Ravouka, la souris scientifique

Ravouka, la souris scientifique
Teresa Vostradovskà
Amaterra, 2018

 

Ravouka, une sympathique souris qui veut pouvoir répondre aux questions de ses invitées qui doivent lui rendre prochainement visite, est un prétexte pour proposer une mini encyclopédie de la nature aux enfants. Elle les guide d’abord autour de son terrier, puis dans la forêt, au bord de l’étang (et dans l’eau), puis dans le jardin. Chaque double page présente différents éléments (animaux, plantes, larves, etc.) dans un même paysage ; de multiples légendes permettent de rattacher les choses à leur nom.
La partie la plus intéressante est sans doute celle qui propose aux enfants de créer à leur tour, à l’image de Ravouka qui fabrique sa propre encyclopédie : on les invite à faire un herbier, un jardin, un jardin aquatique dans un bocal, un point d’eau pour les animaux… C’est plein de renseignements et de détails sur la vie des animaux, es cycles naturels, la beauté de la nature.

Faites attention à moi

Faites attention à moi
Alyssa Sheinmel, Corinne Dianellot (trad.)
Casterman, 2019

Un danger pour elle-même ou pour autrui?

Par Christine Moulin

Dès le début, ce livre se révèle être un « page turner » (un « tourne-pages »?). En effet, la narratrice est enfermée quelque part, par erreur, dit-elle, sans qu’on sache vraiment où (une prison ? un hôpital psychiatrique ?) ni pourquoi. Elle révèle alors petit à petit des pièces du puzzle, ce qui, en soi, n’est pas une grande nouveauté narrative : non, ce qui est passionnant et troublant, c’est que le lecteur est en quelque sorte « forcé » d’adopter le point de vue d’Hannah, « un prénom de fille sage » et cela provoque en lui un malaise grandissant. On ne sait pas, en effet, si l’on a vraiment envie de s’identifier à cette  adolescente qui, au fil des chapitres, semble de plus en plus froide, manipulatrice, sans scrupules et sans empathie. Notamment quand elle évoque l’événement qui est à l’origine de sa présence dans l’établissement : l’accident qui a plongé dans le coma sa colocataire et « meilleure amie » (mais elle collectionne de façon inquiétante les « meilleures amies » à qui il arrive souvent des malheurs…).

On pourrait n’avoir affaire qu’à un banal thriller. Mais non: une fois certaines révélations consommées, le roman permet au lecteur d’expérimenter, de l’intérieur, dans une forme de vertige captivant les affres de la maladie mentale : le doute généralisé qui remet en cause jusqu’à la notion même d’identité (« Si je ne suis pas responsable de mes paroles et de mes actes, alors je ne suis rien. Sans libre arbitre, il n’y a plus de « moi »). Seul bémol : la peinture caricaturale des parents mais aussi l’incertitude et le flou, peut-être voulus, il est vrai, sur leur rôle dans le déclenchement de la maladie de leur fille.

Il va pleuvoir

Il va pleuvoir
Anne Herbauts
Casterman (« les Albums »), 2018

Au fil des eaux

Par Anne-Marie Mercier

L’attente de la pluie : une crainte, crainte d’orage et d’inondation, de projets « à l’eau » comme d’un pique-nique gâché… ou espoir, devant la végétation qui souffre, la température qui monte, les nuits étouffantes de canicule. On ne sait dans quel état d’esprit sont les adultes qui disent « Il va pleuvoir », mais on sait que les deux héros, de petits hérissons nommés Nour et Nils, ne s’en soucient guère ; mais ils constatent qu’on ne s’occupe pas d’eux ; ils contemplent le ruisseau, jouent avec leurs reflets, puis décident de partir, «avant la pluie», avant d’être enfermés par elle, car c’est bien de cela qu’elle menace les enfants. Ils descendent la rivière, abordent la forêt sous l’orage, qui ressemble un peu à celle de leur livre préféré, Pierre et le loup. Ils s’y font une cabane, s’endorment.

Tout cela est très paisible et rafraichissant. Les doubles pages de rivière et de nuages déroulent de belles aquarelles bleues et vertes, d’autres y ajoutent des crayonnés sur fond blanc, des papiers découpés, des effets de vitraux. Le texte répétitif, qui reprend la formule du titre comme un leitmotiv, s’enrichit et enfle avec la rivière, développant la poésie du bois et de la nuit. L’image de la dernière double page déplie tout le chemin parcouru, comme le message envoyé par les deux petits aux grands :

« Tout va bien, on est sur une colline dans un abri de bois. On voit les montagnes au loin. Il a plu. Le même ruisseau court entre nous ».

Cette belle rêverie est aussi un récit d’exploration et d’indépendance.

Le caméléon qui se trouvait moche

Le caméléon qui se trouvait  moche
Souleymane Mbodj, Ill. Magali Attiogbe
Les éditions des éléphants, 2019

 S’accepter   et s’aimer

Par Maryse Vuillermet

 Magnifique album !
Des illustrations somptueuses de couleurs, de vie, d’exotisme, des animaux pleins de personnalité et de beauté.
Le scénario est positif et entraînant, c’est une initiation, une quête de soi: un caméléon se trouvait moche et enviait les autres animaux qui, tous avaient des qualités et lui, que des défauts.  La sorcière lui montre  sa différence, ses atouts et finalement il s’accepte tel qu’il est,  comprend sa différence et donc sa richesse.

 

Ma Maison

Ma Maison
Laetitia Bourget, Alice Gravier
(Les grandes personnes), 2018

 

Avant d’entre dans la maison, on suit tout un itinéraire : en train, en bus, à pied… on traverse une ville, un bois, on suit un ruisseau… et tout cela au fil d’un album accordéon qui présente un paysage en continuité, ce qui est une belle performance (quatre mètres au total !). Les couleurs choisies par les auteures, adeptes de la « ligne claire », sont proches d’un univers de bande dessinée un peu ancien et délicat (on songe à Hergé, ou à Pommaux) ; les images fourmillent de détails : objets, animaux, figures que l’ont peut retrouver ensuite dans les pages de garde qui proposent un nouveau parcours de l’album,  joueur.
L’album achevé, on fait un autre voyae à travers les pages intérieures de l’accordéon : on est cette fois entré dans la maison et on en parcourt les pièces : entrée, buanderie, salon, cuisine…, jusqu’aux chambres, puis au jardin qui invite à recommencer la promenade. Ici, tout est plus sage, rangé, propre et net. L’espace semble fait pour les enfants ; leurs vêtements sont suspendus, des jouets les attendent…
L’ensemble est superbe, délicat, et invite à se perdre longtemps dans ses images, à refaire le chemin, à « habiter » le livre qui peut se transformer lui-même en espace clos, le leporello pouvant se placer en cercle fermé comme une petite maison.

La Femme à sa fenêtre

La Femme à sa fenêtre
Maram al-Masri – illustrations de Sonia Maria Luce Possentini
Bruno Doucey – Collection Poés’histoires 2019

Pour redonner le sourire aux enfants de Syrie et d’ailleurs…

Par Michel Driol

La fenêtre : un topos fréquent en poésie, comme le lieu où s’articulent le dedans et le dehors, l’intime et l’extérieur, le protégé et le dangereux. La femme qui regarde par la fenêtre de Maram al-Masri est à la fois celle dont parle le poème et celle qui parle dans le poème, tantôt (par trois fois) troisième personne, tantôt, le plus souvent, première personne.

Elle observe la vie au dehors.  Elle se souvient du bébé qu’elle a porté dans son ventre, qui a grandi, qui n’est plus là. Puis sa rêverie s’étend à tous les enfants, et plus particulièrement aux enfants de Syrie. Ne restent qu’un nounours et un cheval de bois. Le propos devient alors la lettre d’une mère arabe à son fils, lettre qui est une ode à la liberté. Tristesse et espoir se mêlent avant l’apothéose du souhait d’un monde meilleur, naïf et sincère comme ce poème.

La voix de Maram al-Masri, poétesse syrienne vivant en France depuis les années 80, est à la fois singulière et universelle. Il est question de l’amour d’une mère pour son enfant, d’un enfant arraché à ses bras, et d’un monde à réparer. Elle emprunte la voie du concret, des images physiques pour parler en termes simples des choses et des sentiments : le concret des jouets qui révèlent l’absence de l’enfant, le concret de la bave aux lèvres du nouveau-né, le concret de l’enfant qui se dandine comme un canard. La mort surgit avec la Syrie, avec cette image terrible et terrifiante des enfants
emmaillotés dans leurs linceuls
comme des bonbons enveloppés…

Ces images très concrètes n’empêchent pas le propos d’aborder et de nommer quelques concepts fondamentaux : la liberté, le mensonge, la paix, et de proposer quelques métaphores  qui ouvrent à un autre monde, celui du rêve et du désir :
faire tomber sur les enfants
un déluge de joie
et des papillons de baisers

Maram al-Masri qui dit ici un monde désespérant ne veut pas perdre l’espoir. Prise entre le elle et le je, entre la ville en paix et la ville en guerre, entre la joie et la tristesse elle dit l’étroite voie de l’écriture, à la manière d’Eluard dans Liberté, elle dit aussi la difficulté à trouver sa place en tant que femme. De la fenêtre, elle regarde le monde, les guerres, l’absence des enfants, et n’a que la force des mots pour préparer un monde plus fraternel. On songe encore à Eluard : le poète est celui qui donne à voir.

Le recueil est magnifiquement illustré par Sonia Maria Luce Possentine, dans un style très réaliste, proche de la photographie en sépia.  Sur la couverture, un beau visage de femme, encadré par des rideaux, les yeux tournés vers le ciel. Et sur la quatrième de couv’, loin au-dessus de rideaux, comme dans l’axe du regard de la femme, un oiseau dans le ciel. Images de calme, de paix, de rêverie… Sept doubles pages rythment le recueil, où revient, comme un leitmotiv, le rideau. Des images qui tantôt montrent la femme dans différents contextes : près de ses rideaux, enceinte,  puis elles laissent la place à des enfants dans des décors de villes bombardées,  avant de ne montrer qu’une ville détruite, des jouets abandonnés… Et enfin des enfants qui sourient, des jouets dans leurs mains, des oiseaux qui envahissent le ciel. On le voit, à leur façon, les illustrations accompagnent le mouvement du recueil avec leur propre poésie, et font naitre l’espoir.

Un beau recueil qui dit l’amour, la douleur, et la liberté, et qui désire  que le monde retrouve la paix, la liberté et la fraternité. Un texte fort, militant, d’une femme sincère dans sa recherche de la liberté et de la concorde.

 

Le Bœuf et la grenouille. Fable à ma fontaine

Le Bœuf et la grenouille. Fable à ma fontaine
Dominique Descamps
(Les grandes personnes), 2018

La fable au temps présent

C’est d’abord une petite merveille graphique, combinant différentes techniques (papiers découpés, tampons, aquarelles, encres, etc.), avec de superbes couleurs, le violet foncé du bœuf s’harmonisant avec les verts et les jaunes du monde aquatique de la grenouille. Des rabats, un  pop up et des découpes ajoutent au raffinement de l’ensemble.
C’est aussi une parodie de la célèbre fable de La Fontaine, avec un renversement : le bœuf veut être aussi mince que la grenouille pour pouvoir évoluer avec elle dans les merveilleuses eaux bleues. La moralité est proche de celle de La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf : « la comparaison avec autrui ne porte pas beaucoup de fruit ». Le texte use de toutes les ressources de la poésie pour se faire lui aussi léger et fantaisiste.

Quatre pattes, Gaétan Doremus

Quatre pattes  
Gaétan Doremus
Rouergue, 2019

 Ourson intrépide !

Par Maryse Vuillermet

Un ourson s’aventure dans le monde, à quatre pattes, il expérimente le goudron, les cailloux, l’herbe, la boue,  c’est chaud, ça gratte, ça pique, ça glisse.

Un monde de sensations nouvelles excitantes.

Et puis,ça se met à grimper,  il monte, là-haut,  tout là haut,  au sommet de la montagne, là, ça fait peur, au secours!

Et c’est papa qui vient le sauver.

En fait, il était sur une toute petite bosse au fond du champ, mais que c’est bon d’être réconforté dans les bras d’un adulte!

Un dessin naïf, coloré et drôle.

Adorable !

 

La Ville quoi de neuf ?

La Ville quoi de neuf ?
Didier Cornille
Hélium, 2018

 

Loin de la sinistrose qui habite de nombreux albums pour enfants qui, pour faire l’apologie de la campagne, dénigrent la ville et son air pollué, ici, la ville est un objet d’étonnement et d’émerveillement : on la traite à travers un point de vue d’architecte et d’urbaniste, de sociologue également : des innovations de Le Corbusier, remises en contexte , aux expériences écologiques de Berlin, du métrocable (ou téléphérique) de Medellin (Colombie)  au tramway de San Francisco ou au camioncyclette de Christophe Machet, des jardins pour se nourrir ou apprendre aux jardins pour rêver, des musées aux hébergements d’urgence, de nombreux aspects de la ville sont évoqués à travers des thèmes comme l’écologie, les déplacements, les technologies nouvelles, le travail, la place des habitants (et des enfants).
Chaque point est développé avec un exemple précis et fort bien expliqué et présenté : texte clairs, langage simple et précis, pages d’introduction stimulantes et colorées, dessins de bâtiments se présentant comme des maquettes, avec des vues sous différents angles, des vues en coupe, d’en haut, de loin, de près… ou paysages urbains coloriés, tout est beau et neuf, accueillant. On y voit des habitants qui coopèrent, qui créent, qui ont des idées.
C’est un beau parcours, une mini encyclopédie des villes de demain, mais aussi le lieu d’une réflexion, autour de questions comme : Une ville peut-elle être intelligente ? Peut-on créer sa propre ville ? La ville a ici un bel avenir.

Va te changer !

Va te changer !
L’Atelier du Trio : Cathy Ytak, Thomas Scotto, Gilles Abier
Editions du Pourquoi pas ? 2019

La journée de la jupe

Par Michel Driol

Le jour où Maïa présente les parents de son petit ami à sa famille, son frère, Robin, scolarisé dans le lycée où elle est surveillante, descend habillé d’une jupe qu’il a achetée à Londres. Et le lendemain, c’est en jupe qu’il se rend au lycée. Cet événement, le déclencheur d’une série de réactions diverses, va l’entrainer, ainsi que Jade, sa petite amie, et Selim, son meilleur copain, dans une spirale de haine et de violence qui ne les laissera pas indemnes… Chacun est-il libre de s’habiller comme il l’entend ? L’habit fait-il le moine ? Porter une jupe pour un garçon, cela fait jaser. Et les commentaires homophobes vont bon train au lycée.

Ecrit à six mains pour une lecture théâtralisée, le texte se divise en 10 tableaux, précédés d’un prologue et suivis d’un épilogue. Comme dans le théâtre classique, les trois unités sont quasiment respectées : une ville, une journée, une action. Ceci confère de la densité au texte, qui procède à la fois du récit, du dialogue, et du monologue intérieur. Quelques personnages se détachent : deux professeurs, dont l’un s’avère être un modèle positif de tolérance et de bienveillance. Jade, l’amoureuse, qui accepte la tenue de Robin, et dont les réflexions montrent un esprit curieux ouvert sur les problématiques du monde actuel. Nolan, le bad boy de la bande, homophobe, qui s’oppose à Selim, le bon copain. Robin, enfin, personnage principal qui prend en charge les monologues du prologue et de l’épilogue. L’une des forces de ce texte, c’est d’être dans l’action et de ne pas révéler, avant l’épilogue, les motivations de Robin. Dès lors le lecteur ne peut que s’interroger sur ce qu’il cherche. À transgresser des normes ? À provoquer ? À faire rire ? Le sait-il lui-même ? Il est embarqué dans une histoire qui le dépasse, mais qui met en jeu, au-delà du regard des autres, l’identité qu’il recherche et que cherche avec lui le lecteur. Ce n’est pas pour rien que l’épilogue reprend, vers sa fin, l’intégralité du prologue, qui tourne autour des verbes connaitre et reconnaitre. Peut-on connaitre quelqu’un si on ne le reconnait pas parce qu’il a changé d’habit ? Notre identité se réduit-elle à notre apparence ? Qui sommes-nous réellement ?

Un texte remarquablement écrit, touchant et juste, qui interroge le droit de chacun de vivre sa vie comme il l’entend et propre à ouvrir le débat sur les stéréotypes de genre et les préjugés.