La guerre des livres

La guerre des livres
Alain Grousset

Gallimard, Folio Junior, 2009, 2013

Book wars

Par Christine Moulin

product_9782070651009_244x0Voici une réédition d’un roman d’Alain Grousset. Le problème qu’il abordait il y a quatre ans en est encore un: faut-il craindre la disparition des « vrais » livres, sur papier? le tout numérique est-il dangereux? On se doute un peu de la réponse… Mais l’argumentation n’est pas pesante. Parce qu’elle se développe au sein d’un récit de science-fiction digne des aventures de Lucas avec combats (celui qui ouvre le roman est un modèle…), factions, empereur, fille d’empereur, héros en forme de Jedi (Shadi), faux traîtres, vrais traîtres, et même quelques maîtres (certes moins pittoresques que Maître Yoda mais quand même…). Autre charme: le décor est un labyrinthe borgésien, une immense bibliothèque qui renferme tous les livres (ou presque) de l’univers. De quoi rêver… Enfin, en exergue de chaque chapitre, figurent des citations sur la lecture, certaines assez connues (« Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux », Jules Renard), d’autres peut-être moins (?) (« Les livres nous obligent à perdre notre temps de manière intelligente », Mircea Eliade), en tout cas, toutes très belles (« Lire, c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister », Italo Calvino).

Dans la peau d’une autre

Dans la peau d’une autre
Johan Heliot
Rageot (thriller), 2013

Métamorphose diabolico-show bizique

Par Anne-Marie Mercier

danslapeauduneautreCe roman, publié dans la catégorie des thrillers, exploite une belle idée : une société qui assoit sa fortune dans l’industrie du spectacle se met en cheville avec un médecin génial et véreux pour créer des icônes médiatiques et les exploiter… à mort. L’héroïne du récit est une très jeune pop star (15 ans), blonde et mince, qui mène une vie à un rythme infernal, craque nerveusement et est placée dans une clinique suisse, non  pour s’y reposer comme elle le croit, mais pour subir une opération de chirurgie esthétique qui la rend méconnaissable afin de laisser le champ libre à une réplique d’elle-même fabriquée artificiellement.

En dehors de cette idée et de quelques personnages secondaires originaux, dont une animatrice de blog de fans, cet ouvrage est lui-même quelque peu formaté. Il est fait avec une certaine efficacité et propose des situations et des personnages plus qu’improbables. Mais l’idée est belle, qui consiste à s’interroger sur les « icônes » médiatiques, au point de poser la question de leur existence réelle – ou celle de leur appartenance à l’humanité –  et au lien entre apparence et identité.

La Nuit du Nécromancien (Un Livre dont vous êtes le héros)

La Nuit du Nécromancien (Un Livre dont vous êtes le héros)
Steve Jackson et Ian Livingstone
Traduit (anglais) par C. Degolf
Gallimard Jeunesse (Défis fantastiques), 2012 [1982]

Petit dictionnaire (lassant) des synonymes

Par Matthieu Freyheit

La NuitdunecromanienLa Nuit du Nécromancien (tout un programme) a l’originalité de vous faire mourir très vite. Non, je ne viens pas de ruiner le suspens, puisque l’un des ressorts de ce volume concerne la possibilité de regagner votre enveloppe charnelle. En attendant, profitez de vos heures comme spectre pour voler dans les airs ou prendre possession du corps d’un autre. Petit topo : après avoir gagné une bataille contre les seigneurs des ténèbres (ils sont de tous les mauvais coups), vous rentrez en votre pays, fier de votre victoire sur les loups-garous et autres vierges des sépulcres (???). Votre joie est de courte durée puisque, sur le point d’arriver, une embuscade vous fait affronter un sinistre Disciple de la mort (dans les LDVEH, on ne lésine pas sur le champ lexical de la mort et de la démonologie). Résultat : vous voilà spectre. Et l’aventure commence.

C’est vrai : les Livres dont vous êtes le héros ne manquent pas de clichés. Allons plus loin : ils les accumulent, de manière parfois malheureuse. La Nuit du Nécromancien va peut-être trop loin dans l’usage des créatures ténébreuses et des adjectifs perpétuellement adjoints à toutes choses. Jusqu’à votre épée (magique, bien sûr) qui porte le doux nom de Fléau de la Nuit. FLÉAU DE LA NUIT. Rien que ça. À la multiplication des qualificatifs, le livre ajoute une multiplication des combats. Pour les habitués des jeux vidéos qui ont hurlé de se trouver projetés dans une arène de combat tous les trois pas, la sensation est ici un peu la même. Araignées de la mort, roi des ombres, faucheurs d’âmes, goule putride, chevaliers de la terreur, ‘putrescent’ (oui, simplement ‘putrescent’) et j’en passe, tout y est, de manière un peu lassante. Une curiosité quand même au détour de votre route : une apparition toute gandalfienne qui, bâton à la main, empêche l’accès d’un pont et vous assène fièrement : « Aucun spectre ne peut passer ici ». Ça vous rappelle quelque chose ?

Vous l’aurez compris, il s’agit bien pour une fois de mettre en avant les limites d’un genre basé sur l’incomplétude et sur une esthétique sans doute trop assumée et donc limitée pour être pérenne. L’incomplétude du personnage demeure sans doute l’une des plus fondamentales. Le plaisir d’entrer dans la peau d’un chevalier ou d’un mage n’est pas remis en question, mais peut être empêché en grande partie par l’absence d’investissement de ces figures. La lecture du LDVEH en appelle à une mémoire concrète matérialisée par notre feuille de route. Elle évacue, en revanche, la mémoire affective qui permettrait une adhésion plus profonde au système mis en place. Il n’est pas étonnant à ce titre que ces livres n’aient pas dépassé la fin des années 1980, balayés par les jeux vidéos qui ont peu à peu permis, précisément, d’offrir à la fois l’espace du choix et celui de l’affect (les fans gardent à l’esprit l’exemple de Final Fantasy VII). Art sans mémoire parce que privé de sentiments (et souvent – cela est évidemment lié – de style), le LDVEH se lit et s’oublie comme s’oublient le nom de leurs auteurs, hormis aujourd’hui dans un cercle d’internautes nostalgiques qui font de ces livres des objets de collection. Formulons à nouveau le vœu exprimé dans une notice déjà consacrée au LDVEH : il serait heureux qu’un auteur doué d’imagination et de style s’empare des richesses techniques offertes par ce genre, et fasse ainsi la démonstration de sa valeur critique. Même si, il faut bien l’avouer, la nostalgie a ses délices.

 

 

Mathieu Hidalf et la Foudre Fantôme

Mathieu Hidalf et la Foudre Fantôme
Christophe Mauri

Gallimard Jeunesse, 2011

Petit manuel du parfait aventurier égoïste ?

 

Par Matthieu Freyheit

Mathieu Hidalf 2Dans une chronique précédente, l’auteure s’interrogeait sobrement : « Cet enfant est-il totalement stupide ? » On aurait envie de répondre tout aussi sobrement : oui. Jusqu’à un certain point, seulement. Au mot désopilant employé par les critiques pour évoquer les aventures du jeune Mathieu Hidalf, on voudrait substituer celui d’horripilant. D’un égoïsme forcené, le héros gâche parfois de sa présence un livre bien écrit et au rythme soutenu. Toutefois, ce deuxième épisode des aventures de Mathieu implique une évolution du personnage qui quitte peu à peu (on espère définitivement) l’âge exclusivement égoïste pour développer une personnalité plus complexe. On aimerait en effet que l’égocentrisme du jeune garçon soit rendu plus jouissif et décomplexant pour le lecteur par le retour qu’autorise le second degré. Mais l’égoïsme enfantin est peut-être celui-ci qui, précisément, n’intègre pas encore cette complexité.

Ainsi Mathieu Hidalf grandit-il dans ce volume. C’est bien toute son importance d’ailleurs, psychologique et narrative. Parvenu à l’âge de onze ans, Mathieu peut enfin se présenter aux épreuves d’entrée de l’école de l’Élite. Son ambition n’est pourtant pas glorieuse en intégrant cette école : acquérir une liberté telle qu’il pourra assouvir pleinement les volontés de sa formidable personne. La suite des événements va partiellement transformer cette ambition. Si l’on est tenté de rayer les répliques souvent agaçantes du héros, on est aussi agréablement surpris de voir l’auteur amener des changements discrets et subtils dans le caractère de son personnage. D’autant plus que le lecteur a la chance de pouvoir s’attacher à des personnages secondaires bien construits : Juliette d’Or, sœur de Mathieu ; Juliette D’Airain, sœur de Mathieu ; Rigor Hidalf, père de Mathieu ; ainsi que ses compagnons directs d’aventure. Au contact de ces différentes figures, l’égoïsme du héros connaît ses premières limites, et c’est tant mieux. Car en sous-main, le livre reprend le motif agaçant et éculé de l’originalité, armé du cliché selon lequel c’est en débordant des cadres et des conventions que l’enfant construit sa personnalité… Rien de nouveau sous le soleil. À moins – on l’espère – que ce deuxième volume ne soit pour l’auteur l’occasion de défendre l’idée que le cadre sert précisément à complexifier une personnalité qui, sans limites et sans conventions, demeure monolithique, donc inintéressante. On peut douter cependant que cette interprétation fasse sens auprès des jeunes lecteurs, tant elle ne parvient pas à s’imposer dans le roman devant l’égoïsme de Mathieu. C’est, peut-être, l’une des intelligences de Christophe Mauri : nous donner l’envie de plonger dans le volume suivant pour confirmer ou infirmer cette évolution. Tout en ramenant l’enfant à ce qu’il est et doit être : un enfant, dont il ne faut pas attendre des comportements d’adulte. Pas encore.

la prophétie des sept chevaux

 La prophétie des sept chevaux
Les chevaux du vent  Livre III 
Martine Laffon
Seuil 2013

  Des adolescents chamans

Par Maryse Vuillermet

 

 

 

la prophétie des sept chevaux image Sophia,  Marco et Nacim, trois  adolescents de quinze ans,  ont été initiés dans les tomes précédents  Les cavaliers de l’ombre et Le maléfice des masques  aux secrets du chamanisme par Natawas, leur maitre.  Dans les histoires précédentes, ils se  sont montrés capables de lutter contre l’Ombre  dans le grand Nord et en Afrique.  Cette fois,  c’est en Mongolie que  les chevaux du vent,  une race  très ancienne de petits chevaux qui descend de Gengis Khan,  sont attaqués par des loups et que des enfants disparaissent en grand nombre. Ils décident d’aller à la fête de Naadam,  une course très célèbre où des centaines de jeunes cavaliers mongoles s’affrontent chaque année sur le dos de leurs chevaux. Parallèlement à cette histoire, aux Etats Unis, Lou, une journaliste hippique cherche  à savoir qui est Baal,  un cheval inconnu engagé dans une course par un propriétaire mystérieux.  Dans sa banlieue, elle souffre de solitude comme son voisin,  et on se demande pourquoi cette jeune femme cache tant ses origines.

Nous sommes là dans un univers de fantasy original parce qu’il puise dans un fonds  traditionnel de magie, et  où l’univers des chevaux, des nomades éleveurs  et de la steppe   du chamanisme, des métamorphoses est d’un puissant exotisme. Là-bas, le monde des esprits, des morts  est relié à celui des vivants, le monde des hommes à celui des animaux, chevaux, loups et chiens,  qui sont à la fois leurs totems, et leurs gardiens.  Les rêves se lisent  et se racontent comme des prophéties,  les chamans frappent leurs tambours pour invoquer les forces des esprits bienfaisants,  et  les secrets se transmettent. C’est captivant et  envoutant.

Glow (Mission nouvelle terre, t. 1)

Glow (Mission nouvelle terre, t. 1)
Amy Kathleen Ryan
Traduit (Etats-Unis) par Alice Delarbre
Le Masque (Msk), 2012

Moissons intergalactiques

Par Anne-Marie Mercier

glowLes éditions du Masque proposent de belles surprises en littérature pour adolescents. La série de la Grande Ecole du mal et de la ruse de Mark Walden offrait déjà une alternative de qualité aux consternants volumes de la série Cherub. Cette nouvelle série, présentée comme destinée aux amateurs de Hunger games (et en fait sans rapport avec cette série), ne manque pas d’éléments originaux et même surprenants, tout en maniant avec habileté tous les ressorts du suspens.

Dès la première page, on se trouve confronté à un univers peu conventionnel, mêlant voyage intergalactique et moissons dans un champ de blé. La première surprise passée, on comprend qu’on est embarqué avec les héros pour un long voyage dans des astronefs géants qui reproduisent la vie sur terre, une vie essentiellement agricole, afin de maintenir un cadre de vie et de ressources naturelles qui puisse être transplanté sur une autre planète.

Le héros est beau, il est destiné à un bel avenir (pilote en chef après le pilote en chef du moment), l’héroïne est très convoitée mais est destinée au héros (jusqu’ici, rien que de très banal). La société semble parfaite et fraternelle. L’avenir est radieux, l’ancienne terre est devenue un enfer qu’on a fui.

Mais très vite cette belle utopie déraille : la question de la reproduction apparaît comme centrale et sur ce vaisseau comme sur celui qui les attaque, on cherche à faire en sorte que des enfants naissent le plus vite possible. Les attaquants de l’autre vaisseau tuent la plupart des adultes et enlèvent toutes les filles, les adultes survivants se lancent à leur poursuite. L’histoire se déroule en deux récits parallèles, avec les deux héros séparés comme narrateurs. Dans le premier vaisseau, Kieran affronte une guerre d’ados pire que celle qui hante Sa Majesté des mouches, tandis que Waverly se retrouve dans une communauté sectaire guidée par une femme pasteur hypocrite et sans scrupules…  Autant dire que cela va très mal jusqu’à ce chacun arrive à redresser un peu la situation et que les filles puissent rejoindre le vaisseau de leurs frères et amis. Mais Kieran est lui-même devenu un chef de secte très inquiétant, et son seul opposant est le diabolique Seth, prédestiné au mal par ses origines et son prénom.

On retrouve des éléments de la colonisation de l’Amérique par les puritains, un rapport ambivalent à la ferveur religieuse, et une interrogation assez forte sur la possibilité de relations humaines fraternelles et solidaires : si le Bien semble triompher, c’est après avoir fortement vacillé et pour prendre ensuite à son tout un visage inquiétant… paranoïa garantie. A suivre, donc…

La Marque des anges, vol 2 : Revenante

La Marque des anges, vol 2 : Revenante
Laini Taylor
Traduit (états unis) par Anne Krief
Flammarion, 2013

Roméo au pays des monstres

Par Yann Leblanc

Lamarquedesanges2Le titre français de cette suite à Fille des Chimères (Daughter of smoke and bone) est comme le précédent un peu terne par rapport à l’original : « Days of blood and startlight ». On n’est pas du tout ici dans une histoire de fantômes mais au cœur de l’intrigue du précédent, dans la guerre entre anges et « démons », les premiers n’ayant de la nature « angélique » que la superbe apparence et les ailes, les seconds n’ayant de démoniaque que leur nature de chimères, c’est-à-dire leur corps hybride, mi humain-mi animal ou composé de différents animaux, ou fabriqué à partir de cadavres. La sauvagerie est partagée par les deux camps et le livre est sanglant.

Dans le monde d’Eretz où les combats se déroulent, les chimères sont proches de l’anéantissement, un peu à cause de l’héroïne, Karou, amoureuse d’un ange. Culpabilité, malentendus, terreur et souffrance l’accompagnent. Quant à l’ange, toujours décidé à tenter de faire régner la paix, il doit assister impuissant – et parfois participer – à de nombreux massacres. Cette ambiance morbide est contrebalancée par l’apparition inattendue de deux amis humains de Karou, issus de sa vie d’avant, qui mettent un peu de légèreté à l’ensemble. Mais ce n’est que très provisoirement car à la fin du livre, si tout semble encore possible, même l’amour, l’armée des anges arrive sur terre… pour le combat final du troisième volume qui paraitra bientôt (voir le blog de l’auteur).

Il est en fait difficile de résumer ce livre tant son charme réside dans de petites choses : ambiances (beaucoup de descriptions), sensations, émotions, inventivité, art du suspens, contrastes entre humanité et cruauté, horreur et éblouissement.

 

 

La Nuit du Nécromancien

La Nuit du NécromancienUn Livre dont vous êtes le héros
Steve Jackson et Ian Livingstone

Traduit (anglais) par C. Degolf
Gallimard Jeunesse (Défis fantastiques), 2012 [1982]

Petit dictionnaire (lassant) des synonymes

Par Matthieu Freyheit

LaNuitduNecromancienLa Nuit du Nécromancien (tout un programme) a l’originalité de vous faire mourir très vite. Non, je ne viens pas de ruiner le suspens, puisque l’un des ressorts de ce volume concerne la possibilité de regagner votre enveloppe charnelle. En attendant, profitez de vos heures comme spectre pour voler dans les airs ou prendre possession du corps d’un autre. Petit topo : après avoir gagné une bataille contre les seigneurs des ténèbres (ils sont de tous les mauvais coups), vous rentrez en votre pays, fier de votre victoire sur les loups-garous et autres vierges des sépulcres (???). Votre joie est de courte durée puisque, sur le point d’arriver, une embuscade vous fait affronter un sinistre Disciple de la mort (dans les LDVEH, on ne lésine pas sur le champ lexical de la mort et de la démonologie). Résultat : vous voilà spectre. Et l’aventure commence.

C’est vrai : les Livres dont vous êtes le héros ne manquent pas de clichés. Allons plus loin : ils les accumulent, de manière parfois malheureuse. La Nuit du Nécromancien va peut-être trop loin dans l’usage des créatures ténébreuses et des adjectifs perpétuellement adjoints à toutes choses. Jusqu’à votre épée (magique, bien sûr) qui porte le doux nom de Fléau de la Nuit. FLÉAU DE LA NUIT. Rien que ça. À la multiplication des qualificatifs, le livre ajoute une multiplication des combats. Pour les habitués des jeux vidéos qui ont hurlé de se trouver projetés dans une arène de combat tous les trois pas, la sensation est ici un peu la même. Araignées de la mort, roi des ombres, faucheurs d’âmes, goule putride, chevaliers de la terreur, ‘putrescent’ (oui, simplement ‘putrescent’) et j’en passe, tout y est, de manière un peu lassante. Une curiosité quand même au détour de votre route : une apparition toute gandalfienne qui, bâton à la main, empêche l’accès d’un pont et vous assène fièrement : « Aucun spectre ne peut passer ici ». Ça vous rappelle quelque chose ?

Vous l’aurez compris, il s’agit bien pour une fois de mettre en avant les limites d’un genre basé sur l’incomplétude et sur une esthétique sans doute trop assumée et donc limitée pour être pérenne. L’incomplétude du personnage demeure sans doute l’une des plus fondamentales. Le plaisir d’entrer dans la peau d’un chevalier ou d’un mage n’est pas remis en question, mais peut être empêché en grande partie par l’absence d’investissement de ces figures. La lecture du LDVEH en appelle à une mémoire concrète matérialisée par notre feuille de route. Elle évacue, en revanche, la mémoire affective qui permettrait une adhésion plus profonde au système mis en place. Il n’est pas étonnant à ce titre que ces livres n’aient pas dépassé la fin des années 1980, balayés par les jeux vidéos qui ont peu à peu permis, précisément, d’offrir à la fois l’espace du choix et celui de l’affect (les fans gardent à l’esprit l’exemple de Final Fantasy VII). Art sans mémoire parce que privé de sentiments (et souvent – cela est évidemment lié – de style), le LDVEH se lit et s’oublie comme s’oublient le nom de leurs auteurs, hormis aujourd’hui dans un cercle d’internautes nostalgiques qui font de ces livres des objets de collection. Formulons à nouveau le vœu exprimé dans une notice déjà consacrée au LDVEH : il serait heureux qu’un auteur doué d’imagination et de style s’empare des richesses techniques offertes par ce genre, et fasse ainsi la démonstration de sa valeur critique. Même si, il faut bien l’avouer, la nostalgie a ses délices.

 

BZRK

BZRK
Michael Grant

Traduit (anglais, États-Unis) par Julien Ramel
Gallimard Jeunesse, 2012

BZRK ? Vous avez dit BZRK ?

Par Matthieu Freyheit

BZRKJe ne vous présente pas Michael Grant. Auteur de la série Gone et co-auteur (avec son épouse) d’une autre série, Animorphs (qui bénéficie d’une nouvelle édition, voir notre chronique du 8 novembre dernier), Grant n’est pas un anonyme des succès. Dans cette nouvelle trilogie en cours, l’infiniment petit met en jeu l’infiniment grand par le truchement des fascinantes et effrayantes nanotechnologies. Lorsque le milliardaire Grey Mc Lure décède avec son fils (il n’y a pas d’accident dans les sourdes guerres de Michael Grant), il laisse derrière lui l’empire de ses innovations technologiques et pharmaceutiques. La plus importante d’entre elles : les biobots, hybrides d’adn et de nanotechnologie, capables d’évoluer à l’intérieur du corps afin de soigner les cellules malades. Dans ‘la viande’, comme disent les initiés.

Bien entendu, la nanotechnologie Mc Lure fait des envieux et donne naissance aux espérances les plus folles. Parmi les concurrents, le groupe Nexus Humanus vise, comme son nom l’indique, un nouveau stade de l’évolution humaine (encore un !) : « une interconnexion globale de tous les individus qui la composent ». La condition à cette utopie technologique ? Abolir le libre-arbitre au profit d’une pensée unique dirigée vers le bien commun, mais indifférencié. Une condition que n’accepte pas le mouvement adverse : le BZRK (de go berzerk, disjoncter, sorte d’équivalent au germanique Amok laufen).

D’où une bataille sans merci entre les deux groupes, livrée à échelle macro mais aussi, évidemment, à échelle nano, avec tous les risques que cela comporte : car lorsque les biobots d’un agent sont détruits, celui-ci sombre dans la folie… C’est ce qui arrive à Alex, alias Kerouac, le frère de Noah. Noah ? Le héros de l’histoire, embrigadé presque malgré lui au sein du BZRK afin de remplacer son frère. Il fera équipe avec Sadie Mc Lure, dernière héritière de l’empire paternel, enrôlée elle aussi.

Michael Grant fait preuve d’une belle originalité dans le sujet, et s’y tient dans une écriture aux prises avec le réel que nous connaissons comme avec l’infime corporel : la viande promet quelques voyages intéressants dans une nouvelle géographie de l’aventure. Les deux réalités se combinent et se superposent, conférant à l’ensemble un rythme plutôt enlevé. On aurait bien échappé à quelques stéréotypes désormais éprouvés et éprouvants (pourquoi faut-il que les yeux des héros soient toujours d’une couleur ‘surnaturelle’ ???), mais l’ensemble fonctionne fort bien et le sujet se précise au fil des chapitres. Les personnages secondaires possèdent un véritable relief, l’auteur fait preuve de constance, et trouve également un bel équilibre entre la complexité d’un thème et l’efficacité de sa mise en œuvre. Michael Grant, qui a les qualités d’un autre Michael (Crichton), donne à la science-fiction un volume réfléchi et dénué de niaiserie, même si le style reste parfois convenu. Il reste à espérer que le deuxième tome, déjà en librairie, confirme la valeur (et surtout la nécessité) d’une trilogie, au détriment d’une forme plus ramassée.

Le Tyran du désert – Un Livre dont vous êtes le héros

Le Tyran du désert – Un Livre dont vous êtes le héros
Joe Dever
Traduit (anglais) par Pascale Jusforgues et Alain Vaulont
Gallimard Jeunesse (Loup Solitaire), 2006 [1985]

Homo ludens, so 80ies 

Par Matthieu Freyheit

letyrandudesertCinquième volume de la longue série Loup Solitaire de Joe Dever, Le Tyran du désert est d’importance puisqu’il vous met sur la piste du livre du Magnakaï, discipline ancestrale dont il vous appartient de devenir un maître au fil des nombreux volumes de la série. Le synopsis, comme pour la plupart des LDVEH de cette période, est à la fois complexe et convenu. Complexe par la volonté affirmée sans cesse par les auteurs de déployer l’étendue d’un monde vaste et entier, rempli d’une multitude de noms de lieux, de lieux-dits, de monts, de mers, de déserts, d’oasis, et autres termitières. Convenu par un ensemble de motifs aujourd’hui connus, reconnus, peut-être même dépassés. De fait, la réédition de ces LDVEH par Gallimard pose la question de la possibilité même de leur succès : les jeux vidéo et les jeux en ligne désormais installés dans les foyers, ces livres peuvent-ils intéresser des lecteurs autres que les nostalgiques d’une enfance ‘so 80ies’ ?

Dans ce volume, vous êtes envoyé auprès du souverain de l’empire de Vassagonie pour y signer un traité de paix. Bien entendu, la formalité diplomatique se transforme en mission de survie, accompagnée d’une quête mouvementée. Le livre peut se jouer, comme les autres, indépendamment du reste de la série, mais il faut bien avouer que le plaisir naît de la continuité et de l’évolution donnée à votre personnage. Autant, si on s’y met, prendre les choses au début.

Pourquoi s’y mettre, me direz-vous ? Eh bien, c’est que le LDVEH a plus d’une vertu. Quelques unes ont été mises en avant dans les notices consacrées à La Pierre de Sagesse ou au Manoir des Ténèbres. Soulignons cette fois-ci que le LDVEH a pour particularité de mettre en avant les coutures du processus de lecture, fait de deux attitudes soulignées par Umberto Eco dans Lector in fabula : le respect du texte d’un côté, la contribution personnelle de l’autre. Comment le LDVEH s’y prend-il ? En divisant le discours en deux modes : l’impératif d’abord, qui contraint le lecteur à suivre une série de directives non discutables. Faites ceci ; allez là ; prenez ceci ; combattez celui-là. En réponse se développe un discours de la proposition, de l’offre : Si vous souhaitez… ; Si vous préférez… ; Si vous désirez… ; Si au contraire… Le principe, fort simple et simplement mené, a le mérite de conscientiser l’état de lecture, et ses enjeux : devant le texte, je peux tricher, je peux choisir, je peux refuser, je peux cesser. Je peux aller de l’avant, mais je peux tout aussi bien aller de l’arrière. Autant de règles de jeu et d’attitudes qui ne sont pas sans faire penser à celles édictées par Daniel Pennac dans Comme un roman et qui donnent au lecteur à réfléchir sur son rôle devant le texte. Autant d’opportunités qui font du LDVEH un genre intelligent, où le lecteur est érigé en lecteur pensant.