Bagdan et la louve

Bagdan et la louve aux yeux d’or
Ghislaine Roman, Regis Lejonc
Seuil, 2016

L’homme est un loup…

Par Anne-Marie Mercier

Comme elle est belle, la Mongolie dessinée et colorée par Régis Lejonc ! Avec ses steppes, rivières, montagnes et plaines… de jour, puis de nuit et, pour finir, avec ses yourtes sous la neige. Nous la voyons à travers les yeux du jeune Bagdan, sur son cheval, ou à travers ceux de son aigle, ou encore à travers les yeux de cette louve que Bagadan sauve.

Mais la nature est cruelle : un tremblement de terre jette Badgdan à terre et blesse la louve. Les hommes sont cruels, entre eux comme envers les animaux : une bande de voleurs harcèle les populations, volant et tuant, et retient prisonniers Bagdan et sa jeune cousine pour mieux faire plier leur village…

 

 

Le Chantier

Le Chantier
Peter Bently – Joe Bucco
Casterman 2018

Au boulot !

Par Michel Driol

Le Chantier est un livre animé dans lequel on va détruire un vieux bâtiment désaffecté – une gare -, creuser des fondations, couler du béton,  monter des poutres en métal pour bâtir de nouvelles maisons. Enfin un tunnelier creuse le sous-sol.

L’album est focalisé sur les engins de chantier : camion transporteur, grue, chargeuse, tractopelle… nommés au fil des pages, avec un éclairage particulier pour le camion-benne, véritable héros de l’album (c’est lui qui donne son titre à l’album original), intervenant comme un fil conducteur, évacuant les gravats, dépannant un autre camion, travaillant jour et nuit… Les animations sont particulièrement variées et réussies : boule de démolition qui se balance, rabat pour découvrir les gravats une fois le bâtiment détruit, rotation du béton dans le camion toupie, ouverture des portes des camions…

Mais tout ça pour quoi ? On regrette qu’on ne voie pas la finalité du chantier : il est question de bâtir de nouvelles maisons… mais celles-ci sont construites avec des poutrelles en métal, ce qui laisse envisager un autre type de constructions (dans le texte anglais, il est explicitement question de construire une nouvelle gare…). Les héros de ce livre sont les véhicules, pratiquement toujours en position de sujet dans les phrases, le camion-benne étant quasiment humanisé, traité de champion, félicité par le récit. C’est lui qui « travaille jour et nuit auprès des ouvriers ». C’est peut-être cela le plus gênant dans cet album : si les ouvriers sont bien présents dans l’image, une seule double-page évoque leurs tâches. L’album déshumanise un peu trop ce chantier dans lequel le texte fait la part trop belle aux machines, au détriment de l’humain. C’est dommage, car les illustrations, les animations, sont particulièrement soignées, réalistes. Le titre anglais – Dump truck gets to work – met encore plus l’accent sur les engins qui semblent agir à la place des hommes, comme dans certains films ou dessins animés (Cars, par exemple). Toutefois, il n’y a aucun30 anthopomorphisme des engins dans l’album.

Un album aux belles animations, aux illustrations précises, qui, comme un imagier posant les objets en situation, a le mérite de nommer les engins de chantiers, mais dont le texte minimise trop le rôle des hommes et la finalité de leurs actions.

Graou n’a pas sommeil

Graou n’a pas sommeil
 Kaisa Happonen Anne Vasko
Nathan 2017

Etre ou ne pas être comme les autres ?

Par Michel Driol

Graou est une petite ourse mignonne. Sa robe est rêche et brune comme celle des autres ours, mais elle n’arrive pas à s’endormir au moment d’hiberner.  Alors que, dans la tanière, tous les autres ours ronflent, elle est réveillée, s’ennuie, ne parvient pas à rêver. Faut-il faire absolument comme les autres ? Elle sort de sa tanière, découvre la neige et les étoiles, et se proclame ourse d’hiver…

Entrer ou ne pas entrer dans le moule ? Faire ou ne pas faire comme les autres ? Telle est la question centrale posée avec beaucoup de poésie par cet album, sans aucun didactisme. Graou est un plaidoyer touchant pour la différence et l’indépendance, pour trouver sa vérité et son identité (ce n’est pas rien que le dernier mot de l’album est Graou). Le texte, qui épouse le point de vue de l’héroïne, est particulièrement bien mis en valeur dans les doubles-pages colorées qui jouent de façon expressive avec différents codes graphiques pour montrer l’ennui et les différentes tentatives de Graou pour s’endormir. On ne peut qu’être attendri par les yeux grands ouverts de l’oursonne qui va découvrir une autre monde, celui de l’hiver.

Un album qui, avec beaucoup de simplicité, aborde des thèmes fondamentaux pour les jeunes enfants : la différence, l’identité, la découverte du monde. Et qui, de surcroit, renverra chaque enfant à sa situation au moment de s’endormir quand le reste de la famille est encore éveillé.

 

Tout doux

Tout doux
Gaetan Dorémus
Rouergue, 2018

Rouge et bleu

par Anne-Marie Mercier

Sur le principe du froid et du chaud, représentés par le bleu et le rouge, une histoire nous est racontée, celle d’un ours solitaire sur la banquise, dont le monde fond peu à peu.  Comme un réfugié climatique, il part…

Après un long chemin de froid et de chaud, il trouve une nouvelle maison, une compagne, le printemps,  l’été, et après un automne « tout doux », un enfant. Mais « tout doux » c’est aussi  le petit ours, nommé ici « Tiedy Bear »… Serait-ce l’origine de tous les ours en peluche ?
L’opposition de contraires amène la transformation : le froid et le chaud, le sec et l’humide, le haut et le bas, le masculin et le féminin,  le un et le deux…. Les maisons de glace ou de bois, le  fil des saisons, le temps pour faire un enfant, tout cela tient dans cette histoire, avec un fil rouge, celui d’une écharpe empruntée à un bonhomme de neige (tous les symboles de l’hiver sont là), et cette écharpe est… rouge évidemment !
Les images de Gaetan  Dorémus sont à la fois très simples et très riches : formes  juste dessinées, ou coloriées, crayonnées, diverses nuances de bleu et de rouge, vastes paysages nocturnes, petits intérieurs vus en transparence…  La narration, très concise (quelques mots, pas plus, des phrases nominales uniquement), exprime des idées simples, des constats et sensations ; mais les  personnages, muets mais très expressifs, disent l’inquiétude, l’effroi, la tristesse, le contentement, la surprise. Et cette histoire qui évoque au passage des sujets graves (pour le lecteur adulte) finit… tout en douceur.
Allez, hibernons encore un peu !

Un temps pour tout

Un temps pour tout
Lucile Lux
Soc et Foc, 2014

Avec le temps…

Par Christine Moulin

 Dans ce petit album au format de presque carnet, le texte égrène une liste (Il y a des secondes, des minutes, des jours etc. où…) qui s’éclaire grâce aux illustrations, faites de dessins et de collages: par exemple, les minutes où l’on se sent « abominablement seule », ce sont celles où l’on voit, à l’arrêt d’un bus, des mères et leurs enfants, visiblement heureuses et épanouies. Chaque page permet au lecteur (mais il est vrai plutôt à la lectrice, adulte, il est vrai aussi) de se reconnaître et de se sentir moins incompris avec ses émotions, ses sentiments, ses déceptions, ses joies et ses tristesses. Cet ouvrage est donc précieux, au-delà de son apparence ténue et discrète. Cela dit, on peut penser qu’il parle plus aux trentenaires qu’aux enfants ou même aux adolescents (sans toutefois être hors de leur portée), à l’instar d’un album dont on peut le rapprocher, J’attends, de Davide Cali.

Le Grand Ecart

Le Grand Ecart
Thomas Scotto, Lucie Albon
Le Diplodocus, 2015

Fille déplacée, garçon suspendu

Par Anne-Marie Mercier

« Je m’appelle Anya,, ici ce n’est pas ma ville normale ».

Anya raconte le déracinement : ses parents ont trouvé du travail dans un pays qui n’est pas le leur, ils sont logés très petitement, elle ne connaît personne, n’arrive pas à se faire des amis, ne parle pas la langue, jusqu’au jour où elle rencontre un garçon qui danse…
La rencontre des deux solitudes est belle, et bien préparée par l’expression du dépaysement d’Anya : perdue entre étonnement et inquiétude, devant la ville immense, les mots « en confiture » qu’elle ne saisit pas, les rires dont elle ne sait s’ils sont de moquerie ou de joie…
Pas de misérabilisme, juste quelques notes sur le sort de exilés ordinaires, avec un graphisme épuré qui joue avec les bruns-kraft, les formes simples mais fait la part belle à quelques échappées de couleurs.

Créées en 2015 par Floriane Charron, les éditions Le Diplodocus se présentent , à l’image de cet animal, « Les pieds sur terre et la tête dans les étoiles ». « Implantée dans le Gard (…) elle n’en reste pas moins tournée vers le monde, vers la création et souhaite vous faire découvrir de nouveaux auteurs ou redécouvrir des auteurs d’aujourd’hui. »

Pari réussi !

 

 

 

 

 

Le Pire anniversaire de ma vie

Le Pire anniversaire de ma vie
Benjamin Chaud
Helium, 2016

Le sens de la fête

Par Anne-Marie Mercier

La difficulté avec les fêtes, c’est que bien souvent elles introduisent de la contrainte, de l’inquiétude, alors qu’elles devraient être au contraire libératoires : le héros de Adieu Chausette se retrouve en mauvaise posture lorsqu’il arrive déguisé dans une assemblée d’enfants qui se sont mis sur leur trente-et-un pour l’anniversaire de Julie. Lui, ignorant du « dress code », a pris un costume de lapin, alors que son lapin, Chaussette, porte ses vêtements.

Le petit grarçon aime Julie en secret et il espérait pouvoir se déclarer ce jour-là. Il accumule les bévues, tout cela vire à la catastrophe ou au gag, jusqu’à ce qu’il se réfugie dans un arbre… avant l’heureux dénouement.

 

Cendrillon. Un conte à la mode.

Cendrillon. Un conte à la mode.
Steven Guarnaccia
Helium, 2013

Cendrillon Top model

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une Cendrillon moderne ! Lorsqu’elle invoque de l’aide pour aller au bal, c’est un parrain-fée qui apparaît, sous les traits de Karl Lagefeld. Il lui propose le choix entre plusieurs tenues somptueuses (l’une de Yamamoto, l’autre d’Yves-Saint-Laurent…) : elle choisit finalement la robe de Vivienne Westwood. Au bal, les sœurs portent une robe de Gaultier, de Poiret… La pantoufle de verre/vair est une sandale en plastique de Prada (le modèle « cristal ») . Tout cela est fait de manière légère : rien n’est dit dans les pages du récit, ce sont les pages de garde qui donnent l’origine des modèles.
Les images sont dépouillées, le fond blanc mettant en valeur les couleurs, les lignes hardies, les effets d’allongement et les courbes. Tout cela est fort dynamique et enlevé, resserré, sans détail superflu.
Ce n’est pas la première fois que des artistes venus du design ou du graphisme et du dessin de presse innovent dans le domaine des livres pour enfants. Steven Guarnaccia, a publié antérieurement Black-White, une version de « Boucle d’Or » (prix Bologne) et une version des « Trois Petits Cochons » (Helium, 2010).

Qu’est-ce qu’il y a dans ton ventre ?

Qu’est-ce qu’il y a dans ton ventre ?
Sara Trofa, Elis Wilk
Le Diplodocus, 2015

Annonces

Par Anne-Marie Mercier

« Dans mon ventre il y a… » suit une liste de diverses choses, petites d’abord, puis de plus en plus grosses : un grain de terre, un trèfle à quatre feuilles, une luciole… mais ce sont aussi des mouvements, des histoires, des désirs, des sensations…
Tout cela est une réponse à la question posée par une enfant à sa mère, enceinte. Ce sont autant de promesse de vie, d’histoires, de complicités. Les aquarelles aux couleurs acidulées ont des effets de texture qui évoquent la technique des tampons encrés, avec beaucoup de douceur et de subtilité.
Cela dit, on espère que la réponse de cette mère poète pourra être complétée par des informations plus précises : vite, un documentaire !

Raconte à ta façon… Le Chat botté, Boucle d’or…

Raconte à ta façon… Le Chat botté, Boucle d’or…
Sonia Chaine, Adrien Pichelin
Flammarion jeunesse, 2017-12-29

Conte en kit

Par Anne-Marie Mercier

Une histoire peut se passer de mots, du moins au début.
On connaît les histoires sans paroles, mais ici on est face à un dispositif qui emprunte à quelques trouvailles graphiques devenues courantes depuis Leo Lionni ou les Pré-livres de Bruno Munari (Les trois ourses). L’originalité de cette collection réside paradoxalement dans son absence d’originalité sur le plan des histoires : il s’agit d’appliquer le principe des formes géométriques à un conte connu. Un marque-page donne la légende des formes.

Dans le cas de « Boucle d’or », c’est très simple : chaque ours est représenté par un rond de même couleur mais de grandeurs différentes, même chose pour les lits et les bols ; il y a une maison stylisée, un triangle doré (façon jupe ?) pour l’héroïne, etc. Et puis beaucoup de vert pour la forêt, avec le trait blanc du chemin qui met en valeur les déplacements. Les passages dans la maison sont en revanche plus complexes, et plus drôles.

Pour « Le Chat botté » qui présente une intrigue plus complexe et des lieux plus variés, le pari est aussi réussi. C’est une belle idée de styliser non seulement les personnages et leurs différents états (ogre en lion ou en souris) mais aussi les lieux (forêt, champ, rivière, château) et les objets (bottes) ou animaux (perdrix).

Les auteurs proposent non seulement de mettre en mots, mais d’imaginer des paysages, émotions, dialogues… et d’ajouter des cris et des bruits, de quoi s’amuser…