Ma famille et autres suspects

Ma famille et autres suspects
Kate Emery
Seuil 2026

Un whodunit  sauce australienne

Par Michel Driol

La narratrice, Ruth, treize ans, passe ses vacances dans une ferme en Australie, la maison familiale de ses grands-parents, où habite GG, sa grand-mère. Il y a là  son père Andy, sa tante Vinka et son petit ami Nick, sa tante Rebecca (Tante Bec) et son petit ami Matthew dit Shippy, ainsi que  son cousin Dylan, le fils de Tante Bec. Mais, un matin, GG est retrouvée morte, le crâne fracassé par sa machine à écrire. Si l’inspectrice Nick Peterson mène l’enquête, interroge tout le monde, y compris le voisin agriculteur Sasha, Ruth, grande lectrice de romans policiers, décide de mener l’enquête avec son cousin. Et les secrets de famille à découvrir sont bien nombreux…

Une maison isolée de tout, une famille rassemblée, un meurtre… Il y a là tous les ingrédients d’un roman à la Agatha Christie, sauf que les deux enquêteurs sont une jeune fille et son cousin, façon Holmes et Watson. Le ton est plein d’humour, un humour qui met à distance le crime, l’enquête par d’incessants parallèles faits avec les romans policiers, mais aussi par une façon d’annoncer les événements à venir, sans trop en dire, dans des adresses au lecteur qui le lient, en quelque sorte à  l’enquêtrice et font fonctionner le récit sur le monde du suspense, de l’attente de ce qui est promis. Clairement, la narratrice en sait plus que le lecteur ! Bien sûr, tout cela culmine dans une scène attendue et non annoncée, dans laquelle les deux ados sont en présence du coupable qui les menace physiquement, comme dans toutes les bonnes séries policières actuelles…

Les deux enquêteurs sont pourtant mis à l’écart par les adultes, sont contraints d’écouter aux portes, pour découvrir ce qui s’est passé non seulement cette nuit-là, mais aussi plus tôt, dans la vie de GG et dans la vie de chacun. De cachotteries en mensonges, les non-dits  se révèlent peu à peu, non-dits qui, pour autant, restent quelque peu anodins. Cette famille n’est pas une famille dysfonctionnelle !

Au final, un policier plein d’humour qui fait passer, à sa lecture, un bon moment, bien divertissant.

Le Bobo

Le Bobo
Alain Serge Dzotap
Editions des éléphants 2026

Gare à l’eau-qui-pique

Par Michel Driol

Léo, jeune léopard, adore dévaler les pentes à toute vitesse dans un bidon découpé  avec Super-Zombô la  girafe et Coco-Tèmbo la poule. Mais quand il fait un magnifique vol plané pour se retrouver avec une blessure au genou, c’est une autre histoire. Pas question d’en parler à papa ou maman, qui mettront de l’eau-qui-pique sur la blessure. Mais heureusement papa connait le secret de la fabrication de l’eau-qui-pique qui ne pique plus… et l’art de fabriquer un très chic pansement !

On retrouve avec plaisir dans ce troisième opus la famille léopard de Léo, les personnages n’ayant changé ni d’apparence (la sœur a toujours les écouteurs près des oreilles) ni de caractéristiques, comme la bienveillance imaginative du père. Les illustrations anthropomorphisent les animaux, tous vêtus de pantalons, de maillots, de robes aussi, à l’exception de Léo qui ne porte qu’un foulard autour du cou, des vêtements dont les couleurs les motifs évoquent, sans s’y appesantir, l’Afrique.

On apprécie toujours autant le petit Léo, ses occupations quelque peu scatologiques dans ses jeux avec les excréments qui lui procurent  un plaisir bien innocent et bien enfantin, mais toujours aussi drôle. L’album saisit des enfants au naturel, dans leurs jeux, dans leurs secrets et dans leurs peurs, dont celle du médicament douloureux lorsqu’on l’applique sur les blessures.  Mais on apprécie tout autant la langue si particulière d’Alain Serge Dzotap, sa façon de jouer entre oralité et écrit, renvoyer aux illustrations ou au geste. Ils redescendent à toute vitesse. Comme ça.  C’est l’utilisation des onomatopées qui soulignent les actions, des exclamations, qui amplifient, les répétitions qui ralentissent le récit en lui donnant du poids. Il y a du conteur dans cet auteur dont on perçoit tout le plaisir de mettre en mots les histoires !

Un récit vivant et plein d’humour, à hauteur d’enfant, des illustrations colorées et expressives pour raconter un nouvel épisode des aventures ordinaires de la famille de Léo, le petit léopard, et nous donner à voir un monde dans lequel il y a une famille unie, des copains avec qui jouer, et beaucoup de compréhension de la part des parents, du père en particulier. Un vrai feel-good album malgré son titre !

Entre toi et moi

Entre toi et moi
Zofia Jełowicka Bianchini
Seuil Jeunesse 2026

Qu’il est long le chemin…

Par Michel Driol

Une petite fille part, avec sa famille, en voiture, rejoindre quelqu’un qu’elle aime. Tandis que défile le paysage, elle s’interroge tout en s’adressant à celle ou celui qu’elle va rejoindre. Qu’est ce que cela signifie, très loin… ? Ne pourrait-on pas déplacer les choses qui nous séparent ?

Voilà un album qui parle des distances qui séparent. Distance physique, ici, puis qu’on voyage longtemps, de l’autre côté du fleuve, en longeant des montagnes, jusqu’à la mer. Mais aussi distance morale, celle qui sépare son père de son papi, qu’une montagne sépare, alors qu’il habite à proximité. Le texte, avec délicatesse, aborde ces questions à hauteur d’une fillette qui, dans sa tête, parle à celui ou celle qu’elle va rejoindre. Au lecteur d’en deviner l’identité, l’âge, les raisons du départ. Parent, ami, cousin, enfant sans doute qui grimpe aux arbres et tombe en courant trop vite.  Maman dit que tu habites loin maintenant… La séparation est douloureuse pour la fillette, qui effectue pour la première fois ce voyage. Tout l’album dit à la fois la distance qui sépare et les liens forts qui unissent dans un texte qui procède par petites touches, accompagnant le voyage, nommant les choses vues afin de faire connaissance avec elles et de pouvoir retrouver le chemin la prochaine fois. Ces petites touches renvoient la fillette à son impuissance face au monde des adultes, qu’elle subit sans avoir prise sur lui, à son passage entre le connu, proche de la maison, et l’inconnu, celui de la grande ville, dans laquelle on se perd, comme une image du vaste monde trop grand pour elle. Bien sûr, la distance se mesure, en kilomètres, en heures pour les adultes, en nombre d’arbres ou de vaches qu’on compte pour la fillette, dans laquelle nombre de jeunes lecteurs se reconnaitront.

Ce monologue intérieur, comme un dialogue à une voix adressé à celui ou celle qu’on va retrouver s’inscrit dans des illustrations grand format, à la peinture, illustrations très propres, très précises et surtout très cinématographiques. Alternent ainsi les plans d’extérieur montrant la voiture sur la route,  les plans d’intérieur montrant la fillette et ce qu’elle voit, les plans sur les passagers en train de dormir, autant de regards portés sur ce voyage et sur le monde traversé, un monde peuplé d’autres voitures, d’autres maisons, de personnages vaquant à leurs occupations, autant de façons de montrer la distance, l’éloignement, de faire éprouver par le lecteur cette expérience du voyage vers ce qui est à la fois inconnu (le lieu) et connu (la personne qu’on va voir).

Souvent les enfants n’aiment pas les longs voyages en voiture. Ce n’est pas le cas de cette fillette qui observe, regarde, réfléchit, se questionne sur le monde, que les liens qui nous unissent et ce qui nous sépare. Un album inspiré de l’expérience personnelle de son autrice, d’origine polonaise, qui, venue faire ses études en France, a laissé en Pologne son petit frère, une expérience qu’elle sublime et universalise ici.

La Fille du volcan

La Fille du volcan
Benjamin Lesage
Editions courtes et longues, 2026

Le volcan, entre sciences et légendes

Par Pauline Barge

Mar est née au Mexique, dans le village de Xalitzintla, au pied du Popocatepetl. Avec ses yeux gris cendre et sa peau pâle, c’est sûr : elle est la fille du volcan. Jeune, elle aime passer du temps dans les champs avec son père, elle se questionne sur les rites des anciens, et se lie à la nature. En grandissant, sa curiosité et son intelligence se développent et la poussent à s’intéresser aux sciences. Sa vie toute tracée est soudain brisée lorsqu’elle subit un viol dans la forêt, dans son refuge pourtant si rassurant. Résiliente, elle continue à s’accrocher à sa passion, et décide de partir à Mexico pour faire des études de volcanologie. Elle veut prouver qu’il existe un lien profond et vivant entre elle et le volcan. Le volcan a une voix, que chacun peut entendre résonner en lui. En revanche pour Mar, c’est différent : le volcan lui parle, il lui envoie des images, il communique avec elle.
La Fille du volcan traite d’une grande diversité de sujets, toujours avec justesse et finesse. La science, d’abord, avec toutes les notions de volcanologie. Le lecteur ne se sent jamais perdu, même avec des connaissances faibles sur ce sujet : Benjamin Lesage rend la science accessible, et surtout intéressante. On s’implique dans les recherches de Mar, on devient curieux à notre tour. Avec la science, vient toute une mythologie autour des légendes. On en apprend davantage sur la culture du Mexique et son folklore. Ce qui est intéressant dans ce roman, c’est le croisement entre ces deux aspects : il tend à réconcilier la science pure des volcans, c’est-à-dire les scientifiques et leur rigueur, et les légendes et les traditions des peuples. C’est un mélange osé, mais qui fonctionne, rendant le texte à la fois poétique et rationnel. On peut aussi relever le caractère écologique de ce roman qui, sans être moralisateur, est percutant. On sent la force des personnages pour protéger leurs terres et ce qui leur est cher.
Un autre aspect fort du livre est son féminisme, présent tout du long. Il est traité avec justesse et émotion, montrant avec précision le quotidien des femmes au Mexique, et surtout leur résilience. Il y a des moments difficiles et bouleversants, qui font que le livre n’est pas à mettre dans les mains de tout jeune adulte. La scène de viol est dure et cruelle, laissant un haut-le-cœur tant tout est réaliste et tant on est attaché au personnage de Mar. Nous nous sentons tout aussi indignés. En revanche, les mots ne sont pas crus : si les scènes sont violentes par leurs actes, Benjamin Lesage écrit avec une douceur surprenante et des mots emplis de poésie. La Fille du volcan est avant tout un roman d’émancipation, où Mar apprend à prendre possession d’elle-même, à être sûre de qui elle est, ce qui peut s’avérer difficile dans une société patriarcale.
Il faut souligner aussi l’immersion totale du lecteur dans le contexte du Mexique. Les paysages, la vie quotidienne, la nourriture… On plonge dans un tout autre pays, de quoi être totalement dépaysé. Benjamin Lesage utilise de nombreux mots espagnols. Si les noms propres peuvent être difficiles à retenir et à lire, les mots courants sont utilisés avec brio. À aucun moment il n’y a besoin de chercher une quelconque traduction, car ils sont employés à des moments adaptés, où le sens général de la phrase est compris.
La Fille du volcan est un roman puissant. L’histoire est captivante, les sujets traités le sont de manière juste et vraie, et les personnages sont tous attachants. Que ce soit l’héroïne, Mar, ses amis, sa professeure, sa famille, nous ressentons forcément à un moment donné dans le roman leurs émotions, ce qui nous immerge d’autant plus dans l’histoire. Benjamin Lesage livre une œuvre audacieuse et réussie, avec une plume rigoureuse et envoûtante.

Un rapport avec le pièce de théâtre de Marie Desplechin intitulé « La Vraie fille du volcan » (l’École des loisirs, 2004, disponible en occasion) ? Vous le saurez en lisant les deux ouvrages, pour un été explosif.

 

 

 

Un pour tous, tous pour un

Un pour tous, tous pour un

Raphaël Marcon – Kristina Skutlaberg

Utopique 2026

 

Compter sur la fraternité

Par Michel Driol

 

10 petits poissons naissent au fond de l’océan. Tandis que maman poisson va leur chercher à manger, le plus grand les entraine à l’aventure. Des dangers les menacent, une pieuvre, des oursins, des crabes, et un requin qui dévore les neuf plus gros. La ruse du plus jeune leur permet de rentrer à temps pour le repas !

C’est, bien sûr, une histoire qui met en scène le courage, l’intelligence, la ruse et la débrouillardise pour venir à bout des dangers. Sur un air de Petit Poucet, on a toujours besoin d’un plus petit que soi ! Mais c’est aussi, sous forme d’une histoire en double randonnée, un livre à compter jusqu’à dix.

Double randonnée, car d’abord la famille poisson se retrouve confrontée à une série de dangers successifs, le plus jeune ayant un peu de mal à y échapper, aidé, parfois, par son grand frère. Puis il va utiliser dans l’ordre chacun des dangers affrontés, la pieuvre, les crabes.. pour venir à bout du requin, dans un enchaînement de faits qui fait penser aux délirantes machinations inventives des dessins animés ! Le texte répète la comptine numérique de 1 à 10, invitant les plus jeunes à la reprendre et à dénombrer les petits poissons présents sur l’image. Cet aspect de comptine est repris par d’autres aspects du texte : jeu avec les rimes ou les assonances, jeu sur la longueur des lignes, suggérant un rythme tantôt rapide, tantôt plus lent, liste de 1 à 10 des actions entrainant la libération de la fratrie… Destiné aux plus jeunes, l’album ne renonce ni stéréotypes langagiers familiers : les œufs sont tout ronds, le repas forcément bon, ni aux onomatopées, aux interjections ou aux interrogations.

Les illustrations, en pleines doubles pages, montrent le fond de l’océan, les algues et les rochers, la faune et la flore sous-marine, dans des couleurs lumineuses, non sans anthropomorphisation : les yeux des oursins, les dents acérées de la pieuvre, les lunettes rondes du plus jeune, la marinière de l’ainé… composent une joyeuse et poétique fantaisie.

Un album à compter où les plus jeunes prendront plaisir à retrouver les 10 petits poissons cachés dans l’image, un album bien à l’image de l’intrépidité – et de la désobéissance ! – des enfants qui font face aux dangers qu’ils ne connaissent pas, un album qui met en évidence le sens de la débrouillardise et la solidarité. Oui, tous pour un, mais aussi un pour tous !

Félix et le voleur de vœux

Félix et le voleur de vœux
Rachel Chivers Khoo

Traduit (anglais) par Aurélien d’Almeida
Didier Jeunesse, 2025

Toujours croire en ses rêves !

Par Pauline Barge

Félix habite à Whittlestone, une ville dans laquelle tout le monde vit heureux. Un comble pour le jeune garçon qui n’a plus vraiment le moral ces derniers temps… Il se sent seul et inutile, sans compter que sa grande sœur, Rebecca, s’éloigne de plus en plus de lui. Il décide de jeter une pièce dans la fontaine de la place pour faire un vœu, espérant que les choses s’arrangent. C’est alors qu’il aperçoit un drôle de bonhomme, à l’allure surprenante et singulière… Il se présente comme Rufus Bigorneille, un Exauceur de vœux ! Il lui apprend qu’à Whittlestone, tous les vœux se réalisent. Cependant, il a besoin de Félix, car une cruelle créature fait disparaître les vœux, et le jeune garçon est le seul à pouvoir l’aider…

Après Ma Voisine la magicienne, Rachel Chivers Khoo nous plonge aux côtés de personnages attachants dans un nouveau monde merveilleux et original. La lecture est agréable, bien équilibrée entre l’univers magique, le suspense et l’émotion que dégage l’histoire. Si Félix vit une aventure surprenante et pleine de rebondissements, le roman est profond et arrive à faire ressentir de forts sentiments en quelques centaines de pages. Sans être moralisateur, le récit est touchant dans sa réflexion autour de la solitude et de l’espoir, et apportera sans doute du réconfort aux jeunes lecteurs qui manquent de confiance en eux-mêmes.

La mise en page aérée et les nombreuses illustrations font de Félix et le voleur de vœux un roman facile à lire et très accessible. L’histoire est peut-être un peu rapide, avec un rythme soutenu qui ne s’attarde pas sur le détail superflu, mais elle reste vivante et agréable. C’est donc une lecture qui plaira aux plus jeunes par son caractère magique et ses pointes d’humour, tout en étant percutante par sa douceur et sa simplicité à parler de sujets plus difficiles. Les jo

lies illustrations de Rachel Sanson apportent une dimension plus forte à l’histoire. La lecture est ponctuée de détails bienvenus et d’une transcription de l’imaginaire de l’autrice très fidèle dans les dessins.

Le Fil de notre histoire

Le Fil de notre histoire
Fabian Negrin – Kalina Muhova
La Martinière jeunesse 2026

De Lucie … à Lucy

Par Michel Driol

A 90 ans, Lucie se souvient. Sa rencontre avec Giorgio, dans les années 50. Son enfance sur la plage. Puis elle évoque la rencontre de ses parents, celle de son grand père avec sa grand-mère. Et ce bijou qu’elle porte, bijou de famille, dans sa famille maternelle depuis les croisades, bijou hérité dit-on de Néfertiti elle-même… Mais, avant Néfertiti, des esclaves ou des marchands de fruits, jusqu’à cette lointaine ancêtre, Lucy.

Partant du proche, du présent, l’album remonte d’abord dans les souvenirs de Lucie, raconte sa propre vie, dit ce dont elle a hérité, bijou et histoire familiale telle qu’elle a été transmise. Une histoire familiale à la fois simple et complexe. Simple, car il n’y a pas de divorce, de famille recomposée. Complexe car elle se construit à partir de nationalités différentes : père italien, mère anglaise. Grand-mère chinoise. Et, lors des croisades, rencontre entre le chevalier anglais et une princesse arabe.  Des rencontres qui mettent en évidence l’amour comme lien entre les individus, hommes et femmes, enfants. Puis, faute de traces écrites ou de récit oral, l’album prend une dimension plus universelle, remontant l’arbre généalogique de Lucie jusqu’à cette lointaine ancêtre commune, trouvée en Ethiopie. Qu’est-ce qu’une famille ? Voilà la question à laquelle l’album apporte une double réponse. Une famille, c’est d’abord l’amour entre ses membres. Une famille, c’est aussi la rencontre de l’autre pour fonder un foyer avec lui, avec elle, et l’autre vient toujours, dans cet album, d’ailleurs.  De ces plus ou moins lointains ancêtres, on hérite les yeux en amandes ou les cheveux crépus, traces, vestiges de ceux et celles qui nous ont précédés. Une famille, ce sont des liens, des fils qui constituent notre histoire, pour reprendre le titre.

Tout cela est évoqué plus qu’expliqué à travers un texte volontairement succinct. Pour aider à se repérer dans le remontée du temps, la date des épisodes est indiquée sur certaines pages, avec sobriété. En quelques phrases, Lucie, narratrice, plante un décor, évoque une ambiance, donnant souvent la parole à ses parents, à son grand père. Façon de faire résonner leurs voix dans le présent, ou de prolonger ce qui est transmis, oralement, d’une génération à l’autre. Si le texte suggère les émotions, les sentiments éprouvés par les membres de la famille, il énonce aussi, de façon très factuelle, la profession, la biographie des aïeux.

Les illustrations suggèrent des atmosphères très différentes selon les époques. Maison de brique dans la forêt, qu’on dirait sortie d’un livre de contes, intemporelle. Plages en teintes douces, comme si la nostalgie voilait la lumière de l’Italie.  Londres sous la pluie et le brouillard. Tout baigne dans une palette pleine de douceur, comme pour mettre en évidence le rouge. Rouge des fonds sur lesquels se détachent les portraits en vignettes. Rouge de ces lignes, en pointillé, qui relient un personnage à l’autre, un objet à un autre. Lignes qui font, bien sûr, écho au fil du titre. Ces choix, dans l’écriture, dans les illustrations, laissent ainsi au lecteur toute une place pour imaginer, remplir les non-dits du texte ou de l’illustration, tisser à son tour les fils de cette histoire, faire converser, à son tour, le passé et le présent, mais aussi se questionner sur sa propre histoire familiale.

Un album tout en délicatesse qui joue sur les émotions, les sens, pour articuler la petite histoire familiale avec la grande histoire de l’humanité, montrant que nous sommes le fait de croisements, de métissages, que nous avons des racines multiples, mais que l’important, c’est, bien sûr, l’amour qui nous lie.

Sur la route du bled

Sur la route du bled
Karim Ressouni-Demigneux – Karine Maincent
Kilowatt 2025

Retours au Maroc

Par Michel Driol

Cette route du bled, c’est celle du retour au village marocain où vit la famille maternelle du narrateur. Chaque été, sa mère dessine les « commandes » passées par sa famille, qu’elle met toute l’année à acheter, au meilleur prix, qui s’entassent sur la voiture dans un voyage d’été vers le Maroc, voyage rituel et ritualisé jusqu’à ce que la modernisation du Maroc rende ces achats en France inutiles.

On est, avec les yeux d’un enfant, au cœur d’une famille marocaine vivant en France, avec ses rites, ses superstitions, et, par-dessus tout, l’expression de relations familiales joyeuses et affectueuses. Très colorées, les illustrations reflètent ce regard, avec cette perspective faussée des dessins d’enfant. Dans le texte, à l’imparfait, l’auteur évoque des souvenirs, souvenirs de sa mère, illettrée, souvenirs de ces voyages vers le Maroc, souvenirs des rituels d’achats, souvenirs des années d’enfance dont la temporalité est immuable, avec ses épisodes redoutés et ceux qui sont attendus. De fait, cette nostalgie attendrissante, sans mièvrerie, est comme l’écho d’une époque à jamais disparue. Pourtant, ’album s’inscrit dans une double temporalité. D’abord, longuement, celle d’une année, avec ses temps forts, les commandes, la recherche, les soldes, le départ, le voyage et l’arrivée. Une année où se succèdent des souvenirs qui mêlent des sentiments contrastés, joie et embarras (le chargement improbable de la voiture, le salon ressemblant à l’atelier du Père Noël). Puis le temps s’accélère avec l’irruption du passé simple : les années passent, la voiture est moins chargée, jusqu’à ce voyage ultime, celui des parents qui retournent vivre au Maroc, nouveau voyage dans une voiture à nouveau chargée d’une pyramide de paquets sur le toit. De fait, à la nostalgie du début succède une émotion, celle de toute une vie passée entre deux continents, celle de toute une vie passée à élever des enfants dans un grand ensemble. Celle d’un départ.

Cet album est donc un magnifique hommage rendu aux parents du narrateur. La figure du père, plus en retrait, présent. La figure de la mère, dont l’auteur dresse un portrait plein d’admiration, une femme forte, attachée à ses superstitions, débrouillarde.  Cette mère qui enterre quelque chose avant chaque voyage, comme un talisman, trésor caché que les enfants, devenus grands, iront déterrer après le départ des parents.

Un album émouvant, chargé de la nostalgie de l’enfance, qui donne à voir les émotions, les plaisirs, les souvenirs d’un enfant franco-marocain dans une famille pleine d’affection, mais aussi qui s’inscrit dans le temps qui passe.

Rien du tout !

Rien du tout !
Marie-Hélène Jarry – Amélie Dubois
Editions de l’Isatis 2025

Eloge de la paresse

Par Michel Driol

Allongée sur l’herbe, Clara, la narratrice, contemple les nuages. Alors que son père s’active, que son frère croule sous les multiples activités, elle aime ne rien faire, prendre le temps de sentir la lavande ou d’observer une fourmi. Elle aime ne penser à rien…
Voilà un album bien reposant et quelque peu atypique venu du Québec. Un éloge de la paresse, de la lenteur, une invitation à prendre le temps de ne rien faire. Un éloge de l’inaction, dans un monde où, dit-on, tout va de plus en plus vite, où il faut être branché, connecté, actif. Contempler la nature, rêver, voir des escargots dans les nuages, est-ce une perte de temps ou une façon d’être, voire de philosopher ? Qu’est-ce que rien, se demande l’héroïne ? Un énorme trou ou un ciel vide ? Pour autant, pas de prise de tête dans cet album qui se veut un éloge du présent, de l’immédiateté de la sensation et du moment qui passe dont il faut profiter sans se projeter. Avec humour, à la fin, Clara n’ira gouter les muffins que son père a préparés que lorsqu’il en aura fini avec toute la vaisselle ! Il faut aussi savoir attendre…
Cette sérénité, ce bien être sont portés autant par le texte que par les illustrations.  Clara se voit comme un lézard paresseux. Elle se livre, laissant ses pensées vagabonder au fil des micro-événements de cette journée. Les bruits du téléphone, les odeurs de la sauce tomate ou des muffins, les injonctions paternelles de faire quelque chose…  Elle se raconte avec franchise, avec simplicité et sincérité, entremêlant  réflexions, dialogues avec son père, et sensations. Ce qui frappe toutefois, c’est la quasi absence de formes négatives : Clara imagine, observe, sent, parle… autant de façons d’être en connexion avec soi-même et avec la nature.  Les illustrations sont aussi pleines de douceur. Elle opposent l’univers de Clara, souvent vue en contre-plongée, comme sur une ile déserte, un monticule herbeux, immobile, rêveuse, yeux grands ouverts, et ce qui se passe autour ou ailleurs, les multiples activités du frère, les personnages qu’elle admire, sur fond blanc ou coloré… Texte et illustrations font entrer de plain-pied dans l’univers de Clara, un univers quasi merveilleux fréquenté par un lapin et un écureuil, un univers qui mêle le rêve et la réalité, comme présentés sur le même plan.
En ces temps de rentrée des classes, d’activité à tout prix, voilà un album qui incite à se ressourcer, et à exercer ce droit à la paresse  et à  la déconnexion à tout âge. En tout cas de reconnaitre aux enfants aussi ce droit-là !

Nina perd le nord

Nina perd le nord
Céline Gourjault

Seuil jeunesse, 2025

Un voyage inattendu

Par Pauline Barge

Nina a quatorze ans et elle se demande souvent qui est l’adulte chez elle. Entre l’état préoccupant de sa maison et la vie désorganisée de Loïc, son père veuf, Nina a du mal à penser à elle-même et rêve d’être une adolescente insouciante. Tout va changer pour les Faubert lorsqu’un courrier arrive dans leur boîte aux lettres. Une lointaine parente, une certaine tante Suzanne, est décédée et leur lègue tout son héritage. Cependant, il y a une condition : ils doivent aller disperser ses cendres en Suède, et plus précisément dans les mines de Falun. Les Faubert s’embarquent donc dans un périple inattendu !

Ce roman arrive à traiter des sujets lourds, tels que le deuil, la famille ou la confiance en soi, avec légèreté. Il y a surtout beaucoup d’humour, ce qui rend le texte d’autant plus vivant et agréable à lire. Les sujets douloureux deviennent plus accessibles, mais le livre reste tout aussi touchant. On découvre de petits bouts de vies de cette tante Suzanne, à travers de très belles lettres lues en famille. Les histoires d’adolescence que l’on suit à travers Nina, comme ses amours, ses amitiés ou sa jalousie, sont aussi très bien abordées, sans prendre trop de place dans l’intrigue. Le cœur du roman reste avant tout la complexité des relations familiales, notamment celle de Nina et de Loïc, qui est pleine de non-dits et de difficultés. Elles sont évoquées avec réalisme et justesse, la parole se libérant petit à petit au fil du récit. L’évolution des personnages est aussi bien amenée : chacun sort grandi de ce voyage en Suède. Loïc prend conscience qu’il doit changer son mode de vie, tandis que Nina prend confiance en elle. Ce voyage permet au père et à la fille de se rapprocher et de se comprendre mutuellement sous un nouvel angle.
Céline Gourjault a une écriture fluide et toujours pleine d’humour. En revanche, le roman est assez court. On aurait aimé quelques pages de plus, pour découvrir le paysage de la Suède plus en profondeur, ou tout simplement pour passer davantage de temps avec les personnages. Cela n’entache en rien la chaleur du livre, ni sa douceur ! Un bien joli roman initiatique, à conseiller aux adolescents en quête d’eux-mêmes.

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