Ombrella

Ombrella
Pierre Alexis
La Partie, 2024

Amours floues

Par Anne-Marie Mercier

Une chauve-souris se laisse emporter par le vent et arrive dans un lieu inconnu, un parc dans une grande ville peut-être. Elle trouve un œuf, le couve, élève le petit qui en sort et qui grandit, grandit, la faisant se sentir de plus en plus petite. Elle constate des hésitations : sait-il qu’il (ou elle) est un canard ? la quittera-t-il bientôt ?
Grand format, aquarelles très mouillées, dessins flous, ombres denses ou lumières délicates, les pages développent une atmosphère étrange et belle sur laquelle se déplient toutes sortes d’interrogations. Conte, poème, méditation, c’est un peu tout cela.

 

 

 

 

Fenêtre sur frousse, Plongez dans le monde des phobies

Fenêtre sur frousse, Plongez dans le monde des phobies
Michaël La Monnaie

Helvetiq, 2025

Même pas peur !

Par Lidia Filippini

Néo éprouve une peur panique à l’idée d’ingérer un oignon. Depuis des années, il vérifie la composition de chaque aliment qu’il achète. Cette angoisse irrationnelle le conduit à des processus d’évitement qui gâchent sa vie quotidienne. Impossible pour lui d’aller au restaurant ou de se faire livrer un plat. Même lorsqu’il précise qu’il ne veut pas d’oignons – il préfère d’ailleurs souvent prétendre qu’il y est allergique – le risque subsiste dans son esprit d’avaler sans le savoir un morceau de ce bulbe honni – ce qui, selon lui, le mènerait à une mort certaine. Néo n’a pas seulement peur, il souffre d’une phobie. La peur est un sain mécanisme de défense. La phobie, elle, n’a pas de fondement rationnel. Elle ne protège pas mais, au contraire, génère une angoisse ingérable qui pousse souvent à l’isolement social.
Aidé du docteur Hinengaro, psychiatre ayant lui-même souffert d’agoraphobie suite aux évènements du 11 septembre 2001, Néo va en apprendre plus sur sa phobie, ses causes, ses manifestations mais aussi les moyens de s’en débarrasser (en particulier la thérapie cognitive et comportementale). Au cours d’une émission spéciale « Fenêtre sur Frousse », animée par le docteur Hinengaro, il pourra confronter son témoignage à celui d’autres phobiques.
« Tous ceux que tu rencontres mènent un combat que tu ignores. Sois indulgent. Toujours. » C’est un peu la morale de cette très belle bande dessinée. Certaines phobies sont largement documentées et connues, d’autres le sont moins et peuvent surprendre. Ce qui est certain en tout cas, c’est que chacun d’entre nous – même le psychiatre du récit – peut devenir un jour phobique. Qu’elle soit transmise par l’entourage, due à un évènement traumatisant ou d’origine inconnue, cette maladie touche une part non négligeable de la population. En parler permet de rassurer ceux qui en souffrent.
Michaël La Monnaie qui, tout comme son personnage, a dû apprendre à vivre depuis de nombreuses années avec son alliumphobie (peur des oignons) offre ici une bande dessinée très riche. Basée sur le DSM, manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux publié par l’Association américaine de psychiatrie, sa description des troubles anxieux est claire et précise. Le sujet est grave mais l’auteur le traite avec beaucoup d’humour et d’auto-dérision. Les illustrations, ultra colorées et vraiment drôles permettent à ceux qui se reconnaîtraient dans certains personnages de prendre du recul face à leur maladie et de rire de l’image qu’ils peuvent parfois renvoyer. Quant aux autres, ceux qui ne sont pas sujets aux troubles anxieux, ils apprennent de leur côté à respecter et à comprendre des personnes qui peuvent parfois leur paraître bizarres.

Tristan ou l’ennui avec les pissenlits

Tristan ou l’ennui avec les pissenlits
Valérie Picard, Audrey Malo
Monsieur Ed, 2022

Sautes d’humeurs

Par Anne-Marie Mercier

Tristan, petit corbeau chaussé de baskets rouges, se promène dans un pré couvert de pissenlits. Un trou s’ouvre devant lui, d’où sort un ver géant qui l’engloutit. Il tombe alors, à la façon d’Alice dans Alice au pays des merveille, en croisant toute sorte de choses et de situations. Il fait des rencontres aussi, puis tombe encore, dans un autre monde d’une autre couleur : l’un est bleu, plein de larmes et de leur pendant, la consolation, comme celle que Tristan apporte à un esseulé. Le suivant est rouge, couleur de la passion, où l’on voit des amitiés et des couples dont Tristan est jaloux, il tombe alors dans le vert, le monde des envieux, puis dans le noir inquiétant de la peur (on y rencontre une araignée poseuse d’énigmes), le monde jaune est celui de la fête et de la gaieté, mais Tristan veut sortir ; il retombe encore une fois dans le rouge où tout le monde est en colère et désespère de trouver un jour la sortie…
Cette ronde des émotions, encombrée de choses et d’êtres parfois difformes, saturée de couleurs, est une imitation réussie des « ascenseurs émotionnels auxquels nous sommes parfois soumis. Loin de tout didactisme, elle est une vision poétique et imagée, tantôt oppressante, tantôt comique, de nos humeurs changeantes.

Cet album correspond parfaitement aux visée de la maison d’édition (il est d’ailleurs écrit par sa créatrice):
« Monsieur Ed est une maison d’édition indépendante de littérature jeunesse, dirigée par Valérie Picard.
Monsieur Ed privilégie les récits aux univers particuliers, aux thèmes universels dans lesquels le réel et l’imaginaire se chevauchent. Il se nourrit d’histoires captivantes qui transcendent l’ordinaire, suscitent le rire ou les larmes, invitent au songe ou à la réflexion. Bien que la fiction illustrée soit au cœur de ses parutions, Monsieur Ed s’intéresse aussi aux documentaires, aux imagiers, aux romans et même à votre saveur de thé préféré.
Monsieur Ed vit à Montréal, au Québec. »

Francoeur. A nous la vie d’artiste !

Francoeur, À nous la vie d’artiste !
Marie-Aude Murail et Constance Robert-Murail
L’école des loisirs (Médium+), 2024

Fiction biographico-historique,
ou roman historique inspiré (librement) d’une biographie?

Par Anne-Marie Mercier

J’avais signalé dernièrement la lignée des Lecaye-Solotareff, qui enrichit la littérature de jeunesse de beaux albums depuis plusieurs générations. Voici, dans le domaine du roman un nouveau duo, celui que forme Marie-Aude Murail avec sa fille, Constance. Elles ont récemment, avec leur dernier roman, Francoeur, participé à l’émission animée par Augustin Trapenard, La Grande Librairie, en décembre 2024 (à l’occasion des 40 ans du Salon du livre et de la presse jeunesse). Francoeur y était présenté comme inspiré des vies de George Sand, Rosa Bonheur, et de l’actrice Sarah Bernardt.
Francoeur est né d’une écriture à quatre mains. On ne sait qui a davantage travaillé au scenario, qui à l’écriture, ce serait très intéressant d’avoir la genèse de l’ouvrage. On y retrouve des thèmes chers à Marie-Aude Murail – qui sont aussi très présents en roman pour la jeunesse : une fratrie disloquée ou unie, des enfants maltraités, une marâtre, un apprentissage de la vie, l’éveil amoureux, une interrogation sur la féminité et les figures ambivalentes, sur l’égalité entre hommes et femmes, sur la révolte, et enfin et surtout sur la naissance d’une vocation artistique à l’intérieur d’une famille (« trois artistes célèbres » dans une même famille, p. 35). On retrouve avec plaisir la veine de son roman, Miss Charity, dont le personnage était inspiré, librement, de la vie de Beatrix Potter. Ici, on aborde le roman historique, presque la biographie, j’y reviendrai.
Le dispositif narratif est particulier. Il prend peu à peu, après un début quelque peu tâtonnant. Au XIXe siècle, une admiratrice entame une correspondance avec une écrivaine féministe qui écrit sous le pseudonyme de Francoeur. Le roman est constitué uniquement des réponses de l’écrivaine à la jeune fille, c’est l’un des aspects intéressants de ce roman épistolaire. Dans ses lettres elle tente de répondre à ses questions, qui portent essentiellement sur la naissance de sa vocation et sur son féminisme, tout en racontant sa vie en commençant par le début.
L’épistolière, née au début du 19e siècle, nommée Anna Dupin (tiens, tiens…), est la fille d’un peintre qui n’arrive pas à percer. Un départ à Paris met fin à une enfance heureuse dans le Berry (tiens, tiens…) ; la mère meurt et la famille plonge dans la misère. Anna est sœur de deux garçons, l’un qui suivra la vocation de son père, l’autre qui écrira de la poésie, et d’une sœur dont je ne dirai rien pour éviter de dévoiler de futurs rebondissements romanesques. Depuis son plus jeune âge, Anna invente des histoires, pour sa famille d’abord, puis pour un plus large public, mais toujours sans plan : on entre dans les coulisses de l’écriture, celle d’Anna, celle des Murail ou celle d’une écrivaine du dix-neuvième siècle qui se cacherait derrière Anna/Franoeur ? On voit ses efforts, ses échecs, son passage par le journalisme, son amitié avec de nombreux jeunes artistes réunis dans un groupe qu’ils appellent le « Cénacle » (tiens…) et son engagement politique lors des révolutions du siècle, particulièrement en 1848.
Francoeur est un joli nom, c’est celui d’une lignée de violonistes du XVIIIe siècle, et aussi le pseudo d’une chanteuse qui a obtenu le prix Georges Moustaki. Mais il est surtout proche du nom de Dupin de Francueil, ami de Rousseau et de Voltaire, ami des arts aussi, et grand-père d’Aurore Dupin, plus connue sous le pseudonyme de George Sand. George Sand est partout dans ce roman et Aurore Dupin se superpose souvent au personnage d’Anna Dupin : dans l’enfance berrichonne, les coutumes paysannes et les récits de sorcellerie, les titres de ses romans (Mélanie la Champie, pour François le Champi, La Mare aux fées pour La Mare au diable). On retrouve des traces de ses personnages (Landry dont rêve l’héroïne est le nom du héros de La Mare au diable, c’est aussi un autre jumeau contrasté), son goût pour le théâtre de marionnettes (p. 264), ses débuts difficiles pour écrire dans un monde dominé par les hommes (p. 205), son costume d’homme et la pipe, son travail de journaliste, son implication dans le mouvement qui a conduit aux journées de juin 1848 et son exil provincial à la suite de la réaction qui suivit. Tout cela est plutôt bien fait et on a une belle plongée dans le Paris artistique du XIXe siècle. Mais les choses sont un peu plus retorses.
On peut certes s’inspirer d’une vie de personnage célèbre et en faire la trame d’une fiction. Mais à quoi bon, si l’on y introduit des différences majeures ? Sand, pour n’en citer qu’une, est loin d’avoir vécu une enfance misérable. Quand la parenté, ou l’emprunt, ne sont pas explicités, c’est un peu gênant : de la revendication d’un titre (« Histoire de ma vie ») à une citation (un beau passage sur l’amour des chemins, tiré de Consuelo), certes avec des guillemets, mais attribuée à Francoeur, et non à Sand. Aurore colle à la peau d’Anna et vice-versa, brouillant le personnage historique sous la fiction. On pourrait répondre aussi que montrer des vies d’artistes au XIXe siècle est une bonne idée dans le cadre d’un roman historique. Mais alors, pourquoi avoir donné la carrière de Rosa Bonheur, femme et peintre animalier, à un homme ? Cela enlève en partie l’intérêt du propos.
Bref, je laisse aux spécialistes de Sand, de Rosa Bonheur et de Sarah Bernardt (oui, elle apparait à la fin) ou de Marie-Aude Murail le soin de démêler tout cela, mais j’avoue que le procédé me trouble, particulièrement avec l’effacement du nom de Sand. Me trouble également le fait que ces emprunts ne sont pas mis en avant. C’aurait été pourtant un argument : amener les jeunes lecteurs à lire Sand en commençant par Francoeur ? C’est ce que suggère rapidement l’émission de Radio France consacrée à ce roman.
La Grande Librairie proposait de débattre de la question « comment faire lire nos enfants ? « , avec Susie Morgenstern, Daniel Pennac, Zep, Timothée de Fombelle et Clémentine Beauvais. Chose significative : la littérature pour la jeunesse n’y était toujours pas traitée comme une littérature, mais davantage comme un fait de société. Enfin, les problèmes que j’évoque n’y ont absolument pas été abordés. Pourquoi ? craindrait-on que le rapport à la culture bloque l’envie de de lire ?
Cet ouvrage passionnant mais inclassable peut néanmoins se ranger dans un cadre bien connu : il est le premier tome d’une série.

 

 

La Belle et la bête

La Belle et la bête
Jérémy Pailler
Kaléidoscope, 2024

Variation libre

Par Anne-Marie Mercier

Autant oublier le titre et le texte d’origine… Jérémy Pailler a fait le choix de changer bien des choses au conte de Madame d’Aulnoy et ceci lui ôte son sens d’origine et sa morale. Cela devient une histoire avec deux personnages animaux. La Belle est une souris (ou bien un mulot, comme dans un autre album illustré par Jérémy Pailler, La Fougère et le bambou ?) ; quant à la Bête, elle a une allure animale proche de la sienne, et est à peine plus grande qu’elle. Sa monstruosité pose question et a peu à voir avec une métamorphose.
Malgré cela la dimension animale est presque évacuée : pas de chasses nocturnes pour la Bête et pas de sensualité non plus. Les images sont souvent sombres, toujours sinueuses et tourmentées. La Bête a, comme dans le conte d’origine, été condamnée à cause de sa méchanceté. Elle ne s’est guère corrigée ; l’affection que lui porte la Belle n’en est que plus mystérieuse sans doute.

Mon Grand-Père

Mon Grand-Père
Anthony Browne
Kaléidoscope, 2024

Un amour de toutes les couleurs

Par Anne-Marie Mercier

Anthony Browne complète sa galerie de portraits de famille. Après les fameux Mon Papa, Ma Maman, Mon frère, Notre fille… voici le grand-père, ou plutôt les grands-pères. En effet, chaque double page propose un type de grand-père : jeune ou vieux, gros ou maigre, sportif ou contemplatif… chacun a un rôle particulier auprès de son petit-fils ou de sa petite fille, représenté/e sur fond blanc en page de gauche (on peut jouer à trouver des ressemblances intergénérationnelles ou vestimentaires).
Sur la page de droite, un portrait très coloré, à fond perdu, avec le style caractéristique de Browne, comportant des motifs, des imprimés étonnants ou des échelles fantaisistes (un très grand chat, un petit grand-père). L’un joue, l’autre lit, un autre écoute… L’un est d’origine africaine, un autre d’origine asiatique, européenne, etc.  La dernière double page célèbre le point le plus important, l’amour qui unit l’homme âgé et l’enfant et affirme une belle confiance : « je sais qu’il m’aimera toujours ».

Monsieur le lapin blanc

Monsieur le lapin blanc
Benjamin Lacombe
Margot, 2024

Lapin vedette

Par Anne-Marie Mercier

Le lapin blanc d’Alice au pays des merveilles est sans doute le personnage secondaire le plus réutilisé de cette histoire (il y a aussi Madame le lapin blanc, le superbe album de Gilles Bachelet). Et on a vu récemment que les lapins étaient très bien représentés en littérature pour enfants. Benjamin Lacombe le prend au berceau (et même avant, in utero) pour développer sa caractéristique carollienne (il est toujours en retard) et son avenir social (il deviendra la majordome de la terrible reine de cœur).
Dans un grand format presque carré, ses aventures malheureuses se déploient largement, couvrant parfois des doubles pages à fond perdu dans des océans de vert, de bleu, de rouge : en retard en naissant, en retard à l’école… jusqu’au happy end : c’est son retard qui lui donnera son emploi et lui permettra de développer ses talents de fantaisiste.
Une fin qui lui fait rencontrer son alter ego inversé, toujours en avance, arrive de manière inattendue et pas très nécessaire. Ils adoptent ensemble plein de petits lapins sans toit et reconstruisent pour les abriter la maison détruite par Alice. Tout cela est un peu trop sage sans doute pour l’univers d’Alice.

Grands Méchants

Grands Méchants
Marie Desplechin, Elsa Oriol
Kaléidoscope, 2024

Fais-moi peur ! (ou pas)

Par Anne-Marie Mercier

La sorcière de Blanche-Neige et celle de Hansel et Gretel, la belle-sœur de Cendrillon, Dracula, le Capitaine Crochet, le loup du Chaperon rouge… les plus célèbres des méchants du patrimoine littéraire pour la jeunesse ont ici chacun leur double page. Celle de droite les représente à fond perdu dans un beau portrait coloré où les rouges et les bleus dominent ; ils nous regardent avec un air renfrogné ou distant.
Le texte raconte leur histoire et conteste la doxa : ils n’étaient pas si mauvais, non : on a mal compris leurs intentions. On a caricaturé. Et puis, est-ce un crime de vouloir se nourrir (le loup) ? Les humains tuent pour manger eux aussi et Dracula au lieu de cela donne une espèce d’éternité à ses fidèles. Cendrillon a d’emblée refusé de se lier à ses belles-sœurs, Blanche Neige s’est crue persécutée… Le texte, qui donne la parole aux personnages, est souvent drôle, toujours un peu déstabilisant. Malgré ces justifications, il reste ce qu’il faut de méchanceté pour laisser des aspérités aux histoires et certaines images inquiétantes laissent place au frémissement.

Occupé !

Occupé !
Joëlle Écormier, Claire de Gastold
Seuil jeunesse (Le grand bain), 2024

« Je peux pas, j’ai solfège… »

Par Anne-Marie Mercier

La fin du premier trimestre scolaire approche, et avec elle l’échéance de bien des parents qui ont fait promettre à leur enfant de se tenir à l’activité à laquelle ils les ont inscrits au moins jusqu’aux vacances. Ce livre sera-t-il pour eux ou pour leur enfant rebelle?
Lundi, solfège. Le narrateur traverse le parc pour s’y rendre et rencontre les Triplettes, un garçon et deux filles, qui lui proposent de jouer au ballon avec eux, tout simplement. Mais il ne peut pas : il a solfège.
Le lendemain, natation, il fait grève en s’enfermant dans les toilettes (d’où l’autre sens du titre), pareil pour les cours qu’il aime bien. Impossible d’expliquer aux parents ce qui se passe. Mais le médecin qu’on l’envoie consulter lui révèle un passage secret à travers le petit réduit au fond du jardin de sa maison. Il l’emprunte avec son chat et plusieurs voyages lui font retrouver ses amis dans le bois, ne pas les trouver, s’y endormir et rêver… Il découvre un monde magique lié à la nature et vit une vie parallèle faite de petits bonheurs et de grands mystères : le serpent rouge qu’ils ont tracé avec des fleurs existe-t-il, pour avoir les pouvoirs que les Triplettes lui accordent ? Un dessin ou un poème peut-il influer sur la réalité ? La tentation de rester toujours dans ce monde le happe de plus en plus…
La collection « Le grand bain » est une jolie surprise : avec l’idée de faciliter la lecture pour les lecteurs de 8 ans et plus, elle joue sur plusieurs tableaux : de belles images, nombreuses et colorées, une jaquette qui se déplie en affiche, une typographie claire et aérée, et, dit-on dans la présentation, des « récits forts ».
Mon premier essai s’avère très concluant ; c’est un sujet fort que celui de la surcharge d’activités prévues dans l’emploi du temps des enfants, et il est bien traité, sans ton moralisateur, à travers un récit prenant et étrange.

Dark Glory

Dark Glory
Thibault Vermot
Sarbacane, X’, 2024

Conte de Grimm à Hollywood, ou « quand la peur sort des livres »

Par Anne-Marie Mercier

Thibault Vermot avait montré dans un roman précédent (La Route froide) qu’il était très fort pour fabriquer des scènes inquiétantes avec pour décor l’Ouest ou le Nord sauvage. Ici, il en fait à nouveau la démonstration de manière originale. C’est tout d’abord un récit enchâssé dans une histoire a priori banale : en 1949, à Durango, un groupe d’adolescents de douze ans se retrouve tous les dimanches dans leur « cabane ». Il y a le raconteur, Michael, son petit frère de 6 ans Calvin, George, Don, Durham et Suzy, seule fille de la bande. Et puis il y a un volume des contes de Grimm qui semble traîner là par hasard :  George l’a emprunté à la bibliothèque ; on comprendra plus tard que c’est important car ce volume revient à plusieurs reprises. Michael raconte une histoire de chercheurs d’or devenus anthropophages à faire dresser les cheveux sur la tête.
Au chapitre suivant, on est en 1955, Suzy est partie faire des études à Denver, Don a eu un enfant, George est policier et Michael qui rêve de devenir scénariste part pour Hollywood. L’histoire suit son cours et on pense être confortablement installé dans un récit de formation qui au passage nous ferait découvrir les « métiers du cinéma ». Michael devient coursier puis à force de ténacité et de culot devient l’ami d’une actrice, puis scénariste à l’essai. Il y a une scène « explicite » dont Michael ne sait pas s’il l’a rêvée après un quasi coma éthylique – très improbable : on se demande si la présence de scènes de ce type ne fait pas partie maintenant du cahier des charges de la collection, ce qui serait assez drôle : Anastasie [nom de la censure], faut pas énerver les éditeurs !
J’abrège : le scenario est plein de rebondissements, de scènes tragi-comiques, de poursuites et de suspense. L’alternance avec le récit de Michael hanté par l’anthropophagie se poursuit, faisant monter l’inquiétude. Elle est remplacée par des chapitres qui montrent George, enquêtant sur la disparition d’une enfant de huit ans, retrouvant son vélo, sa robe jaune et un livre de contes qu’elle avait emprunté à la bibliothèque, le même volume qu’au premier chapitre. Ceci rappelle à George et aux habitants un cas non élucidé : l’enlèvement d’un enfant, cinq ans plus tôt au même endroit (j’essaie de ne pas trop divulgâcher mais je vais en dire sans doute un peu trop…).
D’autres chapitres mettent en scène le petit garçon qui a échappé au monstre de justesse après des horreurs dont il ne se souvient pas, mais boiteux et avec un doigt en moins. Depuis, il ne dort plus et la figure du monstre mangeur d’enfants plane sur la ville, le temps de 1949 et de l’enfance insouciante est loin, un temps « ou la peur n’était pas encore sortie des livres ». On voit cet enfant qui tente de conjurer sa peur entrer dans la bibliothèque. Il y est attiré par une musique : quelqu’un joue au piano, au sous-sol (il n’y a jamais eu de piano à la bibliothèque lui confirme la bibliothécaire, un peu inquiète) une musique qu’il n’identifiera que plus tard : les Kindertotenlieder (chants pour les enfants morts)…  George enquête avec l’aide de Suzy, Michael, alerté par sa mère affolée est route pour Durango, avec son nouvel ami coursier, tandis qu’un enfant semble bien être en train de se jeter dans la gueule du loup.
Comme un bon feuilletoniste, Thibault Vermot nous laisse au milieu du gué. C’est risqué de sa part : les fils sont si multiples que le lecteur pourrait bien se perdre au deuxième volume après avoir oublié ceux du premier. Mais cette incursion dans le monde du cinéma est drôle et dynamique et son autre versant, l’univers des contes plein de mangeurs d’enfants entrelacé avec le plus noir de la réalité, est particulièrement intéressant. Le rappel des raisons de la fureur d’Alma Mahler au moment où son mari composait cette œuvre, également. Quand George, qui est devenu policier à cause d’une histoire entendue quand il était enfant, retrouve le livre perdu par la fillette, celui-ci s’ouvre par hasard sur le conte de « La Sage Elsie » : « l’histoire ressemblait vraiment à ce qui était en train de se passer. Est-ce que le réel engendre les histoires ? Est-ce que les histoires sont capables d’engendrer une sorte de réel ? » (À suivre !)