset 2017

Au Nord, y a pas qu’les corons…

Par Michel Driol

Voici le tome 2 des aventures de l’Ourson Biloute. Rappelons que dans le tome 1, Blast Ador, le chef des extraterrestres veut prendre le contrôle de la terre grâce à la sauce Z qui réduira l’humanité en esclavage. Dans ce nouvel épisode, Biloute, Papa, Maman et Kévin vont visiter le musée de la mine. Là, Biloute est enlevé par le guide qui le conduit dans le laboratoire où le docteur Veggaline fabrique la fameuse sauce Z…. Biloute va-t-il devoir la gouter ? Non, car arrive à temps Lady Sparadrap, alias Maman.

Déjanté, humoristique, cet album est un hommage réussi aux séries populaires pleines de rebondissement. Par le style, aux nombreuses phrases exclamatives, et aux jeux de mots (façon titres de série noire hors de portée des enfants – Mutins de la Mer Noire – mutants de la mine noire – l’étoile Molaire).  Par les personnages aussi : le guide, habillé de façon carnavalesque, représenté façon Johnny Depp dans le film Charlie et la Chocolaterie, le docteur maléfique, la superhéroïne… Par les lieux : la mine, les wagonnets façon Indiana Jones et le Temple maudit, le laboratoire sous-terrain façon Blake and Mortimer…  Par les enjeux : un ourson en peluche sauvant le monde d’une attaque d’extraterrestres. Sans compter les allusions à une musique très seventies (éclectique, de Magma à Motorhead, en passant par Bachelet…). Les illustrations, avec leur côté psychédélique, renforcent cet aspect !

Ajoutons à cela un arrière-plan familial à la fois familier et social : l’ourson, bien évidemment, déteste passer à la machine à laver, et pourtant cela va lui arriver deux fois. Mais aussi le chômage du père, dont l’usine de petits pois risque de fermer. On est donc de plain-pied dans une famille ouvrière ordinaire. L’un des autres attraits de la série est l’utilisation d’un lexique du Nord – expliqué dans un glossaire à la fin –  Ce lexique a le mérite de ne pas être envahissant, mais de rendre hommage à des mots d’une langue populaire.

A suivre, bien évidemment… Et on attend la prochaine livraison avec impatience.

L’Etrange é

L’Étrange É
Grégoire Aubin, Roxanne Bee( ill.)
Amaterra 2018,

Accepter l’Autre

 

 

                                                                                                       Maryse Vuillermet

 

Un album original.
Un groupe de jeunes E mènent une vie joyeuse, et agréable, baignades, jeux…
Mais voilà qu’un E aventureux au cours d’un jeu de cache-cache rencontre un É.
D’abord méfiant, et inquiet, il s’enfuit mais le É curieux le suit et rend visite au groupe des E. Eux aussi d’abord agressifs, finalement, grâce au conseil d’un plus jeune, l’acceptent et l’intègrent.
Ils feront de même avec toutes les lettres.
Les thèmes de la différence et de la tolérance sont donc joliment illustrés par cette fable et son titre à double sens (étranger et étrange é).
Une seule très légère réserve, le rapport texte et image n’est pas toujours aussi fluide qu’on l’espérerait, il faut parfois s’y reprendre à deux fois pour suivre l’histoire.

Demain les rêves

Demain les rêves
Thierry Cazals / Daria Petrilli
Møtus 2015

Faire face à la crise

Par Michel Driol

Agathe est une petite fille qui, depuis la mort de ses parents, vit avec son Oncle Jean dans un monde en crise. Les signes de la crise ont bien là : usines qui ferment, arbres qui n’ont plus la force de faire pousser des feuilles, adultes qui jouent à la dinette faute d’avoir de vrais repas, l’oncle Jean qui perd son emploi. Il imagine des tas de métiers sans avenir : dompteur de papillons, facteur qui refuse les lettres de licenciement ou les factures… Mais la crise gagne… Alors Agathe sort à la rencontre des autres : un homme et une femme qui hurlent et griffent les murs, puis un garçon qu’elle embrasse. Avec ce garçon et Oncle Jean, il feront une équipe de choc pour devenir écouteurs de rêves et faire renaitre les jeux, la vie, l’espoir.

Voilà un album magnifique, qui ne cherche pas expliquer rationnellement la crise, mais à donner l’espoir. Tous les enfants entendent aujourd’hui parler de la crise. La voilà personnifiée, puissance maléfique qui a volé à Agathe ses parents et désespéré le monde entier, humains comme végétaux. Aura-t-elle le dernier mot ? Comme dans les contes, on croit un instant que le mal va l’emporter. L’imagination seule ne suffit pas à s’en tirer : Oncle Jean a beau inventer des métiers poétiques et fabuleux (éleveur de feux follets ou cultivateur d’étoiles filantes), la crise a tellement fait mourir les espoirs et les intérêts qu’il échoue. Il faudra se mettre ensemble et non pas proposer, mais écouter les rêves pour redonner l’espoir, découvrir ce que l’on a en partage, guetter le moindre souffle de vie, redonner confiance, lutter contre la peur. On le voit, c’est la poésie et le rêve qui seront capables de lutter contre la crise, l’attention patiente à chacun. Et, dans ce rôle-là, ce sont les enfants qui sont porteurs d’espoir. La crise n’aime pas les enfants qui rêvent…

L’album traite donc de façon poétique la crise, avec courage et audace : poésie du texte qui traite la crise de façon métaphorique, extraordinaire qualité des illustrations dont l’univers est proche de celui de Magritte et permettent aussi de sortir de donner une représentation surréaliste. Tout vole, des gâteaux aux oiseaux, des feuilles aux papillons, des lettres aux personnages, montrant une réalité étrange et inquiétante, jusqu’à ce qu’un bouquet de fleurs naisse dans la tête de l’oncle. L’illustration de couverture, comme un clin d’œil aux éditions Larousse (je sème à tous vents), que l’on retrouve sur les pages de garde, est porteuse de l’espoir que les fleurs s’épanouissent.

Un album en forme de conte philosophique pour nous aider à lutter contre la résignation.

Rouge volcan

Rouge volcan
Eric Battut
L’élan vert  2017

L’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini…

Par Michel Driol

Au milieu de l‘océan, un volcan se réveille et fait naitre une ile. Deux petits personnages, des vulcanologues, s’en approchent, en commencent l’ascension au milieu des laves, malgré les gaz toxiques. Ils effectuent leurs mesures et atteignent le sommet. Face à la montagne en furie, il faut redescendre, vite et repartir dans une mer rouge volcan. La dernière illustration envoie à la première, mais la dominante blanche est devenue une dominante rouge…

Étrange album, qui tient tout à la fois de la poésie, de la science et de la philosophie. Poésie du texte, qui parle d’apogée, de montagne en furie, de colère de la montagne. Poésie de l’illustration, qui ne recherche pas le réalisme, mais, utilisant des papiers découpés, rend compte de la puissance tellurique des éléments et leur confronte la petitesse des deux hommes. Discours scientifique aussi, qui convoque des termes précis, comme mesures, densité, qui emploie les termes techniques, magma, bombes volcaniques, mission à accomplir. Le tout est au service d’une approche philosophique : qu’est-ce que l’homme dans une nature qui peut se réveiller et se révéler dangereuse, mortelle, inhospitalière ? Un être fragile, un petit rien, menacé, impuissant. Pourtant, il lui faut continuer à aller calmement, presque paisiblement, à l’ « extrême limite » du monde, de soi et du savoir, non pas pour la  gloire, ni pour dominer la nature, mais pour la connaitre.

Un album en aller-retour, qui pose la question de la connaissance scientifique, de la place de l’homme dans l’univers, de l’esprit de géométrie, rationnel, et de l’esprit de finesse, qui joue sur l’émotion. Un album pascalien…

Confucius. Toute une vie

Confucius. Toute une vie
Chun-Liang-Yeh, Clémence Pollet
HongFei, 2018

Vie d’un philosophe, philosophie de la vie

Par Anne-Marie Mercier

Comme le titre l’indique, c’est bien la vie du sage chinois qui nous est racontée, déroulée de sa naissance à sa mort et fixée dans une chronologie à la fois chinoise (l’époque qui précède celle des Royaumes combattants) et mondiale (on apprend en fin de volume qu’il est né peu après Siddhârta (Bouddha), et mort peu avant la naissance de Socrate. Mais bien entendu, cette vie est aussi un parcours de la pensée : plusieurs épisodes montrent Confucius faisant des choix, répondant à des questions, évoluant. On est très loin d’une volonté d’héroïser ou de sublimer la vie du philosophe ; il est présenté comme un homme ordinaire, agissant, réfléchissant, lisant, conversant avec ses semblables.
L’histoire est portée par les belles images de Clémence Pollet, de type sérigraphique en quatre tons, très lumineuses. Elles inscrivent ce parcours dans la nature et insistent sur son aspect itinérant et son inscription dans le contact avec ses semblables (une quadruple page centrale montre un village bordé par une rivière où chacun vaque à ses occupations, contemple, passe…).
Les dernières pages proposent un texte faisant le point sur le personnage de Confucius et sa pensée aujourd’hui, son rapport à la tradition, à la liberté, à l’égalité, à la fraternité, à la sagesse et à la religion. C’est bref et clair et cela a aussi le mérite de souligner les différences de mentalité entre les cultures chinoises et françaises pour indiquer qu’il faut aller un peu plus loin si l’on veut vraiment comprendre. C’est une initiation ; elle se présente comme telle.
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