La Cascade sans issue

La Cascade sans issue
Guillaume Guéraud
Rouergue 2026

Disparition inquiétante

Par Michel Driol

Voilà huit mois que Lucie, la sœur ainée d’Arthur, le narrateur, a disparu près d’une cascade dans les Cévennes. Ce devaient être les dernières vacances qu’elle passait avec sa famille, et tout se déroulait bien, jusqu’à ce soir où elle n’est pas rentrée au bungalow. Arthur raconte ce qui a précédé la disparition de sa sœur, et ce qui a suivi.

S’inscrivant à la fois dans une géographie réelle – Valleraugue, le mont Aigoual, le sentier des 4000 marches – , et fictive, mais symbolique – la cascade de l’Envol, le lac du Minotaure, le ruisseau Icare – ce roman, noir et sombre, aborde un sujet rarement traité en littérature pour la jeunesse, la disparition d’un frère ou d’une sœur, les questions qui se posent, les inquiétudes, le sentiment d’abandon et de perte, et le deuil impossible à faire, dessinant dans l’écriture un véritable labyrinthe dans lequel nulle Ariane n’est là pour guider le héros.

Dans ce labyrinthe se mêlent les souvenirs de la relation à la fois conflictuelle et complice du narrateur avec la sœur ainée, les souvenirs de la vie d’avant, en particulier de son gout pour l’escalade, et la tentative minutieuse de reconstituer chaque moment de ces dernières vacances, jusqu’au soir fatidique. Le récit est âpre, au plus près des émotions du jeune garçon, ménageant le suspense jusqu’à la chute : est-ce une fugue ? une disparition inquiétante ? un assassinat ?

Le roman sait se resserrer autour d’un temps réduit et de quelques personnages : un groupe d’ados bien caractérisés rencontrés au camping, une petite famille russe en vacances dans les Cévennes – dont la fille  aurait pu être le premier amour d’Arthur… – et des gendarmes dont le chef est peu compétent, dépassé, tragiquement caricatural.  Il sait aussi faire alterner le récit d’Arthur avec des coupures de journaux, des échanges téléphoniques, de SMS… comme autant de traces de ce qui fut, d’une vie extérieure au cercle familial et aux souvenirs.

Construit autour de ce personnage touchant d’Arthur, du manque et du vide causé par la disparation d’une sœur, un roman noir puissant construit comme une enquête policière qui révèle avec force le poids écrasant du souvenir et la douleur de l’absence.

Erêves

Erêves
Stéphane Servant
Rouergue 2026

Devenir monstre ?

Par Michel Driol

Au collège, Jonas agresse Boris, qui avait lu son journal intime dans lequel il tentait d’écrire à son père,  et s’était moqué de lui. Avec sa mère et sa petite sœur Mila, ils vont au cirque le soir, et rencontrent à nouveau Boris. C’est là que tout bascule. Les deux enfants se retrouvent dans un lac qui n’existe pas, et Jonas se retrouve seul dans un étrange pays où des monstres poursuivent les enfants, les traitant de monstres. A la recherche de sa sœur, il trouve refuge dans un cirque, où on lui explique qu’il doit vite trouver un numéro, faute de quoi, dans quelques jours, il aura perdu la mémoire… Commence alors une lutte contre le temps, pour ne pas perdre ses souvenirs, retrouver sa sœur, et échapper à la Garde et à ses sbires qui veulent le capturer pour le donner au prince d’Erêve, qui se nourrit d’enfants.

C’est d’abord un très bon roman d’aventure, plein de rebondissements, de surprises, à l’écriture nerveuse. Un roman qui flirte avec le fantastique et l’épouvante, dans lequel le lecteur se trouve plongé avec le héros dans un monde intrigant,  où tout est inversé. Au cirque les monstres rient d’une fillette dont le numéro consiste à pleurer… Les enfants, les oiseaux, la beauté et la douceur sont, aux yeux des habitants monstrueux qui ne vivent que la nuit, le summum de la laideur. Dans ce monde, le langage lui-même est transformé. On se souhaite de mauvaises journées, les néologismes savoureux abondent. Aujour’nuit prend la place d’aujourd’hui…  Cet univers de cauchemar est particulièrement bien décrit par Stéphane Servant, dans un imaginaire apocalyptique inquiétant où l’eau devient dangereuse, l’arbre siège du pouvoir du roi se meurt, et la nourriture vient à manquer.

Mais ce roman questionne d’abord et avant sur la monstruosité, comme une suite au roman graphique Monstres, du même auteur. On est très loin ici des monstres de pacotille qui peuplent trop souvent la littérature pour la jeunesse. Les monstres ici sont bien réels, et terrifiants, mais qui sont-ils ? A l’instar de Jonas, chacun peut se transformer en monstre, s’il oublie, si ses souvenirs s’effacent, s’il perd son humanité. Ce n’est pas pour rien que le roman se termine par l’esquisse – dialoguée – d’une théorie du monstre, conduisant chacun à réfléchir sur ce qui fait l’humanité, ce qui fait le monstrueux. Le monstrueux n’est pas ce qu’on exhibe, ce qu’on montre, mais ce qui est d’une part le produit de nos propres peurs, d’autre part le fait d’oublier cette part d’humanité qui nous constitue. Conclusion terrible et sans appel, sonnant comme une mise en garde, les monstres les plus terribles sont humains

Pour autant, le roman est rempli de marques d’humanité. L’amour d’une géante monstrueuse pour sa fille, le destin de Blanche, le chagrin du Vieux après la mort de la Vieille contrebalancent la fourberie et l’ambition de la Garde. Quant à Jonas, il fait tout pour conserver sa part d’humanité dans la quête de sa sœur.

C’est enfin un roman sur l’écriture. Jonas ne cesse d’écrire. Son journal intime, dont la découverte sera la cause de tout. Puis ses souvenirs sur un carnet, pour ne pas les oublier. Et ce n’est pas pour rien qu’à la fin, lorsque l’auteur projette ses héros dans la vie d’adulte, il devient écrivain public, comme s’il s’était réconcilié avec l’écriture, et qu’il raconte des histoires qui ont le pouvoir d’éloigner les monstres. Bel hommage à la littérature !

Un roman complexe et passionnant, qui questionne sur la normalité et le monstrueux, sur la vie et la mort, sur les peurs profondes, qui consacre véritablement Stéphane Servant comme l’un des meilleurs auteurs actuels dans la création d’un imaginaire permettant de penser la notion de monstre.

Un air de trompette

Un air de trompette
Gilles Baum – Clémence Pollet
HongFei 2016

Retour d’Egypte

Par Michel Driol

De retour d’une expédition en Egypte, à la tête de sa Grande Armée, l’Empereur charge le conservateur du musée d’organiser une exposition avec les œuvres d’art qu’il a rapportées. L’empereur est pressé, et le conservateur a à peine le temps d’identifier les objets. Il croit reconnaitre une trompette. Et voilà l’empereur désireux d’entendre le son de cet instrument…  qui se révèle un brule-parfum magique, permettant aux oiseaux, crocodiles et momies volées de retourner en Egypte.

A la base de cet album, une histoire vraie, racontée dans deux pages documentaires, celle d’un pied de brule-parfum pris à tort pour une trompette, ce que l’on ne découvrira que quelques dizaines d’années plus tard.. Ici, Gilles Baum resserre la chronologie, s’amusant à faire de ses personnages des caricatures ridicules. Ce resserrement temporel lui permet aussi de conduire un récit vif et alerte, aussi pressé que son impérial personnage, trop pressé d’exposer ses conquêtes. Mais tous les politiques ne sont-ils pas pressés de faire valoir leurs réalisations ? Un conservateur obligé de se plier à cette temporalité, là où la science demanderait du temps pour analyser, comprendre… Gilles Baum et Clémence Pollet campent à merveille ces deux types d’hommes, dans des expressions du visage et des attitudes corporelles bien révélatrices de qui ils sont.  L’album est plein de truculence et le renversement carnavalesque final s’avère une libération poétique un peu folle qui trouve ses racines dans les mystères – et l’imaginaire – de l’orient.

Les illustrations, particulièrement fouillées et précises, s’inspirent – pour les costumes, les décors, du début du XIXème siècle, mais aussi de certaines miniatures persanes dans la façon de représenter les visages, en particulier celui de l’empereur, qui ne ressemble en rien à Napoléon 1er, mais plutôt à un prince oriental. L’illustration s’amuse aussi avec les représentations de personnages vus de profil, à l’égyptienne. Tout cela crée une ambiance très fantaisiste, animée et vivante par les poses de personnages et les couleurs.

Un album plein de péripéties, de rebondissements, dont on appréciera le double sens du titre… et dans lequel on se moquera gentiment , mais avec jubilation, des puissants et des désirs de conquête.

Va pas trop vite

Va pas trop vite
Alex Cousseau Charles Dutertre
Rouergue 2026

Eloge de la lenteur ?

Par Michel Driol

Un album qui prend les allures d’une comptine, avec cette formule récurrente, Va pas trop vite, suivie d’un me dit le soleil, mon pyjama, le chemin... tout le monde, formule explicitée ensuite par deux ou trois vers incitant le personnage à la lenteur . Pourtant, au fil de l’histoire, on découvre que celui est pressé d’aller retrouver sa grand-mère qui lui confie que la meilleure façon de grandir, c’est petit à petit.

Voilà un album qui traite de façon poétique une attitude bien partagée par tous les enfants, pour qui le temps passe trop lentement. Combien d’enfants se déplacent-ils en courant, là où les adultes marchent ? Désir de grandir, désir de voir les choses se réaliser rapidement, désir de zapper aussi pour passer à autre chose. Le jeune héros de cet album n’échappe pas à ce comportement, mais une certaine sagesse lui est donnée par tout ce qui l’entoure. C’est la force poétique de cet album de donner la parole à ces choses inanimées qui l’entourent (voire à des parties de son corps comme ses pieds) pour faire un éloge de la lenteur, de la prudence, de la prise en compte de la fragilité, l’inciter à ne pas aller trop vite se perdre dans la rivière et l’océan, figure ultime et métaphorique de la fin de l’existence. Poésie des mots, des comparaisons, poésie pour grandir, pour apprendre à prendre le temps.  Ce va pas trop vite, que tout le monde adresse au personnage, qu’il perçoit comme une antienne que tout le monde lui adresse, sa grand –mère le retourne en un Tu es en avance, ce qui donne le temps de s’arrêter pour  des bisous, des bisous imagés dont les intitulés reprennent les épisodes et les choses rencontrées, du soleil au ruisseau, dans l’ordre. Chute inattendue, pleine de tendresse et de douceur, de poésie, façon de prendre son temps pour ce qui est vraiment important la relation avec la grand-mère.  Naïves, les illustrations de Charles Dutertre ne sont pas sans évoquer les papiers découpés de Matisse, des papiers qui auraient une texture et qui campent un petit personnage aux yeux grands ouverts sur le monde.

Un album tout doux, au petit format jouant sur l’intime, pour tenter d’apprendre la patience à ceux qui sont pressés de grandir…

Si j’étais ministre de la culture

Si j’étais ministre de la culture
Carole Fréchette – Thierry Dedieu
HongFei 2026

Je serais ministre de l’oxygène…

Par Michel Driol

Quelles sont les vraies urgences pour les ministres ? Bien sûr, santé, équipement, économie… Lasse d’être reléguée au second plan, la ministre de la culture, pour les convaincre, tient un drôle de discours. Elle entend imposer des journées sans culture, et les décline. D’abord, des choses évidentes : pas de musique, de concert, pas de théâtre, de cinéma, mais ensuite interdit de regarder les œuvres d’art architecturales dans les rues, voiles sur les statues dans l’espace public, et obligation de porter une tenue uniforme et de rouler dans la même voiture…

Présenté sous forme d’un leporello recto verso, magnifiquement illustré par un Thierry Dedieu au mieux de sa forme, qui n’a pas son pareil pour créer des ambiances sinistres et drôles, ce petit livre en forme de plaidoyer met l’accent sur tout ce qu’apporte la culture dans nos vies, et ce en quoi elle est indispensable et non pas superflue. L’humour et l’absurde sont  ici une redoutable arme pour que chacun prenne conscience des choix de société, des choix politiques à faire. Sans art, sans culture, notre monde serait triste, lugubre, aseptisé, infernal. C’est ce que montrent bien les mines des personnages croqués par Thierry Lenain.  Ce manifeste  pour les arts et la culture fait le choix de l’efficacité afin de s’adresser au plus grand nombre, et d’être compris par des enfants : pas de grand discours, mais des propositions courtes, concises, qui ménagent une subtile gradation vers l’absurde, en particulier lors que l’on passe sur la seconde face du leporello.

Venu du Québec, ce manifeste engagé pour la culture a été écrit par Carole Fréchette à l’occasion de la campagne électorale québécoise de 2014 afin d’attirer l’attention sur les enjeux culturels. Il prend une résonance particulière en France, où les problématiques culturelles sont sous médiatisées, peu perçues par les électrices et les électeurs, à ‘heure également où dans l’édition mainstream une uniformisation se profile. Le format, le ton adressent cet ouvrage aux plus jeunes, pour leur montrer en quoi les arts et la culture sont omniprésents dans leur vie, et les conduire à réfléchir. Ce n’est pas pour rien que l’ouvrage se termine par la position de Churchill lors de la seconde guerre mondiale : pourquoi nous battons nous, si ce n’est pour sauver les arts…

Les Fils argentés de Maman

Les Fils argentés de Maman
Gwénola Morizur – Fanny Montgermont
Editions du Ricochet 2026

Quand l’hiver qui s’apprête/ A commencé à neiger sur sa tête…

Par Michel Driol

Le narrateur, un jeune garçon, qui aime à se blottir dans les cheveux de sa mère, y aperçoit un jour des fils argentés. Des fils qui brillent au soleil, et qui le conduisent à lui demander d’où viennent ces nouvelles couleurs. C’est alors qu’elle lui explique que son corps garde trace de tous les petits malheurs et bonheurs qui lui sont arrivés.

Rares sont les albums jeunesse qui abordent le thème du vieillissement du corps. Celui-ci le fait à travers la relation d’un enfant et de sa mère, avec tendresse, et surtout en célébrant ce vieillissement non comme une perte de quelque chose, mais comme un enrichissement. De nouvelles teintes dans les cheveux, des plis autour des yeux qui permettent d’imaginer d’autres histoires. Le texte, qui fait la part belle aux propos de la mère, qui raconte, explique, à partir de faits concrets, quelques épisodes marquants de sa vie, est d’une subtile poésie. Poésie du quotidien, des petits riens, mais une poésie qui relie le présent au temps qui a passé, sans nostalgie, et à la nature. Les cheveux deviendront nid pour les oiseaux. Poésie du regard plein d’admiration et d’amour de l’enfant, qui transmute sa mère, ses cheveux, ses rides à travers de nombreuses images et métaphores. Ainsi l’album se fait éloge sans mièvrerie de toutes les mères, éloge aussi de l’amour maternel comme lien d’une force merveilleuse. Les illustrations, sur deux pages, montrent cette complicité entre les deux personnages, dans des teintes pastel pleines de douceur et de sérénité, situant les deux personnages dans un printemps éternel, celui de la jeunesse.

Un album contemplatif, qui propose un hommage aux mères plein de douceur,  qui inscrit le vieillissement du corps dans un processus naturel où se lit l’histoire individuelle.

La folle Journée d’un escargot

La folle Journée d’un escargot
Da Wu
HongFei 2026

L’effet papillon

Par Michel Driol

Deux frères  vont en ville où ils veulent faire des courses, manger des glaces et aller au cinéma. En chemin, le plus jeune aide un escargot à gravir un rocher où il se fait attraper par un oiseau. Tout en ruminant  sa culpabilité, le jeune frère continue son chemin avec son frère. Mais, pendant ce temps, un gros oiseau veut attraper  le petit, causant l’accident du camion de glaces, privant d’électricité la ville, occasionnant un énorme bouchon… avant que l’escargot ne retombe dans le sac des deux enfants…

L’album propose un récit double : d’une part les aventures de l’escargot, sur une partie ou la totalité de la page de gauche, aventures purement visuelles, traitées sous forme d’esquisses, accompagnées de quelques onomatopées ou cris.  D’autre part, les activités des deux frères en ville, page de droite, accompagnées de leur dialogue, et traitées en illustrations en couleurs, dans un décor particulièrement détaillé. Deux récits parallèles donc, mais qui montrant en quoi les aventures de l’escargot ont des répercussions sur la vie des deux frères, sans qu’ils en soient conscients. Ainsi, par exemple, c’est la camion de glaces qui s’est écrasé contre un poteau électrique : donc pas de livraison chez le glacier, et panne de courant au cinéma. C’est simple et efficace, à la fois pour montrer avec humour la causalité improbable, la mécanique implacable des évènements, et la façon dont les expériences du monde sont multiples, variées, et interdépendantes. Pour autant, le récit joue entre le hasard des rencontres et la nécessité des  déterminismes : relations entre prédateurs et proies, entre l’extérieur de la ville et son intérieur…. Le dispositif narratif fait que le lecteur en sait plus que les deux frères, qui vivent sans se douter que c’est l’action du plus jeune qui entraine ces évènements auxquels ils assistent, qui ne peuvent donc comprendre la logique qui prévaut à l’enchaînement des faits. Se pose enfin la question de la responsabilité de cette réaction en chaine insolite qui entraine des perturbations de plus en plus importantes. Au sentiment de culpabilité éprouvé par le plus jeune, qui croyait avoir effectué une bonne action, répond l’affichage devant lequel ils passent : Contre la maltraitance, toute vie mérite le respect.

Un album plein de malice, de rebondissements, qui se clôt par une vraie chute, qui pose de nombreuses questions liées à la responsabilité, à la causalité, mais aussi à notre rapport avec la nature. Est-ce en croyant lui venir en aide que nous la condamnons ? Ne sommes nous pas le jouet de forces que nous ne pouvons pas maitriser ?

Chut, je dors !

Chut, je dors !
Hervé Pinel – Christine Schneider
Seuil Jeunesse 2026

Tapage nocturne

Par Michel Driol

C’est la nuit. Sidonie dort dans on lit. Mais elle est réveillée successivement par de drôles de bruits, de plus en plus forts. C’est d’abord une souris avec une montre, puis un hibou avec une canne, un ours avec une écharde, et un éléphant qui tombe. Et lorsque tous ces bruits se mélangent, Sidonie se décide à monter au grenier, pour y découvrir les quatre animaux, qui ont peur du noir, et souhaitent dormir avec elle.

Dans cette histoire en randonnée et à chute, l’important c’est la répétition et la gradation. Répétition des mêmes mots dans le texte, répétition d’un même cadre dans l’illustration, une illustration qui oppose les bleus profonds de la chambre à la lumière chaude de la lampe de chevet qui n’éclaire que le visage de l’enfant. Illustration qui oppose un registre inférieur, la chambre, et un registre supérieur, où passent les animaux comme en ombre chinoise. Quant au texte, il répète aussi les mêmes formules, le tout montrant que Sidonie n’est en rien étonnée de ce qu’elle entend, et qu’elle semble bien identifier, mais surtout exaspérée de ne pouvoir dormir en paix.

Le mécanisme sur lequel repose l’album est la surprise au sein de ce cadre bien établi. Surprise de ces animaux étranges : la silhouette de la souris n’est autre que celle d’une autre souris célèbre, Mickey. Quant à la voir affublée d’une montre, voilà qui renvoie à Lewis Caroll… Surprise donc de deviner ces animaux tous affublés d’un malheur : une canne, une écharde, une chute… Mais surtout surprise de la chute de l’album. Alors qu’on se pensait dans l’imaginaire de l’enfant, on découvre une autre réalité, celle du grenier où habitent réellement ces animaux. Surprise de les voir penauds face à une Sidonie bien remontée, façon parent faisant une remontrance ! Et surprise enfin de voir tous le monde, bien blotti, bien au chaud, dans le lit de Sidonie.

Cet album du soir plein de douceur, de drôlerie et d’impertinence, reprend le thème des peurs enfantines des bruits nocturnes pour les détourner. Ici l’héroïne est solide, pleine d’assurance, et ce sont les terreurs, les bruits, qui se révèlent à la fois étonnants et bien identifiés. Les rôles sont inversés. Ce n’est pas l’enfant qui a peur, mais les animaux enfermés au grenier… Les bruits ne sont pas inconnus, et donc l’enfant les identifie clairement. Ils sont surtout dérangeants, pas effrayants.

Un album, aux illustrations hyperréalistes particulièrement réussies, pour lequel le rire est un bon moyen d’exorciser les peurs !

Le Silence des porcelaines

Le Silence des porcelaines
Agnès Domergue et Valérie Linder
Cotcotcot 2025

D’un petit chat gris souris

Par Michel Driol

C’est l’histoire d’une rencontre, celle de la narratrice et d’un petit chat gris souris, qui, comme le font les chats, s’adopte, et apporte la vie dans la maison, en faisant tinter les porcelaines… On suit la vie du chat, ses activités, jusqu’au jour où il disparait, laissant la narratrice à sa tristesse et au silence des porcelaines qui ne tintent plus. Après un temps de deuil, le sourire revient…

Le récit prend ici la forme du poème, avec quelques vers – libres – par page. Vers libres, mais respect d’un certain rythme, de 4 à 6 syllabes, avec parfois des rimes, parfois des assonances, et une façon habile de suggérer la relation entre le chat, la narratrice et la maison.  Les mots miment les activités, le jeu du chat, les boules de papier qui volent, mais aussi un discret travail sur la polysémie permet de créer ces notes de jasmin et de bergamote auxquelles on tend l’oreille, dans une grande correspondance des sensations où dominent les bruits, et la musique. Le texte  fait aussi appel à la vision, composant un jeu entre le soleil et les ombres. Un texte qui pose le chat entre le jour et la nuit, entre le réel et les rêves.

C’est le récit poétique d’un lien qui se dénoue avec le départ du chat, des sensations de manque, de vide qui suivent, mais aussi l’acceptation de ce départ avec le souvenir qui permet d’associer je souris avec la couleur gris souris du chat, marquant ainsi l’osmose entre l’humaine et l’animal.

Les aquarelles illustrent l’album avec douceur et délicatesse, saisissant le chaton dans diverses activités, se jouant du texte parfois, en faisant avec humour des montagnes une pile de coussins…

Si, par le thème, on pense à C’est corbeau, de Jean-Pascal Dubost, on se retrouve dans un univers bien très lumineux, donnant à lire une certaine image du bonheur domestique, un univers où s’installe une poésie de l’intime apaisé, à la fois ordinaire et  singulier, un univers fait de petits bonheur, celui du thé, des porcelaines, et de la musique, celui de la douceur de la vie qui va et qu’il faut saisir, comme le jeune chat, dans tous ses moements.

Je n’aurai plus peur

Je n’aurai plus peur
Jean-François Sénéchal, Simone Rea
La partie, 2026

Dire la violence

Par Michel Driol

C’est le soir. Un petit lapin discute avec sa maman. Ils ont dû quitter un pays en guerre, et sont réfugiés. Mais ce soir le petit lapin n’arrive pas dire ce qui s’est passé à l’école aujourd’hui. Dans le dialogue, il s’interroge. Est-il courageux ? Vont-ils devoir partir ailleurs ? Mais, sil ne parvient toujours pas à raconter ce qui s’est passé à l’école, il a pris la décision d’en parler le lendemain à la directrice de l’école.

Comment parler de la violence aux enfants ? Ici, il est question à la fois de violence subie, celle de la guerre, de l’exil, d’avoir vu mourir ses proches, et de violence scolaire, celle dont on a été le témoin. Les deux font peur au héros de l’histoire, qui s’interroge sur son courage, sur ses émotions, sur sa peur. Face à lui, une mère qu’on sent calme, posée, à l’écoute. Car tout le texte est constitué de ce dialogue entre la mère et l’enfant. Une forme très épurée, sans didascalie, marquée simplement par deux couleurs pour différencier les deux personnages. Une forme qui permet de percevoir la relation des deux personnages, dans ce dialogue autour des questions fondamentales de leur vie, de leur sécurité, de leur estime de soi, mais aussi de la peur, omniprésente dans les questions de l’enfant. Qui a peur et de quoi ? Les soldats ? Sa mère ? Et cette dernière, avec bienveillance, pose des mots sur la vie, sur les émotions, sur les relations. Elle ne juge pas, elle fait confiance, elle laisse, avec amour, à son fils le temps d’être prêt à raconter.

C’est un moment de bascule que raconte l’album. Moment de bascule pour le petit témoin de violence à l’école, lui qui a été victime de tant de violence dans sa vie. Comment trouver le courage de parler quand on est un petit lapin fragile, dans un monde que les illustrations montrent peuplé d’animaux plus féroces que lui ? Car nous sommes dans un monde d’animaux habillés comme des hommes, des chiens victimes, des renards agressifs, des chiens soldats, des ours amis des lapins. De fait, le texte dialogue avec les images, qui posent le décor et montrent ce que le texte ne dit pas. La violence à l’école, suggérée en quelques planches qui se focalisent plus sur les victimes que sur les actes eux-mêmes, qu’elles laissent dans le hors champs, laissant, à l’instar du texte, toute latitude au lecteur de combler les vides.

L’album est un bel appel à la résistance contre toutes les violences, un appel à avoir le courage de dire sa peur face à un monde de plus en plus sauvage, à avoir le courage de parler. Voilà, en tous cas, un album courageux  pour s’emparer, avec tact, avec la distance nécessaire, avec toute la douceur que lui confère son texte et ses illustrations,  d’un sujet grave qui peut être traumatisant pour nombre d’enfants.