La Plage dans la nuit

La Plage dans la nuit
Elena Ferrante, Marra Cerri (il.)
Gallimard jeunesse, 2017

Cauchemars de poupée

Par Anne-Marie Mercier

Comme le roman Poupée volée, du même auteur, ce n’est pas parce qu’il y est question de poupée que le livre est forcément destiné à des enfants (voir L’Echange des princesses de Chantal Thomas qui donne lui aussi une place centrale – et cependant minuscule – à une poupée). Ici, tout de même on sent que l’auteure a tenté de les rejoindre.
C’est la poupée qui parle. Elle fait vivre par procuration à son lecteur les pires cauchemars de l’enfance : être dans le noir, perdu, dévoré, brûlé, noyé, seul au milieu de monstres… Et aussi : perdre ses mots jusqu’à son propre nom, se les faire arracher au fond de la gorge, ne plus être reconnu par les siens et donc ne plus être aimé.
Récit sombre, comme les illustrations, fait de sensations, d’émotions, d’angoisse, il emporte à la manière des contes, cruellement, entre le sable, le feu et l’eau, jusqu’au dénouement, heureux (on est dans un livre pour enfants).

The Book of Dust, vol. 1 : La Belle Sauvage

The Book of Dust, vol. 1 : La Belle Sauvage
Philip Pullman
David Fickling Books, 2017

Le Livre de la poussière, vol. 1
Gallimard jeunesse (grand format) , 2017

Darker !

Par Anne-Marie Mercier

Il y a deux raisons au moins pour lire ce livre sans attendre :

Il est parfait pour les temps de pluie et d’inondations : après avoir abordé et réécrit les mythes de l’Enfer ou d’Adam et Eve, Pullman se livre ici à une rêverie sur le déluge : Oxford, Londres, tout est noyé et ne surnagent que les étages supérieurs des batiments, les collines…
Pour ceux qui ont aimé la série précédente, il la retrouveront avec le frisson qu’apporte la nouveauté dans les retrouvailles : Le Livre de la poussière précède dans la chronologie de l’histoire La Croisée des mondes). Ceux qui connaissent et aiment (bien sûr) Philip Pullman demanderont : “est-ce que c’est aussi bien ? » Je répondrai qu’il n’y a pas de comparaison possible. C’est également un TRES beau livre, mais c’est différent, donc incomparable.

Sans tout relever (il y aurait beaucoup à dire sur les découvertes que fait le héros, Malcolm, onze ans, sur le monde, la littérature et sur lui-même, sur la vison de la religion…) on peut cependant relever quelques points : l’univers de Pullman est en place, mais n’apparaît que progressivement : ce qui touche à la « Poussière » est à peine esquissé, comme une question posée par des chercheurs. Le thème du daemon est en revanche plus développé, interrogé et décliné sous de multiples formes : l’apprentissage commun d’un daemon et de son alter ego bébé ; la possibilité d’une lutte entre un humain et son daemon, la parcellisation d’un daemon, etc. La différence majeure est que l’abondance d’évènements et les multiples histoires croisées des héros dans la série précédente est remplacée rapidement dans ce roman par une intrigue unique qui « coule » sans rupture jusqu’à la fin.

Ce flux qui emporte est aussi celui de la rivière qui, dans la deuxième moitié du livre, pousse à vive allure « La Belle sauvage », le canoé de Malcolm – je n’en dis pas plus pour éviter de trop révéler l’intrigue. C’est aussi celui du récit, qui n’offre que de rares pauses et montre le garçon luttant contre le flot, les courants, la fatigue et parfois la douleur et le désespoir. Chaque chapitre est une étape dans le parcours qui conduit les enfants d’Oxford à Londres, étape qui se clôt régulièrement par un nouveau départ sur les eaux : « the paddle in his hand, he pushed away (…) and brought the faithfull canoe out once more on to the flood » (435).

Le style est également fluide (j’espère que la traduction française le rend bien – le livre est paru également chez Gallimard jeunesse) et emporte lui-aussi dans un rythme parfait dans l’espace sans limites  de l’inondation, « An unimaginable volume of water carried onward with no snags, no rocks, no shoals, and no harsh wind or tempest to fling the surface into waves » (460).

Cette aventure d’enfants emportés sur les flots tandis qu’un prédateur fou les traque, évoque bien souvent La Nuit du chasseur, film aussi nocturne, aquatique et poétique que ce livre, et comme lui parfois terrifiant. « Darker » (plus sombre, dit l’auteur de His Dark materials – titre anglais de la trilogie La Croisée des mondes). Mêmes les fées sont cruelles, et le dieu de la Tamise est imprévisible.
You want it Darker ? (Leonard Cohen) Plongez-vous dans les eaux à la suite de La Belle Sauvage.

 

 

D’une petite mouche bleue

D’une petite mouche bleue
Mathias Friman
Les fourmis rouges, 2017

Par Christine Moulin

On pourrait souligner tout ce qui rapproche cet album de ceux que l’école utilise (hélas, parfois, le mot est juste…) en maternelle: c’est un album de randonnée circulaire qui évoque une chaîne alimentaire, on peut « travailler » le vocabulaire de la locomotion (sauter, ramper, s’envoler, etc.), celui des bruits produits par les animaux (bourdonnement, croassement, sifflement, zinzinulement, etc.), on peut même écrire un texte « à la manière de » grâce à l’aspect répétitif du texte.

Oui, mais non, ou du moins, pas que! En fait, ce qui frappe au premier abord, à la lecture de cet ouvrage, c’est tout ce qui en fait une oeuvre, délicieuse: les illustrations d’une finesse impressionnante, en noir et bleu; le jeu sur les fantasmes de dévoration (allez voir la page où la grenouille est à demi avalée par le serpent…); la langue à la fois précieuse et claire (« une toute petite mouche avec des yeux globuleux », « le minuscule insecte »; « les grenouilles quant à elles… », « loin du nénuphar où elle était postée »…); le titre suranné (on croirait un titre du XIXème siècle, alors même qu’il introduit un personnage dont on sait où il traîne d’ordinaire); l’humour (allez voir la page où l’on voit l’intérieur du moineau qui a avalé une fourmi…), humour qui n’occulte pas pour autant la présence très concrète de la mort (allez voir la page où l’on voit le cadavre du renard, attaqué par les fourmis); les références (« les renards quant à eux n’adorent pas que le fromage », le Petit Chaperon Rouge, etc.) et même, même! l’emploi du passé simple ! Et puis, bien sûr, la chute, juste assez transgressive pour ravir les enfants.

PS : on peut feuilleter partiellement l’album sur le site de l’éditeur

J’ai peur du noir

J’ai peur du noir
Jean-François Dumont
Kaléidoscope, 2017

Une histoire sombre, très sombre mais juste ce qu’il faut

Par Christine Moulin

Voilà un album qui joue sur la peur ancestrale des enfants: celle du noir, qui peut cacher monstres, araignée, sorcière et … loups. Si l’expression n’était quelque peu familière, je dirais volontiers qu’il n’y va pas avec le dos de la cuillère ! Dans les premières pages, sur un fond noir agité de remous bistres (celui de la couverture), surgissent des crocs acérés, des yeux jaunes cruels qui pourraient provoquer les cauchemars les plus cauchemardesques : heureusement, une petite leçon de relativisme culturel pleine d’humour prend vite le relais. On apprend ainsi que les esquimaux craignent le blanc et on se rappelle que les éléphants ont peur du gris. Las! on replonge vite dans la description à la fois amusante et réaliste des terreurs nocturnes, qui s’apaisent en une chute à la fois drôle et tendre.

Cet album pourrait bien devenir un de ces livres que les petits vont inlassablement chercher tous les soirs pour qu’on les leur lise, pour le plaisir de frissonner et de se rassurer auprès de l’adulte qui partage avec eux de délicieux frissons.

Petit atelier d’écriture créative

Petit atelier d’écriture créative
Louie Stowell, Megan Curtis, Rachel Firth,
Rosie Hore, alice James, Jérôme Martin, et Jonathan Melmoth
Lucile Gomez, Paul Hoppe, Briony May Smith Paul Thurlby (Ill)
Editions Usborne, 2016 et 2017 pour le texte français

Une mine pour les écrivains en herbe et leurs enseignants
Par Maryse Vuillermet

Ce livre se présente comme un cahier d’exercices d’écriture, ou un cahier d’activités, illustré avec humour et fantaisie.
Mais il est en fait un vrai manuel d’écriture destiné à tous les enfants, car tous les exercices sont faisables par tous, pas seulement par les bons en langue ou les passionnés de littérature.
Il s’inspire des techniques de creative writing chères aux écrivains américains et enseignées depuis de longues années dans les universités anglo-saxonnes (mais pas en France, où l’on considère à tort qu’écrire des romans ne s’apprend pas).
Il permet donc à des jeunes de jouer avec les mots puis d’écrire dans différents genres, haïkus, journal intime, BD, romans, scénarios, blogs, critiques de livres, poésie…
Il est pédagogique et drôle.
Il leur montre comment créer des personnages, un scénario, une histoire, des dialogues qui font avancer l’action, des scènes captivantes. Il explique les ressorts de la fiction, de la bonne histoire qui fait pleurer, s’émouvoir, frissonner et souffrir avec le personnage.
Il est rempli d’activités variées, d’exemples de livres, de personnages, de listes de mots et d’illustrations dynamiques qui donnent envie et encouragent la créativité.
Il s’adresse aux enfants mais tout autant aux enseignants de primaire ou de collège qui ont envie de donner vraiment le goût d’écrire à leurs élèves.

Paul et Antoinette

Paul et Antoinette
Kerascoët
La Pastèque 2017

Différents comme frère et sœur

Par Michel Driol

Paul et Antoinette sont frères et sœurs, aussi différents que l’on peut l’être. Lui apprécie les jeux calmes, connait le nom des fleurs, aime l’ordre et la propreté. Elle aime vivre à l’extérieur, toucher les animaux, sauter dans les flaques de boue… Et pourtant, ils vivent ensemble, se partagent avec équité les tâches ménagères, et savent se faire plaisir mutuellement, lui en acceptant la promenade, elle en lui préparant une tarte à tout… Et quand vient le soir, ils se racontent leurs journées, à la fois semblables et différentes. Si l’on voit très souvent la chambre de Paul, pleine de maquettes et bateaux, Antoinette est toujours représentée dans les parties communes de la maison ou à l’extérieur, ce qui contribue à poser les deux personnages.

Il est bien sûr question d’amour fraternel dans cet album, mais aussi d’une prise à contrepied des stéréotypes de genre. C’est la fille qui saute dans la boue et joue avec les escargots et autres animaux tandis que le garçon met soigneusement son pyjama et se consacre aux maquettes. Restent des similitudes pourtant, dans la façon de sortir du réel  en jouant au pirate tout en faisant le ménage pour le garçon, ou de voir dans une toile d’araignée une barbe à papa à offrir à son frère pour la fille. Il est aussi question de délicatesse de sentiments, de cadeaux, et du même chemin qu’on peut emprunter côte-à-côte sans y faire exactement la même chose, ou sans y éprouver des plaisirs similaires. On le voit, cet album montre comment accepter l’autre, chercher à lui faire plaisir sans renier sa propre identité.

Cette thématique sérieuse et actuelle est traitée avec beaucoup d’humour : humour des dessins (Paul et Antoinette sont deux petits cochons très humanisés), forte complémentarité entre le texte et les illustrations qui l’explicitent  souvent, expressivité des visages représentés et des situations.

Un album réussi pour parler du vivre ensemble dans la famille… et au-delà.

 

La géographie absente

La Géographie absente
Jeanne Benameur
Editions Bruno Doucey 2017

L’exil vu par une enfant

Par Maryse Vuillermet

Ce recueil de poésies raconte « l’exil, à travers le regard d’une enfant et le courage muet des mères ».
C’est une poésie presque narrative, évocatrice, faite de notations précises d’instants clés. L’exil se dit par les souvenirs.
De départs,
Les mains de nos mères avaient glissé
Sur la poignée des portes
Elles avaient fermé à clef
Ce qu’elles n’ouvriraient plus
De sensations,
La craie au fond de la gorge
D’attitudes corporelles, de gestes
 Depuis leurs gestes restaient
Suspendus
Et leurs bouches
Closes .
Des formules incandescentes, presque philosophiques, ramassent en courts-circuits le drame :
 L’enfance de nos mères
est une terre sans aveu
nous y marchons pieds nus .
Le contexte est la guerre d’Algérie pour l’auteur,  mais ces poèmes parlent de tous les exils de tous les enfants.

Passagers d’exil

 

Passagers d’exil
Anthologie présentée et établie
par Bruno Doucey et Pierre Kobel
Editions Bruno Doucey 2017,

De quoi faire aimer la poésie aux ados
Par Maryse Vuillermet

Cette anthologie vient enrichir la collection Poes’idéal « une collection engagée de poèmes rassemblés autour d’un idéal » dirigée par Mireille Szac qui a déjà publié Guerre à la guerre, Vive la liberté !, Chants du métissage, Quand on a que l’amour.
Elle rassemble soixante poètes d’âges, de nationalités et de sensibilités très différentes, comme Mahmoud Darwich, le Palestinien, Mohamed Cherfi et Soprano, les rappeurs d’origine algérienne et comorienne, les romanciers français Laurent Gaudé, Didier Daeninckx , les poètes classiques comme Jacques Prévert, Herman Hesse ou plus contemporains comme la Mauricienne Ananda Devi, Gaël Faye…
Elle se structure en cinq parties qui sont les étapes du parcours de l’exil :
I Il a fallu partir,  parle de l’arrachement, du départ et de ses causes, la misère, la guerre, la persécution.
II Maintenant il faut traverser Les poèmes disent les dangers et les douleurs du voyage.
III Cet endroit n’entend pas, décrit la douleur et la surprise d’arriver dans un lieu indifférent, hostile, froid, d’être rejetés
IV Et les portes se referment, disent l’exil, l’errance, la solitude et l’anonymat.
V Parle-leur d’espoir Là, on nous parle de fraternité, de collectif, de langue et de paroles pour s’exprimer.
Entre chacune des parties, une double page de citations, phrases percutantes et fortes.

L’anthologie est accompagnée d’une introduction et d’une conclusion de Bruno Doucey, poète et éditeur, qui rappelle avec ses images, son histoire personnelle et de manière poétique, le contexte historique et politique.
Et enfin, chaque poème ou texte est accompagné d’une courte biographie de l’écrivain mettant l’accent sur sa relation au thème, personnelle, familiale,  politique, ou d’engagement personnel.
Bibliographie, discographie, filmographie ainsi que des références bibliographiques de chaque extrait permettent d’aller plus loin.
C’est vraiment un très beau travail que l’illustration de Bruno Clarke,  subtile et forte,  sert avec justesse, les textes sont émouvants, le choix est varié, le propos n’est jamais larmoyant mais toujours, les mots des poètes parviennent à dire mieux que tous les documentaires l’humain, le singulier et l’inacceptable de cette actualité.

 

L’Ascension de Saussure

L’Ascension de Saussure
Pierre Zenzius
Rouergue, 2017

Ad Astra

Par Anne-Marie Mercier

Cet album est en partie historique : il se présente comme « librement » inspiré de deux ouvrages de Saussure (1740-1799), le Voyage dans les Alpes (1796) et le Journal de l’ascension du Mont-Blanc (posthume, 1926). Cette liberté travaille l’ellipse et l’épure : peu de texte, pas de véritable péripétie, mais un déroulé à la manière d’un leporello d’un trajet d’abord horizontal puis se rapprochant de plus en plus de la verticalité : le temps de la marche, de l’errance, de la quête.

Ceux qui ont vu les anciennes photos montrant les premières méthodes pour gravir les montagnes, franchir les crevasses et les ravins avec des échelles les reconnaitront ici. Les petits personnages sont autant de fourmis minuscules dans un grand espace, portant qui un carton à dessin, qui un oiseau en cage, une bonbonne de chimiste, une carte… donnant à cette équipée une allure comique.

Le personnage en rouge portant perruque est Saussure. Accompagné d’un chien, il guide la troupe qui a tendance à s’éparpiller, jusqu’à se perdre. Mais le narrateur, ce n’est pas lui. Ce narrateur contemple avec intérêt le chemin parcouru, tout en se disant que, de la montagne aux étoiles, c’est somme toute une même trajectoire qui guide l’homme : un message pour les Saussure de demain ?

Nouvelle Sparte

Nouvelle Sparte
Erik L’Homme
Gallimard jeunesse (grand format) 2017

L’antique, une utopie futuriste

Par Anne-Marie Mercier

Enfin une utopie ! Une vraie, qui ose dire son espoir et sa fragilité et qui puise aux sources les plus discutées de nos démocraties. Erik L’Homme propose l’idée, sinon le modèle, d’une Sparte projetée dans le futur, fondée par des Européens fuyant un monde dévasté. Après la période des « Grands bouleversements » des survivants se sont installés en Baïkalie (donc vers le lac Baïkal, au sud de la Sibérie) et ont voulu fonder une « cité guerrière et forte, capable de résister à l’agonie violente du Monde-d’avant », centre d’une Fédération (écho de Star Wars ?) incluant les populations autochtones. D’autres ont fondé des empires nommés Occidie, Darislam (on reconnaitra la projection de l’Amérique du nord et du monde musulman) une autre se situe derrière la muraille de Chine. C’est donc un monde très polarisé, très schématique aussi, construit sur de nombreux stéréotypes.

La ville est construite en double : la ville du dessus et celle du dessous : chaque famille a une espace pour l’été et un autre, semblable, pour l’hiver glacial : éclairé de puits de lumière, chauffé par une cheminée… La société de la Nouvelle Sparte a été organisée sur le modèle des deux cités antiques, Sparte et Athènes, en prenant ce que chacune avait de meilleur, d’après un philosophe nommé Goas (image de Boas ?). La religion polythéiste de l’ancien monde grec a été réinventée : on invoque Zeus et Héra, Dionysos et Mars – et on y croit. Les héros font des réflexions sur l’amour (libre dans ce monde) en évoquant Eros, Aphrodite, Héra, Hestia… La philosophie est construite sur une distinction entre le « je-suis », le « je fais », le « nous-ensemble », trois manières d’exister. A Sparte, personne n’est pauvre, les biens sont partagés, chacun reçoit selon ses besoins. On aura reconnu des échos de l’ancien système communiste. D’autant plus que « l’hubris (excès dans sa conduite) [est] sanctionné par un séjour remis-des-idées-en-place dans la steppe kourykane ». Mais la distinction repose sur le fait que « la fédération met au même niveau les trois plans d’existence, alors que le communisme ne retient que le troisième ». Enfin, elle prétend être une vraie démocratie, dirigée par plusieurs Assemblées. La vertu et la droiture sont les valeurs suprêmes, mais tout cela est mis en danger au moment où une vague d’attentats faisant de nombreuses victimes terrorise la population et les héros qui en sont spectateurs, de très près : qui est à l’origine de ceux-ci ? on soupçonne le Darislam… Il est question de suspendre un instant les lois de la démocratie…

Les héros sont des adolescents pris au moment de leur initiation. Elle les plonge dans une nature rude avant de les projeter vers le début de la vie adulte et le choix d’un métier. Leur vie est remplie par de nombreuses occupations sérieuses : arts guerriers, sports, poésie, philosophie… et des rencontres autour d’un verre de « stellaire ». Valère aime Alexia mais très vite il doit la quitter pour partir en mission en Occidie, se faisant passer pour un transfuge rejoignant son oncle, riche personnalité de l’ouest (il est en effet un « métis », né de mère occidienne). Le récit de son séjour est digne des romans d’espionnage du temps de la guerre froide : l’Occidie est un monde ou l’extrême richesse se déploie en vase clos dans un océan de très grande pauvreté. La corruption et la violence des rapports humains, la fausseté des sentiments, tout cela en fait un contre modèle. Valère découvre dans le Darislam – l’ennemi présumé de son peuple et le commanditaire de l’assassinat de son père – à travers la rencontre de la famille de l’ambassadeur et il tombe des nues ; loin d’y voir sectarisme et violence, il découvre son, raffinement, son goût pour les arts, l’importance de la religion (il y a des débats savoureux sur les mérites de l’une et de l’autre, avec un éloge vibrant du polythéisme)… Peut-on attribuer les attentats à cet état, ou cela relève-t-il du complot ? On peut rester perplexe devant ce scenario et s’interroger sur sa pertinence dans le contexte actuel – mais on peut supposer aussi que les lecteurs d’Erik L’Homme ne sont pas de ceux qui dédouaneront tout un monde en diabolisant l’autre.
On ne résumera pas les péripéties du séjour de Valère, pris entre la fascination pour le monde des milliardaires, la fidélité à ses origines et à ses amis, le dégoût puis la compréhension du monde des pauvres, et balloté d’une idée à l’autre, totalement perdu. On ne racontera pas non plus comment il découvre qui est à l’origine de ce complot et le but poursuivi. Le récit est dense, prenant, et la réflexion s’intègre bien à l’action. Une légère touche de fantastique à l’antique (les Dieux existent donc ?) complexifie encore l’ensemble. Roman d’aventures, roman politique, roman d’espionnage, sentimental… il y a un peu de tout dans ce livre, qui garde sa cohérence. Seul bémol, la partie aventure manque un peu de crédibilité car les héros déjouent les système de sécurité avec une facilité déconcertante. Certes, ils sont doués en informatique… et il faut bien que l’histoire avance.
Enfin, Erik L’Homme développe un nouveau langage, qui cherche l’idée juste ou la formule choc en accolant des substantifs (« hommages-silence aux étoiles », « les citoyens colère ») ou par des périphrases (les « pousse-à-l’ivresse »), des néologismes (« s’entre-cacher ») ou des archaïsmes ; on s’y fait vite, cela donne une souplesse étonnante au récit qui s’écartèle entre le passé de la langue et ce qui pourrait être son futur.