Un pour tous, tous pour un

Un pour tous, tous pour un

Raphaël Marcon – Kristina Skutlaberg

Utopique 2026

 

Compter sur la fraternité

Par Michel Driol

 

10 petits poissons naissent au fond de l’océan. Tandis que maman poisson va leur chercher à manger, le plus grand les entraine à l’aventure. Des dangers les menacent, une pieuvre, des oursins, des crabes, et un requin qui dévore les neuf plus gros. La ruse du plus jeune leur permet de rentrer à temps pour le repas !

C’est, bien sûr, une histoire qui met en scène le courage, l’intelligence, la ruse et la débrouillardise pour venir à bout des dangers. Sur un air de Petit Poucet, on a toujours besoin d’un plus petit que soi ! Mais c’est aussi, sous forme d’une histoire en double randonnée, un livre à compter jusqu’à dix.

Double randonnée, car d’abord la famille poisson se retrouve confrontée à une série de dangers successifs, le plus jeune ayant un peu de mal à y échapper, aidé, parfois, par son grand frère. Puis il va utiliser dans l’ordre chacun des dangers affrontés, la pieuvre, les crabes.. pour venir à bout du requin, dans un enchaînement de faits qui fait penser aux délirantes machinations inventives des dessins animés ! Le texte répète la comptine numérique de 1 à 10, invitant les plus jeunes à la reprendre et à dénombrer les petits poissons présents sur l’image. Cet aspect de comptine est repris par d’autres aspects du texte : jeu avec les rimes ou les assonances, jeu sur la longueur des lignes, suggérant un rythme tantôt rapide, tantôt plus lent, liste de 1 à 10 des actions entrainant la libération de la fratrie… Destiné aux plus jeunes, l’album ne renonce ni stéréotypes langagiers familiers : les œufs sont tout ronds, le repas forcément bon, ni aux onomatopées, aux interjections ou aux interrogations.

Les illustrations, en pleines doubles pages, montrent le fond de l’océan, les algues et les rochers, la faune et la flore sous-marine, dans des couleurs lumineuses, non sans anthropomorphisation : les yeux des oursins, les dents acérées de la pieuvre, les lunettes rondes du plus jeune, la marinière de l’ainé… composent une joyeuse et poétique fantaisie.

Un album à compter où les plus jeunes prendront plaisir à retrouver les 10 petits poissons cachés dans l’image, un album bien à l’image de l’intrépidité – et de la désobéissance ! – des enfants qui font face aux dangers qu’ils ne connaissent pas, un album qui met en évidence le sens de la débrouillardise et la solidarité. Oui, tous pour un, mais aussi un pour tous !

Félix et le voleur de vœux

Félix et le voleur de vœux
Rachel Chivers Khoo

Traduit (anglais) par Aurélien d’Almeida
Didier Jeunesse, 2025

Toujours croire en ses rêves !

Par Pauline Barge

Félix habite à Whittlestone, une ville dans laquelle tout le monde vit heureux. Un comble pour le jeune garçon qui n’a plus vraiment le moral ces derniers temps… Il se sent seul et inutile, sans compter que sa grande sœur, Rebecca, s’éloigne de plus en plus de lui. Il décide de jeter une pièce dans la fontaine de la place pour faire un vœu, espérant que les choses s’arrangent. C’est alors qu’il aperçoit un drôle de bonhomme, à l’allure surprenante et singulière… Il se présente comme Rufus Bigorneille, un Exauceur de vœux ! Il lui apprend qu’à Whittlestone, tous les vœux se réalisent. Cependant, il a besoin de Félix, car une cruelle créature fait disparaître les vœux, et le jeune garçon est le seul à pouvoir l’aider…

Après Ma Voisine la magicienne, Rachel Chivers Khoo nous plonge aux côtés de personnages attachants dans un nouveau monde merveilleux et original. La lecture est agréable, bien équilibrée entre l’univers magique, le suspense et l’émotion que dégage l’histoire. Si Félix vit une aventure surprenante et pleine de rebondissements, le roman est profond et arrive à faire ressentir de forts sentiments en quelques centaines de pages. Sans être moralisateur, le récit est touchant dans sa réflexion autour de la solitude et de l’espoir, et apportera sans doute du réconfort aux jeunes lecteurs qui manquent de confiance en eux-mêmes.

La mise en page aérée et les nombreuses illustrations font de Félix et le voleur de vœux un roman facile à lire et très accessible. L’histoire est peut-être un peu rapide, avec un rythme soutenu qui ne s’attarde pas sur le détail superflu, mais elle reste vivante et agréable. C’est donc une lecture qui plaira aux plus jeunes par son caractère magique et ses pointes d’humour, tout en étant percutante par sa douceur et sa simplicité à parler de sujets plus difficiles. Les jo

lies illustrations de Rachel Sanson apportent une dimension plus forte à l’histoire. La lecture est ponctuée de détails bienvenus et d’une transcription de l’imaginaire de l’autrice très fidèle dans les dessins.

Le Fil de notre histoire

Le Fil de notre histoire
Fabian Negrin – Kalina Muhova
La Martinière jeunesse 2026

De Lucie … à Lucy

Par Michel Driol

A 90 ans, Lucie se souvient. Sa rencontre avec Giorgio, dans les années 50. Son enfance sur la plage. Puis elle évoque la rencontre de ses parents, celle de son grand père avec sa grand-mère. Et ce bijou qu’elle porte, bijou de famille, dans sa famille maternelle depuis les croisades, bijou hérité dit-on de Néfertiti elle-même… Mais, avant Néfertiti, des esclaves ou des marchands de fruits, jusqu’à cette lointaine ancêtre, Lucy.

Partant du proche, du présent, l’album remonte d’abord dans les souvenirs de Lucie, raconte sa propre vie, dit ce dont elle a hérité, bijou et histoire familiale telle qu’elle a été transmise. Une histoire familiale à la fois simple et complexe. Simple, car il n’y a pas de divorce, de famille recomposée. Complexe car elle se construit à partir de nationalités différentes : père italien, mère anglaise. Grand-mère chinoise. Et, lors des croisades, rencontre entre le chevalier anglais et une princesse arabe.  Des rencontres qui mettent en évidence l’amour comme lien entre les individus, hommes et femmes, enfants. Puis, faute de traces écrites ou de récit oral, l’album prend une dimension plus universelle, remontant l’arbre généalogique de Lucie jusqu’à cette lointaine ancêtre commune, trouvée en Ethiopie. Qu’est-ce qu’une famille ? Voilà la question à laquelle l’album apporte une double réponse. Une famille, c’est d’abord l’amour entre ses membres. Une famille, c’est aussi la rencontre de l’autre pour fonder un foyer avec lui, avec elle, et l’autre vient toujours, dans cet album, d’ailleurs.  De ces plus ou moins lointains ancêtres, on hérite les yeux en amandes ou les cheveux crépus, traces, vestiges de ceux et celles qui nous ont précédés. Une famille, ce sont des liens, des fils qui constituent notre histoire, pour reprendre le titre.

Tout cela est évoqué plus qu’expliqué à travers un texte volontairement succinct. Pour aider à se repérer dans le remontée du temps, la date des épisodes est indiquée sur certaines pages, avec sobriété. En quelques phrases, Lucie, narratrice, plante un décor, évoque une ambiance, donnant souvent la parole à ses parents, à son grand père. Façon de faire résonner leurs voix dans le présent, ou de prolonger ce qui est transmis, oralement, d’une génération à l’autre. Si le texte suggère les émotions, les sentiments éprouvés par les membres de la famille, il énonce aussi, de façon très factuelle, la profession, la biographie des aïeux.

Les illustrations suggèrent des atmosphères très différentes selon les époques. Maison de brique dans la forêt, qu’on dirait sortie d’un livre de contes, intemporelle. Plages en teintes douces, comme si la nostalgie voilait la lumière de l’Italie.  Londres sous la pluie et le brouillard. Tout baigne dans une palette pleine de douceur, comme pour mettre en évidence le rouge. Rouge des fonds sur lesquels se détachent les portraits en vignettes. Rouge de ces lignes, en pointillé, qui relient un personnage à l’autre, un objet à un autre. Lignes qui font, bien sûr, écho au fil du titre. Ces choix, dans l’écriture, dans les illustrations, laissent ainsi au lecteur toute une place pour imaginer, remplir les non-dits du texte ou de l’illustration, tisser à son tour les fils de cette histoire, faire converser, à son tour, le passé et le présent, mais aussi se questionner sur sa propre histoire familiale.

Un album tout en délicatesse qui joue sur les émotions, les sens, pour articuler la petite histoire familiale avec la grande histoire de l’humanité, montrant que nous sommes le fait de croisements, de métissages, que nous avons des racines multiples, mais que l’important, c’est, bien sûr, l’amour qui nous lie.

Sur la route du bled

Sur la route du bled
Karim Ressouni-Demigneux – Karine Maincent
Kilowatt 2025

Retours au Maroc

Par Michel Driol

Cette route du bled, c’est celle du retour au village marocain où vit la famille maternelle du narrateur. Chaque été, sa mère dessine les « commandes » passées par sa famille, qu’elle met toute l’année à acheter, au meilleur prix, qui s’entassent sur la voiture dans un voyage d’été vers le Maroc, voyage rituel et ritualisé jusqu’à ce que la modernisation du Maroc rende ces achats en France inutiles.

On est, avec les yeux d’un enfant, au cœur d’une famille marocaine vivant en France, avec ses rites, ses superstitions, et, par-dessus tout, l’expression de relations familiales joyeuses et affectueuses. Très colorées, les illustrations reflètent ce regard, avec cette perspective faussée des dessins d’enfant. Dans le texte, à l’imparfait, l’auteur évoque des souvenirs, souvenirs de sa mère, illettrée, souvenirs de ces voyages vers le Maroc, souvenirs des rituels d’achats, souvenirs des années d’enfance dont la temporalité est immuable, avec ses épisodes redoutés et ceux qui sont attendus. De fait, cette nostalgie attendrissante, sans mièvrerie, est comme l’écho d’une époque à jamais disparue. Pourtant, ’album s’inscrit dans une double temporalité. D’abord, longuement, celle d’une année, avec ses temps forts, les commandes, la recherche, les soldes, le départ, le voyage et l’arrivée. Une année où se succèdent des souvenirs qui mêlent des sentiments contrastés, joie et embarras (le chargement improbable de la voiture, le salon ressemblant à l’atelier du Père Noël). Puis le temps s’accélère avec l’irruption du passé simple : les années passent, la voiture est moins chargée, jusqu’à ce voyage ultime, celui des parents qui retournent vivre au Maroc, nouveau voyage dans une voiture à nouveau chargée d’une pyramide de paquets sur le toit. De fait, à la nostalgie du début succède une émotion, celle de toute une vie passée entre deux continents, celle de toute une vie passée à élever des enfants dans un grand ensemble. Celle d’un départ.

Cet album est donc un magnifique hommage rendu aux parents du narrateur. La figure du père, plus en retrait, présent. La figure de la mère, dont l’auteur dresse un portrait plein d’admiration, une femme forte, attachée à ses superstitions, débrouillarde.  Cette mère qui enterre quelque chose avant chaque voyage, comme un talisman, trésor caché que les enfants, devenus grands, iront déterrer après le départ des parents.

Un album émouvant, chargé de la nostalgie de l’enfance, qui donne à voir les émotions, les plaisirs, les souvenirs d’un enfant franco-marocain dans une famille pleine d’affection, mais aussi qui s’inscrit dans le temps qui passe.

Rien du tout !

Rien du tout !
Marie-Hélène Jarry – Amélie Dubois
Editions de l’Isatis 2025

Eloge de la paresse

Par Michel Driol

Allongée sur l’herbe, Clara, la narratrice, contemple les nuages. Alors que son père s’active, que son frère croule sous les multiples activités, elle aime ne rien faire, prendre le temps de sentir la lavande ou d’observer une fourmi. Elle aime ne penser à rien…
Voilà un album bien reposant et quelque peu atypique venu du Québec. Un éloge de la paresse, de la lenteur, une invitation à prendre le temps de ne rien faire. Un éloge de l’inaction, dans un monde où, dit-on, tout va de plus en plus vite, où il faut être branché, connecté, actif. Contempler la nature, rêver, voir des escargots dans les nuages, est-ce une perte de temps ou une façon d’être, voire de philosopher ? Qu’est-ce que rien, se demande l’héroïne ? Un énorme trou ou un ciel vide ? Pour autant, pas de prise de tête dans cet album qui se veut un éloge du présent, de l’immédiateté de la sensation et du moment qui passe dont il faut profiter sans se projeter. Avec humour, à la fin, Clara n’ira gouter les muffins que son père a préparés que lorsqu’il en aura fini avec toute la vaisselle ! Il faut aussi savoir attendre…
Cette sérénité, ce bien être sont portés autant par le texte que par les illustrations.  Clara se voit comme un lézard paresseux. Elle se livre, laissant ses pensées vagabonder au fil des micro-événements de cette journée. Les bruits du téléphone, les odeurs de la sauce tomate ou des muffins, les injonctions paternelles de faire quelque chose…  Elle se raconte avec franchise, avec simplicité et sincérité, entremêlant  réflexions, dialogues avec son père, et sensations. Ce qui frappe toutefois, c’est la quasi absence de formes négatives : Clara imagine, observe, sent, parle… autant de façons d’être en connexion avec soi-même et avec la nature.  Les illustrations sont aussi pleines de douceur. Elle opposent l’univers de Clara, souvent vue en contre-plongée, comme sur une ile déserte, un monticule herbeux, immobile, rêveuse, yeux grands ouverts, et ce qui se passe autour ou ailleurs, les multiples activités du frère, les personnages qu’elle admire, sur fond blanc ou coloré… Texte et illustrations font entrer de plain-pied dans l’univers de Clara, un univers quasi merveilleux fréquenté par un lapin et un écureuil, un univers qui mêle le rêve et la réalité, comme présentés sur le même plan.
En ces temps de rentrée des classes, d’activité à tout prix, voilà un album qui incite à se ressourcer, et à exercer ce droit à la paresse  et à  la déconnexion à tout âge. En tout cas de reconnaitre aux enfants aussi ce droit-là !

Nina perd le nord

Nina perd le nord
Céline Gourjault

Seuil jeunesse, 2025

Un voyage inattendu

Par Pauline Barge

Nina a quatorze ans et elle se demande souvent qui est l’adulte chez elle. Entre l’état préoccupant de sa maison et la vie désorganisée de Loïc, son père veuf, Nina a du mal à penser à elle-même et rêve d’être une adolescente insouciante. Tout va changer pour les Faubert lorsqu’un courrier arrive dans leur boîte aux lettres. Une lointaine parente, une certaine tante Suzanne, est décédée et leur lègue tout son héritage. Cependant, il y a une condition : ils doivent aller disperser ses cendres en Suède, et plus précisément dans les mines de Falun. Les Faubert s’embarquent donc dans un périple inattendu !

Ce roman arrive à traiter des sujets lourds, tels que le deuil, la famille ou la confiance en soi, avec légèreté. Il y a surtout beaucoup d’humour, ce qui rend le texte d’autant plus vivant et agréable à lire. Les sujets douloureux deviennent plus accessibles, mais le livre reste tout aussi touchant. On découvre de petits bouts de vies de cette tante Suzanne, à travers de très belles lettres lues en famille. Les histoires d’adolescence que l’on suit à travers Nina, comme ses amours, ses amitiés ou sa jalousie, sont aussi très bien abordées, sans prendre trop de place dans l’intrigue. Le cœur du roman reste avant tout la complexité des relations familiales, notamment celle de Nina et de Loïc, qui est pleine de non-dits et de difficultés. Elles sont évoquées avec réalisme et justesse, la parole se libérant petit à petit au fil du récit. L’évolution des personnages est aussi bien amenée : chacun sort grandi de ce voyage en Suède. Loïc prend conscience qu’il doit changer son mode de vie, tandis que Nina prend confiance en elle. Ce voyage permet au père et à la fille de se rapprocher et de se comprendre mutuellement sous un nouvel angle.
Céline Gourjault a une écriture fluide et toujours pleine d’humour. En revanche, le roman est assez court. On aurait aimé quelques pages de plus, pour découvrir le paysage de la Suède plus en profondeur, ou tout simplement pour passer davantage de temps avec les personnages. Cela n’entache en rien la chaleur du livre, ni sa douceur ! Un bien joli roman initiatique, à conseiller aux adolescents en quête d’eux-mêmes.

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Déplacements

Déplacements
Elisa Sartori
Cotcotcot 2025

Solitude de l’exilée…

Par Michel Driol

Un récit encadrant qui pose la fin d’un repas de famille, un dimanche, au cours duquel la mère raconte ses premiers pas dans ce pays, après avoir dû quitter le sien, trop chaud, après avoir traversé la mer. Puis ce récit, récit à la troisième personne, récit qui mêle solitude, inconnu, souvenirs de la famille restée au pays, quête d’une nouvelle identité jusqu’à la rencontre finale avec une nouvelle amie, mais qui s’arrête avant la fondation d’une nouvelle famille.

C’est d’abord un récit tout en sobriété, un récit qui se veut neutre, évoquant tantôt les habitudes, celle du café noir le matin avec les chaises comme seule compagnie, tantôt des épisodes, comme cet album photo trouvé dans un marché aux puces. Récit à la troisième personne, donc, façon d’objectiver les notations, mais en fait autant mise à distance de l’émotion que procédé permettant de mieux la faire ressentir. C’est aussi une façon de mettre en évidence le regard et les interrogations de l’étrangère qui cherche à décrypter le monde dans lequel elle se trouve, en particulier au travers de l’emploi régulier du verbe semble, invitant à questionner le monde, les êtres, les objets au-delà de leur apparence.

Ce sentiment d’étrangéisation est renforcé par les illustrations qui donnent à voir des personnages, de choses inquiétantes et sombres. Et ce, dès la couverture, une bouille d’enfant émergeant d’une forme géométrique, difforme, noire, au-dessus de deux bottes d’un orange bien terne. On serait au théâtre, on serait chez Tadeusz Kantor. On va retrouver tout au long de l’album cette représentation des passants, photographie des visages en noir et blanc, visages sans sourires,  silhouettes géométriques gommant toute humanité. Toutefois, au fil de l’album, les visages deviennent corps photographiés, de loin, silhouettes minuscules. Autant de façons de montrer plastiquement cette mise à distance, cette coupure entre ceux d’ici et celle d’ailleurs. Les photographies montrent peu à peu le décor, un décor urbain, de maisons collées les unes aux autres, comme dans les villes  ouvrières anglaises, d’où émergent parfois des grands immeubles. Toujours du noir et blanc, parfois marqué de cet orange terne, photos pixellisées comme pour dire le flou de la perception. Troisième axe de l’illustration, les représentations de l’intérieur du logement de la mère, illustrations à la géométrie marquée qui montrent le vide et la solitude au début, une installation plus confortable à la fin, avec les fauteuils,  le chat, l’appareil photo polaroid et la plante en fleurs. Enfin, dernier axe de l’illustration, les objets du marché aux puces, objets abandonnées, tout comme la mère, échoués là par hasard, avec pourtant une histoire propre digne d’être racontée, reconstituée, ou inventée Objets mis en réserve, en blanc sur fond orange, représentations des photos de personnages retraçant des épisodes de vie, mais visages sans traits, inexpressifs, anonymes. Autant de procédés pour dire le manque et l’absence.

Il y a là un vrai travail et une vraie réflexion sur l’illustration, et sur le rapport texte image qui, à eux deux, disent la solitude, la nostalgie, la tentative de s’intégrer et ses difficultés. Difficulté d’entrer en contact avec les autres, parlant une langue inconnue, quête de sens à travers des objets abandonnés, exposés et exposant une intimité dans un marché aux puces. Cette approche esthétique rend parfaitement sensible la difficulté de l’exil et de l’adaptation à un monde nouveau, aux êtres étranges et inquiétants, au paysage urbain uniforme et labyrinthique, envoyant à la solitude au milieu de la foule.

Sur un thème difficile, un album d’une grande originalité formelle, et d’une grande sensibilité. A lire à tout âge.

Le Bateau de Grand-Père

Le Bateau de Grand-Père
Maylis Daufresne – Edwige de Lassus
Sarbacane 2025

La mémoire et la mer

Par Michel Driol

Premier retour printanier à la maison bretonne de Grand Père après sa mort, pour Joseph, sa petite sœur Iris et leur mère. Les souvenirs se mêlent aux objets, aux parties de plaisir avec les cousins. Qua faire du vieux bateau qui se dégrade dans la grange, dans lequel Joseph retrouve le vieux pull de son grand-père et son odeur ? L’emmener en mer, pour qu’il y coule dans son univers, et qu’on revienne le voir, à toutes les vacances.

Avec beaucoup de douceur et de poésie, cet album aborde la question de la mort, du deuil et du souvenir. Le texte, écrit à la 3ème personne, plutôt du point de vue de Joseph, mêle impressions subjectives et notations objectives : dès la première page, les herbes hautes, signe implicite d’une pelouse qui n’est plus entretenue, et la présence familière des objets que l’on retrouve, comme la cafetière cabossée.  Avec discrétion, le texte porte les traces du point de vue de Joseph, à travers des verbes comme s’étonne, guette, sait… L’album alterne aussi le récit du présent, des activités du printemps, avec les souvenirs des activités partagées avec le grand-père : l’observation de Sirius, la nuit, les sorties en mer sur le voilier, rendant ainsi la figure du grand-père extrêmement présente dans l’esprit de Joseph – et dans les illustrations. Le texte attache une importance particulière et sensible aux notations des bruits et des silences.  Silence de la maison, souvenir de la voix murmurée du grand père, de ses propos, chant de la mère pour endormir la sœur, trilles d’un oiseau… puis silence final, troué de rares paroles « il est temps » dit maman, au moment de lancer le bateau à l’eau pour la dernière fois, dans une sorte de solennité qui contraste avec les jeux auxquels se sont livrés les enfants sur la plage.

L’album réussit aussi à faire alterner les moments de joie, de jeux (la cueillette des fraises, la cabane dans l’arbre avec les cousins…) avec des moments où on se souvient avec nostalgie de celui qui n’est plus là. Sa force réside peut-être dans le fait d’immerger – et non d’enterrer –  une figure du grand-père à travers son grand-père, la plage, l’océan, devenant ainsi des lieux de mémoire pleins de vie, avec les algues qui s’accrochent au mat. Mais comment aussi ne pas penser à la barque des morts pour traverser le Styx, ou aux rites funèbres basés sur des bateaux sépultures ?

Edwige de Lassus propose des illustrations en grand format, représentant une Bretagne dans des couleurs qui évoquent Gauguin, avec des bleus profonds qu’on retrouve d’une page à l’autre, bleu du vase, bleu des feuillages, bleu due la nuit, bleu du bateau, et des jeunes éclatants, jaune de la plage, des champs, et de la lumière sur la mer. Deux couleurs qui disent à la fois la tristesse et l’espoir, symbolisant la mort et la vie.

Un album sensible qui parle de souvenir et de deuil, qui parvient à tisser le rêve et le quotidien, pour évoquer ces liens intergénérationnels entre un grand-père disparu et son petit-fils, un album dans lequel nombre de jeunes lecteurs reconnaitront leurs propres sentiments et émotions.

 

Vents de mémoire

Vents de mémoire
Yves Nadon – Nathalie Novi
D’eux 2025

52 drapeaux pour se souvenir

Par Michel Driol

A Dharamsala, un jeune garçon voit des drapeaux de prière flotter au vent. Cela lui donne l’idée de peindre sur des drapeaux les souvenirs de sa grand-mère, amnésique, et de les entendre sur des cordes dans le jardin de la résidence où elle habite. Des souvenirs que le vent lui porte.

Ecrit à la première personne, l’album articule trois dimensions complémentaires. Il y a d’abord l’amour de ce petit fils pour sa grand-mère, la sollicitude dont il fait preuve, et le désir de lui venir en aide pour qu’elle retrouve ses souvenirs. Il y a le présent de la grand-mère, au milieu d’autres personnes âgées comme elle, certes entourées de soignants qui prennent soin d’elles, mais  coupées de leurs racines. Et il y a enfin l’évocation de la vie extraordinaire de cette grand-mère, russe d’origine, émigrée au Canada.  De façon fine et intelligente, l’album fait alors la part belle aux illustrations de Nathalie Novi, le plus souvent sans texte, pour donner à voir les drapeaux peints illustrant la vie de la grand-mère, à travers des reproductions de photos, des objets  dans des tons pastels, comme s’ils étaient déjà à moitié effacés, ténus.

Yves Nadon propose un texte qui, dès les premières lignes, s’inscrit dans la thématique du souvenir, car le narrateur évoque l’été de ses dix ans comme époque de l’histoire racontée. Dans une belle mise en abyme, il évoque à travers ses souvenirs ceux de sa grand-mère, inscrivant ainsi une sorte de filiation, d’émouvante  transmission mémorielle intergénérationnelle. L’album prend aussi le contrepied du rôle que l’imaginaire fait habituellement jouer au vent, celui qui fait disparaitre le présent. Autant en emporte le vent… Ici, le vent rapporte le passé, l’anime, le fait revenir à la surface de la conscience, de façon à la fois magique et mystique. Cette magie, le texte la souligne, signalant bien le côté inexplicable du phénomène.

Nathalie Novi propose des illustrations en pleine page, pleinement en harmonie avec la poésie du texte. Elles dessinent plusieurs univers : celui de l’Inde, qu’elle connait bien, celui des drapeaux qui flottent ou qu’on fabrique, celui, déjà évoqué dans cette chronique, du passé de la grand-mère avant de faire flotter et danses ses personnages dans un mouvement plein de vie.

Les deux auteurs proposent ici un album poétique et sensible autour de la question des souvenirs, de l’oubli, et du lien intergénérationnel.

Merci mille fois

Merci mille fois
Didier Jean – Joséphine Onteniente
Utopique 2025

Gracias a la vida que me ha dado tanto

Par Michel Driol

Tout au long de l’album, la narratrice évoque certaines circonstances de sa vie dans lesquelles elle a dit merci. En pleine forêt, au milieu d’un orage, lorsque sa maman la console… Au garçon qui lui a envoyé son premier mot d’amour…. A celle qui l’a sauvée de la noyade… Au personnel de l’hôpital après une opération. Ce qu’elle évoque aussi, ce sont les mercis reçus, tant d’un garçon dans la cour de récréation que de celui à qui on tient la porte.

La première originalité de l’album est de montrer un personnage tout au long de sa vie, de son plus jeune âge, à table avec ses parents, à un âge avancé, se promenant avec  son bien-aimé, ses enfants et petits-enfants. Façon de prouver que dire merci, ce n’est pas réservé aux enfants, pour montrer qu’on est bien élevé, pas seulement un automatisme de politesse dénué de sens, mais que c’est un acte profond de gratitude envers l’autre. Ce qui se joue à travers ce mot, c’est une forme de lien interpersonnel  de reconnaissance, dans différentes circonstances. Les situations illustrées dans l’album vont du plus quotidien, le repas à table, le cadeau d’anniversaire aux situations les plus dramatiques, dans lesquelles la vie est en jeu. C’est bien là la seconde originalité de l’album, de redonner son sens plein et entier à ce petit mot qui entre dans le système du contre don après un don, à la condition qu’il soit humain, engageant, authentique. Ce que souligne aussi l’album, c’est qu’il n’est pas toujours facile de recevoir un merci, qu’on peut oublier de remercier, et que ce mot a pris un sens dévoyé, celui de licenciement.

En pleine page, pleines de vie et de douceur, les illustrations mettent l’accent sur le regard de la narratrice, un regard bleu, intense, profond, donnant une belle épaisseur à ce personnage et aux différentes étapes e sa vie. Une vie banale, ordinaire, avec des hauts et des bas de plaisirs et des deuils, un de ce vies minuscules, mais si proche de celle du lecteur ou de la lectrice. Un carnet de gratitude à remplir, en fin d’ouvrage, permet de garder trace des bons moments passés.

Donner un sens plus pur aux mots de la tribu, écrivait Mallarmé. C’est bien ce à quoi nous invite cet ouvrage, afin que des rapports de fraternité, authentiques, puissent se tisser entre nous.  Un ouvrage loin des ouvrages traditionnels de morale ou de politesse, mais qui milite pour plus d’humanité, pour plus d’attention les uns envers les autres. Un grand merci à l’auteur et à l’illustratrice pour nous le rappeler.