L’œuf

L’œuf
Émilie Chazerand, Christine Roussery
Sarbacane, 2023

Je, tu, nous, on : une grammaire de l’amitié

Par Anne-Marie Mercier

Du côté de l’histoire, c’est simple : un enfant trouve un œuf ; une autre arrive, qui suggère de lui faire un nid, puis un autre qui dit qu’il faut le mettre à l’abri. Une quatrième a une idée, un autre une autre… jusqu’à la conclusion.
Œuf de varan ? œuf de tortue des Galapagos ? Ce qui importe ici c’est la création d’une micro-communauté qui réunit des enfants qui se connaissent à peine, n’ont pas le même âge, dont certains ne s’intéressent d’ailleurs pas tellement à cet œuf et qui arrivent pourtant à se rapprocher.
La communauté se crée par le langage : le premier enfant utilise un « on » :

« Quelle chance on a d’avoir trouvé un œuf de varan ici, s’exclama la petite fille. Sam nota que Zora avait dit « on ». On, c’était elle + lui. Sam adora ce « on ».

Chaque rencontre répète la magie du « on » qui réunit. Si bien qu’à la fin de l’histoire, après bien des étapes, la plus jeune pourra conclure que cet œuf était un « œuf d’amitié ».
Ces enfants dotés de grands yeux par l’illustratrice évoluent dans un monde simple et coloré : herbes sur lesquelles s’asseoir, barrière où ne pas poser son vélo, chemins qui relient les maisons, ballon qui rebondit, cabanes, mer au loin, îles…

 

Ma famille, mon voisin loufoque et moi

Ma famille, mon voisin loufoque et moi
Lucie Lindemann
Amaterra 2023

Quand Jeanne rencontre André…

Par Michel Driol

Quand les parents de Jeanne se disputent – ce qui arrive souvent – c’est la voisine qui vient dire que cela fait trop de bruit. Mais quand la voisine est morte, que le père de Jeanne est parti, vient s’installer un nouveau voisin, steward, André. La rencontre avec ce nouveau voisin – bien plus âgé qu’elle – va changer la vie de Jeanne.

Voici d’abord un roman d’apprentissage : Jeanne va rencontrer l’amour, alors qu’elle n’y croit plus quand elle voit ses parents se disputer et sa sœur ainée aller d’échec en échec. Premier amour donc pour Jeanne, celui d’Ambroise, un garçon de son âge, et l’évolution de la relation entre les deux est particulièrement bien décrite, entre évitements et désirs. Mais c’est surtout la façon dont André, le voisin loufoque du titre, va redonner le gout de la vie à Jeanne qui est intéressante. Voilà un roman qui aborde un thème rare en littérature de jeunesse : celui de l’amitié entre une adolescente et un homme mûr, amitié sans aucun sous-entendu, amitié décrite depuis son commencement. Le hasard joue un grand rôle dans ce roman : oubli de clés, tempête de neige, coïncidences qui permettront à André de venir en aide à Jeanne, puis à Jeanne de soutenir André lors d’un moment difficile. Ce roman d’apprentissage est aussi un feel-good roman, dans lequel finalement à la fin tout le monde sera plus heureux qu’au début dans sa vie privée. Tout le monde – ou presque – y (re)trouve l’amour. Alsacienne, l’autrice ne manque pas de faire figurer quelques plats et desserts de sa région, donnant à ce récit un côté épicurien bien sympathique.

Un roman de découverte de la vie, de soi, des relations extra-familiales et familiales, dans lequel la narratrice, pleine de sincérité dans son récit, commence par chercher chaque jour trois choses positives à noter sur son carnet et finit par en trouver beaucoup !

Petit Museau parmi les mots

Petit Museau parmi les mots
Gilles Tibo – Soufie Régani (illustrations)
D’eux 2023

Les nuits de la lecture

Par Michel Driol

Se rendant à la bibliothèque où il travaille comme gardien de nuit, M. Laliberté découvre un petit chien qui sait se faire adopter et se rendre utile en ramassant tout ce qui traine. Lorsqu’il trouve une paire de lunettes, il se lance dans l’exploration des livres, découvre le rayon jeunesse et ses albums. Et lorsqu’il pousse un livre vers M. Laliberté pour qu’il le lui lise, celui-ci avoue ne pas savoir lire, mais jure d’apprendre !

Rien de très original dans le thème abordé par les premières pages : l’amitié d’un homme et d’un animal, mais un traitement, dans le texte, dans les illustrations tout à fait touchant. La solitude de M. Laliberté n’est jamais dite, mais elle est montrée partout : dans sa cuisine, où il fait la vaisselle, dans la rue, où il débat contre le vent et la pluie avec son parapluie, dans la bibliothèque où il est seul encore. On comprend dès lors que Petit Museau devient son seul ami, le seul à qui il parle. Quant à Petit Museau, il devient vite la figure dans l’histoire de l’enfant lecteur : petit, sympathique, joueur, curieux… Le thème de l’analphabétisme, que la seconde partie de l’album aborde, est plus original et traité avec une grande sensibilité. L’aveu s’accompagne de larmes, par une nuit pluvieuse. Puis tout s’éclaire lorsque la décision d’apprendre à lire est prise.  Apprendre à lire non pas pour soi, car, visiblement, M. Laliberté s’en tire très bien, est intégré, a un métier… mais pour l’autre, fût-il un chien. La lecture devient ainsi un moyen de partage autant que de découverte. Les illustrations de Soufie Régani, tout en douceur campent deux personnages attachants, avec un petit clin d’œil, parmi les livres lus par les deux amis, à Petit Museau parmi les mots, dont on voit la couverture.

L’histoire d’une rencontre qui parle de l’intérêt d’apprendre à lire et de la souffrance que cela représente de ne pas le savoir, racontée avec beaucoup d’empathie pour ses deux personnages positifs, un homme bien seul et un petit chien bien curieux. A noter que cet ouvrage est sélectionné dans la catégorie 0-5 ans du Prix des libraires du Québec.

Une Chose formidable

Une Chose formidable
Rébecca Dautremer
Sarbacane, 2023

A la recherche du souvenir perdu

Par Laure-Hélène Davoine

Dans cet album, on retrouve Jacominus Gainsborough, cet adorable lapin, dont nous avions déjà suivi les aventures dans Les riches heures de Jacominus Gainsborough, Midi pile et Une toute petite seconde.
Jacominus a jardiné toute l’après-midi et il s’autorise une petite sieste dans l’herbe, avant la venue de son ami de toujours, Policarpe. Juste avant de s’endormir, un souvenir enfoui, le souvenir d’une chose formidable, surgit tout à coup de sa mémoire, mais à son réveil… impossible de le retrouver ! Jacominus et Policarpe vont alors partir à la recherche de ce souvenir formidable. A force de réflexion et de concentration, ils extirperont cinq souvenirs de leur mémoire, des souvenirs qui leur permettront de retracer ensemble le chemin de leur belle amitié. Puis ils parviendront enfin à retrouver le souvenir ultime et insaisissable… le secret qui scelle le début de leur histoire.
L’histoire peut aussi s’écouter, car l’album est accompagné d’une version lue par l’auteur (CD ou QR code à scanner) et mise en musique et en bruitages. Comme le dit Rébecca Dautremer, dans le prologue qui s’adresse au lecteur « tu percevras ainsi la musique des souvenirs de Jacominus et de son ami, Policarpe ». Et c’est vrai que ces souvenirs ont une musique particulière, musique que l’on peut retrouver illustrée dans les 6 grandes double pages de l’album. Des images un peu déformées, décalées, oniriques comme des images oubliées, cachées, enfouies, qui peinent à retrouver une réalité.
Les illustrations sont magnifiques. Des couleurs vives pour les images du présent dans le jardin (Quelle merveille que ce cerisier en fleurs !) puis des teintes plus sépias pour les images qui suivent et plongent plus profondément dans le passé et les souvenirs lointains. Une magnifique palette !  On retrouve rapidement un rythme dans les pages de l’histoire, rythme qui aide l’enfant à tourner les pages de son livre, en en écoutant la version audio.  Sur fonds blanc, Jacominus et Policarpe, assis, se concentrent ensemble sur ces souvenirs qui leur échappent, se questionnent pour aider à définir le souvenir manquant. Une image en double page apparait ensuite, comme la pensée brouillonne de ce souvenir qui peine à émerger de leurs esprits connectés (dans le CD, il s’agit de plages musicales). Puis vient le récit du souvenir retrouvé, accompagné de l’image du moment évoqué, précis, réel. On recule avec Jacominus et Policarpe dans leur histoire, on les suit dans les moments forts de leur passé.
C’est une belle promenade dans les souvenirs que nous propose ici Rébecca Dautremer ainsi qu’un joli regard sur l’amitié. Un album complet, ravissant les yeux et les oreilles, qui nous invite à la réflexion et à la rêverie.
Pour écouter son interview sur France Culture à propos de cet album

Un Oiseau juste là

Un Oiseau juste là
Emilie Chazerand, Marie Leghima
Sarbacane, 2023

 

Comme un oiseau…

Par Anne-Marie Mercier

On retrouve un peu la veine d’Ungerer, en plus douce, dans cet album étonnant et suave. Tout d’abord parce que le héros est un adulte, et même un adulte d’âge plus que mûr : tout repose sur le fait qu’il n’a plus un seul cheveu. Il a en plus une moustache un peu ridicule, de l’embonpoint, des bretelles, un intérieur très kitch et désuet… Et des chapeaux très démodés pour masquer sa calvitie.
Un jour, lors d’une promenade, un petit oiseau s’installe sur son crâne. Impossible de le déloger. Les tentatives pour le chasser de la maison une fois rentré, « avec sa voix dure comme un lundi », s’avèrent vaines ou cruelles, et le cœur glacé de Bernard finit par fondre.
Ils ne se quitteront plus… jusqu’au jour où l’oiseau, qui, comme le dit Bernard « n’est pas son oiseau, mais un oiseau,[…] ne lui appartenait pas. L’amitié ce n’est pas ça », décidera de partir. Entretemps, Bernard aura dû sortir sans chapeau et marcher en se tenant droit, images de sa nouvelle assurance et de son ouverture au monde.
Les couleurs pastel, le dessin à la fois fin et caricatural, la ville aux boutiques bonbonnières, et les personnages grotesques évoquent également les albums Ungerer de la période de Crictor. Un animal  ramène un humain à la vraie vie en lui faisant accepter l’absurde d’une situation fantaisiste. Dans le même mouvement il lui fait abandonner sa vie d’autrefois, plus absurde encore.

Astréa

Astréa
Alexis Brocas
Sarbacane, 2023

Space opéra et Campus novel

Par Anne-Marie Mercier

Alexis Brocas nous avait ravis avec son héroïne, Meryma, dans La Honte de la galaxie, beau roman s’inscrivant dans le genre du Space opéra, en subvertissant un peu ses codes par l’humour (public jeune oblige ?). Il offre un miroir à celle-ci avec une nouvelle héroïne, issue du même univers, nommée Astréa, au nom prédestiné. Astréa n’est pas née sur une planète bleue mais dans un monde gris et sinistre. Elle n’est pas Officière au service de l’Empire et ose à peine imaginer les côtoyer un jour. Comme Meryma elle a un regard critique sur l’Empire et la guerre en cours, mais elle l’a d’emblée, contrairement à son aînée ; contrairement à elle, elle ne nourrit aucune fascination pour les ennemis, la démocratie patrienne, et leur voue au contraire une haine farouche depuis qu’elle a assisté à une attaque terroriste dans le campus où elle étudiait. Ainsi les deux héroïnes proposent des regards parfois divergents sur le même univers, ce qui en soit est fort intéressant.
Le personnage, qui est le narrateur de sa propre histoire et la raconte avec une bonne dose d’humour, est attachant : son affection pour sa famille et pour ses amis, quelles que soient leurs qualités et leurs ridicules, ses regrets lorsqu’elle les perd, et surtout sa curiosité qui l’amène à briller dans les domaines de la recherche astronomique. Cette qualité  lui vaut d’être proposée comme candidate à l’entrée dans la prestigieuse école des Beaux-Arts chargée de recruter des façonneurs de planètes, des guérisseurs de mondes détruits. Incorporant à 14 ans (l’âge des lecteurs?) la future élite de l’Empire, elle incarne un parcours de « transfuge de classe », sa planète industrielle, Ravnia, étant un peu à l’image d’une Cité de banlieue d’aujourd’hui.
Le roman tient du Campus novel : on suit Astréa dans les affres de la préparation du concours avant l’arrivée sur la planète académique qui forme tous les étudiants de l’Empire, lors du bizutage, dans l’errance à la recherche de ses salles de cours, la vie de collocation avec des camarades peu bienveillantes et pétries de morgue de classe, les soirées alcoolisées, les amours, les cours d’intérêt variable, les révisions et les examens. On la suit aussi dans ses stages, fascinante plongée dans la fabrication de planètes qui tient un peu du jeu vidéo, tout comme les scènes de batailles stellaires, d’ailleurs.
C’est aussi un roman de formation dans lequel l’héroïne doit lutter pour surmonter la douleur de la séparation et des deuils, pour se faire une place, pour trouver des amis et neutraliser ses ennemis, pour comprendre enfin les ressorts de la trahison et de la dissimulation, jusqu’aux siennes propres. La notion de trahison, trahison de personne à personne ou trahison d’État, est travaillée de façon étonnante et complexe.
Le livre tient aussi de la dystopie : les relations de l’Empire avec ses colonies pauvres (dont celle sur laquelle est née et a grandi Astréa) font l’objet de nombreux commentaires acerbes et ce n’est que progressivement que l’héroïne se range à la loyauté envers ce système, une loyauté critique cependant : les inégalités sont la règles, entre planètes riches et planètes pauvres comme entre individus. L’apparence physique de chaque population introduit un système de classes voire de castes proche des postures racistes d’aujourd’hui. Le contrôle de l’information et la surveillance généralisée font de cet Empire un état totalitaire dans lequel les individus sont conditionnés par leurs implants et ne résistent à la pression psychologique et aux traumas que grâce à l’usage de drogues – Astréa arrivant cependant à se délivrer de ce recours confortable. Enfin, Astréa a des idées pour changer tout cela.
C’est aussi un roman d’espionnage : on sait que l’ennemi est partout et il est impossible de savoir qui, parmi les étudiants, est espion, agent double, ou policier. La vérité est impossible à cerner, ni les intentions des dirigeants. Les mystères s’accumulent jusqu’à l’explosion lors de scènes violentes.
Mais c’est toujours avant tout un grand et gros (plus de 400 pages) roman de science-fiction, avec les merveilles de la technologie, des déplacements en plateformes, en bulles ou en caisson d’hibernation, des connaissances acquises en dormant, des architectures magnifiques et gigantesques. La poésie des étoiles et les mystères de peuples étranges déjà aperçus dans le volume précédent ajoutent ce volume au précédent avec une grande cohérence et fait espérer la suite de ce cycle passionnant et riche qui devrait prendre encore plus d’ampleur au fil des volumes.

Sur France Inter, une libraire décrit le livre comme  » une aventure incroyable portée par une écriture hyper efficace et immersive ».

Elliot champion de surf et de plein d’autres trucs super cool

Elliot champion de surf et de plein d’autres trucs super cool
Cécile Chartre
Rouergue Dacodac 2023

Vacances à la maison

Par Michel Driol

Tristes vacances pour Eliott. D’abord celle qu’il aime (sans encore oser le lui dire), Lisa, part en Suède… Il se verrait bien roi de ce pays, dans ses rêves. Sa sœur va partir pour ses vacances. Sa mère lui a installé dans le jardin une piscine trouée. Le voisin, victime d’une crise cardiaque, est parti à l’hôpital. Reste son chat Ramon… et le petit fils du voisin, un Parisien bien différent de lui mais avec lequel, finalement, il va passer les meilleurs vacances de sa vie !

On retrouve avec plaisir Elliot, ses aventures minuscules, sa timidité devant Lisa, sa maladresse, et sa façon de vivre dans son monde, dans ses rêves, dans les différents surnoms qu’il se donne (Elliot –Premier du nom, Elliot – le magicien…) comme une façon de compenser ses complexes, son sentiment d’infériorité. Avec beaucoup d’humour, dans ce récit toujours à la première personne, il évoque sa famille (sa mère, qu’on devine sans trop d’argent, qui achète sur le Bon Coin ou à Emmaus et dont les jurons sont remplacés par des bip…), son chat (son seul véritable ami, c’est dire sa solitude), sa sœur… Un voisin en particulier, Robert – le voisin, sans arrêt en train de râler et d’observer.  Bien sûr, le récit va montrer comment ce voisin n’est pas si mauvais que cela ! Le roman enchaine de multiples épisodes, comme autant de petites séquences illustrant le regard d’Elliot sur la vie, à la fois fait de naïveté, d’imagination et d’une certaine conscience  du réel. C’est cela qui en fait un personnage attachant, fragile, plein de bonne volonté et de détermination. Un enfant de 10 ans avec toutes ses contradictions et ses exagérations !

Un roman qui dit les trouvailles de l’amour maternel, le besoin d’amitié d’un enfant, et un formidable appétit de vivre !

Voir la chronique d’Elliot super héros

La Vie commence en sixième, t. 1 : Catarina

La Vie commence en sixième, t. 1 : Catarina
Alice Butaud
Gallimard jeunesse, 2023

La bande des Thons et le chapeau magique

Par Anne-Marie Mercier

Alice Butaud, ou son héroïne, est très honnête : dès la première page elle nous dit que ce livre ne sera pas un mode d’emploi pour l’entrée en sixième et qu’il évoquera peu le sujet de la vie scolaire. Dommage que le titre le soit moins, mais comme c’est une série, on suppose que les lecteurs des volumes suivants seront attirés par les qualités intrinsèques de ces petits romans illustrés : chaque chapitre est illustré d’une vignette de Lisa Chetteau, elles sont parfaites pour attirer les lecteurs hésitants dans la mesure où elles introduisent, en liaison avec le titre du chapitre, à chaque étape une petite énigme à décrypter.
C’est drôle, inventif (les descriptions des affres des parents de jeunes enfants sont tragi-comiques, comme les scènes dans une maison de retraite). On y trouve un zeste de magie, beaucoup de problématiques sur l’amitié, un peu d’amour, un intérêt pour les jeunes migrants (l’héroïne est amoureuse d’un jeune afghan qui est dans la même classe qu’elle).
En résumé, Catarina, qui entre en sixième estime que ses parents doivent lui accorder un peu d’indépendance, une vie « privée » (donc la possibilité de ne pas tout leur dire) et un téléphone portable. Elle négocie, argumente, triche un peu (mais pas trop). Elle lutte pas à pas en tentant de capter leur attention trop accaparée par son petit frère, un bébé hurleur. Elle a au collège des ennemis et des amis. Esther, Idrissa, Pablo et Manon, forment avec elle un groupe avec un nom (« la bande des Thons »), un lieu de rendez-vous, un mot de passe, etc. Cependant, le roman de relève pas du genre policier mais plutôt du fantastique humoristique : Catarina obtient un objet magique, un chapeau (merci, Harry Potter) qui lui permet de comprendre le langage des bébés. Cet objet, porté par d’autres, aura d’autres pouvoirs, ce qui risque d’alimenter une longue série.

Murdo, une enquête timbrée

Murdo, une enquête timbrée
Alex Cousseau, Eva Offredo
Seuil jeunesse, 2023

Folle correspondance

Par Anne-Marie Mercier

Murdo le yéti est proche des pandas King et Kong dont on peut lire les aventures dans les récits du même auteur publiés au Rouergue. Il partage avec eux le même souci, celui de la communication : courrier, téléphone, comment faire pour avoir des nouvelles de ses amis, les inviter, les informer, se faire d’autres amis, quand on est un Yéti, vivant (?) dans l’Himalaya ou un Panda des forêts ? Le « désert postal est un problème. D’abord il y manque des boites aux lettres. Une ruche fera l’affaire. Il manque encore plus un facteur pour envoyer comme pour recevoir les lettres, à moins de confier le courrier au vent comme le fait Murdo au début?

Miracle… enfin des lettres arrivent, des lettres partent, Il en écrit de nombreuses et en reçoit presque autant; les recoupements entre les personnages (ses amis sont nombreux: araignée, libellule, grenouille, lézard, escargots, etc.) sont vertigineux. Mais qui est le facteur ? Les efforts de Murdo pour le démasquer sont longtemps vains. Le récit devient enquête, comme le dit le titre, avec des indices farfelus, des planques de nuit, de fausses pistes, des textes troués (les escargots avaient faim), etc. Ces détournements des codes du polar sont réjouissants.
L’album est pourtant avant tout poétique car Murdo persiste à écrire au hasard à tous ceux à qui il a quelque chose à dire : au fantôme de Miam, sa grand-mère, à la lune, à l’écho, au vent, au soleil, à l’ici, au tout de suite, à la nuit… Ces lettres sont belles et nous invitent à écrire nous aussi à ceux qu’on aime, humains ou non, atteignables ou non.
Les illustrations d’Eva Offredo, cocasses et bizarres,  invitent à la fantaisie la plus débridée, à travers des figures plus ou moins géométriques, des paysages théoriques, des formes schématiques, en trichromie sur des fonds rayés, pointillés, ou unis.

L’Ami du grenier

L’Ami du grenier
Mamiko Shiotani
La partie 2023

Le fantôme et la fillette

Par Michel Driol

Un petit fantôme, capable de changer de taille, un peu effrayé par le monde extérieur, vit tranquillement dans un grenier. Lorsque la petite fille de la maison vient explorer le grenier, il veut l’effrayer pour la faire partir. Sans résultat. Il décide alors de se glisser dans la chambre de la fillette, en pleine nuit. Mais la fillette, pas effrayée pour deux sous, lui propose de venir jouer avec elle le lendemain.

Belle histoire d’amitié entre deux personnages que tout oppose : un fantôme et une vivante, l’un peureux et l’autre intrépide, un garçon (à en croire les déterminants) et une fillette. C’est d’abord un album à regarder pour la magie de ses illustrations au fusain, dans des dominantes sombres, une ambiance de grenier mystérieux et un fantôme tantôt blanc, tantôt transparent. C’est tout l’univers du grenier qui est dessiné, grains de poussière et rais de lumière, avec ses objets abandonnés, des valises, un cheval de bois… abandonnés comme ce fantôme qui se trouve bien parmi eux, qui ne rencontre de couleurs qu’à l’extérieur, les couleurs bleu sombre de la nuit étoilée. Lorsque parait la fillette arrivent d’autres couleurs, couleurs de ses différents vêtements, au fil des pages, au fil des jours. Du bleu, du jaune, du rouge. Rien que ce procédé graphique illustre à merveille la façon dont l’univers du fantôme est perturbé. Ajoutons à cela la représentation de ce fantôme qui en fait un personnage sympathique, tout en rondeurs et en courbes, comme l’avatar d’un Barbapapa dont le rose aurait disparu. Du fantôme on retiendra d’abord les deux grands yeux blancs ouverts sur le monde, comme disant l’attente de quelque chose, d’un ou d’une autre. Ces grands yeux sont aussi ceux de la fillette, et, de prime abord, on se dit que ces deux là sont faits pour s’entendre. C’est aussi la variété des cadrages qui contribue à donner vie à cette histoire : plongées, contreplongées, gros plans, ou encore la façon dont le fantôme s’inscrit dans un autre rond, celui du hublot de son grenier, comme un ventre protecteur ?

Cette histoire d’amitié est aussi une histoire de territoires. Le grenier et la chambre, deux espaces sentis comme privés qui sont envahis par l’autre. Ce que le fantôme ressent comme une intrusion, ce que la fillette ressent comme un atout. D’où l’étrange négociation finale : la fillette renonce à aller au grenier si le fantôme vient jouer dans sa chambre. Ce serait plus drôle de jouer à cachecache au grenier, pense finalement le fantôme, qui serait alors prêt à accepter l’étrangère chez lui.

Le texte, traduit du japonais par Alice Hureau, épouse le point de vue du fantôme, ses pensées, ses sentiments, dans une langue simple qui fait la part belle au monologue intérieur du fantôme… comme une façon de suggérer qu’il n’a personne avec qui parler.

Cet album qui s’inscrit dans les récits de fantômes japonais, n’a rien de sombre ou de terrifiant. Lumineux, il raconte la rencontre et l’amitié naissante dans une maison représentée avec une foule de détails pittoresques.