La Team

La Team
Audrey Bischoff
Rouergue collection doado 2026

Une place dans le monde

Par Michel Driol

Une colo pour ados dans les Alpes. Il y a là Louise, dont le séjour a été payé par le secours populaire, en révolte contre sa mère qui l’élève seule et sa pauvreté. Il y a là Sabri, toujours vêtu de noir, qui se réfugie dans sa musique pour résister aux moqueries et harcèlements, persuadé que ses parents l’ont inscrit à ce séjour pour pouvoir un peu respirer. Et puis il y a la Team pourriture, des filles de bon milieu social, qui se connaissent déjà, Noa, la Boss, charismatique, Awa la révoltée, Charlotte la déglinguée, Malia la coquette. Quand ces dernières lui proposent de faire partie de la Team, Louise est aux anges. Cette colo s’annonce bien, même si elle n’apprécie pas trop la façon qu’a la Team d’exclure et se moquer des autres.

Polyphonique, le récit fait alterner quatre voix, quatre perceptions de ce séjour. Deux voix d’ados, Louise et Sabri, deux voix d’adultes, Hakim le directeur et Antonia, la mère de Louise. La voix d’Hakim d’abord, celle qui ouvre le roman, dans un hôpital, au chevet d’un des  ados dont il avait la responsabilité, à l’issue du séjour. Ainsi le lecteur comprend qu’il s’est passé quelque chose de grave, mais l’autrice laisse planer le suspense sur l’identité de la victime, la nature du drame.  La voix d’Antonia, qui s’inquiète à distance, repasse et ressasse ce qu’a été sa vie de mère célibataire, ses espoirs déçus, sa rupture avec sa propre famille. Louise, dont on partage les colères, les espoirs, la difficulté à dire sa pauvreté, son admiration pour ces filles belles, rieuses, à l’aise en toutes les circonstances, dont les phrases courtes marquent bien la naïveté et le manque de confiance en elle. Et Sabri, le seul à parler en je, qui assiste à tout, comprend tout, mais reste en marge, exclus, victime…

Dans sa polyphonie, le récit fait alterner plusieurs histoires. Celle de la mère d’Antonia, qui ne comprend plus sa fille, qui la voit sans arrêt lorsqu’elle était enfant, aimante, attachée à elle. Il y a là quelque chose de déchirant dans sa conscience que quelque chose s’est brisé avec sa fille, sans qu’elle puisse en comprendre la raison, mais aussi dans le récit qu’elle fait de sa propre vie, de son exil forcé loin du Portugal, dans son adaptation à un nouveau pays, une nouvelle langue. C’est aussi l’histoire d’Hakim, qui s’est démené pour obtenir son BAFD, vit toujours à 22 ans chez ses parents, et mesure soudain tout ce à côté de quoi il est passé dans ce camp d’ados, culpabilisant au point de douter de vouloir continuer dans cette profession. Deux vies, deux vies gâchées, deux vies qu’on sent brisées. Mais c’est aussi l’histoire d’une bande de filles, vues à travers deux prismes. Celui de Sabri, qui a tout de suite compris en quoi elles pouvaient être toxiques, qui les observe, en décrit les comportements de l’extérieur, comme un coryphée antique qui assiste, impuissant, à la tragédie qui se joue sous ses yeux. Et Louise, comme fascinée, séduite, victime innocente qui a du mal à accepter qu’on se moque des autres, mais qui préfère, ici, être du côté des puissantes, des rieuses, de celles qu’elle croit fortes, elles qui choisissent leurs victimes

Pour autant, le récit n’est pas dans le manichéisme, avec d’un côté des riches sûres d’elles, hautaines, et de l’autre les pauvres, Chloé et Louise. Il y a dans le roman de vraies situations de complicité et de camaraderie. Ce qu’on devine de la vie de Noa, qui ne s’étend pas sur celle-ci, semble bien glauque. Son père fait une brève apparition à la colo, venant en moto, beau spécimen de mâle dominant, toxique tout autant que sa fille peut l’être. On est plutôt dans le tragique, tragique de l’existence, tragique de la difficulté qu’il y a à être adolescent aujourd’hui. Et c’est par cet aspect là que ce roman, qui se penche sur les sociabilités adolescentes, décrit assez finement les mécanismes de fascination, de jeu, de jalousies, d’absence de repère stable et lisible pour celles, comme Louise, qui sont exclues.

Comment se comporter à 15 ou 16 ans, entre le méfie-toi des autres de la mère et le désir de faire sa place dans le groupe, entre les scarifications, les tentatives de suicide, et les tatouages, quand les corps vont aussi mal que les âmes ? Voilà une question sensible que ce roman pose, au travers de situations justes et bien perçues… entre montagne et étoiles.

Les petits Tracas d’Eva : la maitresse écrabouillée

Les petits Tracas d’Eva : la maitresse écrabouillée
Eva Grynszpan – Emilie Sandoval
Nathan 2026

Horrible maitresse !

Par Michel Driol

On découvre Eva et sa copine cachées dans une armoire. Qu’y font-elles ? Lorsqu’arrive Marche-ou-Crève, leur maitresse, elles gigotent un peu trop, et l’armoire se reverse pour l’écrabouiller. Après ce prologue, un retour en arrière reprend l’histoire dans sa chronologie, montrant en quoi les enfants regrettent le maitre qu’ils avaient l’année précédente, et illustrant les multiples ruses des élèves pour se débarrasser ce cette insupportable maitresse, ruses toutes plus désopilantes les unes que les autres.

Pris en charge par Eva, qui n’entend pas céder son rôle de narratrice à une de ses camarades, le roman relate une tranche de vie scolaire et explore les relations entre une maitresse et des élèves. Et la nouvelle maitresse, surnommée Marche-ou-crève, offre un des types d’enseignants peu fréquents en littérature pour la jeunesse, et, on l’espère, dans la vraie vie. Classant dès le départ les enfants en fonction des professions et des revenus des parents, elle entend les destiner, dès l’enfance, à un déterminisme social. Revêche, peu souriante, elle impose des règles strictes et interdit toute fantaisie. Contraste assuré avec l’enseignant de l’année précédente. On comprend donc la rébellion des élèves, qui découvrent que les adultes de l’école ne leur sont d’aucun secours, et sont pleins d’égards pour la nouvelle maitresse. Clin d’œil de l’autrice, quand on découvre qu’elle est la femme du recteur !

Le roman vaut aussi par le regard que jettent ces grandes de CE sur les petits du CP, sur les adultes qui les entourent, sur leur esprit d’initiative, leur espièglerie toute enfantine qui les entrainent dans des situations bien cocasses, dans un humour bien décalé.

Au vu du titre, on peut s’attendre à ce qu’Eva devienne une héroïne récurrente, pour notre plus grand plaisir

L’été où j’ai (enfin) eu chaud

L’été où j’ai (enfin) eu chaud
Hervé Giraud – Illustrations d’Aurélie Castex
Seuil Jeunesse 2026

L’enfant et l’oiseau abandonnés

Par Michel Driol

Noah a été abandonné à la naissance. Il vit en foyer, sauf pendant les vacances d’hiver et d’été où il est placé chez Solange et Fulbert. L’une est institutrice à la retraite, l’autre travaille encore. Un jour, Noah trouve un jeune coucou tombé du nid, et il décide de s’occuper de lui, de lui faire une place dans son petit village pour les bêtes. Entre la mare que la canicule assèche, les histoires qu’ils se racontent le soir, Solange, Fulbert et lui, et le tipi refuge, Noah, qui a toujours froid, parvient ainsi à remplir la promesse du titre, et à se réchauffer le corps et le cœur.

Ce roman est la chronique d’un été conduite par Noah, le narrateur. On apprécie sa syntaxe parfois hasardeuse, ses réflexions d’enfant malmené par l’existence, à la fois pleines de naïveté, de questionnements sur la vie, sur le fait de prendre soin des autres, dans une langue évocatrice de l’enfance.  La question du langage occupe une grande place dans le roman, à la fois dans la façon qu’à Noah de nommer les choses (un foyer, c’est pour les gens qui n’ont pas de famille) ou dans celle de Fulbert et Solange de masquer leurs sentiments par de l’humour ou des métaphores.

C’est un roman sans misérabilisme sur le manque, manque de famille pour Noah, manque de lieu à lui, manque d’enfants pour Solange et Fulbert, et sur les façons de combler ces manques (en adoptant des animaux, en s’intéressant avec amour et bienveillance à ce petit bout d’homme, si maigre qu’il n’a que la peau sur les os). Des personnages attachants, l’un par son regard sur le monde par lequel l’auteur fait bien ressentir sa profonde solitude, les autres par le soutien qu’ils savent lui apporter, en se tenant dans leur rôle difficile de famille d’accueil, en maintenant la distance nécessaire tout en montrant leur profonde affection à l’égard de cet enfant qu’il regardent grandir, aller de plus en plus loin dans le jardin, qu’ils accompagnent.

 C’est la question des racines pour un déraciné que pose aussi ce roman. Ses racines, ce lieu d’où on part pour y revenir, c’est bien le jardin de Solange et Fulbert,  et non le foyer où d’autres ont dormi dans le même lit que lui. Avec subtilité, le roman dit ce besoin de se sentir de quelque part, d’avoir un espace à soi, pour pouvoir, comme les oiseaux, quitter le nid.

Les illustrations aquarellées d’Aurélie Castex magnifient ce jardin, terrain d’aventure pour Noah, peuplé des nombreuses bestioles dont il prend soin. Elles sont pleines de vie et de gaité, avec ce qu’il faut de spontanéité et de naïveté pour être en parfaite harmonie avec les qualités du texte.

Un roman à la fois drôle et touchant, par la grâce de son jeune narrateur, un personnage émouvant et tendre, un roman qui aborde un thème cher à son auteur, celui de la protection de l’enfance, un roman qui montre comment peut se créer une atmosphère faite d’écoute, de respect, de chaleur. Il y a de nombreuses façons de faire famille. Ce roman en expose une bien belle…

Cahier d’activités Ortograf/phe

Cahier d’activités Ortograf/phe
Les linguistes attérées
Editions de l’Atelier 2026

L’orthographe dans tous ses états

Par Michel Driol

En cette période de vacances, quoi de mieux qu’un cahier d’activités ludiques signé des linguistes atterrées ? 80 pages de jeux sur la langue française. On explorera d’abord le lien entre le son et la lettre, puis on s’intéressera à une histoire de l’orthographe. Après un détour par les orthographes créatrices de certains écrivains, on se plonge dans l’écriture à l’heure des sms. Bien sûr, un chapitre est consacré à la sacrosainte dictée, sport national français… Et un dernier chapitre invite à réfléchir à l’orthographe, dans le futur, car, comme  tout phénomène linguistique, l’orthographe ne va pas cesser d’évoluer.

Mais en quoi ce cahier se différencie-t-il des cahiers de vacances ? Avant tout par son approche, à la fois très linguistique et décomplexante. Linguistique, il ne juge pas des formes, mais les met en contexte, les commente, les analyse au vu des variations historiques, géographiques et sociologiques, sans le moindre pédantisme.  Bien sûr, on y trouvera des termes familiers aux linguistes, phonème, graphème, homophone, ou plus rares comme logogrammes ou textismes, mais ces termes sont expliqués et mis au service d’une analyse, d’une réflexion sur les usages de la langue écrite. Le tout au travers d’activités ludiques et variées, qui font souvent appel à la sagacité, à la réflexion, mais aussi à la créativité du joueur. Si certaines  peuvent être pratiquées para des enfants, c’est surtout à des adolescents ou à des adultes que s’adresse l’ouvrage qui ne manque pas d’humour, dans certaines propositions, dans certaines réflexions. Un humour engagé au service d’une vision de la langue à démocratiser, à rendre accessible à toutes et tous, une langue dont l’histoire mériterait d’être connue pour ne pas être imposée comme un corps étranger. On apprécie en particulier les sauts dans le temps, et la façon de rapprocher les abréviations de l’écriture sms de celles utilisées par les romains ou les moines copistes, ou d’autres faits de langue au travers des siècles.  Il s’agit bien ici d’instruire, de démocratiser par le jeu des analyses précises, mais aussi de conduire une réflexion sur la maitrise de la langue écrite à travers les siècles. Le niveau baisse, entend-on régulièrement. Il faut revaloriser l’orthographe et pour cela, faire plus de dictées. A l’issue des jeux proposés par ce cahier, des statistiques  aussi auxquels il confronte les lectrices et les lecteurs, on mesure à quel point ces deux affirmations méritent d’être discutées, nuancées, relativisées. On mesure aussi à quel point une simplification raisonnable de notre orthographe devrait être un chantier prioritaire.

En plus du collectif des linguistes atterrées, l’ouvrage a recours aux analyses et données fournies par Nina Catach ou André Chervel, à des textes tirés de Riad Sattouf ou de Raymond Queneau de façon à montrer différents usages de la langue écrite, à en décomplexer les utilisateurs. Décidemment, la langue est bien un extraordinaire terrain de jeu, pour peu qu’on  autorise les locuteurs et les scripteurs à jouer, et pas seulement les écrivains, ce qui inclut forcément une réflexion sur les règles du jeu, les règles d’usage dans leur contingence et leur côté parfois aléatoire,  les normes et les variantes.

Un ouvrage ludique et précieux, dont on ne saurait que trop conseiller la lecture à tous les collégiens et lycéens, à leurs enseignants, mais aussi aux ministres de l’éducation nationale !

Le Livre

Le Livre
Lionel Le Néouanic
Rouergue 2026

Les mots aiment la liberté et la liberté aime les mots

Par Michel Driol

Voilà un livre bien difficile à classer. La couverture le montre bien : il s’agit de  faire du livre un personnage à part entière, plein d’allant, les bras largement ouverts en signe d’ouverture, et un grand sourire aux lèvres. Un personnage sympathique, accueillant, dynamique… Quant à la forme, elle mêle des textes de toute nature : certains ont l’allure de poèmes, comme celui qui ouvre le recueil. D’autres ont un aspect très documentaire, pour expliquer le lien entre livre, pouvoir et interdiction. D’autres sont de petites nouvelles, centrées sur un personnage, de lecteur souvent. On trouve même une fausse revue, le Journal des livres, datée du mercredi 25 mars 2026… Même variété du côté des illustrations : collages, sculptures, peintures, dessins, c’est toute la gamme éblouissante des possibles graphiques qui s’ouvre devant nous.

C’est qu’il ne s’agit rien de moins que de rendre hommage au livre, dans sa diversité (littérature, récit, essais, poésie) afin de mieux faire percevoir le rôle indispensable qu’il joue et dans la construction d’un individu, et dans l’espace de liberté qu’il offre à la société.

Evoquons certains titres de pages, ou de parties de l’ouvrage. On trouvera une brève histoire du livre, une réflexion sur ce qu’est un bon livre, sur les plaisirs que procurent les livres, sur les personnages, en lien avec les auteurs ou les lecteurs, les livres qui aident à résister, mais aussi les rapports texte image… Redisons le : ce n’est pas une encyclopédie, un ouvrage explicatif ou documentaire, mais un ensemble de textes tantôt très courts, tantôt moyennement longs (une page), tantôt émouvants, tantôt drôles, tantôt engagés, tantôt poétiques qui font l’apologie du livre, des livres devrait-on dire. De ce fait, l’ouvrage a un côté très vivant, souvent drôle, en particulier dans le rapport texte image, dans la façon de recourir au fantastique dans les textes. Ce côté très vivant, il fait écho, bien sûr, dans une belle mise en abyme, à la force vitale des livres. Des livres qui amusent, qui éclairent, qui font réfléchir, qui entrainent ailleurs, mais surtout qui lient et relient les hommes. Des livres qui accompagnent les lecteurs dès les plus jeunes âges, lectures partagées du soir, des livres dont l’histoire est sans fin, car le livre a toujours quelque chose à ajouter, conclut l’auteur…

L’entreprise, on le voit, est ambitieuse, et le résultat à la hauteur de cette ambition. A travers les multiples textes, les anecdotes, les récits, les personnages, les fausses criques d’ouvrages, c’est tout un panorama qui se dessine, un panorama dont les maitres mots sont liberté, gout de l’exploration de nouvelles formes, recherche de la qualité et du respect du lecteur, et surtout plaisir d’embellir et améliorer la vie des humains.

Au-delà des auteurs et lecteurs, le Livre rend aussi hommage à toutes celles et tous ceux, libraires, bénévoles, enseignants qui se font passeurs et passeuses de livres.

Un magnifique album d’une grande originalité formelle qui dit bien le rôle irremplaçable qu’a tenu et que tient encore le livre dans nos vies. Oui, un Livre à lire et à relire, à feuilleter, ou à ouvrir au hasard : un livre libre.

Où va le racisme ?

Où va le racisme ?
Cécile Benoist – Elodie Perrotin
Editions du Ricochet 2026

S’aimer plutôt que s’hainer

Par Michel Driol

Publié dans la collection POCQQ (Pourquoi Où Comment Qui Quand), voici un documentaire à destination des adolescents – collégiens, lycéens – qui aborde avec clarté et précision la question du racisme. Il s’ouvre par deux citations, l’une du rappeur Dadju, l’autre de l’écrivaine Chimamanda Ngozi Adichie, puis par une introduction qui établit la présence du racisme dans la société, les discours, les médias et même certaines institutions. Un premier chapitre, à base de vrai/faux, s’interroge sur ce qu’est le racisme. Un deuxième chapitre aborde la question dans une perspective historique et géographique. Le troisième chapitre montre en quoi le racisme exclut toujours l’autre. Le chapitre suivant, des sociétés racistes ? Pose la question du caractère systémique du racisme en tant qu’il vise des groupes et produit des hiérarchies. Enfin, le dernier chapitre, en finir avec le racisme, évoque différentes attitudes contemporaines qui vont de la réécriture de certains textes au déboulonnage de statues, interrogeant sur la meilleure façon de lutter contre ce fléau. L’ouvrage se termine par une abondante filmographie, sitographie, filmographie pour aller plus loin.

L’ouvrage se veut à la fois engagé et éclairant. Engagé dans la lutte contre le racisme et toutes les formes de discrimination, il invite à réagir et à lutter, à sa mesure, à sa portée, contre les discours, les attitudes, les propos relevant du racisme. Eclairant, il est toujours minutieux, documenté, apportant des éléments scientifiques, historiques, politiques pour expliquer les phénomènes évoqués. Il ne cherche jamais à apporter des réponses toutes faites, mais montre, au contraire, que différentes voies sont possibles pour lutter contre les discriminations et construire une société plus juste et plus égalitaire. Au rebours des discours simplistes et simplificateurs, il montre la complexité du monde, de l’histoire, des attitudes et des réactions.  Tout cela est abordé avec un grand souci du lecteur : explication des termes liés aux concepts abordés, bien sûr, mais surtout une écriture à la syntaxe sans complexité inutile, et le choix de la multiplication des questions traitées en une page synthétique, de façon à ne pas décourager les lecteurs. Ajoutons à cela une mise en page aérée, et des illustrations toujours adéquates pour rendre l’ouvrage accessible à tous.

Un ouvrage qui devrait avoir sa place dans tous les CDI de collège et de lycée, afin de débusquer avec les autrices ce qui se cache dans les non-dits de l’histoire et de certains discours, de façon à pouvoir les déconstruire,  pour mieux vivre ensemble.

Le Grand Voyage

Le Grand Voyage
Karen Hottois – Delphine Renon
Seuil 2019 – 2026

Partir loin, ou rester ici

Par Michel Driol

Premier jour des vacances. Cambouy arrive, tout excité, chez Emmett pour lui proposer de faire un grand voyage. Emmett, qui n’est pas très enthousiaste, accepte pourtant, et les voilà partis. Arrivés à la clôture du champ, Cambouy propose de s’arrêter, et, au milieu de la nuit, terrifié à la perspective de laisser sa maison, son lit, il retourne chez lui. Mais Emmett a pris gout aux voyages… Les voyages imaginaires que propose Cambouy ne le satisfont pas. Il voudrait tant voir la mer… Et finalement, c’est une petite troupe, composé des deux amis, d’Amanda, Loup, Marley et Gaufrette qui se met en route.

Cette nouvelle aventure d’Emmett et de Cambouy, découpée en trois courts chapitres,  propose un récit dans lequel les rôles n’arrêtent pas de s’inverser. L’entreprenant et enthousiaste Cambouy se révèle un poltron bien casanier, et le pantouflard Emmett cachait un aventurier en puissance. Telle est la vertu des nuits sous la tente, du voyage, de l’inconnu de révéler à chacun sa personnalité propre. Et une fois le gout de partir voir la mer ancré au fond de soi, difficile de vivre sans  dépérir.  Les grands changements sont toujours accompagnés de grandes appréhensions, mais le récit montre la force de l’amitié pour créer des liens, et permettre à chacun d’être à l’aise, de quitter son confort pour partir explorer le nouveau, et faire plaisir à Emmett.

Le texte est tout en douceur poétique. Poésie des mots qui forment litanie lorsqu’Emmett évoque les mers de toutes les couleurs. Poésie des songes et des rêves évoqués.  Poésie des expressions comme le fil invisible qui relie Cambouy à sa maison.  Pour autant, le texte ne manque pas d’humour dans sa façon d’évoquer, par exemple, les nuits sous la tente, et les ronflements. Mais surtout le texte est une belle ode à l’amitié, dans la façon dont les personnages se soucient les uns des autres, s’entraident, se comprennent, se dépassent afin de ne laisser personne sur le bord du chemin.

Colorées, expressives et vivantes, les illustrations montrent bien les émotions et les sentiments par lesquels passent les personnages, dans un univers campagnard estival assez paradisiaque.

Des personnages, touchants par leurs fêlures, par leur amitié aussi, pour raconter l’excitation des vacances, les plaisirs de l’exploration et du partage de nouvelles expériences qui contribuent à souder les liens.

La Cabane de vacances

La Cabane de vacances
Marie Barguirdjian – Jean Claude Alphen
D’eux 2026

Ecureuils et robinsonnade

Par Michel Driol

En vacances chez Maminou, Alice, Thelma et Paul sont ravis de retrouver leurs habitudes. Mais, un jour de canicule, l’ennui commence à se faire sentir. Implacable, Maminou les envoie dehors. Rencontrant leur voisin Lucas, ils décident de construire une cabane de vacances. Il faut d’abord choisir avec soin l’emplacement. Ce sera près d’un noisetier bien garni. Mais, une fois la cabane achevée, un écureuil arrive, et, quand il leur demande ce qu’est une cabane de vacances, et qu’ils parlent de manger des noisettes, voilà l’animal qui revient avec une foule de ses congénères,  qui occupent tout l’espace, chassant les enfants…

Non sans humour, voilà un album qui parle de vacances chez une grand-mère, du plaisir de retrouver un lieu familier, mais aussi du besoin de nouveau quand on a épuisé tous les jeux, toutes les activités. Cela semble bien saisi sur le vif ! Un album qui reprend aussi le thème de la cabane, lieu refuge, maison en réduction à construire pour s’y sentir bien.  Cabane de vacances, dit le titre, commenté par Paul comme une cabane où on ne fait rien. Eloge de la paresse, du farniente, du loisir, de la gourmandise épicurienne avec les noisettes en abondance Mais les utopies – dans lesquelles les hommes et les animaux communiquent – se heurtent au réel… ici incarné par une famille d’écureuils, conduisant à une chute inattendue.

Le récit est rapide, enlevé, faisant la part belle à des dialogues pleins de vie, montrant les joies et les hésitations de enfants, leurs négociations pour trouver l’endroit idéal… Les illustrations, brossées à grands traits, sans chercher le réalisme, sont pleines de détails et renvoient bien à une certaine naïveté de l’enfance heureuse et libre au sein de la nature.

Un album amusant qui montre comment l’ennui met en route l’imagination, un album qui parle des jeux entre frère et sœurs, voisins, dans un été qu’on voudrait sans fin, un album joyeux qui parle d’amitié et de découverte du monde proche.

Panique au potager

Panique au potager
Jean-Baptiste Drouot – Maud Legrand
Les 400 coups 2026

Des légumes et des hommes

Par Michel Driol

Dans le jardin de Monsieur Blachère, tout va bien, tout va si bien que les légumes parlent et chantent. Mais lorsque Monsieur Blachère meurt, c’est l’anarchie qui s’installe. Chaque légume n’en fait qu’à sa tête. Quand la ferme est rachetée par un couple de citadins qui parlent de transformer le potager en piscine, c’est la révolte, et les légumes se débrouillent pour faire fuir les nouveaux propriétaires. Arrive enfin une jeune fille, Mauricette, qui les fait vivre mélangés. Mais impossible de la faire fuir… jusqu’à ce qu’elle les cueille et les partage avec ses amis.

Prendre comme personnages des légumes poussant dans un jardin, voilà qui n’est pas banal, surtout lorsqu’on leur donne une personnalité, des attitudes bien caractérisées. Des carottes au naturisme un peu exhibitionniste, des laitues bien pudiques, ou des pauvres topinambours, que personne n’écoute. Des légumes capables à la fois d’individualisme, mais aussi de s’associer contre un danger commun. Au texte correspondent les illustrations, qui donnent à chaque légume des yeux pour voir, et surtout une bouche pour s’exprimer ! L’ensemble est donc plein d’humour et de fantaisie;

Pour autant, la signification est plus complexe, et laisse le lecteur entre joie et tristesse. En effet, ces légumes vivent mal l’autogestion, c’est la moins qu’on puisse dire. Sans jardinier, ils envahissent tout l’espace, ne savent plus vivre ensemble, se chamaillent pour l’arrosage. Face à de nouvelles pratiques, qui visent à les associer pour les faire pousser ensemble (non-dit explicitement dans le texte, qui évoque simplement une nouvelle méthode de culture), ils se révoltent. Chacun chez soi ! On veut bien s’associer contre le danger, mais pas plus… Des légumes qui parlent et vivent ensemble, auxquels on s’attache forcément. Que penser de la dernière page, où on les voit finir en ratatouille ou jardinière ? Jamais l’album n’évoque le destin de ces légumes, ni dans les premières pages, où Monsieur Blachère est présenté explicitement comme un agriculteur, où l’illustratrice montre des légumes souriants dans un panier, ni dans les dernières pages. De surcroit, le texte insiste sur la cruauté de Mauricette, qui les arrache avec une prévision diabolique, qui évoque la volonté des légumes de se cacher, de s’enfuir pour échapper à cette triste fin, pourtant bien réjouissante pour les convives.

Cette ambiguïté de l’album, liée à l’effet de surprise de la chute, n’est pas à mettre à son discrédit. Elle invite au contraire à réfléchir aux finalités de l’agriculture, à ce qui est vivant ou non, à notre façon de prendre soin, ou pas, de ce qui nous nourrit. Le décalage produit par l’album, qui choisit de donner vie, émotions et parole aux légumes,  produit un humour qui invite le lecteur à se questionner. A se questionner aussi sur ce qu’il y a d’humain dans la société de ces légumes, qui ont besoin d’un chef, fût-il celui – ou celle – qui les mangera… Dure leçon à retirer de cet album !

Un album plus complexe donc qu’il n’en a l’air, qui prend l’allure d’une fable désopilante pour réfléchir sur les rapports de pouvoir.

Ma famille et autres suspects

Ma famille et autres suspects
Kate Emery
Seuil 2026

Un whodunit  sauce australienne

Par Michel Driol

La narratrice, Ruth, treize ans, passe ses vacances dans une ferme en Australie, la maison familiale de ses grands-parents, où habite GG, sa grand-mère. Il y a là  son père Andy, sa tante Vinka et son petit ami Nick, sa tante Rebecca (Tante Bec) et son petit ami Matthew dit Shippy, ainsi que  son cousin Dylan, le fils de Tante Bec. Mais, un matin, GG est retrouvée morte, le crâne fracassé par sa machine à écrire. Si l’inspectrice Nick Peterson mène l’enquête, interroge tout le monde, y compris le voisin agriculteur Sasha, Ruth, grande lectrice de romans policiers, décide de mener l’enquête avec son cousin. Et les secrets de famille à découvrir sont bien nombreux…

Une maison isolée de tout, une famille rassemblée, un meurtre… Il y a là tous les ingrédients d’un roman à la Agatha Christie, sauf que les deux enquêteurs sont une jeune fille et son cousin, façon Holmes et Watson. Le ton est plein d’humour, un humour qui met à distance le crime, l’enquête par d’incessants parallèles faits avec les romans policiers, mais aussi par une façon d’annoncer les événements à venir, sans trop en dire, dans des adresses au lecteur qui le lient, en quelque sorte à  l’enquêtrice et font fonctionner le récit sur le monde du suspense, de l’attente de ce qui est promis. Clairement, la narratrice en sait plus que le lecteur ! Bien sûr, tout cela culmine dans une scène attendue et non annoncée, dans laquelle les deux ados sont en présence du coupable qui les menace physiquement, comme dans toutes les bonnes séries policières actuelles…

Les deux enquêteurs sont pourtant mis à l’écart par les adultes, sont contraints d’écouter aux portes, pour découvrir ce qui s’est passé non seulement cette nuit-là, mais aussi plus tôt, dans la vie de GG et dans la vie de chacun. De cachotteries en mensonges, les non-dits  se révèlent peu à peu, non-dits qui, pour autant, restent quelque peu anodins. Cette famille n’est pas une famille dysfonctionnelle !

Au final, un policier plein d’humour qui fait passer, à sa lecture, un bon moment, bien divertissant.