Le bout du bout (du bout)

Le bout du bout
François David, Henri Galeron
Motus, 2018

Je me suis décidé(e): j’ai tiré! 

Par Christine Moulin

L’auteur comme l’illustrateur du superbe objet qu’est Le bout du bout sont deux grands: François David, Henri Galeron, excusez du peu! Et ce qu’il y a de mieux, c’est qu’on n’est pas déçu: en effet, cet ouvrage (peut-on encore parler d’album?) se tire et s’étire pour atteindre un bon mètre de long et pour le prix d’une, on a deux histoires. Côté jaune (côté mille-pattes?), la lecture se donne à lire: le plaisir que l’on éprouve à découvrir les successifs morceaux emboîtés du livre est décrit au fur et à mesure par un « je » dont on ne sait plus s’il est l’auteur ou le lecteur! La fin nous ramenant au début, on peut parcourir Le bout du bout du bout, côté rouge (côté perroquet): se déroule une forme de fable visuelle, inspirée du nez de Pinocchio,  sur les dangers de la parole étourdie. Le ravissement est aussi au rendez-vous grâce aux dessins splendides d’Henri Galeron, toujours aussi poétiques et précis, surréels et ressemblants. Bref, nous voilà devant un grand petit livre !

 

Oddvin, le prince qui vivait dans deux mondes

Oddvin, le prince qui vivait dans deux mondes Frank Prévost, Régis Lejonc HongFei, 2018

De l’aveuglement des princes

Par Anne-Marie Mercier

C’est une belle histoire que celle d’Oddvin ; c’est aussi une histoire complexe et sombre. Oddvin est le second d’un groupe de triplés, chacun né avec un handicap sensoriel et chacun accompagné d’un animal qui l’aide à le surmonter. Aveugle, Oddvin voit à travers les yeux de son renne, dont il comprend la langue. Ignoré de ses parents, qui préfèrent l’un l’ainé, l’autre le benjamin, il est seul et parcourt le pays. C’est ainsi qu’il comprend la misère du peuple, oppressé par son tyran de père et qu’il échappe au massacre de sa famille lors d’une révolte sanglante qui laisse le pays dévasté. Loin des hommes, Oddvin apprend par les animaux ; son itinéraire le conduit dans des paysages divers et grandioses. Ce parcours initiatique l’amène aussi à la sagesse ; le peuple reconnaitra en lui son futur sauveur. Cette fin a un petit air désuet – après avoir été tyrannisé par le père pourquoi le peuple ferait-il confiance au fils ? Mais cet air désuet est parfaitement assumé par les illustrations qui imitent le style des albums russes du début du siècle dernier. Combinées avec des passages plus proches de la bande dessinée, elles proposent un récit qui oscille entre le conte et la chronique, dans un mélange réussi de cultures et de thèmes.

Les conjugouillons

Les conjugouillons
Claudine Desmarteau
Flammarion Jeunesse, 2018

Des temps bien de notre temps

Par Christine Moulin

Un lecteur pressé pourrait s’écrier: « Pfff! Encore des albums qui, sous couvert de jeu, veulent faire avaler de force la conjugaison aux pauvres enfants », d’autant que la couverture rappelle les feuilles quadrillées en usage à l’école. Les personnages qu’on y voit pourraient rassurer quelque peu ce lecteur (ce sont des espèces d’extraterrestres ridicules) mais il sait combien les éditeurs ont l’art de déguiser leurs manœuvres subreptices sous des abords avenants, « ludiques » comme ils disent. S’il regarde le nom de l’auteure, il peut donc se demander ce qu’elle est allée faire dans cette galère. C’est oublier l’impertinence de Claudine Desmarteau: quelqu’un qui a écrit Maman était petite avant d’être grande ne peut pas sombrer dans le parascolaire amélioré. C’est alors que le titre de la collection (les conjugouillons) met notre lecteur pressé en alerte: la rime est riche…

De fait, il suffit de lire les premières pages de, mettons, Qui vivra verra (dédié, comme chacun l’a deviné, au futur), pour être soulagé: Claudine Desmarteau n’a rien perdu de sa verve iconoclaste et les conjugouillons ne sont pas des manuels! Le principe? Les drôles de bestioles dont il a été question plus haut discutent dans la rue, ados désœuvrés au langage, comment dire? …dru, mais chacune ne parle qu’en employant un seul temps: contrainte d’écriture fructueuse et hilarante. Mais, et c’est là le tour de force, elles ne parlent pas pour ne rien dire: Qui vivra verra est, en somme, une petite fable sur nos insatisfactions, sur les rêves qui nous tiennent lieu d’aventures mais aussi sur le prix de l’amitié, sur les obstacles qui nous empêchent de partir conquérir le monde mais aussi sur la douceur du quotidien que nous dénigrons tant. J’aime donc je suis est une sorte d’art sentimental qui met en scène trois personnages aux caractères bien distincts: Présent, prompt à tomber amoureux, un peu naïf, peut-être superficiel, est un romantique qui se heurte à la misogynie d’Imparfait. Passé composé, lui, joue les arbitres et mène un jeu subtil et un tantinet destructeur, sans doute motivé par une inconsciente jalousie. Finalement, comme dans Qui vivra verra, c’est la bande de copains qui l’emporte et tout se termine par le pot qu’on va boire à la fin, semblable au banquet d’Astérix, qu’on retrouve donc dans Faudrait se bouger, consacré aux interminables discussions qui président au choix d’un film! Bref, derrière la conjugaison, se cache le quotidien d’ados drôles, agaçants, attachants, d’ados, quoi… Ce qui laisse d’ailleurs perplexe sur le classement de Flammarion qui range ces albums dans les « albums documentaires »…

Cerise sur le gâteau, tous les ouvrages de la collection s’ouvrent sur une double page où sont récapitulés tous les temps de la conjugaison. On peut alors encore mieux apprécier leurs caractéristiques: tous les temps composés sont bicolores, le futur est muni d’un tentacule terminé par un œil qu’il peut jeter sur l’avenir, l’impératif ressemble à un gendarme, l’imparfait du subjonctif tient un monocle du plus bel effet, etc. Deuxième cerise: une autre double page, qui clôt le livre, où les créatures conjugouillonnes profèrent un exemple. Seul bémol: on peut se demander si l’exemple pour le passé antérieur (« j’eus préféré un steack saignant ») est judicieux. N’aurait-on pas plutôt fait appel au plus-que-parfait du subjonctif? Mais, est-ce si important?

On peut feuilleter certains des « conjugouillons » sur le site de Flammarion.

La Baguette de Nanette

La Baguette de Nanette Mo Willems Kaléidoscope, 2017

Par Anne-Marie Mercier

Le scénario est  des plus simples : la petite Nanette va pour la première fois acheter une baguette à la boulangerie. Au retour, délectée par la bonne odeur du pain chaud, elle en croque en morceau, puis un autre, puis tout. Culpabilité, inquiétudes, envie de se cacher… mais sa Mamounette comprend et tout s’arrange. C’est une jolie façon de traiter des échecs des enf ants lors de certaines missions et de la compréhension nécessaire des adultes. C’est aussi un album plein d’humour, tant par le texte que par les illustrations. Le principe du texte est lui aussi très simple : il s’agit de finir la plupart des phrases en « -ette »  – Nanette, qui ressemble à une grenouille, est (comme la Verdurette de Boujon) entourée d’amies qui portent un prénom en  « -ette », à ceux-ci s’ajoutent les mots « bête », « emplette », « planète », « regrette »… et bien sûr celui de « baguette » qui revient de façon obsédante. Les illustrations sont faussement simples, mêlant images séquentielles, scènes imitant des cartes postales, décors de carton, esthétique de comics. Le quotidien est ainsi bien chamboulé et stylisé.

Mon île…

Mon île… Stéphanie Demasse-Pottier, Seng Soun Ratanavanh De La Martinière jeunesse, 2018

Solipsisme

Par Anne-Marie Mercier

L’île en question est aussi bien un véritable espace (tente, cabane, maison de poupée…) dans lequel l’enfant se trouve, ou se projette, qu’un espace imaginaire peuplé d’oiseaux multicolores, d’animaux de toutes sortes, qui semblent sortis d’autres albums.

C’est joli, frais, charmant, plein d’intentions louables et délicates. Cela suffirait-il pour arrêter le lecteur, s’il n’y avait les illustrations elles aussi délicates et colorées ?

Héroïnes et héros de la mythologie grecque

Héroïnes et héros de la mythologie grecque Françoise Rachmuhl, Charlotte Gastaud Flammarion- Père Castor, 2016

Mixités : Artémis versus Aphrodite

Par Anne-Marie Mercier

Après les dieux et les déesses de la mythologie, le duo composé par Françoise Rachmuhl et Charlotte Gastaud s’est intéressé aux héros et héroïnes. L’introduction précise le propos : les héros sont un peu comme les dieux : ils sont intéressants par leurs faiblesses. Mais aussi ils posent des questions sur l’origine de la société, la création de la cité, le rapport entre les hommes et les femmes.

Le choix effectué est justifié dans cette même introduction : Jason, Thésée et Achille d’une part, Hélène et Atalante d’autre part. Si l’histoire d’Atalante est moins connue, elle semble signifier, comme les autres d’ailleurs, que l’amour est une calamité et qu’il vaut mieux vivre dans les bois, seul, ou avec des amis, plutôt que tomber amoureux… Artémis plutôt qu’Aphrodite en somme.

Génial, il a neigé ! (série Marco et Zélie)

Génial, il a neigé ! (série Marco et Zélie)
Arnaud Alméras et Robin
amaterra, 2013

Temps clair

Par Anne-Marie Mercier

Pas d’actualité, certes, vu la douceur de la météo et le moment. Pas récent non plus, car cet ouvrage date de 2013. Mais c’est une série que nous en connaissions pas et il était grand temps.
Question de temps, dans tous les sens donc : comme le dit le titre, « il a neigé », et depuis il fait beau, le temps d’une promenade en famille dans le parc, avant la prochaine chute qui se produira une fois que tout le monde sera rentré ! Dans ce monde parfait, la famille est à l’unisson : les deux enfants, fille et garçon – ou plutôt renardeau femelle et renardeau mâle –, sont en harmonie, les parents renards aussi et les plaisirs de l’hiver sont déclinés : beauté du paysage, bonhomme de neige, luge, gaufre…
Cette perfection est rompue par l’intervention de deux « garnements » (des chiens alors que la famille est renarde) qui cassent par plaisir le bonhomme de neige. Le désir de vengeance de Marco est modéré par son père qui propose plutôt de reconstruire et de protéger leur œuvre : petite leçon de vie…
Cette série comporte 6 titres, publiés la même année. On ne les trouve plus sur le catalogue d’Amaterra: le temps de l’édition jeunesse est en accéléré…

Je ne sais dessiner que des vers de terre
Will Mabbit
Père Castor 2018

Album à compter

Par Michel Driol

Dès le titre, tout est dit… L’auteur présente les vers de terre qui se succèdent dans l’histoire : peu de différences entre eux, des lunettes sur l’un, une couleur sur l’autre. Histoire minimale illustrée par des vers de terre (normal, l’auteur répète à l’envi qu’il ne sait dessiner rien d’autre), l’un chevauche une licorne (non dessinée, évidemment). Un horrible drame survient : l’un d’eux se fait couper en deux… Un autre part au petit coin. Et tous les dix se réunissent. Voici un album à compter, ou du moins à utiliser la comptine numérique car chaque vers de terre est désigné par son numéro, avant de les trouver réunis sur la dernière page (ce qui illustre le nombre 10). On est sensible à l’humour de l’album : modestie de l’auteur, qui dessine des vers de terre minimalistes, mais leur prête des sentiments, des aventures, ce qui bien sûr ne se voit pas. L’ensemble de l’album est conçu sur le mode de l’adresse au lecteur : un « je » s’adresse à un « vous », commente ses dessins, les explique par des considérations matérielles (la perte du feutre rose par exemple).

Suspense, exclamations, la narration joue des codes de l’histoire extraordinaire pour mettre en valeur une histoire au ras du sol… pour le plus grand plaisir du lecteur. Comme quoi même les vers de terre peuvent être des héros incroyables !

Zette et Zotte à l’uzine

Zette et Zotte à l’uzine
Marion Brunet, Ill. Fabienne Cinquin
L’atelier du poisson soluble 2018,

L a vie en usine et le conflit social expliqué à hauteur d’enfants

Par Maryse Vuillermet

Zette et Zotte, deux soeurs « zouvrilleuses » c’est-à-dire ouvrières, travaillent dans une fabrique de luxe pour un tout petit salaire.
Dans un langage amusant fait de mots-valises ou d’expressions détournées, l’auteure nous fait ressentir leurs dures conditions de vie et de travail. « Elles gagnaient des miettes et quelques légumes », « Vaut mieux faire des zeurs-sop pour gagner du beurre dans les zépinards »
Puis elle nous présente, le déroulement d’un conflit social, la grève, l’occupation de l’usine,  l’intervention de la police, et surtout les différentes positions politiques, Zotte est pour la lutte individuelle, les heures sup, la promotion interne, elle devient « sous-sous-sous chef », Zette est pour l’action collective.
Zotte, à l’heure de la délocalisation,  a perdu comme les autres, elle est renvoyée, mais les ouvrières réussissent à sauver leurs machines et,  grâce à la lutte collective, elles s’organisent pour reprendre la production mais, cette fois, elles produiront des habits beaux et simples. On pense aux ouvrières de Lip et encore plus près de nous, à celles de Lejaby.
Une belle histoire, une leçon généreuse : « On décide toutes ensemble et on partage tout. Sinon ça recommence. »
Les illustrations de Fabienne Cinquin faites d’encre de Chine, et de collages très colorés participent de cette atmosphère bon enfant, inventive et très pédagogique, elles sont drôles, et envoient des clins d’œil pleins de verve et d’humour, l’usine s’appelle « Job », la nouvelle marque « lezabits » (Cf Lejaby) .
Une réussite.

La Petite Maison de bois

La Petite Maison de bois Christofer Corr Traduit (anglais) par Marie Ollier Gallimard jeunesse, 2016

Crise du logement

Par Anne-Marie Mercier

A la manière du conte célèbre « La Moufle », cette histoire montre plusieurs animaux se mettant successivement tous à l’abri dans un même endroit, chacun demandant l’accord des présents avant d’entrer, jusqu’à ce que cet abri cède sous le nombre. L’album de Christofer Corr propose des variations intéressantes : c’est une maison qui s’offre à ceux qui cherchent un abri, avec une porte rouge et neuf fenêtres – ces précisions sont répétées à chaque étape – et si cet abri cède c’est parce qu’un ours à qui on a refusé l’entrée s’est couché sur le toit et l’a fait s’effondrer : fable sur l’effet de la vengeance ou sur les conséquences du rejet d’autrui ? Mais tout finira bien : cet ours est une bonne recrue finalement car il reconstruit la maison, aussi belle qu’avant, mais un peu plus grande : capable d’accueillir une souris, un lapin, une grenouille, un castor, un renard, un coq, un cerf, un écureuil, une chouette, deux pies, un pic-vert… et un ours. Tout cela est léger, coloré et naïf, et l’intérieur de la maison comme les bois qui l’entourent sont composés en palettes de couleurs variées, surprenantes, qui mettent en valeur le blanc des murs de la maison.