Un toit pour tous

Un toit pour tous
Nancy Guilbert – Léonie Koelsch
Kilowatt 2026

Droit au logement…

Par Michel Driol

Cassy vient d’arriver dans la classe de Nell, Imany et Aslan. Elle joue avec les filles dans une équipe féminine, mais vient à manquer plusieurs entrainements. C’est qu’elle habite avec sa mère dans une caravane mal chauffée… Toute la classe, les parents, la maitresse organisent alors une manif pour qu’elle ait un toit pour passer l’hiver.

Notons d’abord la forme polyphonique de ce petit roman, qui donne, successivement, la parole aux différents protagonistes. Cette polyphonie n’a rien de gratuit, elle se clôt dans le titre du dernier chapitre : toi + moi = nous, reprenant le titre de la chanson de Grégoire. C’est ben une façon de montrer, dans les choix narratifs, le pouvoir du collectif, qui associe chaque individu dans un but commun qui lui permet de se dépasser.

Notons ensuite qu’on est bien dans le quotidien d’une classe de CM, dans un école qui a su agir pour que la cour soit partagée selon les jours et les activités, permettant à chacun et chacune de s’y retrouver. Dans une petite ville où les filles jouent au foot, autre signe d’une déconstruction des stéréotypes. Il y a des animosités, mais elles sont surtout dues à une méconnaissance des conditions de vie des autres, de Cassy en particulier. Tout cela est bien vu, et bien raconté, à hauteur d’enfant.

Notons enfin que ce petit roman est une ode à la solidarité, dans laquelle les enfants ne se battent pas seuls contre un monde adulte injuste, mais où tous, parents, maitresse, et personnel municipal vont dans le même sens. Cette solidarité fait du bien à lire.

Les illustrations, très colorées, donnent corps à ces personnages dans des attitudes et des poses bien représentatives du récit.

Un roman premières lectures sur le mal-logement, sur le devoir de solidarité envers les plus démunis, aux personnages bien sympathiques !

La Morsure du clown

La Morsure du clown
Chrysostome Gourio
Casterman 2026

Quand le clown fait peur…

Par Michel Driol

La grand-mère de Malone collectionnait les clowns, sous forme de pantins ou de marionnettes. Après son décès, Malone se fait mordre par un de ces derniers, Pierrot le Pitre. 7 ans plus tard, il le retrouve au cœur d’une fête foraine, au milieu d’autres créatures monstrueuses. Et quand la petite amie de Malone et son grand père sont enlevés, la terreur monte.

La collection Hanté est bien faite pour les ados qui aiment les histoires qui font peur. Ici, le héros est confronté à une force maléfique, toute puissante, incarnée par un pantin à l’image de clown, positionnant ce personnage a priori comique dans le registre de l’horreur. Le récit mêle étroitement le présent, la fête foraine, et les souvenirs de la nuit où Malone a été mordu, sous forme de retours en arrière qui révèlent, bribe par bribe, cet épisode douloureux. Il assure une montée dramatique, dans laquelle la soif de vengeance du pantin maléfique se révèle dans toute sa puissance maléfique. Il s’inscrit dans toute une lignée d’histoires fantastiques dans laquelle les pantins sont dotés d’une vie propre et cherchent à faire le mal pour survivre.

Les lieux sont aussi des lieux de l’étrange : la chambre terrifiante aux étagères surchargées de pantins clowns, la fête foraine avec ses attractions à la fois banales (le tir à la carabine sur des ballons) ou ce chapiteau où l’on exhibe ce qui devrait être caché. Ces lieux jouent bien sur l’ambiguïté et la façon dont le fantastique peut surgir du quotidien.

Sans révéler la fin, disons juste qu’elle n’en n’est pas une, et qu’elle ne met pas un vrai terme à la malédiction. Le mal est là, qui rôde, toujours présent, à la fois clin d’œil au lecteur et façon de mettre à distance les fins heureuses.

Un récit enlevé, bien conduit, qui ravira les amateurs d’émotions fortes qui aiment à se faire peur en lisant, le soir, sous leurs couvertures, à la lumière d’une lampe de poche…

L’Abriparapluie

L’Abriparapluie
Aurélie Castex
Seuil Jeunesse 2026

Fais-moi une place au fond d’ta bulle

Par Michel Driol

Par un jour de pluie, Elias se réfugie au jardin, sur un grand mouchoir et sous un grand parapluie. Arrivent successivement une dame écureuille, une souris, une moufette, une pie, trois petits hérissons, un ours blanc et un loup. A chaque nouvel arrivant, le même scénario se reproduit. D’abord on le refuse, car il a un défaut. Mais Elias l’accueille, et le nouvel arrivé propose quelque chose à partager.

L’Abriparapluie propose une histoire simple sur le schéma bien connu des contes en randonnée. Rimé, le texte, avec ses formules répétitives, reprend la forme d’une comptine traditionnelle, rassurante, car permettant d’anticiper les péripéties. Il s’agit bien sûr de promouvoir des valeurs importantes, l’accueil, la solidarité, le partage, chacun apportant ce qui manque pour être tout à fait heureux (si l’une apporte la bougie, l’autre apporte l’allumette). Les apports, divers, touchent au domaine de la nourriture – cueillie par la dame écureuille, mais cuisinée par le loup – à l’imaginaire, avec le livre d’histoires, au confort douillet avec la fourrure de l’ours. Bref, faire société, c’est mettre en commun ce que chacun a de propre à soi, pour le partager avec les autres. Belle leçon d’humanité sous ce parapluie qui devient un lieu de vie collective.

Mais il s’agit aussi de déconstruire les stéréotypes. D’abord, celui, commun à tous, de la méfiance de l’autre, de celui qui vient d’arriver, de celui dont les préjugés disent qu’il faut se méfier. Ensuite des préjugés propres à chacun qui sont systématiquement déconstruits : la pie est voleuse, la moufette sent mauvais, le loup est un prédateur. Face à la méfiance des animaux, Elias prend toujours le parti de la confiance… et l’histoire lui donne raison.

Les illustrations sont toutes en douceur, et opposent les teintes chaudes de ce qui se passe sous le parapluie au froid bleuté de la forêt, de la pluie qui l’entoure. Les animaux sont discrètement humanisés : l’écureille semble avoir des poches, tandis que d’autres portent un sac à dos, ou sortent un livre de sous leurs ailes ! Ils sont très expressifs, et tremblants sous la pluie, et dans leur refus du nouvel arrivant, et dans la joie qu’ils expriment à être ensemble et à faire la fête.

Cet album tendre, humaniste, invite à  jeter un autre regard sur celles et ceux que l’on exclut trop rapidement. A hauteur d’enfant, il aborde avec douceur les questions de l’accueil, de l’empathie, de la tolérance, et se fait un vibrant plaidoyer en faveur de l’hospitalité. Un p’tit coin de parapluie, un p’tit coin de paradis !

Peau de pierre

Peau de pierre
Jean-François Chabas
Rouergue2026

Au fond de l’inconnu, y trouver du nouveau…

Par Michel Driol

Beau garçon, issu d’une riche famille, Callum McDonald of Tain est, en ce milieu du XIXème siècle en Ecosse, une figure de Don Juan ou de Casanova sans scrupule. Mais lorsque sa dernière conquête se suicide, il est obligé de fuir cette existence confortable et de s’embarquer pour le Canada. La traversée s’avère éprouvante. Puis, sans qu’on sache pourquoi ni comment, il est retrouvé nu et blessé par Ojistah, une géante à la peau de pierre. Femme mystérieuse, un peu fée, un peu sorcière, créature aux pouvoirs extraordinaires. Entre les deux personnages se noue une relation qui modifiera à jamais la perception du monde du jeune écossais.

Lire un roman de Jean François Chabas, c’est  s’attendre à de la magie, des grands espaces, de l’aventure, du mystère. Peau de pierre tient bien toutes ces promesses. Ce qui s’y joue, c’est la transformation d’un homme au contact d’une créature qui incarne à la fois le nouveau monde, la femme et le surnaturel. Callum arrive avec tous ses préjugés contre les sauvages, préjugés que le texte expose avec force, pour montrer les limites de la pensée dominante, occidentale, blanche dont il est le représentant. Le Nouveau Monde est un enfer pour Callum, mais un enfer dans lequel il va se régénérer, au sens propre (on laissera le lecteur découvrir comment) et figuré, pour devenir un être nouveau. Il trouve en Ojistah une femme libre, déterminée, éternelle, symboliquement une géante, qui lui est bien supérieure, lui qui méprisait les femmes pour ne voir en elles qu’objets à conquérir. Comme toujours, le roman de Jean François Chabas laisse le lecteur libre d’interpréter ce personnage qui représente à la fois une force primitive, une connaissance encyclopédique du monde, et des pouvoirs immenses, dans sa façon de vivre au sein de la nature.  Que faut-il à Callum pour que de grand seigneur méchant homme il devienne trappeur ? Pour qu’il reconsidère sa vision des femmes ? Voilà tout ce qu’incarne Ojistah comme source et force de changement. Notons toutefois qu’une seconde femme libre se dessine dans le roman, Erin, femme qui scandalise le héros car elle incarne son contraire féminin sur le bateau, cherchant à coucher avec tous les hommes, puis qu’on retrouve à la fin du roman riche courtière en fourrures. Le Monde nouveau est celui de la réussite des femmes…

Les questions philosophiques sur les relations homme-femme, l’ancien et le nouveau monde, la civilisation et la sauvagerie sont l’arrière-plan d’un roman d’aventure qui s’assume pleinement comme tel. Avec ses multiples rebondissements, sa façon de nous plonger dans un voyage de l’Ecosse à l’Irlande, de l’Irlande au Canada, puis de confronter son héros à des loups, à un ours, le récit est palpitant. S’il se focalise sur une saison de la vie du narrateur avec Ojistah, le récit embrasse en fait une cinquantaine d’années, puisqu’il est supposé être écrit en 1930, et révèle à son extrême fin une belle surprise.

Un roman épique qui montre comment l’aventure, les grands espaces, et la rencontre avec une géante transforment profondément la personnalité d’un homme.

Les Livres sont des tapis volants

Les Livres sont des tapis volants
Eric Sanvoisin
Le Calicot 2025

Pour l’amour de la lecture

Par Michel Driol

Dans ce recueil de 8 nouvelles, c’est le livre qui est le héros, ou du moins, l’élément central. Il devient autobus, dont on attend impatiemment le passage. Il pousse sur les branches d’un arbre. Il constitue les maisons d’une ville… Si, comme on le voit, on touche au fantastique, on est aussi dans le réalisme, avec ce père qui tente d’obliger son fils à lire un livre ou avec cet exposé d’une élève sur les piles-à-lire. Quant aux lecteurs familiers de l’auteur, ils y retrouveront même  le personnage du buveur d’encre.

Voici un recueil dont l’écriture s’adapte parfaitement à des enfants – une écriture vive, souvent dialoguée, jouant avec toutes les ressources du récit -, un recueil qui célèbre la lecture, ses plaisirs, mais aussi ses enjeux plus sérieux avec vigueur. Chaque nouvelle entraine dans un univers différent, mais, au fond, c’est toujours pour dire que les livres font voyager, qu’on ne peut pas les faire disparaitre, mais aussi qu’ils peuvent être une source de libération. Chaque nouvelle rend ainsi hommage à un aspect de la lecture, histoire de convaincre les jeunes générations de la nécessité de cette pratique, dans une perspective que ne renierait pas Daniel Pennac, évoqué au travers du droit à ne pas finir un livre entamé. C’est le livre qui relie, à l’image de cette fillette allant questionner son grand père sur les lectures de sa grand-mère décédée. C’est aussi le livre menacé par le pouvoir politique, auquel il fait peur. Mais c’est aussi le livre dangereux, et c’est en cela que le recueil prend toute sa singularité.  Très borgésienne, la légende de la ville de papier se présente comme un récit cadre encadrant un livre inquiétant, dans lequel le héros se perd et meurt dans une cité de papier. Peut-on continuer à lire après cela ? Borgésien aussi  le livre à rôtir de toute urgence, livre vivant, capable de prédire le futur de celui qui le lit. Le recours au fantastique n’est-il pas la meilleure façon de dire que la lecture en elle-même a quelque chose de fantastique ?

La forme du recueil de nouvelles permet des textes courts, peu décourageants pour de jeunes lecteurs peu assurés. Elle permet aussi le partage par la lecture offerte. Si les thèmes et la forme choisis suscitent l’intérêt, ils font naitre aussi le questionnement sur les pratiques de lecture et sur ce qu’on trouve dans cette activité, d’autant que l’humour et la bienveillance de l’auteur sont perceptibles dans chacun des textes.

La Leçon de silence

La Leçon de silence
François David – Jeanne Mentrel
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Chut !

Par Michel Driol

Ce matin-là, la maitresse a écrit au tableau Leçon de silence, ce qui entraine différentes réactions des élèves, interloqués, amusés… Mais la maitresse reste impassible, et ne dit pas un mot. Peu à peu, les rires font place à un silence qui permet d’entre ce qu’on n’entend pas habituellement, jusqu’à ce que la maitresse joue quelques notes sur son xylophone. Et tous de demander qu’on refasse plus souvent cette fameuse leçon de silence…

Cette leçon de silence, on aimerait la voir mise en œuvre dans les classes, et même au-delà, dans la société. Apprendre à accueillir le monde extérieur par les oreilles, apprendre à se taire, apprendre à ne pas s’imposer, apprendre à ne pas crier, hurler, injurier. Il y a là une belle et profitable leçon de vie, leçon d’apaisement pour toutes et tous, preuve que la force de l’autorité, pour imposer quelque chose, ne réside pas dans la menace, dans la gesticulation, mais dans la confiance bienveillante. Et chaque enfant tire profit de cet espace offert, de cette respiration, de cette expérience nouvelle, expérience poétique s’il en est qui consiste, un peu comme dans le haïku, à se laisser porter par le monde extérieur et à le laisser entrer en soi.

Et si vivre ensemble, c’était partager ce genre d’émotion particulière, ce silence bien à l’opposé des représentations traditionnelles de l’école, où les élèves se taisent pour écoute la maitresse parler. Un silence qui n’est pas imposé, contraint, ni ce silence gêné entre adultes dont parle le texte, lorsqu’un ange passe. Un silence complice, ciment du sentiment d’être ensemble. Bien au rebours du zapping forcené de notre époque, de cette volonté malsaine d’agitation et d’activité à tout prix, du bruit et de la fureur. Un silence comme une non activité, une façon de renouer avec l’otium latin, ce loisir bien loin de sa négation, le negotium si contemporain… Une façon enfin d’inclure et d’intégrer tout le monde, y compris le jeune enfant arrivé récemment d’un pays étranger…

Le texte, sans fioriture, mais non sans humour au début, se centre sur les réactions, les émotions, les plaisirs des élèves, faisant partager leur étonnement, puis leur découverte. Les illustrations de Jeanne Mentrel, très symboliquement, font advenir au milieu d’écolier tout en noir les couleurs éclatantes du silence dans des petites choses quasi minuscules, feuilles, oiseaux qui prennent ainsi toute leur place inattendue, toute leur valeur.

Et si faire société se construisait autour de l’impalpable silence, non pas pour taire les divergences, mais pour partager ensemble le fait d’être sur terre ?

Je suis une ville

Je suis une ville
Xabi Molia – Elise Peyrache
La Martinière 2025

Les villes (in)visibles

Par Michel Driol

12 villes se présentent au lecteur, ville de travers, ville éphémère, ville de l’hiver, ville abandonnée ou ville que l’on cherche et que l’on n’atteint jamais. Douze ville illustrées en double page fourmillant de détails, tandis qu’un court texte, à la première personne, donne la parole à la ville, imaginaire ?, pas sûr…

Un texte poétique, qui s’adresse sans cesse au lecteur dans un dialogue entre la ville et lui, comme on parle à un ami, à un confident, ou à un visiteur éventuel. Un texte dans lequel la ville se confie, comme un être de chair et de sang tantôt pour évoquer ses habitants, tantôt comme une entité à part entière. Les illustrations montrent des villes imaginaires, tantôt en abattant les murs pour qu’on voie l’intérieur des appartements, tantôt en ne montrant que des bâtiments et des routes.

Ces douze villes racontent une histoire tout en évoquant des histoires. L’histoire de cette ville divisée par un mur qui sépare les habitants verts clairs des verts foncés, Berlin ? Nicosie ? Dublin ? est traitée pourtant avec un certain humour dédramatisant par les illustrations et le texte qui se conclut sur la ressemblance, voire l’identité entre les modes de vie des deux côtés. Histoire de l’évolution des villes aussi racontée par la succession des propositions, commençant par la ville de travers, aux rues courbes et aux maisons de guingois, puis évoquant la ville engloutie, mystérieuse Atlantide, passant par la ville polluée, montrant les villes aux pavillons orthonormés, comme des petites boites faites en ticky-tacky, pour finir par les villes envahies par la jungle. De fait, ce sont différentes problématiques urbaines qui sont ainsi convoquées : urbanisation, voiries, transports individuels ou collectifs, ordre et désordre du tissu urbain, difficulté à vivre ensemble, les voisins étant des monstres, essor et abandon de certaines villes fantômes… Tout cela est évoqué de façon poétique, laissant une grande part à l’imaginaire des enfants. Ce n’est pas un album qui se voudrait cours de géographie ou d’histoire, mais plutôt comme une façon de sensibiliser les enfants à des problématiques bien actuelles, en les invitant peut être à ouvrir les yeux sur certains aspects des villes qu’ils connaissant.

Dans les Villes invisibles, Marco Polo décrit à Kublai Khan des cités mystérieuses. Ici l’ouvrage se termine sur la cité que l’on cherche sans jamais l’atteindre, ville que l’illustratrice montre comme flottant au milieu d’une mer de nuages et d’un ciel  bleu, ville rêvée, inaccessible, qui reste à inventer. Une ville à chercher, à créer, telle sera la tâche des enfants qui liront ce livre lorsqu’ils seront devenus grands. Un livre qui incite à l’imaginaire et à la créativité pour inventer le futur.

La Ligne d’arrivée

La Ligne d’arrivée
Gaëlle Mazars
Thierry Magnier – Petite poche – 2026

Femme, vie, liberté

Par Michel Driol

Dans un pays en guerre, la mère de la narratrice l’entraine, en secret, à courir. Puis, un jour, elle est repérée et devient membre de l’équipe nationale. Le jour de sa première course à l’étranger, elle décide de fuir et de demander l’asile.

C’est un court récit poignant qui se construit autour d’un long retour en arrière. Tout commence par un lieu dans lequel la narratrice ne veut pas mettre les pieds, la grande avenue de la ville où elle réside. Petit à petit, et c’est là la force du texte, se dessinent les contours de l’autre pays, celui dans lequel elle a grandi, un pays plus pauvre, où femmes et hommes sont séparés, un pays non pas de barbus, mais de moustachus, un pays où les hommes décident, un pays de guerre civile, un pays où les enfants meurent. A chacun d’imaginer de quel pays il s’agit, et l’actualité, hélas, nous laisse beaucoup de choix.

C’est l’histoire d’une rupture et d’une course vers la liberté, cette ligne d’arrivée. Le lecteur adulte pourra penser à nombre d’artistes, de sportifs, qui ont mis à profit un déplacement à l’étranger pour échapper à un régime politique dictatorial. Le jeune lecteur sera sensible, lui, à ce personnage de narratrice, dont il devinera petit à petit les intentions, et comprendra peu à peu les rêves de liberté, pour toutes les femmes, par lesquels se termine le texte.

En ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes, on ne saurait trop que conseiller de lire ce court récit, duquel il n’y a rien à retrancher,  qui parvient, en peu de mots, à donner à voir et à comprendre la condition des femmes dans de nombreux pays, et rend hommage au courage des femmes et des enfants qui luttent, de toutes leurs forces, jour après jour, pour leur liberté.

L’affaire des trois petits cochons (ingrats)

L’affaire des trois petits cochons (ingrats)
Marie-Sabine Roger – Marjolaine Leray
Seuil jeunesse 2026

Le bonheur est dans le pré

Par Michel Driol

Une réécriture bien désopilante du célèbre conte populaire. Cette fois ci, comme l’indique le titre, les trois petits cochons sont ingrats, gras bien sûr, paresseux, de mauvaise foi… Quant au loup, il est un modèle de serviabilité, de gentillesse, de dévouement, totalement désintéressé. C’est lui qui, voyant les petits cochons se prélasser dans un pré, s’inquiète pour eux. Que feront-ils quand viendra la pluie ? Il leur dessine les plans d’une superbe maison., qu’ils s’empressent de bruler, et construisent une cahute en paille qui s’envole au premier soupir du loup. Puis une maison en bois, qui s’écroule quand le loup frappe à la porte. Il leur laisse donc sa bétonnière, et ils construisent une maison en dur. De peur de voir se reproduire l’épisode de la porte, le loup entre donc par la cheminée…

Le récit suit pas à pas les épisodes et les situations du conte traditionnel, mails il inverse les caractéristiques des personnages, avec un second degré sans défaut ! Le texte, rimé, est plein d’humour, d’une grande légèreté, plein de trouvailles langagières. Comme à son habitude, Marjolaine Leray propose des illustrations au trait expressif, caricaturant à loisir les personnages. On suit ainsi les expressions du loup, inquiétude, joie, exaspération, mais aussi  les mésaventures des trois cochons, roses bien sûr, dont toute la mauvaise foi se lit dans les yeux grands ouverts…

Le renversement opéré par l’album qui revisite ainsi un conte se clôt par une morale écrite en conclusion. Chacun vit à sa guise, et il est dangereux d’imposer sa vision du bonheur aux autres. Morale que La Fontaine n’aurait pas reniée, et qui renvoie, bien sûr, aux travers de notre époque, à notre façon de vouloir penser à la place des autres, d’être trop intrusifs, de ne pas accepter l’altérité des modes de vie. Si cette morale par laquelle le gentil est puni est délicieusement amorale, on prend plaisir aussi à cet album dans lequel tous les personnages sont des caricatures d’eux-mêmes !

Un dispositif rigoureux, des situations cocasses, des illustrations pleines de vie et d’animation, un texte souvent caustique : voilà une belle façon de revisiter un conte bien connu !

Eroline Martot Grande prêtresse de l’étrange

Eroline Martot Grande prêtresse de l’étrange
Aurélie Magnin
Rouergue 2025

Vous avez dit paranormal ?

Par Michel Driol

Eroline Martot n’a rien pour être dans la norme : d’abord son nom, ses vêtements, ses parents – sa mère en particulier qui peint des squelettes de chats – mais aussi le fait qu’elle parle à quelques fantômes qui squattent sa chambre. En d’autres termes, non seulement elle est loin d’être la plus populaire au collège, mais en plus elle est harcelée par la bande de Blandine. Quand arrive au collège Jacky-Jackie, tantôt vêtu en garçon, tantôt en fille, et qu’il devient à son tour objet de harcèlements, c’est toute la troupe de fantômes qui va voler à son secours.

Voilà un roman qui n’hésite pas à aborder des thématiques fortes, le harcèlement et la transition de genre à travers deux personnages. Eroline, d’abord, la narratrice, enfermée dans sa solitude, son sentiment d’étrangeté et d’inadaptation. Jacky-Hortense ensuite, qui ne sent avant tout fille, fortement soutenue par ses parents, mais en butte à l’hostilité des autres élèves. Si les situations respectives d’Eroline et de Jacky-Hortense se rapprochent, ce rapprochement n’a pourtant rien d’évident, et l’autrice saisit bien la relation complexe qu’entretient la narratrice avec celle qui veut devenir Hortense. Non pas parce qu’elle la rejette, mais parce qu’Hortense est la première à exprimer ce qu’elle ressent d’autocentré chez la narratrice, qui l’empêche de se consacrer pleinement aux autres. Au-delà de la question du harcèlement scolaire et social, c’est aussi la question de la quête de l’identité qui est abordée. Bien sûr, tout cela finira bien, dans un collège ouvert à toutes les différences, après de nombreuses péripéties, grâce aux fantômes, bien sûr, mais aussi grâce aux adultes, professeurs, parents qui prennent fait et cause pour Hortense et se montrent de vrais éducateurs. Tout ceci invite à s’interroger sur ce qui est normal…

Ce roman, s’il est porté par un souci de respect des droits de toute la communauté LGBTQIA+ est aussi un formidable récit qui décrit un univers totalement farfelu. Farfelus, les fantômes qui habitent avec Eroline, chacun avec son histoire singulière souvent bien étrange et déjantée.  Farfelues, les situations bien improbables que ce récit enchaine, dans lesquelles les fantômes tentent d’agir pour aider les deux héroïnes… Le tout raconté par une héroïne qui ne manque pas d’humour et d’autodérision !

Un roman juste et sensible qui se sert du fantastique, de la fantasy, et de l’humour, pour plaider en faveur de celles et ceux qui se sentent différents, mal dans leur peau, un roman plein d’humanisme et d’optimisme qui dit haut et fort que tout le monde peut changer, en mieux !