J’atteste contre la barbarie

J’atteste contre la barbarie
Abdellatif Laâbi, Zaü, Alain Serres (dossier sur le terrorisme)
Rue du monde, 2015

J’atteste qu’il n’y a d’Être humain que celui dont le Cœur tremble d’amour
pour tous ses frères en humanité
Celui qui désire ardemment
plus pour eux
que pour lui même
Liberté
Paix
Dignité

Par Anne-Marie Mercier

jatteste contre la barbarieAprès les attentats de 2015, ceux de janvier qui ont visé la rédaction du journal Charlie-Hebdo, ceux de novembre dirigés contre le Bataclan, le stade de France, des terrasses de cafés parisiens, des passants… Alain Serres a publié dans la maison d’éditions qu’il dirige, le poème d’Abdellatif Laâbi complété par un dossier expliquant aux enfants les évènements, leur contexte, comment et pourquoi réagir à ces actes. Le massacre de Nice le 14 juillet 2016, l’assassinat d’un prêtre commis dans une église un peu plus tard maintiennent ce livre dans une actualité brûlante. Les enseignants et parents qui souhaitent trouver un support pour parler de ces questions trouveront ici un ouvrage à la fois beau, bon et vrai : utile.

Abdellatif Laâbi, poète né au Maroc, emprisonné dans son pays pour avoir parlé trop librement, prix Goncourt de la poésie en 2009, dit en quelques lignes, écrites le 10 janvier 2015, avec des mots simples, ce que c’est qu’être un homme revendiquant son humanité. C’est un appel à la paix, au dialogue, à l’effort pour être à la hauteur de cette déclaration. Zaü a rendu visibles et compréhensibles à travers de beaux symboles ces idées qui pourraient sembler très générales et lointaines.

Le dossier d’Alain Serres est concis et complet : rappel des événements et des réactions qu’ils ont suscitées, du contexte géopolitique (avec une carte), analyses : la religion est un prétexte qui cache d’autres mobiles, conseils ; on peut être en désaccord avec la façon de vivre ou de penser des autres, mais c’est avec des mots – ou des dessins – qu’on doit l’exprimer ; les extrémistes qui se réclament de la religion musulmane remettent en cause le statut de la femme, les libertés, la laïcité et ne sont pas tous les musulmans… le terrorisme ne vise pas que la France : l’Algérie, le Liban, L’Egypte, le Nigeria, l’Irak, la Syrie… sont aussi des cibles, et plus encore.

Fidèle aux idées de Rue de monde, Alain Serres lance un appel à la jeunesse, source d’espoir : les nouvelles générations sauront développer un monde où il fera bon vivre, ensemble.

Ecouter l’émission de France-culture : Abdellatif Laâbi : La poésie en réponse à la barbarie (janvier 2016)

 

Têtes de bulles

Têtes de bulles
Alain Serres, Martin Jarrie
Rue du monde, 2015

Pensées visibles et invisibles

 Par Anne-Marie Mercier

Têtes de bullesQu’y a-t-il dans la tête d’un enfant avant qu’il sache formuler clairement ses idées, les mettre en mots ?

C’est à cette question que répondent les belles images de Martin Jarrie : les formes de têtes renferment tantôt des fleurs, tantôt des animaux inquiétants, des labyrinthes, des explosions ou des parcours fluides, des projets, des désirs, jusqu’aux derniers de ces désirs : apprendre à lire et à écrire, « dans les langues des tous les peuples qui entourent mon pays ».
Le texte d’Alain Serres, dans des bulles, exprime idées et émotions en termes simples et riches, souvent imagés : les idées poussent comme des plantes, se développent, minent parfois, il suffit d’attendre pour qu’une autre, plus heureuse survienne. Dans la tête des grands, est-ce si différent ?

 

Papillons et mamillons

Papillons et mamillons
François Davis, Henri Galeron
Møtus, 2015

 Les mots en valise, l’enjeu des mots

 Par Anne-Marie Mercier

Papillons et mamillonsComme le titre l’indique, le jeu sur les mots est au cœur de ce petit ouvrage. Le principe est de les décomposer en éléments sonores signifiants et d’en discuter le pertinence (selon le système des mots-valises).
De format carré, il associe pour chaque mot deux doubles pages. La première présente le mot et la réflexion qui montre qu’il n’est pas fidèle à ce qu’il représente. Le biberon n’est pas rond mais long : dans la deuxième double page on présentera le bibelon. Les lunettes sont sales ? Vite, nettoyons-les avant qu’elles ne deviennent des lunefloues !
Le nuage n’a pas d’âge. Le muguet n’est pas toujours gai…

Les illustrations prennent « au pied de la lettre » ces propositions et créent ainsi un imagier fantaisiste où l’enfant n’apprend pas à appliquer le langage aux choses mais à jouer avec le langage, à le goûter en poète, donc.

Le corbeau et le fromage, fable à ma fontaine

Le Corbeau et le fromage, fable à ma fontaine
Dominique Descamps
(Les grandes personnes), 2015

Fable revue

 Par Yann Leblanc

Le corbeau et le fromageOn ne compte plus les versions illustrées des fables de La Fontaine (voir plus bas le bel album de Dedieu Le Corbeau et le renard), ni les parodies qui s’en inspirent. Ici, le propos est original car il imagine un scénario autre et radicalise la fantaisie de la fable : le fromage devient un personnage de l’histoire, et c’est lui qui dupe un corbeau désireux de prendre sa revanche et de venger son espèce du ridicule infligé par la fable célèbre. Enfin, si le renard apparaît à la fin, c’est pour remettre l’histoire dans une forme de réalisme : loin de discourir avec l’oiseau, il le croque et l’histoire est faite.

Si le scénario ne manque pas de sel et fera rire les enfants (le fromage puant plait !), le texte est parfois à la traîne : hésitant entre versification et forme libre, retours de rythmes et déséquilibre, il nous laisse parfois sur notre faim et nous fait regretter que les moments vraiment musicaux soient souvent abandonnés au profit d’un rythme plus flou.

Mais l’illustration est de page en page superbe, jouant sur les effets de couleur, de motifs, impressions, surimpressions, papiers découpés. Quelques pages offrent des effets en pop up très réussis, des découpes gracieuses. C’est à la fois très beau et plein d’humour irrévérencieux.

Le Corbeau et le renard

Le Corbeau et le renard
La Fontaine/ Dedieu
Seuil (« Bon pour les bébés »), 2016

La fable au grand large

Par Anne-Marie Mercier

Le Corbeau et le renardCe très grand album cartonné a beau porter le label « bon pour les bébés (0-3 ans), les plus grands (jusqu’à 111 ans et au-delà) se régaleront aussi devant les images de Dedieu et la perfection de l’objet : pas de notes en bas de page, pas d’introduction ni de commentaire, le texte, rien que le texte. Il s’inscrit, centré, en lettres noires sur fond blanc, imitant la typographie ancienne (Didot ?), des lignes un peu irrégulières et l’impression sur papier un peu buvard – malgré l’aspect pelliculé du carton. Il donne une impression (juste) de travail fait à la main. On retrouve l’art de Dedieu pour la fable qu’il avait déjà explorée en couleurs chez le même éditeur en 2009.fables dedieu

On peut le feuilleter sur le site du seuil qui, curieusement, ne respecte pas la division en doubles pages et en propose parfois deux en vis à vis…

Dans la même collection, Dedieu propose aux bébés non seulement des comptines et chansons (la souris verte, le grand cerf, Pinicho) mais aussi la tirade du nez de Cyrano. Si d’après l’éditeur « Bon pour les bébés », est « une collection unique et ambitieuse, conçue sur les principes du contraste visuel et de la musicalité des mots », on peut ajouter qu’elle est bonne pour tous.pinicho

Deux qui s’aiment

Deux qui s’aiment
Jürg Schubiger, Wolf Erbruch
Traduit (allemand) par Marion Graf
La Joie de lire, 2013

Un premier Art d’aimer

Par Anne-Marie Mercier

 

deuxquisaimentMon cœur saute,
hop, car tu es là.
Mon cœur saute,
hop, car tu es loin,
et que je pense
comment c’était
quand tu étais là.
Mon cœur saute,
hop, l’amour a le hoquet […]

Ils sont deux.

Dans l’image ce sont soit des couples assortis (deux lapins de même taille, fille et garçon, bien normaux, deux oies…), soit dépareillés (chien et poisson rouge, chouette et élan, renard et oie). Le texte est moins précis et plus sage; ces images un peu loufoques ajoutent un grain de sel à sa simplicité apparente.

Les situations sont diverses, mais toujours ils sont deux et ils s’aiment : rencontre, désir, premier baiser, déclaration… lassitude et malentendu ne sont que passagers ; du bonheur et de la surprise heureuse surtout. Sur ces situations simples, le texte est tout de fantaisie, s’émerveillant de petites choses, relevant le cocasse et le surprenant, la douceur des sensations nouvelles et des mots doux. C’est charmant, drôle, et jamais mièvre.

J’en ai assez !

J’en ai assez !
Michel Boucher
Motus (mouchoir de poche), 2012

Rêveries matinales

Par Anne-Marie Mercier

J’en ai assezUn enfant devant son petit déjeuner, un rêve qui se poursuit ? en tous cas une occasion de faire trainer les choses avant de partir à l’école ; évoquer une vache fait surgir un train, qui entraine un pont, qui rêve d’aile, qui se veut nuage, etc., jusqu’au lit qui en a assez d’être vide et réclame un enfant.

Les objets, vignettes échappées de gravures anciennes, se succèdent sur le décor crayonné, toujours semblable : un enfant devant son bol de lait, … de vache… puis un train…

Poèmes pour Robinson

Poèmes pour Robinson
Guy Allix, illustrations de Alberto Cuadros
Soc et foc, 2015

Lettres d’amour grand-paternelles

Par Anne-Marie Mercier

poemespourrobinsonBouteille à la mer, lettre ouverte, création pour combler un vide, il y a un peu de tout cela dans ce recueil de poèmes. D’après le premier d’entre eux, ils portent la voix, réelle ou fictive, d’un grand-père s’adressant à son petit-fils qu’il n’a jamais vu et ne verra peut-être jamais.

Mots sur l’enfance et le lointain, sur la transmission impossible, mais aussi sur la vieillesse et le regret de devoir mourir seul (ou du moins sans l’enfance à ses côtés), les poèmes sont beaux et simples et parlent aux enfants de ce qu’on imagine d’eux, de l’âge, de la distance et du temps, mais surtout de l’amour et du regret. Si Robinson est le nom donné à l’enfant, l’île est plutôt celle du grand père, l’île de la solitude.

Espèces de monstres

Espèces de monstres
François David, Olivier Thiébaut
Motus, 2015

Un album « monstre »

Par Anne-Marie Mercier

Espèces de monstresAprès Les Hommes n’en font qu’à leur tête, François David et Olivier Thiébaut reprennent le procédé de portraits composites, à la manière d’Arcimboldo, accompagnés de courts textes poétiques. Ce sont autant de « caractères » (à la manière cette fois de La Bruyère ou La Fontaine) qui sont brossés : monstres fabuleux (le loup du Chaperon rouge), caricaturaux (le monstre d’hygiène, l’encyclopédiste), moraux (le brise-tout).

A cette liste s’ajoutent les monstres qui souillent la nature : marée noire voitures, ordures… François David et Olivier Thiébaut renouent ici avec un autre de leurs albums , Un Rêve sans faim, qui dénonçait les injustices et déséquilibres du monde ; poésie et art engagés ne sont pas avec eux des gros mots, loin de là. Textes simples, riches et rythmés, images sophistiquées alliant les assemblages les plus étranges, tout est… parfait : un album « monstre », qui conjugue monstration, dévoilement et poésie.

 

Un rêve sans faim

Et vogue poulbot !

Et vogue poulbot !
Poèmes de Gaston Herbreteau, illustrations de David Roche
Soc & Foc

Paris est une fête

Par Michel Driol

etvogueOn aurait aimé lire et chroniquer cet ouvrage en d’autres temps, mais, quelques semaines après le 13 novembre, ce texte résonne sans doute différemment Voilà donc un recueil de poèmes, magnifiquement illustrés, qui se présente comme une déambulation dans le Paris populaire, qui commence par le « café au bar » » et qui se termine à une

Terrasse de café
lieu-cocon
seul parmi les autres
lire écrire
… le rêve !

Sur « Trois petites notes de musique », ces poèmes rendent  hommage au Paris populaire, au Paris des chansons. On croisera les figures de Brassens, de Mouloudji , mais aussi celles des hommes qu’ils ont évoqués,  bouquinistes, clowns, balayeurs, exclus et sans abris, tout en arpentant des lieux comme Montmartre, la rue Mouffetard, le pont des Arts, le canal Saint Martin, la Foire du Trône.  On y verra des objets et monuments emblématiques, fontaines Wallace, pyramide du Louvre, cadenas, zouave du Pont de l’Alma. Revient régulièrement le métro, comme lien ou trait d’union, et quelques animaux, chiens et chats… On pourrait se croire dans un Paris de carte postale, un Paris cliché, mais ce serait compter sans l’écriture et la portée – encore plus forte aujourd’hui – des valeurs de fraternité portées par cet hommage au Paris populaire et métissé.

Les textes alternent selon deux formes : formes très courtes, souvent 3 vers, souvent très proches, dans l’écriture et la notation de la sensation,  des haïkus :

Sortie de métro
il trimbale sa misère
sous ses oripeaux

Formes plus longues, qui évoquent – sans le pasticher – Prévert dans l’écriture par les reprises, les énumérations, et l’évocation du complexe, de la souffrance, du malheur, à travers des mots d’une simplicité totale :

Balayeur de rue
dans Paris perdu
sois ici cité
pense balayeur
pense en balayant
pense à ton passé….

Les illustrations – à base d’encre, d’aquarelle et de pastels, sont comme autant d’instantanés, pris sur le vif,  et, fort heureusement, ne cherchent pas à copier d’une manière ou d’une autre Poulbot. Si quelques-unes représentent les lieux, la majorité d’entre elles fait la part belle à l’humain : enfants, amoureux, garçons de café, musiciens des rues, vendeurs de marrons saisis en action…

Un livre hommage à une certaine conception de  Paris, qui repose autant sur la réalité que sur sa représentation dans la littérature et la chanson, signé par un poète vendéen et un illustrateur né en Corrèze. Une sorte de Paris éternel… Fluctuat nec mergitur.

En hommage à toutes les victimes du 13 novembre