Liberté – visas pour un monde ouvert

Liberté – visas pour un monde ouvert
Anthologie établie par Bruno Doucey et Ariane Lafauconnier – dessins de Serbe Bloch
Editions Bruno Doucey 2026

J’écris ton nom…

Par Michel Driol

Liberté, tel était le thème du Printemps des poètes en 2026. Comme chaque année les Editions Bruno Doucey proposent une riche anthologie sur ce thème. Certes, on n’est pas spécifiquement dans la poésie pour la jeunesse – à supposer qu’il existe une poésie pour la jeunesse différente de celle destinée aux adultes, ou à tous. Pour autant de nombreux poèmes de ce recueil sont bien lisibles par des adolescents ou des adolescentes.

Le recueil convoque de nombreux auteurs et peut-être de plus nombreuses autrices, pour la plupart des contemporains, jeunes pour nombre d’entre eux. Des auteurs et autrices de tous les pays, de toutes les langues, et d’ailleurs c’est un poème en langue étrangère, traduit, qui ouvre chaque partie. Des parties, il y en a 12, aux titres bien évocateurs de ce qui relie la poésie et la liberté, question de choix, question de conscience. Liberté des esprits, liberté des corps, liberté des mots, liberté d’écrire. Sujet bien politique, traité ici de façon engagée sur tous les fronts par l’anthologie, qui fait la part belle  aux lieux du présent où la liberté est traquée, menacée, interdite :Ukraine, Palestine, Iran sont, hélas, des lieux évoqués par les autrices et auteurs, souvent originaires de ces pays. Des combats qui ne sont pas hiérarchisés, mais font de l’écriture poétique un lieu de résistance par le verbe, un lieu de proclamation de son identité, de ses désirs,  de ses aspirations, un lieu d’affirmation d’une langue vivante contre tout ce qui voudrait la réduire au silence.

Une anthologie qui sera un formidable outil à destination de tous les médiateurs de la poésie, y compris les enseignants de lycée ou de collège, pour montrer l’actualité de la poésie engagée, et l’universalité de la valeur de liberté.

Lumir et Micocouli – Micocouli perd tout

Lumir et Micocouli – Micocouli perd tout
Marie Boisson
Hélium 2026

Tête de linotte ?

Par Michel Driol

Micocouli perd tout : la liste des courses, ses lunettes, ses clefs, et, au marché, elle oublie systématiquement l’achat précédent sur le stand du marchand suivant… Mais quand, au retour du marché, c’est Lumir qui a perdu son doudou, le drame commence, et tous deux partent à sa recherche, au risque de se perdre dans la forêt…

Qu’on se rassure tout de suite : il n’est pas question de maladie dans cet album, d’Alzheimer précoce, non, juste d’étourderie. Mais là, c’est l’adulte qui est tête en l’air, et qui reproche à l’enfant d’avoir perdu son doudou…  Adulte, enfant, possiblement mère et enfant, bien que cela ne soit jamais explicité dans l’ouvrage. Grande sœur  et petit frère  peut-être aussi. L’important est dans la relation et dans la complémentarité qui existe entre les deux personnages tout aussi craquants l’un que l’autre. Pour l’essentiel, le texte est vu du point de vue de Lumir, un enfant qui ne sait pas encore lire, mais qui accepte avec philosophie et en positivant  le travers de Micocouli, la recherche perpétuelle d’objets les plus divers : tickets de cinéma, voiture…

Au fond, ce qui compte, c’est l’univers dans lequel ces deux-là vivent, un univers chaleureux plein de poésie. Poésie des illustrations, qui dessinent un univers aux teintes pastel,  dans une végétation luxuriante, ou dans un joyeux désordre domestique. Marie Boisson multiplie les détails, créant un monde chargé de plein de choses, des choses qui envahissent parfois l’espace mental des personnages, comme ces horloges qui encombrent les murs au moment où le texte évoque la perte de temps causée par le problème de Micocouli.

De format carré, intimiste,  l’album reprend les codes rétro du genre : galerie de portraits dans les pages de garde, ex-libris « Ce livre appartient à… ». Pour autant, son contenu, sa technique d’illustration, sont très contemporains pour évoquer l’acceptation de l’autre tel qu’il est, avec ses défauts, mais aussi la solidarité de tous ceux qui vont à la rencontre des deux héros pour leur apporter ce qu’ils ont oublié ou perdu, et évoque à hauteur d’enfant les petits malheurs et les plaisirs de l’existence. Le bonheur d’aller au marché, le bonheur d’être en sécurité…

Gabriela

Gabriela
Cécile Roumiguière
Thierry Magnier Petite poche 2026

Mater dolor rosa

Par Michel Driol

Au début du XXème siècle, Gabriela, qui va fêter ses dix ans, vit chichement avec sa grand-mère et attend la venue de sa mère, ouvrière décoratrice dans une faïencerie. Mais cette dernière ne pourra pas venir, car l’usine a reçu une importante commande. Désespérée, la petite fille n’ouvre pas le cadeau envoyé et enterre la poupée reçue l’année précédente. C’est alors que, comme répondant à la lettre muette envoyée par sa propre mère, sa mère revient, avec une promesse d’emploi  plus proche.

En quelques mot,s et c’est là la force de la collection Petite poche, Cécile Roumiguière évoque le destin de familles italiennes immigrées en Lorraine. Jouant de la multiplication des points de vue, celui de la fillette, de sa mère, de sa grand-mère, elle raconte le destin de trois femmes qui se battent pour survivre, mais aussi pour leurs droits. Le récit raconte aussi une promesse d’ascenseur social : une grand-mère illettrée, une mère qui sera peut-être employée au bureau de poste, une petite fille bonne élève qui pourrait devenir institutrice, ou architecte… Mais il parle aussi des liens invisibles entre mère et fille : témoin la prière silencieuse en forme de lettre de la grand-mère à la mère, la priant de revenir, témoin le souci qu’a la mère de sa fille, sa façon de l’imaginer grandir loin d’elle.  Il s’inscrit enfin autour d’une thématique, celle des fleurs, de l’herbier que compose la fillette à celles que peint la mère sur les assiettes, tandis que la bande son évoque Bella Ciao et les chansons populaires italiennes du début du siècle, introduisant dans le texte une autre forme de poésie, celle d’une langue étrangère qui évoque aussi la grande douleur…

Un texte pur et épuré, pour dire avec empathie trois personnages féminins, trois générations. Qu’on me permette ici d’évoquer la chanson de Francesca Solleville, Sous le marronnier du jardin, pour cette façon de transmettre avec douceur et tendresse une mémoire et une histoire féminines de génération en génération, et l’espoir d’un monde plus humain.

Des accords parfaits

Des accords parfaits
Alexandra Zaba
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Faire bouger les corps, faire bouger les lignes…

Par Michel Driol

Le premier récit Temps danse, fait entendre la voix d’outre-tombe de O’Shae Sibley, danseur, vogueur, homosexuel, assassiné aux Etats Unis par un jeune homme de 17 ans. Une voix qui parle de liberté, d’acceptation de l’autre, de lutte contre les discriminations. Le second récit, Test d’humanité, se situe en 2045. Chacun doit passer un test d’humanité, destiné à vérifier sa capacité à vivre, test créé à suite de l’assassinat de O’Shey, dont le meurtrier manquait d’humanité. Mais, si Noé, le fils du concepteur du test, le réussit, Sacha, son amour, y échoue et doit partir en exil. Que va faire Noé ?

Deux récits qui se partagent le même personnage, Ali. Ali qui, dans le premier récit, fait la connaissance posthume d’O’Shae, un O’Shae plein d’espoir dans Ali dont le fils sera éduqué contre le racisme, O’Shae plein d’espoir dans cette génération à venir qui fera bouger les lignes. Or les meilleures intentions peuvent devenir des dangers pour l’humanité. Le test d’humanité, conçu par Ali, est présenté par l’autrice en des termes antagonistes qui incitent à réfléchir. Il doit, en effet, mesurer l’adéquation entre l’individu et le système, son adaptabilité aux règles, et l’aptitude à être humain, libre et d’égale dignité. Et le test exclut Sacha, qui faisait acte de résistance, faisant preuve de discernement au-delà des règles.

Si le premier récit pose un cadre, celui de la danse,  s’il s’appuie aussi sur un fait réel, il prend surtout les allures et le ton d’un manifeste prônant la liberté du corps et des mouvements, une pratique culturelle soulignée comme engagée, émancipatrice. Le second récit, quant à lui, s’inscrit dans un genre bien connu, celui de l’anticipation contemporaine, souvent dystopique. Il conduit subtilement le lecteur à réfléchir sur ce qui fait humanité, et comment celle-ci peut-être conçue, envisagée par chacun.  Il prône le libre arbitre, questionne le fait qu’on puisse, avec les meilleures intentions du monde, confier son sort et son destin à des machines. En creux, il invite à s’interroger sur ce qu’est une éducation humaniste. S’agit-il de façonner des individus capables de réussir des tests, de se conformer aux modèles sociaux dominants, afin d’assurer l’harmonie entre toutes et tous, ou, au contraire, d’apprendre à se révolter, à penser par soi-même, bref, à résister ? Une société se construit-elle en excluant ou, au contraire, en intégrant les différences ?  Ce récit se conclut par un acte de désobéissance, montrant le libre arbitre du personnage. Courts, faciles à lire, ouverts, ces deux textes sont bien propres à ouvrir de nombreux et riches débats, montrant à quel point le réel social est complexe et que les solutions ne sauraient être simplistes, en écho à l’ambiguïté polysémique du titre : des accords parfaits ? désaccords parfaits ?

Un dyptique qui s’adresse plutôt à des adolescents, dont le second volet n’est pas sans évoquer les grands classiques tels que 1984 ou le meilleur des mondes…

 

Un pour tous, tous pour un

Un pour tous, tous pour un

Raphaël Marcon – Kristina Skutlaberg

Utopique 2026

 

Compter sur la fraternité

Par Michel Driol

 

10 petits poissons naissent au fond de l’océan. Tandis que maman poisson va leur chercher à manger, le plus grand les entraine à l’aventure. Des dangers les menacent, une pieuvre, des oursins, des crabes, et un requin qui dévore les neuf plus gros. La ruse du plus jeune leur permet de rentrer à temps pour le repas !

C’est, bien sûr, une histoire qui met en scène le courage, l’intelligence, la ruse et la débrouillardise pour venir à bout des dangers. Sur un air de Petit Poucet, on a toujours besoin d’un plus petit que soi ! Mais c’est aussi, sous forme d’une histoire en double randonnée, un livre à compter jusqu’à dix.

Double randonnée, car d’abord la famille poisson se retrouve confrontée à une série de dangers successifs, le plus jeune ayant un peu de mal à y échapper, aidé, parfois, par son grand frère. Puis il va utiliser dans l’ordre chacun des dangers affrontés, la pieuvre, les crabes.. pour venir à bout du requin, dans un enchaînement de faits qui fait penser aux délirantes machinations inventives des dessins animés ! Le texte répète la comptine numérique de 1 à 10, invitant les plus jeunes à la reprendre et à dénombrer les petits poissons présents sur l’image. Cet aspect de comptine est repris par d’autres aspects du texte : jeu avec les rimes ou les assonances, jeu sur la longueur des lignes, suggérant un rythme tantôt rapide, tantôt plus lent, liste de 1 à 10 des actions entrainant la libération de la fratrie… Destiné aux plus jeunes, l’album ne renonce ni stéréotypes langagiers familiers : les œufs sont tout ronds, le repas forcément bon, ni aux onomatopées, aux interjections ou aux interrogations.

Les illustrations, en pleines doubles pages, montrent le fond de l’océan, les algues et les rochers, la faune et la flore sous-marine, dans des couleurs lumineuses, non sans anthropomorphisation : les yeux des oursins, les dents acérées de la pieuvre, les lunettes rondes du plus jeune, la marinière de l’ainé… composent une joyeuse et poétique fantaisie.

Un album à compter où les plus jeunes prendront plaisir à retrouver les 10 petits poissons cachés dans l’image, un album bien à l’image de l’intrépidité – et de la désobéissance ! – des enfants qui font face aux dangers qu’ils ne connaissent pas, un album qui met en évidence le sens de la débrouillardise et la solidarité. Oui, tous pour un, mais aussi un pour tous !

Le Coquillage

Le Coquillage
Camille Floue
Thierry Magnier petite poche 2026

Des mots qui font voyager

Par Michel Driol

Mona vit avec sa famille dans un petit appartement.  Elle y partage sa chambre avec ses nombreux frères et sœurs. C’est l’été. Les vacances, c’est au parc, sous la surveillance des frères ainés tandis que les parents travaillent. Dans la vitrine d’un magasin d’antiquités, la fillette a repéré un magnifique coquillage. Un jour, il n’est plus là. Elle s’enhardit à entrer, et lune vieille femme lui offre le coquillage. Il lui suffit de fermer les yeux, de le porter à son oreille, pour être transportée au bord de la mer. Mais quand ses sœurs emplissent le coquillage de papier, cela ne fonctionne plus, et les enfants se rendent chez l’antiquaire qui saura bien retirer le papier, et, au-delà, raconter les histoires liées à chacun des objets de la boutique…

Le Coquillage est un récit qui flirte avec le fantastique, mais reste résolument réaliste. Fantastique de cette boutique pleine d’objets mystérieux, fantastique de la propriétaire, vieille femme mystérieuse. Fantastique du pouvoir des objets. Mais, si l’on côtoie le fantastique, c’est pour rester résolument du côté du réalisme. Réalisme de cette famille, aimante, pauvre, si bien décrite dans la promiscuité de ses conditions de vie, dans la précarité que l’on ressent, et dans l’amour des uns pour les autres. Réalisme des relations et sentiments éprouvés, entre désir d’indépendance, besoin de s’isoler, et vivre ensemble. Un réalisme qui n’exclut pas la poésie. Poésie du voyage effectué à travers les objets de la boutique, mais surtout à travers les mots de l’antiquaire, passeuse d’histoires, passeuse de pays lointains. C’est là, par la langue, par le récit, que le texte atteint une dimension fantastique pour parler avec réalisme du désir d’évasion, de rêve, de voyage, d’aventures…

Un texte sensible qui montre le pouvoir des mots, des histoires, pour s’évader quand on ne part pas en vacances, tout en côtoyant les codes les plus classiques du fantastique.

La Promesse d’Aimé

La Promesse d’Aimé
Michel Rius – Zad
Utopique 2026

Ouvrez la cage aux oiseaux….

Par Michel Driol

Le héros est un jeune castor, aimé de ses parents, surprotégé par sa mère qui s’inquiète de le voir loin d’elle. Après une escapade dans la rivière, folle d’inquiétude, elle lui fait promettre de ne jamais recommencer. Mais le jeune castor dépérit peu à peu, en dépit de la bonne nourriture, des soins, et des médicaments.

Avec beaucoup d’empathie et de tendresse pour ses personnages, l’album expose ces sentiments, ces désirs contradictoires en anthropomorphisant une famille de castors, montrés, dans le texte et les illustrations, comme une famille très humaine, ayant attendu longtemps un enfant désiré, vivant dans une vraie hutte, vêtus de robes ou de pulls (de Noël), tricotant ou tressant un panier. Une famille peut-être un brin stéréotypée, avec une mère au foyer et un père au dehors, pêcheur, désireux d’emmener son fils avec lui…  L’album s’inscrit dans une temporalité symbolique, bien portée par les illustrations. C’est en été qu’Aimé s’échappe pour explorer la rivière, c’est en automne qu’il commence à dépérir, c’est en hiver que sa mère s’ouvre à ses amies de son incompréhension quant à la santé de son fils, c’est au printemps qu’un nouveau pacte lie la famille.

La narration est conduite à partir de petites scènes, illustrées en doubles pages très colorées et très expressives. On suit le point de vue d’Aimé, son ennui, son désir d’explorer le monde, son besoin de liberté, sa découverte de la détresse de sa mère quand elle l’a perdu. On est dans ses pensées, jamais dans ses paroles au discours direct, alors que l’on entend les propos de ses parents. C’est bien une façon de mettre cet enfant au centre de l’album, comme une figure de ses jeunes lecteurs. On peut toutefois se demander à qui s’adresse cet ouvrage. Sans doute à la fois aux parents et aux enfants. Aux enfants certes, qui ont du mal à comprendre pourquoi les parents leurs interdisent de faire leurs propres expériences, et s’inquiètent pour pas grand-chose. Mais aux parents aussi, qui ont du mal à comprendre qu’aimer, éduquer, c’est apprendre à être autonome, à voler de ses propres ailes, comme le jeune rouge-gorge qu’Aimé observe.

Un nouvel album de la collection Bisous de famille, qui continue d’explorer des situations quotidiennes et les émotions partagées… ou pas… au sein de la famille, pour questionner ici les formes de l’amour et les limites entre aimer et étouffer… .

Moi, Lubochka

Moi, Lubochka
Gilles Baum – Amadine Piu
Editions des éléphants 2026

Guerre et paix

Par Michel Driol

C’est un gros ours qui mène son existence d’ours paisible jusqu’au jour où des avions de guerre mettent le feu à la forêt et l’obligent à fuir. Blessé, il est soigné par un soldat solitaire, Sergiy, qui lui donne un nom, le nourrit, lui fait entendre de la musique… Peu à peu, les deux s’apprivoisent. Lorsqu’un camion vient rechercher le soldat, l’ours enfile ses habits et part au front à sa place.

La taïga, la neige, les noms des personnages, l’instrument de musique joué par Sergiy, tout évoque le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine, mais le récit a une valeur bien plus universelle. Il est question des ravages causés par la guerre sur la nature, sur les animaux, sur les hommes. Peur des bombardements, exode, blessure, l’ours ressent dans sa chair ces traumatismes, ce monde inconnu dans lequel il est précipité. De cela, l’album rend compte avec beaucoup de délicatesse, montrant cet ours s’humaniser peu à peu aux côtés du soldat. Finie l’insouciante primitive de celui qui vit simplement au gré de ses besoins, de ses envies, il apprend. Et le premier apprentissage est celui du langage. Le texte souligne sans cesse cette caractéristique humaine, dans une belle formule poétique : Il est propre aux hommes, l’art de nommer les choses. Face à cela, l’ours comprend, mais ne peut que grogner tout en étant, paradoxalement, le narrateur de ce récit. Face à la violence de la guerre, la musique, la parole, le jeu d’échecs sont des formes de résistance, installant une oasis de paix et de fraternité entre deux êtres bien différents, humain et animal, deux êtres aussi taiseux et discrets l’un que l’autre qui ont en partage autre chose que le langage.

Au delà de la guerre, de la paix, du sacrifice et de la fraternité qui forment la trame de ce récit plein de pudeur, c’est la question du langage qui est au cœur de l’album. Nommer les choses, voilà le propre de l’homme. Mais à quoi bon nommer les choses si c’est pour les détruire ? A quoi bon les nommer, si c’est pour ne pas s’entendre avec le voisin qui parle une autre langue ? Peut-être simplement pour le plaisir poétique des mots, telle cette étoile, Cassiopée, dont le nom seul fait rêver Lubochka. Des mots qui forment un écran entre les humains et le monde, pense l’ours, qui trouve que les hommes compensent leur perte de flair et d’union avec la nature par le langage. On songe, bien sûr, à la phrase finale du nom de la rose… La rose d’hier n’existe que par son nom, et nous ne tenons que des mots nus. De l’amitié entre Lubochka et Sergiy ne subsiste qu’un récit inachevé, raconté par un ours, qui laisse à deviner le destin de chacun des deux protagonistes.

Les illustrations d’Amadine Piu jouent sur les contrastes et les oppositions. Opposition entre la vie libre de l’ours dans une nature prolifique, verdoyante et le feu des explosions et de la forêt qui brule, opposition entre le frêle soldat et l’énorme ours aux grimaces touchantes dans leur essai d’imiter l’homme. Des illustrations pourtant tout en douceur, dans des camaïeux de tons pastel le plus souvent, se terminant sur ce camion militaire qui emporte l’ours dans la nuit noire avant de donner l’espoir d’un printemps de paix revenue. Parole d’ours !

Un album touchant, labellisé par Amnesty International, qui aborde avec subtilité les questions de la peur et de la solidarité, de la paix et de la guerre, de l’identité et de l’altérité, du langage et du silence, mais aussi de l’honneur et du dévouement. De quoi la guerre est-elle le nom ?

Bansky, Marseille et moi

Bansky, Marseille et moi
Elise Fontenaille
Rouergue 2026

Total zaatar

Par Michel Driol

Darwin, qui s’est séparé d’Eva, part à Marseille car son idole, Bansky, y a réalisé un nouveau graff. Il s’y rend en covoiturage avec  Fiona, bloggeuse et voyageuse, qui le présente à ses amis Yasmina et Yakoub, qui tiennent un restaurant avec leur fille Massilia. Cette dernière fait découvrir à Darwin une ville cosmopolite, regorgeant de saveurs, et des histoires multiculturelles de tous ceux qui y vivent et proviennent de toute la méditerranée.

On retrouve avec plaisir Darwin, le héros de Bansky et moi, de la même autrice. Il a vieilli, est devenu cuisinier. Alors qu’il est à la recherche d’un graff de Bansky, il va trouver une famille, en particulier un père en la personne de Yakoub.  Il découvre aussi le couple plein d’amour formé par Yasmina, née à Gaza, et Yakoub, juif. C’est la tragédie de Gaza qui plane sur tout le roman, tragédie hélas d’actualité. Les uns y ont perdu un hôtel, Nour. D’autres se souviennent, avec nostalgie, d’une enfance heureuse à Gaza. Les personnages suivent l’actualité, celle de Fatem Hassona, assassinée avant d’aller à Cannes. Pour autant tout le roman parle d’un vivre ensemble possible, de générosité, de partage, de culture – et de cuisine – partagée. Certains reprocheront peut-être à ce roman sa structure répétitive, Massilia montrant à Darwin sa ville, ses recoins secrets, ses bars, ses restaurants, dans une exploration urbaine qui met surtout en évidence une ville loin des clichés que l’on peut avoir d’elle, mafia et trafics de drogue. Cette forme libre permet en fait d’illustrer une certaine façon de vivre ensemble, dans une ville monde où se croisent des gens de toutes origines, de toutes cultures. Une ville qui est à l’image du zaatar, ce mélange d’épices oriental, que Darwin apprend à constituer.

Se dégage de ce roman qui croise les figures des exilés palestiniens, de Bansky, de Missak Manouchian et de Tomas Elek, de Marine Vlahovic  ou de Hiam Abbass une grande impression d’espoir. En dépit des tragédies passées et présentes qu’il évoque, il montre des personnages qui résistent, qui gardent foi en un futur meilleur. Des personnages comme Yakoub, qui conduit son restaurant à la ruine par sa grande générosité. Des personnages comme Massilia, qui veut devenir architecte pour construire des immeubles qui ne s’effondreront pas et ne seront pas l’objet  de spéculation foncière. Des personnages simples, auxquels chacun et chacune pourra s’identifier, qui manifestent surtout leur curiosité, leur ouverture aux autres, leur refus des discriminations.  Elise Fontenaille réussit ce tour de force de proposer ici un roman réjouissant, optimiste, positif, sans rien omettre des violences, des guerres, des tragédies qui endeuillent le pourtour de la Méditerranée.

Même si Jean Claude Izzo n’est pas cité par l’autrice dans ses sources ou ses remerciements, on ne peut s’empêcher de songer à lui en lisant ce roman, tant les images de Marseille qu’ils proposent tous les deux se rejoignent. C’est la même générosité dont il est question, le même attachement à cette ville si particulière, ce même rapport à la mer, mais aussi cette même gourmandise. Et ce n’est pas pour rien que Bansky, Marseille et moi se termine, comme le premier opus, par une série de recettes.

Un récit vivifiant qui inscrit pleinement des personnages positifs, attachants, aux origines diverses,  dans l’histoire contemporaine, pour affirmer, comme l’une de ses personnages, que le vrai combat, c’est la bonté.

Nos chroniques sur le premier opus : celle de Maryse Vuillermet et la mienne

Pablo dans les bois

Pablo dans les bois
Myren Duval
Rouergue 2026

Bipolarité, sarcasme et amour…

Par Michel Driol

Revenant d’une soirée arrosée, Pablo entend ses parents se disputer. Le lendemain, sa mère est partie, après avoir parlé des peaux d’homme de son père. Partie pourquoi ? Quoi qu’il en soit, Pablo ne veut plus la voir. Quant à son père, il a des comportements de plus en plus étranges. Comment parler de tout cela avec Ada, la fille du proviseur, une jeune fille mal dans son corps, trop replète ? Jusqu’au moment de la découverte de la bipolarité de son père, et que les peaux d’homme sont en fait des prodromes, et qu’ainsi s’explique la fuite de sa mère…

La bipolarité, voilà un sujet peu traité en littérature de jeunesse. Myren Duval choisit de l’aborder en plaçant le lecteur au plus près des sentiments, des réactions, de pensées de Pablo, son narrateur, en construisant un personnage au sens de la répartie bien aiguisé, un personnage qui masque ses douleurs derrière des sarcasmes qui frisent l’insolence, et lui valent de se retrouver plus souvent qu’à son tour dans le bureau du proviseur. Des réparties qui font le plaisir du lecteur, bien sûr, tant elles sont fines, ciselées, et touchent juste. L’humour est quelque part entre la politesse et l’impolitesse du désespoir, pour Pablo. Ce personnage fragile, l’autrice l’entoure avec audace d’une galerie de personnages qui se révèlent à nous – et à lui – dans leur complexité, dans leurs fêlures. Ada, d’abord, l’amie, qui écoute, dans cet espace de sentiments entre l’amitié et l’amour. Mais comment franchir le pas pour les deux adolescents, accepter une nouvelle relation et un corps qui n’obéit pas aux canons de la beauté ? Ada  et ses deux pères, autre belle trouvaille de l’autrice, ce qui permet d’explorer deux faces du proviseur, qu’on voit d’abord dans un rôle assez convenu, celui du chef d’établissement face à un élève insolent, puis dont on découvre la vie amoureuse, avec son mari, et une capacité d’empathie et d’aide à l’égard de Pablo. Car, au fond, ce dont parle le roman, c’est d’amour et de souci de l’autre. Amour au sein de la famille de Pablo. Comment aimer celui qui refuse de se soigner, et dont le comportement devient de plus en plus erratique ? Amour au sein de la famille d’Ada, avec ses deux pères, famille qui n’est jamais critiquée, moquée ou stigmatisée par les personnages du roman, signe d’une acceptation plus grande de toutes les formes de familles. Amour de Pablo pour son père, amour de Pablo pour Ada. Le roman traite ces sentiments avec une infinie délicatesse, une grande pudeur. Il  est découpé en courts chapitres, nerveux, concis, comme autant d’instantanés de la vie de Pablo, façon de placer le lecteur en empathie avec ce garçon et ce qu’il y a de confus dans sa vie, confusion montrée aussi par les phrases courtes, nerveuses.  Ces découpages, associés à  un maniement subtil de la langue, à une pratique de l’impromptu, que Pablo a hérité de son père, est aussi une façon de mettre l’accent sur ce qu’il y a de lourd pour l’entourage dans la bipolarité, tandis que le récit, qui met l’accent sur l’amour du père pour son fils, oscille entre dramatisation de certaines situations, et dédramatisation par l’humour du père et du fils.

Un roman pour aborder la thématique de la santé mentale, et, au delà, celle des normes sociales (corps parfait ou non, familles traditionnelles ou non) et dire le pouvoir et la force de l’amour, sous toutes ses formes, pour s’accepter soi-même et accepter l’autre.