Le Chaos en marche (livre 3 : La Guerre du bruit)
Patrick Ness
Traduit (anglais) par Bruno Krebs
Gallimard jeunesse (hors série), 2011
« Eh bien… La guerre ! » : la fin de l’innocence
Par Anne-Marie Mercier
La guerre, toute la guerre, rien que la guerre : le troisième et dernier volume de la trilogie de Patrick Ness (voir les chroniques consacrées aux deux premiers sur li&je) tient les promesses faites au personnage comme au lecteur à la fin du précédent volume. Bombardements, armes secrètes, empoisonnements, siège, guerre de positions, stratégies, trêves, envoi d’émissaires… mais aussi trahisons, double jeu, fausses alertes, ruses. La guerre est aussi bien affaires de forces que de stratégie et tous les coups y sont permis.
La fin du deuxième volume était, juste avant la surprise de l’attaque, tout entière tournée vers l’attente d’un vaisseau chargé de milliers de nouveaux colons terriens qui devaient tout régler. Or, ce ne sont que trois personnes qui débarquent, en attendant le réveil des autres. Ces dormeurs qui figurent un avenir possible seront l’un des grands enjeux de l’histoire : quel monde leur laisser ?
En ce sens, ce roman est aussi une leçon d’éducation citoyenne. On y voit la difficulté d’intervenir dans un conflit qui oppose une partie d’un peuple à l’autre (l’actualité n’est pas loin). Les nouveaux débarqués incarnent différentes positions, du pacifisme à l’interventionnisme, du désir de négocier à celui d’exterminer. On voit aussi les différentes positions face à ce qui est une guerre coloniale. En effet, les colons aussi bien que les deux partis qui s’affrontaient dans les premiers tomes, celui du maire-tyran qui conduit les hommes et celui de la guérisseuse-autocrate qui conduit les femmes sont cette fois face à une armée des peuples autochtones, moins bien équipés mais plus nombreux, connaissant bien le terrain, ayant toute une histoire derrière eux – et peut-être devant eux.
La culture des autochtones est décrite de façon beaucoup plus développée que dans les volumes précédents. Le roman se fait anthropologie imaginaire : traditions, système de gouvernement, mode de communication, et surtout langue imagée : la parole d’un « spackle » plein de haine porte le récit, comme celle des jeunes héros, Todd et Viola. Le texte est fait de la succession rapide de ces voix/points de vue entrecroisés qui se succèdent à un rythme soutenu, ce qui donne une dynamique constante à une narration dense et rapide portée par une traduction impeccable, tantôt brute, tantôt poétique.
Enfin, l’histoire d’amour de Todd et Viola reste belle et forte, leurs rapports aux autres personnages sont complexes et changeants. Ce qui les attache à leurs chevaux plaira aux lecteurs les plus jeunes. Cela adoucira sans doute la peinture du cauchemar vécu par Todd. La relation qui le lie au tyran est constamment au cœur des problèmes. A travers ce thème, ce roman qui est un roman d’éducation à de nombreux titres l’est dans un domaine moins attendu : c’est une belle mise en garde contre la naïveté et les dangers et les plaisirs de la manipulation.
La fin de l’innocence ici n’est pas dans la découverte de l’amour, de la mort, de la cruauté ou de la trahison mais bien dans une invitation à se méfier de tout et surtout de soi-même. La démonstration comme l’invention sont magistrales.
Voici donc la suite du premier volet. Le suspens reste haletant et revient à la question si souvent posée : comment sauver l’humanité ? La réponse ne peut, bien évidemment, être donnée ici mais disons que la lutte entre l’ombre et la lumière continue, à l’échelle collective aussi bien qu’individuelle : le comportement de Pauline, l’héroïne, en est le signe. On retrouve les allusions à notre propre société, toujours percutantes : la violence augmente de jour en jour, telle une épidémie ; la police est dépassée ; le système d’enseignement est gangrené par la sélection et l’élitisme ; notre Terre est menacée par une catastrophe climatique.
On retrouve la joyeuse et cruelle famille de sorcières (voir plus bas, pour le premier tome), la mère fantasque et ses trois filles qui dans ce volume ont atteint la maturité et peuvent commencer à exercer leurs talents. Chacune commence selon ses goûts ; l’une est branchée « chiffons » et l’autre pâtisserie (Chabas continue à s’amuser avec les stéréotypes).
Le brave Nils, beau charpentier trentenaire, est tellement sot qu’aucune fille ne veut de lui. Arrive au village une belle inconnue qui tombe sous le charme, ou plutôt fait semblant, et l’épouse. Dans le temple où se déroule le mariage, il se passe de drôles de choses, la mariée est au bord du malaise. Par la suite, elle évite tout le monde, met au monde des filles de trois mois en trois mois… Bref, seul Nils ne se rend compte de rien et c’est pour cela que la belle Ingrid l’a épousé. Comme toutes les sorcières, elle peut « pondre » (c’est le mot, elles naissent dans des œufs) des filles et les élever sans que quiconque (hors les femmes du village, des vilaines jalouses) la soupçonne. Elle peut aussi les laisser à leur père pour voyager et faire ses diableries. On ne sait s’il faut y lire une condamnation du féminisme ou un jeu avec les stéréotypes (peut-être le premier car cette Ingrid est vraiment insupportable). Par ailleurs, ce n’est pas très respectueux d’avoir donné à ce charmant abruti de Nils le nom de Swedenborg, le « prophète du nord », grand savant spiritualiste respecté de Balzac…L’histoire est racontée sur un ton désapprobateur par la fille ainée qui a appris récemment le fond de l’affaire. Lorsque le livre s’achève, elle a seize ans et elle a déclaré à sa mère qu’elle ne serait jamais sorcière comme elle. On devine la suite… On ne peut d’ailleurs rien faire d’autre que deviner, car l’histoire s’arrête au moment où elle commence. On retrouve ici cette manie des séries dans laquelle est tombée lrécemment l’école des loisirs (« tu quoque »…) avec Sorcier! de Moka, et tout récemment chroniqué sur ce blog. Les Pozzis de Brigitte Smadja. Couper les histoires en épisodes sans nécessité (ce premier tome, pour un ouvrage de la collection « medium » est mince, une petite centaine de pages) est une formule commerciale qui ne sert pas toujours les oeuvres. Quoique… le sous titre dans l’encadré jaune (voir l’image ci-dessus) qui indique que c’est le premier volume d’une série est si illisible qu’on a l’impression d’une action honteuse… Alors, où en est-on à l’école des loisirs? Il reste que le ton est alerte et sarcastique et que le récit est cocasse et plaisant à lire. Chabas réussit vraiment dans tout ce qu’il touche car il est ici dans un genre assez nouveau. Pour l’instant ça fonctionne… A suivre !
Il y avait la veine Enfant Océan, réécriture de conte, la veine Harry Potter, mixage de mythes et de « collège novel », Twilight qui faisait se rencontrer « collège novel » et vampires… Victor Dixen arrive à faire mieux encore, en mélangeant tous ces ingrédients dans un roman étonnant, haletant et poétique.
Le projet de Nathalie Le Gendre est intéressant sans être tout à fait neuf : écrire un roman proche de la SF tout en décrivant une société primitive ; présenter une société matriarcale dans laquelle les filles ont à faire des choix douloureux : être chef de Clan ou guérisseuse, se marier ou non selon ce choix… tandis que les hommes vivent dans une médiocrité soumise et respectueuse. C’est évidemment un roman féministe. Le mâle qui cherche à briser cet ordre qu’il trouve injuste est un vil traître, soit. On peut dire que c’est un retournement radical, assez manichéen mais la littérature militante aime cela.
Les aventures de Lancelot sont ici racontées en langue moderne, de façon très explicite, un peu trop pour ceux qui ont en mémoire le texte original. Certes, il est plein de suspens, d’aventures et d’amour (l’histoire racontée l’est en elle-même) mais la modernisation gomme l’étrangeté du récit et ce qui est magie devient fantastique, ce qui est poésie est ramené à une certaine rationalité, la religiosité est gommée.
… C’est la question que pose ce roman de social fiction étonnant. Lena vit depuis 17 ans à Portland, dans un futur indistinct caractérisé par une vie aux normes basées sur l’éradication d’un terrible fléau qui a ravagé le monde, « l’Amor Deliria Nervosa ». Pour que la terrible fin de Roméo et Juliette (lu en cours de santé pour l’édification des élèves !) n’incombe pas aux citoyens américains, chacun subit le Protocole à 18 ans, opération consistant à éradiquer définitivement les sentiments du cerveau. Ainsi, les jeunes adultes accèdent au statut d’Invulnérable. Lors de l’Evaluation, chacun est « soupesé » afin de se voir proposer un appariement, pour se marier, trouver un travail et avoir des enfant, le tout dans sa classe sociale. 
Premiers romans de Sarah Prineas, qui vit dans l’Iowa et pense qu’elle a écrit pour des adolescents et jeunes adultes, cette nouvelle série est si prudente qu’elle peut être donnée à lire à de plus jeunes encore. La maison Gallimard ne s’y est pas trompée et a choisi d’illustrer abondamment le texte (dessins de Antonio Javier Caparo).
Les deux derniers volumes de la série sont portés par l’ombre de la disparition de Pierre Bottero, mort dans un accident de moto en 2009. De façon assez sidérante, le volume 4 se clôt sur le départ d’Ombe et de Jasper pour une virée en moto, eux qui se définissent mutuellement « sans casque » et sans prudence. Le livre s’achève sur ces mot : « la vie mérite d’être vécue. Toujours. »
Dans le 5e volume, Eric Lhomme prend acte de la disparition de son coéquipier et ami : Ombe est morte, ne reste que Jasper, décidé à la venger. Ce roman, hanté par la disparition, peine à prendre son rythme. Il est parasité par les interventions continuelles d’Ombe dans la tête de Jasper et parfois par une contamination du style oral d’Ombe. Il est aussi un peu trop répétitif (trop de passages d’invocations magiques), très morbide ; enfin, il a des allures de roman de deuil, de ressassement. Ce n’est que vers la fin qu’il parvient à prendre une véritable consistance en introduisant de la complexité et en suggérant un nouveau départ, comme si le deuil avait fait son travail. A suivre, donc ?
Dans un premier temps, on se dit qu’il est irritant de trouver autant de clichés linguistiques ou situationnels dès les premières pages d’un roman. Puis, on se dit que c’est curieux qu’il y en ait autant et que c’est sans doute un reflet de la situation de la jeune narratrice, une adolescente sans problèmes. Elle n’a aucun recul critique face à la société parfaite dans laquelle elle vit, heureuse ; elle semble ne rien savoir de ce qui se passe autour d’elle. Comme le beau montage photographique de la couverture le suggère, elle est prise dans une bulle, un lieu, un moment et rien ne vient suggérer qu’il puisse y avoir autre chose que la continuation de cet état. Et de fait, au cours de la lecture, les clichés disparaissent, laissant la place à une écriture qui cherche à dire les progrès de l’intelligence et à éclaircir autant que possible la confusion des sentiments.