Le Mariage de Renard

Le Mariage de Renard
Bellagamba & Chiaki Miyamoto
Gallimard Jeunesse Giboulées 2021

Flammes d’amour

Par Michel Driol

Sans doute faut-il commencer le livre par la quatrième de couverture : Dans le japon du Moyen Âge, les mariages se déroulaient la nuit. Les mariés étaient accompagnés par un cortège d’invités portant des lanternes. Ces lueurs étaient appelées « Kitsunebi » – feu du renard. Aujourd’hui, quand la pluie se met à tomber, alors que le soleil brille et qu’un arc-en-ciel apparait, la légende raconte qu’un mariage de renard se déroule en journée. Puis, une fois franchie la porte des légendes qui ouvre l’album, se laisser porter par la magie de l’histoire, où l’expression « Mariage de Renard » est prise au pied de la lettre. C’est Renard qui se marie aujourd’hui, et nous suivons tous les rituels d’un mariage japonais : vêtements, arbre de papier, tasses du temps, musique, repas traditionnel, cortège…

Page de gauche, le texte de Bellagamba, le plus souvent sur trois lignes, comme un clin d’œil aux haïkus, raconte chacune des étapes du cérémonial, dans une langue à la fois simple et imagée, qui évoque le bonheur, l’harmonie et l’amour, le soleil et la pluie. Un texte qui s’ouvre par le pays des légendes, et qui se clôt par  le pays des songes, comme pour marquer les bornes de cette parenthèse enchantée, magique et tellement symbolique qui conduisent le lecteur adulte à penser le Japon comme l’Empire des Signes dont parlait Barthes. Le lecteur enfant y verra à la fois des coutumes proches et éloignées de celles qu’il connait, le sentiment d’étrangeté étant renforcé par les personnages, qui sont tous des animaux humanisés par la posture (sur deux pattes) et les vêtements, très japonais. Les illustrations reprennent les codes des estampes et des aquarelles japonaises. Elles disent l’essence d’un univers ritualisé à l’extrême, mais aussi le plaisir du jeu (jeu des souris, des lapins, des petits personnages secondaires). L’une, celle qui illustre le cortège, se déploie en double page, montrant une harmonie entre tous les animaux, qu’ils soient à poils ou a plume, dans la célébration du mariage. Quelque part, le conte se fait fable, ou évocation lointaine du Roman de Renart.

Une double page finale explique les rituels et leur sens, en donnant les noms originaux et leur graphie en japonais, dans une perspective ethnologique très documentaire. L’album se clôt par une estampe de Utagawa Yoshitora de 1860 illustrant la procession du mariage de Renard, comme une façon de lier la tradition et la modernité.

Un bel album qui s’inscrit tout à fait dans une perspective interculturelle riche pour ouvrir les enfants à d’autres mondes, d’autres façons de faire, et pour montrer ce qu’il y a d’universel dans les sentiments comme l’amour.

Mes Chants de Noël

Mes Chants de Noël
Elsa Fouquier (ill.)
Gallimard jeunesse, (mes petits imagiers sonores), 2021

Noël tradi

Par Anne-Marie Mercier

Ce petit album cartonné semble donner dans la plus grande tradition (mais l’originalité n’est pas vraiment un ingrédient pour Noël).
Cependant on trouve quelques points qui surprennent heureusement :  les airs très connus de « Petit papa Noël », « Mon beau sapin », et de « Vive le vent » sont accompagnés de ceux, plus rares, du « Noël russe » et de « Une fleur m’a dit », moins connus. Si les illustrations n’ont pour la plupart rien de très original, montrant un père Noël, des traineaux, des sapins et des petits rennes qui semblent sortis d’un dessin animé aux couleurs de Noël, elles se libèrent un peu à la fin du livre, comme si l’illustratrice, après être passée par les étapes obligées, s’était octroyé un peu d’espace.
Quant au dispositif bien connu de musiques actionnées en appuyant sur une pastille, il est renouvelé avec une double page de « cherche et trouve » où les sons et les images sont à associer.

Diogenes, homo et canis – Diogène, l’homme-chien

Diogenes, homo et canis – Diogène, l’homme-chien
Yan Marchand, Vincent Sorel (ill.)
traduction (vers le latin) de Delphine Meunier
Les petits Platons, 2021

Philosophie pour la jeunesse

Par Anne-Marie Mercier

J’avoue que je n’ai lu que la deuxième moitié de cet ouvrage bilingue, la première partie étant en latin et mes souvenirs de cette langue étant trop fragmentaires. Mais j’ai regardé tout le livre : les nombreuses illustrations comiques et colorées de Vincent Sorel sont un régal et s’étendent largement dans le premier texte, tandis qu’elles figurent en marge du deuxième, différentes et également savoureuses.
Le texte met le personnage de Diogène à portée des jeunes lecteurs en leur proposant un héros qui leur ressemble, un tout jeune homme débarquant à Athènes pour y découvrir la philosophie. Il s’ennuie à l’école de Platon, mais est séduit par un personnage étrange qui l‘entraine à sa suite et lui fait découvrir une autre manière de penser et surtout de vivre.
Initiation, indépendance, prise de risque, que d’aventures philosophiques ! Quant à ce qui se passe quand le père du jeune homme apprend ce qu’il fait de ses études et de son argent, nous vous laissons le découvrir.
Ce livre a connu une première édition, en 2011.

L’Affaire du doudou perdu

L’Affaire du doudou perdu
André Bouchard
Seuil jeunesse, 2021

Mini Sherlock Holmes pour une grande énigme

Par Anne-Marie Mercier

Une bande d’amis aide Paul à chercher son ourson en peluche préféré, autrement dit son doudou, qu’il a perdu. Il est forcément dans la chambre, l’enquête est limitée à cet espace, mais que de possibles !
– Une rencontre avec le Monstre Du Lit (sous le lit),
– ou avec une Couette des neiges, une horrible créature qui hante le pays des rêves,
– ou avec le Père Noël,
– une fugue,
– l’arrivée de ses parents venus le chercher,
– ou de Malefikas, qui enlève les doudous la nuit et les enchaine à des ordinateurs pour qu’ils fassent des additions et des soustractions afin de  « faire tourner l’économie »…
Le ton des dialogues est très drôle, ces jeunes détectives prenant la chose très au sérieux et acceptant gravement toutes les hypothèses.
Les dessins montrent chacune de ces situations pour faire un peu peur mais pas trop, ou pour réaliser des situations cocasses (les parents de Paul ouvrant leur porte à un couple d’ours sans se rendre compte que ce sont des ours (et encore moins les parents du doudou…), des cow-boys capturant une commode à pattes, etc. Certains personnages, et certains détails sont mis en belles en couleurs, ressortant sur le reste de l’image, dessiné à la plume.

Voir quelques images et les autres énigmes proposées par André Bouchard au Seuil.

 

Le Secret des O’Reilly

Le Secret des O’Reilly
Nathalie Somers
Didier jeunesse, 2018

Ballades et balades irlandaises

Par Anne-Marie Mercier

Le roman de Nathalie Somers propose une balade irlandaise, où les moutons et les vertes prairies, la musique et les danses agrémentent une nature rude et parfois dangereuse. On y rencontre certes quelques clichés touristiques, mais rien de tel pour mettre le lecteur sous le charme d’un pays à la fois proche et lointain.
L’héroïne est française et vit à Paris, mais elle a des origines irlandaises par son père et va chaque été dans sa famille, pas loin de Galway, dans un petit port nommé Listoonvarny (ou Lisdoonvarna), face aux célèbres îles d’Aran. Elle y retrouve ses cousines en pleine préparation d’un concours de musique qui oppose chaque année des fratries de jeunes gens. Le problème central est qu’elles affronteront les gagnants précédents, deux frères de la famille des Clancy (un nom bien de là-bas…), famille ennemie de la leur depuis trois générations.
La question de savoir qui va gagner le concours s’efface assez vite devant d’autres interrogations : pourquoi l’ainée des cousines agit-elle si mystérieusement. Qu’est-ce qui fait que la grand-mère regarde Kathleen bizarrement, qu’est-ce que la vieille Molly cherche à lui faire savoir… et enfin quelle est la raison de la haine qui oppose ces deux familles ?
Si l’écriture est un peu plate, l’histoire fonctionne malgré tout : beaucoup d’interrogations, une intrigue bien ficelée avec toutes ces pistes entremêlées, des événements dramatiques, du suspens, un zest d’amour, c’est un joli cocktail, et tout fini par des chansons.

Changer d’air

Changer d’air
Jeanne Macaigne
Les Fourmis rouges, 2021

« Il était une fois une maison »…

Par Anne-Marie Mercier

Jeanne Macaigne nous entraine dans un univers où les maisons sont vivantes et peuvent être des personnages. Celle qui est l’héroïne de son histoire aime son quartier et ses habitants. Elle les protège, les console, se réjouit de leurs joies. En retour ses habitants la soignent. Mais un jour la belle mécanique se grippe et la mauvaise humeur s’installe chez eux, un homme et une femme et deux enfants : scènes de disputes, de combats, de fâcheries. Suivant le conseil des autres maisons du quartier, ses amies, elle emmène ses habitants pendant leur sommeil pour leur faire « changer d’air ».
Après un long voyage par monts et par vaux (on voit la maison traverser toutes sortes de paysages, se perdre, passer par des villes, des jungles…) il se retrouvent seuls, dans un lieu paradisiaque. Tout va mieux, jusqu’au jour où cela dérape à nouveau. Ce retour des disputes provoque un immense désespoir chez la maison et ses larmes inondent le monde et font comprendre à ses habitants qu’ils doivent arrêter de saccager leur univers.
Fable écologique ? leçon de vie ? Cette histoire met en tout cas en valeur l’importance de l’harmonie pour la vie de chacun. Si le message peut sembler simple, le moyen utilisé est original car on écoute rarement ce que les lieux que nous habitons ont à nous dire. Les images sont d’une grande fantaisie, tout en lignes courbes, très colorées et pleines de détails, généreuses comme la maison, mais sombres et inquiétantes quand il le faut.

Pépé et Cracotte

Pépé et Cracotte
Adèle Massard
Les Grandes Personnes, 2021

Où est passé le chat?

Par Anne-Marie Mercier

Ce grand album en forme de « cherche et trouve » demande de chercher non seulement Pépé et son petit chien blanc, Cracotte, mais bien d’autres personnages : des couples, (en tous genres), des personnes seules (de tous âges et toutes couleurs de peau), un chat égaré que d’autres cherchent aussi, et même un personnage mystérieux qui se cache derrière des lunettes noires et de multiples chapeaux…
Tout cela se fait dans un grand décor, ce qui complique la quête. C’est celui du quartier où vivent tous ces personnages. L’une des doubles pages les présente au marché, une autre devant un grand magasin… Ils en croisent d’autres qui ne font pas partie de l’enquête mais ajoutent encore de la vie et de la couleur, et de la complexité.
La technique extrêmement fine de papiers découpés appliquée à des matériaux divers (tissus, feutrine, carton, plastique transparent…) donne à ces scènes un joli relief. Les couleurs vives, les multiples détails, la qualité de l’impression en font un bel objet à lire et relire, parcourir et savourer.

Chat blanc

Chat blanc
Mathilde Arnaud
Les Grandes personnes, 2021

Pop up félin

Par Anne-Marie Mercier

Après Chat noir, Mathilde Arnaud présente les aventures et découvertes de Chat blanc, « chat des champs », en un nouveau petit album pop up cartonné de petit format.
Jouant sur les contrastes du noir et du blanc et avec des à plats bleu vert (couleur des yeux du chat, de l’eau, d’un oreiller, des feuilles de l’olivier… les formes sont simples et les tracés évoquent la technique de la carte à gratter.

Le chat apparait et disparait, se déplie ou se replie, grâce à un système d’animation varié et ingénieux. On le voit dès potron-minet, au moment où tout le monde dort encore (à part une pauvre souris mal dissimulée), jusqu’au moment où il se glisse dans le lit pour le premier câlin humain. Entre temps il aura poussé le volet, exploré les plantes en pot, se sera fait les griffes sur l’olivier: il aura bien rempli sa première partie de journée et les belles pages de ce petit concentré de vie féline.

Feuilleter ou regarder sur Youtube, via le site de l’éditeur

De l’importance de savoir rebondir

De l’importance de savoir rebondir
Laura Zimmermann
Gallimard Jeunesse 2021

Cachez ce sein…

Par Michel Driol

Tout irait bien pour Greer, lycéenne de 17 ans, si sa poitrine n’avait pas pris une dimension embarrassante. Pour elle. En effet, difficile de trouver des sous-vêtements à sa taille, de s’habiller, de faire du sport. Difficile aussi de supporter le regard des garçons, et leurs propos, sans aménité. C’est alors qu’elle fait la connaissance du petit nouveau du lycée, Jackson, un garçon dont les parents changent d’adresse une à deux fois par an. C’est alors aussi qu’elle est engagée dans l’équipe de volley.

Voilà une chronique lycéenne située dans une ville des Etats Unis, avec ses rituels, comme les matchs et le culte du sport, la représentation théâtrale, ou le gala de début d’année. On suit Greer, la narratrice, dont la mère a comme métier d’intégrer les nouveaux arrivants, de leur faciliter la vie, une mère qui ne voit pas à quel point le corps de sa fille lui pose problème. On suit aussi la famille de Jackson, et ses difficultés à n’être que celui qui passe et qu’on oubliera. Pour lui, comment avoir une relation durable avec Greer ? Mais, pour Greer, comment accepter ce corps en mutation, devenu pour elle difforme, si loin à la fois de celui de la petite fille qu’elle était, et de celui de ses copines du même âge, véritables canons de beauté pour elle. Sans tabou, avec un certain humour lié à la narratrice, le roman parle, à travers de nombreux détails, de nombreuses situations tant au lycée que dans la ville, de ces transformations du corps féminin, de la difficulté à accepter sa féminité lorsqu’elle ne répond pas aux canons de beauté couramment mis en valeur par la publicité, et de la façon dont cela a une influence sur son propre comportement et ses relations avec les autres. Ce roman évoque aussi le harcèlement, parfois conscient, parfois inconscient, dont Greer est victime, dont elle se tire par l’humour et la force de ses réparties, mais qui laissent des traces. On apprécie aussi la galerie des portraits secondaires, depuis la copine en révolte contre tout le monde, jusqu’à la petite fille kleptomane…

Un roman-chronique qui dit la fragilité de l’adolescence, et la difficulté de s’intégrer dans le monde, soit parce qu’on a du mal à accepter son corps, soit parce qu’on est toujours en partance pour ailleurs..

Et toi, qu’est-ce que tu manges ?

Et toi, qu’est-ce que tu manges ?
Chloé Mesny-Deschamps, Salomée Vidal, Lucia Calfapietra
Grasset jeunesse, 2021

Le tour du monde avec treize enfants

Par Anne-Marie Mercier

La cuisine est bien ce qui distingue et rassemble : treize enfants aux prénoms tantôt bien français tantôt pas proposent une recette (d’une entrée, d’un plat principal ou d’un dessert), en commençant tous leur texte par « Dans le pays de mes ancêtres… ».
Chaque chapitre occupe quatre pages. Les première doubles pages sont consacrées à l’évocation rapide du pays, à travers quelques unes de ses caractéristiques : géographie, religion, faune et flore, coutumes… et à une présentation du plat, tout cela face à une belle image colorée reprenant quelques aspects évoqués par le texte. La deuxième double page développe la recette, avec toutes les caractéristiques du beau livre de cuisine : image présentant le plat dans un beau récipient et sur une nappe qui évoquent la tradition du pays, liste des ingrédients, élaboration pas à pas.
Tout est écrit à la première personne : c’est un enfant qui s’adresse à d’autres enfants. Les mots sont simples, les termes spécialisés expliqués (comme le mot « lever »), les ingrédients sont faciles à trouver (de la Vache qui rit pour une recette indienne, par exemple), les explications sont claires et intègrent des remarques personnelles sur le plaisir de certaines étapes (toucher, goût…) .
On y trouvera le Guacamole, le naan au fromage, une salade fattouche, les jiaozis, les falafels, les sushis, les boulettes kefta, les gnocchis, le poulet DG du Cameroun, les kanebullar (gâteaux à la cannelle suédois), les tartelettes au sirop d’érable, le gâteau Pavlova, et, pour la France, le croque-Monsieur ! Le succès est quasi certain, autant par la simplicité des recettes que par le choix judicieux de saveurs et de consistances aimées des enfants.
Les illustrations sont appétissantes, très colorées, avec le relief particulier du papier découpé ; la page finale présente tous les enfants avec leurs plats  dans un décor de fête en plein air, comme une invitation à organiser un superbe pique-nique de fin d’année intégrant l’histoire des familles de tous les enfants.
Voilà un beau complément aux livres d’Alain Serres chez Rue du monde sur la cuisine multiculturelle : Une cuisine grande comme le monde (avec Zaü, réédité en 2020 avec un jeu de memory) ou Une cuisine grande comme un jardin (avec Martin Jarrie, 2004)