Le grand Voyage de Dandy Lapin

Le grand Voyage de Dandy Lapin
Adèle Pedrola – Chiaki Okada
Editions des éléphants 2025

Home, sweet home…

Par Michel Driol

Dandy Lapin, qui vit dans une maison douillette entourée d’un jardin dont il prend grand soin apprend qu’il a gagné un voyage en Australie ! Lui qui rêvait du troisième prix, un kit d’outils de jardinages, le voilà terrorisé à l’idée de partir, de quitter son confort, son jardin. Et même si ses amis, la grenouille et les oiseaux lui promettent d’en prendre grand soin, il n’est pas rassuré. Aussi, sans rien dire à personne, il part camper à quelques centaines de mètres de chez lui, pour surveiller sa maison, et voir si tout se passe bien. Mais quand l’orage détruit son campement de fortune, il est bien contraint de rentrer chez lui… pour découvrir qu’il s’est trompé dans la date du billet d’avion. Il est encore temps de partir en Australie !

Comment ne pas être séduit d’abord par les illustrations toutes en douceur de cet album. Crayons de couleur et mine de plomb pour des teintes pastel, des formes sans aucune aspérité, et la représentation si touchante de ce petit lapin, avec sa fourrure, et sa veste d’un bleu délavé. Le tout est composé dans des dominantes de vert tendre  – celui du jardin, de la nature – et de bleu – celui de la nuit, de la pluie, sur lesquelles se détachent le jaune-oranger du lapin, et, parfois, des touches de rouge – comme les pois de l’invraisemblable caleçon de la grenouille. On l’aura compris, on est dans un univers très anthropomorphisé, plein de délicatesse.

C’est cette même délicatesse que l’on retrouve dans le texte et dans l’histoire. Un texte qui pose dès la première page un lapin dans un univers d’ordre, où rien ne dépasse, un lapin épicurien très attaché à son univers. Alors que ses amis sautent de joie à l’idée qu’il découvre le monde, lui tremble, ronchonne, regrette… Un texte qui joue avec la surprise du lecteur qui croit le lapin parti pour de bon en Australie. Un texte vivant, par les multiples dialogues qui contribuent à construire les personnages dans leurs relations empreintes de bienveillance. Mais cet album parle surtout de la peur de l’inconnu, de la peur de l’aventure, et de ce qu’il faut de courage pour surmonter ses doutes et briser ses routines. Dandy Lapin trouve en lui-même les ressources nécessaires pour partir au loin, ayant compris deux choses. D’une part que ses amis peuvent s’occuper de son cher jardin. D’autre part qu’il a la force de reconnaitre et d’avouer ses craintes, condition nécessaire pour les surmonter.  La vie est pleine de surprises. C’est par cette phrase que se termine l’album, comme une leçon adressée aux jeunes lecteurs pour les inciter à accepter ce qui sort des routines, des rites bien établis, pour aller au loin, à l’image de ce Dandy Lapin que l’on voit partir, en vrai routard, sourire aux lèvres sur la dernière image.

Un album pour monter qu’on peut surmonter ses angoisses, avec un personnage de lapin bien civilisé dont on partage les sentiments et pour lequel on se prend d’affection tant dans ses routines que ses mensonges.

Chant d’hiver

Chant d’hiver
Giorgio Volpe et Paolo Proietti
Passepartout 2025

Le plus beau des cadeaux de Noël

Par Michel Driol

Dans la forêt enneigée, Volpetto le renard et Basile le petit blaireau jouent. Ils regrettent l’absence de Lino le loir, qui hiberne. Toutefois, ils pensent à lui et décorent l’extérieur de sa maison. Le matin de Noël, Allegra la mésange réveille Lino qui va, sans bruit, déposer deux noisettes en cadeau près de Volpetto et Basile.

On retrouve Lino, Volpetto et Basile, que l’on avait déjà croisés dans Avant de dormir et Un deux trois, dans un album hivernal plein de douceur et de poésie. Douceur des illustrations, bien sûr, de cette neige blanche qui envahit tout, qui tombe à gros flocons sur les pages de garde. Paysages enneigés qu’on dirait sortis d’une carte de vœux idéalisant une forêt magique, rêvée. Poésie du logis de Lino, une cafetière à l’ancienne, blanche à l’extérieur, aux couleurs chaudes à l’intérieur. Poésie de ce petit loir qui dort dans une chambre si confortable, avec, dans ses bras, son doudou, à l’image de Volpetto. Pleines de qualité, les illustrations donnent à voir un univers tout en délicatesse, où cohabitent  deux animaux au naturel, et un autre, anthropomorphisé, Lino.

Fait rare dans les albums jeunesse, le texte privilégie l’imparfait, un temps qui place le lecteur dans le confort douillet du temps long, de cette saison où tout semble ralenti et le plus que parfait, un temps qui marque l’installation déjà effective de l’hiver. Le texte – chose plus fréquente en littérature pour la jeunesse – joue aussi sur le dialogue, un dialogue qui permet d’évoquer le passé, les jours heureux où les amis étaient trois. Des propos qui se font nostalgiques, marquant l’absence, le regret de jeux et de rires. C’est peut-être ce qui donne une grande valeur à cet album, cette façon de célébrer l’amitié, faite à la fois du respect de l’autre, dans ses singularités – fussent-elles celle d’un loir qui hiberne -, du souci qu’on prend de lui, même s’il est empêché – et c’est la décoration de sa maison – mais aussi de tous ces petits gestes cachés. C’est Lino qui semble avoir demandé à la mésange de bien le réveiller le matin de Noël pour aller, en pleine nuit, offrir quelque chose à ses amis. Un cadeau plein de tendresse, un petit rien, deux noisettes, mais qui n’a pas de prix quand on sait ce qu’il y a d’attention aux autres derrière ce petit geste.

Un bel album émouvant pour rappeler le prix de l’amitié et la valeur des cadeaux, et inviter à penser, le jour de Noël, à tous ceux qui ne sont pas là.

Mon chien, mamie et les graines de grenouilles

Mon chien, mamie et les graines de grenouilles
Myren Duval – Illustrations de Charles Dutertre
Rouergue dacodac 2024

Une journée sans rire est une journée perdue

Par Michel Driol

Tous les dimanches, Pauline rend visite à sa grand-mère avec sa copine Aïssatou. Pour elle, sa grand-mère fait des blagues quand elle cache un plat de lasagnes dans l’armoire du linge, ou quand elle joue avec les mots. Mais pour les parents, c’est une maladie qui a atteint sa grand-mère.

Ce n’est pas le premier album ou le premier roman premières lectures à aborder le thème de la relation entre un petit enfant et un grand parent atteint d’Alzheimer. Celui-ci le fait autour de deux personnages opposés et attachants, Pauline, la narratrice, intrépide, hyperactive, croquant la vie à pleines dents, pleine de fantaisie, et sa copine Aïssatou, plus réfléchie, plus scientifique, plus calme. Aux côtés de la grand-mère malade, un grand père, grognon à souhait. Le récit enchaine les situations improbables dans cette maison qui semble être une ferme, avec ses clapiers à lapins, à proximité d’une maison vide, hantée, croit-on ! L’exploration de cet univers, au milieu des repas de famille du dimanche, enchaine les péripéties à 100 à l’heure, dans la bonne humeur et l’entrain, avec toutefois cette question lancinante : qu’est-ce que se souvenir ? Peut-on (se) fabriquer de faux souvenirs ? Comment guérir mamie si elle a une maladie ? Tout cela est vu à hauteur d’enfant, d’une enfant sincèrement attachée à sa grand-mère dans l’univers de laquelle elle entre volontiers, d’une enfant qui enchaine les blagues et les jeux de mots. Les illustrations, abondantes, donnent vie à ces personnages aux yeux grands ouverts sur la vie.

Rire est le propre de l’homme, écrivait Rabelais. Ce n’est peut-être pas le meilleur remède contre Alzheimer, mais c’est en tous cas une façon de maintenir la connexion, le lien entre ceux qui s’aiment et refusent l’inéluctable.

Marmelade et Mirabelle

Marmelade et Mirabelle
Marie-Lou Hainsellin
Gallimard jeunesse, 2025

Amies amies

Par Anne-Marie Mercier

L’amitié, c’est bien, mais il ne faut pas que cela enferme. La complémentarité, c’est magnifique, mais il ne faut pas que cela ampute. La fable de Marmelade et Mirabelle illustre cela, par l’exemple, sans en faire une leçon.
Les deux souricettes vivent chacune des deux côtés d’un pont. Elles se ressemblent et ont les mêmes goûts. Elles se voient tous les jours. Mirabelle attend son amie en préparant une pâte à tarte tandis que Marmelade cueille en chemin les mûres qui la garniront. Leur emploi du temps est immuable : confection de la tarte, lecture, thé et cueillettes dans les bois.
Cela dure jusqu’au jour où le pont est détruit par un orage. Elles s’envoient des messages longtemps et puis un jour les messages de Mirabelle n’arrivent plus. De loin, Marmelade voit qu’elle a des visites. Chagrin, dépit, elle s’enfonce dans la tristesse puis finit par explorer autour de sa maison loin des sentiers habituels, trouver des mûres, et profiter des trésors d’émotions amassés dans sa maison.
Jusqu’au jour où la fin, heureuse comme il se doit, ramène Mirabelle, avec une explication de son silence. Depuis les deux amies sont à nouveau heureuses mais elles ont tiré les leçons de cette expérience. Dessins mignons, un peu démodés, jolies tartes et superbes mûres, couleurs en camaïeu, c’est charmant.

Polaire le petit renard de feu

Polaire le petit renard de feu
Mathilde Joly
Saltimbanque 2025

Un périple vers l’Arctique

Par Michel Driol

Polaire, un petit renard blanc, s’enfuit du zoo où il est enfermé, pour retrouver son milieu naturel. En chemin, il rencontre un renard roux, qui lui indique qu’il doit continuer sa route vers le nord, comme les oies sauvages qui passent. Après avoir échappé à un chasseur, il retrouve dans un pays tout enneigé une meute d’autres renards blancs, et admire les aurores boréales.

En format paysage, avec de grandes illustrations en double page, voilà un album qui donne à suivre un parcours vers les grands espaces, vers la liberté, vers les racines. Le récit fait silence sur les conditions de libération de Polaire, mais l’illustration montre des cages ouvertes d’où les animaux s’enfuient. Ce qui suit est d’abord le récit d’une découverte du monde, un monde inconnu pour Polaire, qui n’a connu que le zoo. Découverte de la ville, découverte de la forêt, découverte de la neige, découverte des dangers que représente l’homme qui chasse, découverte des autres, presque semblables comme le renard roux, ou bien différents comme les animaux du grand Nord. C’est aussi la découverte de soi, portée par le texte avec ses formes interrogatives, comme autant de signes indiquant l’attitude de curiosité inquiète de Polaire face à ce monde nouveau pour lui. Ce qui guide Polaire, et qui est signalé au début et à la fin du récit, c’est son instinct qui lui permet de retrouver les racines qu’il n’a pas connues. C’est enfin un récit d’émancipation, permettant au petit renard de sortir des cages, de sortir du monde des hommes, pour retrouver une nature sauvage et splendide, symbolisée par les aurores boréales finales. A noter que Polaire n’est pas seul dans cette aventure : est présent, sur toutes les pages, un petit animal que le texte a la malice de ne signaler que vers la fin, invitant ainsi le lecteur qui aurait été inattentif à revenir en arrière, et à reparcourir l’album à sa recherche… A la fin du texte, un petit texte documentaire indique la liaison effectuée par les légendes nordiques entre le renard blanc et les aurores boréales. Les illustrations, peinture et papiers découpés, créent un univers coloré, plein de douceur. A noter en particulier deux illustrations, très frappantes, l’envol des oies vers les nord, une composition presque abstraite dans sa façon de montrer cette migration sur un fond de ciel blanc, et le personnage du chasseur, double page qui oblige à retourner le livre en position verticale, montrant par les couleurs toute la noirceur de ce personnage inquiétant, tandis que, dans l’obscurité, brillent les yeux des animaux traqués, invisibilisés.

Un album poétique, hymne à la nature, à la vie sauvage, au respect des différences, dont le héros poursuit sa quête vers ses origines avec opiniâtreté et détermination, tout en restant bien fragile et inquiet quant à la façon dont les autres vont le recevoir.

La Nuit des oies

La Nuit des oies
Juliette Adam – Violaine Costa
Flammarion Jeunesse 2025

Pour en finir avec les traditions…

Par Michel Driol

Dans les forêt des Aurores, avant la grande migration, les oies sauvages préparent la fête. Mais si les oies peuvent aider aux préparatifs, seuls les jars ont le droit de monter sur scène. Ce qui n’est pas du gout d’Olivia, qui, aidée de ses amis, Paulette la grenouille, Cerise l’écureuil et Topinambour le sanglier, va imaginer un spectacle dont elle sera la vedette, afin de montrer la stupidité des préjugés et stéréotypes.

Voilà un roman illustré assez irrésistible, par son humour, sa fantaisie, son sens du rythme et des personnages.  C’est Olivia la narratrice, et elle regarde le monde avec le sentiment d’une injustice faite aux oies, mais avec aussi un grand sens des relations et de l’amitié. Elle ne s’en laisse pas conter quand un jars tente de la draguer ! Le récit et les illustrations se complètent pour créer un univers dans lequel les animaux vivent en bonne intelligence,  autour d’un lac, habitent dans des maisons très humanisées, pleines de couleurs et de détails croustillants.

La question des traditions, du féminisme, de l’émancipation et de la lutte contre les discriminations de genre est abordée avec finesse et sur un arrière-plan historique que les adultes médiateurs de ce livre  comprendront. Il est question de théâtre, d’une histoire fortement inspirée par Shakespeare, la Nuit des rois, réinventée par Olivia. Le monde des oies, qui interdit aux femelles de monter sur scène, est un lointain écho de l’époque shakespearienne, où les rôles de femmes étaient tenus par les hommes.  Mais c’est à hauteur d’enfant que se développe la réflexion d’Olivia, qui remet en cause les superstitions et croyances relatives à la prétendue sensibilité des oies, à la supériorité des jars. Ces derniers, de fait, produisent sur scène des récits eux-mêmes très stéréotypés, qui se répètent d’année en année sans aucune inventivité, au contraire de la proposition d’Olivia. Pour autant, le récit n’a rien de manichéen, de par le personnage du sanglier, mais aussi de l’amoureux d’Olivia qui se révélera beaucoup moins borné qu’on pouvait le penser.

Le texte et les illustrations nous plongent dans un automne plein de magie, dans un monde du spectacle et de la fête qui se veut inclusive et tolérante. Preuve bien réjouissante qu’il est possible de changer les mentalités, grâce à l’amitié et à la solidarité ! On attend la suite de cette série, intitulée la Forêt des Aurores, afin de retrouver ces personnages pleins de vie, le regard acéré d’Olivia, sa fougue, son énergie, et son inventivité !

Ce que retient le sable

Ce que retient le sable
Virginy L. Sam
Seuil 2025

L’internat émancipateur

Par Michel Driol

Coco, de son vrai nom Corinne, ne s’aime pas, à cause de ses dents de devant, de son prénom ringard, de son père trop rustre… Elle ne sait pas dire non, et cherche à se faire la plus discrète possible. Son année de terminale, elle va la passer dans un internat à cause d’une option rare, et souhaite s’y faire oublier de tous. C’est compter sans la fille avec qui elle partage une chambre, Jazz, aussi extravertie qu’elle est introvertie, aussi colorée qu’elle se veut terne. Et quand les deux filles passent les dimanches après-midi à chercher des trésors sous le sable de la plage à l’aide d’un détecteur de métaux, et que Coco trouve une bague, elle n’a de cesse de retrouver sa propriétaire pour la lui remettre.

Voilà un roman touchant et poignant, d’abord en raison de son héroïne, maltraitée par la vie, par le départ de sa mère, par son père rustre et alcoolique, une jeune fille humiliée par les autres, qui la harcèlent à cause de son problème de dents et de son renfermement sur elle-même. On ne peut que ressentir de l’empathie pour ce personnage fragile et touchant, victime des autres, et comprendre que son renfermement sur elle-même, sa volonté d’être aussi insignifiante que possible est sa forme de défense. La force du roman est de confronter deux adolescentes aussi différentes que possibles, de montrer en Jazz quelqu’un de sincère, sans préjugés, sans volonté de blesser. Il y a un beau traitement narratif de ce personnage de jeune fille solaire.

A partir du moment où les deux filles trouvent la bague gravée sous le sable, le roman change de dimension, et se fait enquête sur le passé. Coco rêve, imagine, à plusieurs reprises, ce qu’a pu être la vie d’Alma-Lys et d’Antoine, leur rencontre, les conditions dans lesquelles ils ont perdu la bague. C’est l’occasion pour Coco de sortir d’elle-même, de s’intéresser à d’autres, de faire aussi de nouvelles rencontres, de prendre des initiatives, et de trouver, en Alma-Lys, son double dans le passé.

Ce roman initiatique, d’apprentissage est porté par une étonnante écriture en vers libres, une écriture dont le rythme colle aux sentiments et émotions des personnages, permet d’isoler des groupes de mots, de les mettre en évidence, de leur donner du poids. Cette écriture joue aussi sur la mise en page, s’approchant parfois du calligramme, jouant sur l’opposition entre le côté gauche et le côté droit de la page, jamais de façon gratuite, mais toujours pour renforcer des effets de sens. Ajoutons à cela, dans l’écriture, l’utilisation de SMS échangés, de messages sur les réseaux sociaux, ou encore de sortes de titres de chapitres, verbes à l’impératif imprimés sur une double page dans une typographie géante, et on aura une idée de la variété des procédés artistiques utilisés pour rendre sensible ce personnage de Coco et la force qu’il lui aura fallu pour résister et enfin vivre et sourire, comme les autres.

Un roman construit autour d’une héroïne émouvante, qui donne à comprendre de l’intérieur le comportement de nombreuses adolescentes harcelées qui cherchent avant tout la discrétion, et qui montre une belle approche de l’émancipation du milieu familial, des pesanteurs sociales et culturelles aliénantes. Ce que cache le sable, c’est aussi bien la bague trouvée que, métaphoriquement, la richesse intérieure de Coco qui ne demande qu’à être révélée.

Grand palace hôtel – Le club des agiles étrilles

Grand palace hôtel – Le club des agiles étrilles
Sandrine Bonini & Amélie Graux
LIttle Urban 2025

Vacances à sauver

Par Michel Driol

Romy et Jaouen, 11 ans tous les deux, sont deux des huit enfants à demeurer toute l’année sur l’Ile aux Crabes. Leur rêve : explorer un vaisseau englouti depuis quelques siècles. Mais les parents de Romy, concierges dans un palace un peu décati, les engagent pour leur donner un coup de main. Quels plans élaborer pour sauver les vacances, entre les corvées, les deux enfants du  propriétaire de l’hôtel – leurs ennemis jurés – un groupe de touristes fortunés, une influenceuse qui ne parle qu’anglais, et un critique gastronomique revêche ?

Grand Palace Hôtel fait partie de ces page-turners inventifs et pleins d’imagination,  d’abord grâce à ses deux héros, dont la narratrice, espiègle, enjouée, pleine de ressources… Une vraie héroïne féminine de notre temps ! Les personnages secondaires sont bien caractérisés et tout aussi farfelus. La famille de Romy d’abord : une grand-mère d’origine russe qui tire les cartes, une mère qui recycle de vieux bipers pour être plus efficace et sauver la conciergerie menacée, un frère aux lectures bien savantes… Ajoutons à cela le snobisme outrancier du propriétaire et de ses deux enfants, qui ont reçu la meilleure éducation, et ne rêvent que de se débarrasser de Jaouen et Romy qui, pour eux, font tache… Et n’oublions pas les caricatures plus qu’amusantes du critique gastronomique et de l’influenceuse… et tellement bien vues !

S’enchainent alors les situations  toutes plus délirantes et cocasses les uns que les autres, à un rythme endiablé. Se succèdent les plans élaborés les plus fous et sans cesse en train d’évoluer pour tenter de sauver ce qui peut l’être, découvrir les secrets inavoués, et ne pas hésiter à intervenir, par tous les moyens possibles, sur le cours des évènements, dans une joyeuse ambiance débridée. D’un côté on a la spontanéité des deux héros, leur enthousiasme, leur joie de vivre, de l’autre le côté compassé et solennel des enfants du propriétaire, que l’autrice a réussi à caricaturer comme exemples parfaits d’une aristocratie pleine de suffisance, de sentiment de supériorité et de morgue… C’est compter sans l’amour, bien sûr !

Les illustrations d’Amélie Graux, pleines de vie, jouent elles aussi sur l’exagération des postures, des attitudes, allant jusqu’à une certaine caricature drolatique de personnages aux grands yeux ouverts sur le monde.

Un roman amusant, situé dans les coulisses d’un palace breton qu’il fait découvrir à ses lecteurs, un roman d’aventures insulaire, dans un lieu clos où tout le monde se connait, un roman assez déjanté pour entretenir le gout de la lecture chez de jeunes lecteurs et lectrices !

Vortex, t. 1 (Le jour où le monde s’est déchiré)

Vortex, t. 1 (Le jour où le monde s’est déchiré)
Anna Benning
Traduit (allemand) par Isabelle Enderlein
Rouergue (épik), 2025

Un monde en tourbillons

Par Anne-Marie Mercier

À l’heure où est déjà paru le troisième tome de cette trilogie publiée dans la collection épik du Rouergue et commencée en 2022, il est grand temps d’en rendre compte, en commençant par le premier qui est paru cette année en format poche. Il faut saluer d’abord la belle invention qui le porte, et le rapproche de séries comme Hunger games tout en abordant des sujets de société plus divers, orientés plutôt vers la sauvegarde du vivant et l’acceptation des mutations et du métissage plutôt que vers la lutte simplette mais efficace de la série de Suzanne Collins qui opposait riches et pauvres.
Un Vortex (une sorte de tourbillon cosmique) a fracassé le monde ancien, apportant des mutations et créant des peuples greffés sur les éléments, comme le peuple de l’eau, celui des arbres, celui de l’air et celui du feu, avec des pouvoirs en relation avec leur élément. Pour se protéger de ces minorités, les humains non modifiés les ont parqués dans des « zones » misérables (un peu comme des camps de réfugiés, on voit les applications possibles) et les contrôlent sévèrement grâce à un corps d’élite, les « Coureurs », aptes à se déplacer d’un point de la planète à un autre grâce à des passages, ou « vortex », qu’ils ont appris à emprunter. L’héroïne fait partie de ce corps et le roman commence au moment où elle participe à une course qui doit déterminer lesquels parmi les élèves seront sélectionnés pour rejoindre les Coureurs.
Elaine gagne, de manière inexplicable. On comprendra plus tard qu’elle a fait un saut dans le temps. Mais très vite elle est enlevée et mise à l’abri par le peuple des arbres et comprend que ces mutants qu’elle a appris à exécrer ne sont pas les monstres qu’elle imaginait. Dans le même temps, elle découvre que les autorités de son propre monde se livrent à une guerre contre eux aussi cruelle qu’injuste. Des conflits de loyauté en tous genre (familiaux, raciaux, amicaux et amoureux) mettent au jour les choix difficiles auxquels elle est confrontée et Elaine grandit, difficilement, à travers les épreuves.
La première moitié est très intéressante et installe un univers riche et problématique, la suite (chez le peuple de l’arbre) propose un univers sensible et poétique où la beauté du monde et des êtres, leur douceur, conquiert la jeune guerrière. La description de l’utopie du village-arbre est superbe, comme celles des êtres composites et changeants qui le peuplent. En revanche, la suite faite de nombreux combats dans lesquelles Elaine a un comportement peu crédible est un peu agaçante… A suivre, donc : elle aura certainement grandi, littérairement comme psychologiquement, dans les autres volumes.

 

 

 

Pour le meilleur et pour les rires

Pour le meilleur et pour les rires
Marie Colot – Françoise Rogier
A pas de loups 2025

Elle ne se maria pas mais vécut heureuse…

Par Michel Driol

Une princesse quelque peu aventurière, que l’on voit toujours avec sa jument, est sommée par ses parents, pour ses 18 ans, de se marier. Bien sûr la princesse proteste, refuse, mais, par amour pour ses parents, elle accepte de rencontrer tous les prétendants possibles, à condition qu’on la laisse refuser si elle n’éprouve pas de coup de foudre. Se succèdent alors un prince, une pâtissière, une ogresse, un savant et bien d’autres, tous plus improbables les uns que les autres. Si la princesse les trouve tous sympathiques, elle préfère sa liberté, et organise des fêtes pour cultiver l’amitié.

Voilà une histoire enlevée qui reprend, en le détournant, le motif du mariage dans les contes. On est dans un royaume que le texte inscrit dès le début sous le signe de l’ouverture et de la liberté : toutes les portes y sont ouvertes. Puis le récit se focalise sur le portrait de la princesse – futée, rebelle et sincère –  et de sa jument – intrépide. Les illustrations nous les montrent à la fois terrassant un dragon, bricolant une cabane dans les arbres, faisant de la balançoire… Autant de jeux qui font de ces deux-là l’équivalent féminin en album de Lucky Luke et Jolly Jumper ! On retrouve ce couple complice lors du défilé des prétendants, la jument dans des poses surprenantes, mangeant des crêpes ou une glace, sagement assise sur une chaise…

L’album aborde une problématique sérieuse, celle de l’amour, du mariage, des conventions, des relations enfants-parents. Il montre l’attention à porter aux choix individuels, le respect des singularités, la soif de liberté autour d’un personnage féminin à la fois haute en couleurs et pleine de joie de vivre. Mais il le fait avec beaucoup de cocasserie et d’humour. D’abord dans le texte, dont la légèreté vient à la fois du ton adopté, du vocabulaire en décalage avec le rang royal des personnages, et des rimes qui lui donnent un côté primesautier. Mais le comique vient aussi des illustrations, pleines de vie dans leur façon de multiplier les situations ou les personnages secondaires. On a déjà évoqué le rôle qu’y joue la jument complice-comparse. Mais les détails sont autant de clins d’œil inter-iconiques ou intertextuels. Dans les tableaux accrochés sur les murs, on reconnaitra bien sûr Mona Lisa, mais aussi le désespéré de Courbet. Impossible de tous les citer. Et que dire du cortège des prétendants, où se côtoient Einstein, Shakespeare, Cyrano, un pirate, l’homme de fer du magicien d’Oz et bien d’autres qu’on laissera aux lecteurs le soin d’identifier. Tous constituent une humanité colorée, métissée, joyeuse, qui se presse dans le palais. Quant au roi, père de la jeune fille, il a tous les attributs du roi de pique des jeux de carte.

Se marier ou pas ? Quitter l’enfance ou pas ? Fonder un couple ou vivre au sein d’une communauté d’amis ? A quoi tient la réussite d’une vie ? Qu’est-ce que le bonheur ? Que souhaiter de plus ? Rien, pour la jeune fille, qui s’estime à la fin comblée par la vie qu’elle a choisi de mener, librement. Mais la liberté n’est-elle pas un luxe réservée aux princesses qui ont des parents bienveillants ?