Un pour tous, tous pour un

Un pour tous, tous pour un

Raphaël Marcon – Kristina Skutlaberg

Utopique 2026

 

Compter sur la fraternité

Par Michel Driol

 

10 petits poissons naissent au fond de l’océan. Tandis que maman poisson va leur chercher à manger, le plus grand les entraine à l’aventure. Des dangers les menacent, une pieuvre, des oursins, des crabes, et un requin qui dévore les neuf plus gros. La ruse du plus jeune leur permet de rentrer à temps pour le repas !

C’est, bien sûr, une histoire qui met en scène le courage, l’intelligence, la ruse et la débrouillardise pour venir à bout des dangers. Sur un air de Petit Poucet, on a toujours besoin d’un plus petit que soi ! Mais c’est aussi, sous forme d’une histoire en double randonnée, un livre à compter jusqu’à dix.

Double randonnée, car d’abord la famille poisson se retrouve confrontée à une série de dangers successifs, le plus jeune ayant un peu de mal à y échapper, aidé, parfois, par son grand frère. Puis il va utiliser dans l’ordre chacun des dangers affrontés, la pieuvre, les crabes.. pour venir à bout du requin, dans un enchaînement de faits qui fait penser aux délirantes machinations inventives des dessins animés ! Le texte répète la comptine numérique de 1 à 10, invitant les plus jeunes à la reprendre et à dénombrer les petits poissons présents sur l’image. Cet aspect de comptine est repris par d’autres aspects du texte : jeu avec les rimes ou les assonances, jeu sur la longueur des lignes, suggérant un rythme tantôt rapide, tantôt plus lent, liste de 1 à 10 des actions entrainant la libération de la fratrie… Destiné aux plus jeunes, l’album ne renonce ni stéréotypes langagiers familiers : les œufs sont tout ronds, le repas forcément bon, ni aux onomatopées, aux interjections ou aux interrogations.

Les illustrations, en pleines doubles pages, montrent le fond de l’océan, les algues et les rochers, la faune et la flore sous-marine, dans des couleurs lumineuses, non sans anthropomorphisation : les yeux des oursins, les dents acérées de la pieuvre, les lunettes rondes du plus jeune, la marinière de l’ainé… composent une joyeuse et poétique fantaisie.

Un album à compter où les plus jeunes prendront plaisir à retrouver les 10 petits poissons cachés dans l’image, un album bien à l’image de l’intrépidité – et de la désobéissance ! – des enfants qui font face aux dangers qu’ils ne connaissent pas, un album qui met en évidence le sens de la débrouillardise et la solidarité. Oui, tous pour un, mais aussi un pour tous !

Le Coquillage

Le Coquillage
Camille Floue
Thierry Magnier petite poche 2026

Des mots qui font voyager

Par Michel Driol

Mona vit avec sa famille dans un petit appartement.  Elle y partage sa chambre avec ses nombreux frères et sœurs. C’est l’été. Les vacances, c’est au parc, sous la surveillance des frères ainés tandis que les parents travaillent. Dans la vitrine d’un magasin d’antiquités, la fillette a repéré un magnifique coquillage. Un jour, il n’est plus là. Elle s’enhardit à entrer, et lune vieille femme lui offre le coquillage. Il lui suffit de fermer les yeux, de le porter à son oreille, pour être transportée au bord de la mer. Mais quand ses sœurs emplissent le coquillage de papier, cela ne fonctionne plus, et les enfants se rendent chez l’antiquaire qui saura bien retirer le papier, et, au-delà, raconter les histoires liées à chacun des objets de la boutique…

Le Coquillage est un récit qui flirte avec le fantastique, mais reste résolument réaliste. Fantastique de cette boutique pleine d’objets mystérieux, fantastique de la propriétaire, vieille femme mystérieuse. Fantastique du pouvoir des objets. Mais, si l’on côtoie le fantastique, c’est pour rester résolument du côté du réalisme. Réalisme de cette famille, aimante, pauvre, si bien décrite dans la promiscuité de ses conditions de vie, dans la précarité que l’on ressent, et dans l’amour des uns pour les autres. Réalisme des relations et sentiments éprouvés, entre désir d’indépendance, besoin de s’isoler, et vivre ensemble. Un réalisme qui n’exclut pas la poésie. Poésie du voyage effectué à travers les objets de la boutique, mais surtout à travers les mots de l’antiquaire, passeuse d’histoires, passeuse de pays lointains. C’est là, par la langue, par le récit, que le texte atteint une dimension fantastique pour parler avec réalisme du désir d’évasion, de rêve, de voyage, d’aventures…

Un texte sensible qui montre le pouvoir des mots, des histoires, pour s’évader quand on ne part pas en vacances, tout en côtoyant les codes les plus classiques du fantastique.

La Promesse d’Aimé

La Promesse d’Aimé
Michel Rius – Zad
Utopique 2026

Ouvrez la cage aux oiseaux….

Par Michel Driol

Le héros est un jeune castor, aimé de ses parents, surprotégé par sa mère qui s’inquiète de le voir loin d’elle. Après une escapade dans la rivière, folle d’inquiétude, elle lui fait promettre de ne jamais recommencer. Mais le jeune castor dépérit peu à peu, en dépit de la bonne nourriture, des soins, et des médicaments.

Avec beaucoup d’empathie et de tendresse pour ses personnages, l’album expose ces sentiments, ces désirs contradictoires en anthropomorphisant une famille de castors, montrés, dans le texte et les illustrations, comme une famille très humaine, ayant attendu longtemps un enfant désiré, vivant dans une vraie hutte, vêtus de robes ou de pulls (de Noël), tricotant ou tressant un panier. Une famille peut-être un brin stéréotypée, avec une mère au foyer et un père au dehors, pêcheur, désireux d’emmener son fils avec lui…  L’album s’inscrit dans une temporalité symbolique, bien portée par les illustrations. C’est en été qu’Aimé s’échappe pour explorer la rivière, c’est en automne qu’il commence à dépérir, c’est en hiver que sa mère s’ouvre à ses amies de son incompréhension quant à la santé de son fils, c’est au printemps qu’un nouveau pacte lie la famille.

La narration est conduite à partir de petites scènes, illustrées en doubles pages très colorées et très expressives. On suit le point de vue d’Aimé, son ennui, son désir d’explorer le monde, son besoin de liberté, sa découverte de la détresse de sa mère quand elle l’a perdu. On est dans ses pensées, jamais dans ses paroles au discours direct, alors que l’on entend les propos de ses parents. C’est bien une façon de mettre cet enfant au centre de l’album, comme une figure de ses jeunes lecteurs. On peut toutefois se demander à qui s’adresse cet ouvrage. Sans doute à la fois aux parents et aux enfants. Aux enfants certes, qui ont du mal à comprendre pourquoi les parents leurs interdisent de faire leurs propres expériences, et s’inquiètent pour pas grand-chose. Mais aux parents aussi, qui ont du mal à comprendre qu’aimer, éduquer, c’est apprendre à être autonome, à voler de ses propres ailes, comme le jeune rouge-gorge qu’Aimé observe.

Un nouvel album de la collection Bisous de famille, qui continue d’explorer des situations quotidiennes et les émotions partagées… ou pas… au sein de la famille, pour questionner ici les formes de l’amour et les limites entre aimer et étouffer… .

Moi, Lubochka

Moi, Lubochka
Gilles Baum – Amadine Piu
Editions des éléphants 2026

Guerre et paix

Par Michel Driol

C’est un gros ours qui mène son existence d’ours paisible jusqu’au jour où des avions de guerre mettent le feu à la forêt et l’obligent à fuir. Blessé, il est soigné par un soldat solitaire, Sergiy, qui lui donne un nom, le nourrit, lui fait entendre de la musique… Peu à peu, les deux s’apprivoisent. Lorsqu’un camion vient rechercher le soldat, l’ours enfile ses habits et part au front à sa place.

La taïga, la neige, les noms des personnages, l’instrument de musique joué par Sergiy, tout évoque le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine, mais le récit a une valeur bien plus universelle. Il est question des ravages causés par la guerre sur la nature, sur les animaux, sur les hommes. Peur des bombardements, exode, blessure, l’ours ressent dans sa chair ces traumatismes, ce monde inconnu dans lequel il est précipité. De cela, l’album rend compte avec beaucoup de délicatesse, montrant cet ours s’humaniser peu à peu aux côtés du soldat. Finie l’insouciante primitive de celui qui vit simplement au gré de ses besoins, de ses envies, il apprend. Et le premier apprentissage est celui du langage. Le texte souligne sans cesse cette caractéristique humaine, dans une belle formule poétique : Il est propre aux hommes, l’art de nommer les choses. Face à cela, l’ours comprend, mais ne peut que grogner tout en étant, paradoxalement, le narrateur de ce récit. Face à la violence de la guerre, la musique, la parole, le jeu d’échecs sont des formes de résistance, installant une oasis de paix et de fraternité entre deux êtres bien différents, humain et animal, deux êtres aussi taiseux et discrets l’un que l’autre qui ont en partage autre chose que le langage.

Au delà de la guerre, de la paix, du sacrifice et de la fraternité qui forment la trame de ce récit plein de pudeur, c’est la question du langage qui est au cœur de l’album. Nommer les choses, voilà le propre de l’homme. Mais à quoi bon nommer les choses si c’est pour les détruire ? A quoi bon les nommer, si c’est pour ne pas s’entendre avec le voisin qui parle une autre langue ? Peut-être simplement pour le plaisir poétique des mots, telle cette étoile, Cassiopée, dont le nom seul fait rêver Lubochka. Des mots qui forment un écran entre les humains et le monde, pense l’ours, qui trouve que les hommes compensent leur perte de flair et d’union avec la nature par le langage. On songe, bien sûr, à la phrase finale du nom de la rose… La rose d’hier n’existe que par son nom, et nous ne tenons que des mots nus. De l’amitié entre Lubochka et Sergiy ne subsiste qu’un récit inachevé, raconté par un ours, qui laisse à deviner le destin de chacun des deux protagonistes.

Les illustrations d’Amadine Piu jouent sur les contrastes et les oppositions. Opposition entre la vie libre de l’ours dans une nature prolifique, verdoyante et le feu des explosions et de la forêt qui brule, opposition entre le frêle soldat et l’énorme ours aux grimaces touchantes dans leur essai d’imiter l’homme. Des illustrations pourtant tout en douceur, dans des camaïeux de tons pastel le plus souvent, se terminant sur ce camion militaire qui emporte l’ours dans la nuit noire avant de donner l’espoir d’un printemps de paix revenue. Parole d’ours !

Un album touchant, labellisé par Amnesty International, qui aborde avec subtilité les questions de la peur et de la solidarité, de la paix et de la guerre, de l’identité et de l’altérité, du langage et du silence, mais aussi de l’honneur et du dévouement. De quoi la guerre est-elle le nom ?

Bansky, Marseille et moi

Bansky, Marseille et moi
Elise Fontenaille
Rouergue 2026

Total zaatar

Par Michel Driol

Darwin, qui s’est séparé d’Eva, part à Marseille car son idole, Bansky, y a réalisé un nouveau graff. Il s’y rend en covoiturage avec  Fiona, bloggeuse et voyageuse, qui le présente à ses amis Yasmina et Yakoub, qui tiennent un restaurant avec leur fille Massilia. Cette dernière fait découvrir à Darwin une ville cosmopolite, regorgeant de saveurs, et des histoires multiculturelles de tous ceux qui y vivent et proviennent de toute la méditerranée.

On retrouve avec plaisir Darwin, le héros de Bansky et moi, de la même autrice. Il a vieilli, est devenu cuisinier. Alors qu’il est à la recherche d’un graff de Bansky, il va trouver une famille, en particulier un père en la personne de Yakoub.  Il découvre aussi le couple plein d’amour formé par Yasmina, née à Gaza, et Yakoub, juif. C’est la tragédie de Gaza qui plane sur tout le roman, tragédie hélas d’actualité. Les uns y ont perdu un hôtel, Nour. D’autres se souviennent, avec nostalgie, d’une enfance heureuse à Gaza. Les personnages suivent l’actualité, celle de Fatem Hassona, assassinée avant d’aller à Cannes. Pour autant tout le roman parle d’un vivre ensemble possible, de générosité, de partage, de culture – et de cuisine – partagée. Certains reprocheront peut-être à ce roman sa structure répétitive, Massilia montrant à Darwin sa ville, ses recoins secrets, ses bars, ses restaurants, dans une exploration urbaine qui met surtout en évidence une ville loin des clichés que l’on peut avoir d’elle, mafia et trafics de drogue. Cette forme libre permet en fait d’illustrer une certaine façon de vivre ensemble, dans une ville monde où se croisent des gens de toutes origines, de toutes cultures. Une ville qui est à l’image du zaatar, ce mélange d’épices oriental, que Darwin apprend à constituer.

Se dégage de ce roman qui croise les figures des exilés palestiniens, de Bansky, de Missak Manouchian et de Tomas Elek, de Marine Vlahovic  ou de Hiam Abbass une grande impression d’espoir. En dépit des tragédies passées et présentes qu’il évoque, il montre des personnages qui résistent, qui gardent foi en un futur meilleur. Des personnages comme Yakoub, qui conduit son restaurant à la ruine par sa grande générosité. Des personnages comme Massilia, qui veut devenir architecte pour construire des immeubles qui ne s’effondreront pas et ne seront pas l’objet  de spéculation foncière. Des personnages simples, auxquels chacun et chacune pourra s’identifier, qui manifestent surtout leur curiosité, leur ouverture aux autres, leur refus des discriminations.  Elise Fontenaille réussit ce tour de force de proposer ici un roman réjouissant, optimiste, positif, sans rien omettre des violences, des guerres, des tragédies qui endeuillent le pourtour de la Méditerranée.

Même si Jean Claude Izzo n’est pas cité par l’autrice dans ses sources ou ses remerciements, on ne peut s’empêcher de songer à lui en lisant ce roman, tant les images de Marseille qu’ils proposent tous les deux se rejoignent. C’est la même générosité dont il est question, le même attachement à cette ville si particulière, ce même rapport à la mer, mais aussi cette même gourmandise. Et ce n’est pas pour rien que Bansky, Marseille et moi se termine, comme le premier opus, par une série de recettes.

Un récit vivifiant qui inscrit pleinement des personnages positifs, attachants, aux origines diverses,  dans l’histoire contemporaine, pour affirmer, comme l’une de ses personnages, que le vrai combat, c’est la bonté.

Nos chroniques sur le premier opus : celle de Maryse Vuillermet et la mienne

Pablo dans les bois

Pablo dans les bois
Myren Duval
Rouergue 2026

Bipolarité, sarcasme et amour…

Par Michel Driol

Revenant d’une soirée arrosée, Pablo entend ses parents se disputer. Le lendemain, sa mère est partie, après avoir parlé des peaux d’homme de son père. Partie pourquoi ? Quoi qu’il en soit, Pablo ne veut plus la voir. Quant à son père, il a des comportements de plus en plus étranges. Comment parler de tout cela avec Ada, la fille du proviseur, une jeune fille mal dans son corps, trop replète ? Jusqu’au moment de la découverte de la bipolarité de son père, et que les peaux d’homme sont en fait des prodromes, et qu’ainsi s’explique la fuite de sa mère…

La bipolarité, voilà un sujet peu traité en littérature de jeunesse. Myren Duval choisit de l’aborder en plaçant le lecteur au plus près des sentiments, des réactions, de pensées de Pablo, son narrateur, en construisant un personnage au sens de la répartie bien aiguisé, un personnage qui masque ses douleurs derrière des sarcasmes qui frisent l’insolence, et lui valent de se retrouver plus souvent qu’à son tour dans le bureau du proviseur. Des réparties qui font le plaisir du lecteur, bien sûr, tant elles sont fines, ciselées, et touchent juste. L’humour est quelque part entre la politesse et l’impolitesse du désespoir, pour Pablo. Ce personnage fragile, l’autrice l’entoure avec audace d’une galerie de personnages qui se révèlent à nous – et à lui – dans leur complexité, dans leurs fêlures. Ada, d’abord, l’amie, qui écoute, dans cet espace de sentiments entre l’amitié et l’amour. Mais comment franchir le pas pour les deux adolescents, accepter une nouvelle relation et un corps qui n’obéit pas aux canons de la beauté ? Ada  et ses deux pères, autre belle trouvaille de l’autrice, ce qui permet d’explorer deux faces du proviseur, qu’on voit d’abord dans un rôle assez convenu, celui du chef d’établissement face à un élève insolent, puis dont on découvre la vie amoureuse, avec son mari, et une capacité d’empathie et d’aide à l’égard de Pablo. Car, au fond, ce dont parle le roman, c’est d’amour et de souci de l’autre. Amour au sein de la famille de Pablo. Comment aimer celui qui refuse de se soigner, et dont le comportement devient de plus en plus erratique ? Amour au sein de la famille d’Ada, avec ses deux pères, famille qui n’est jamais critiquée, moquée ou stigmatisée par les personnages du roman, signe d’une acceptation plus grande de toutes les formes de familles. Amour de Pablo pour son père, amour de Pablo pour Ada. Le roman traite ces sentiments avec une infinie délicatesse, une grande pudeur. Il  est découpé en courts chapitres, nerveux, concis, comme autant d’instantanés de la vie de Pablo, façon de placer le lecteur en empathie avec ce garçon et ce qu’il y a de confus dans sa vie, confusion montrée aussi par les phrases courtes, nerveuses.  Ces découpages, associés à  un maniement subtil de la langue, à une pratique de l’impromptu, que Pablo a hérité de son père, est aussi une façon de mettre l’accent sur ce qu’il y a de lourd pour l’entourage dans la bipolarité, tandis que le récit, qui met l’accent sur l’amour du père pour son fils, oscille entre dramatisation de certaines situations, et dédramatisation par l’humour du père et du fils.

Un roman pour aborder la thématique de la santé mentale, et, au delà, celle des normes sociales (corps parfait ou non, familles traditionnelles ou non) et dire le pouvoir et la force de l’amour, sous toutes ses formes, pour s’accepter soi-même et accepter l’autre.

Walter Cobb – Nos chemins d’or et de poussière

Walter Cobb – Nos chemins d’or et de poussière
Mathilde de Lagausie
Rouergue 2026

De ferme en ferme…

Par Michel Driol

Il y a Sam Carson, un adolescent à la jambe mal réparée après une fracture. Il y a Walter Cobb, un colosse, immense, plein de bonté. Et puis, un jour, ces deux–là font la route ensemble, une route d’ouvriers agricoles aux Etats Unis, au début du XXème siècle. Réparer un toit, moissonner, ils survivent de petit boulot en petit boulot jusqu’au jour où ils sauvent Mercy, une jeune noire, de ce qui parait être une tentative de viol, en laissant ses agresseurs morts. Ils sont donc trois à faire la route désormais, et Mercy se révèle enceinte.

Voilà un roman épique qui fait songer, par ses personnages, par les lieux dans lesquels il s’inscrit, à l’univers de Steinbeck, celui de Des souris et des hommes, celui des Raisins de la colère aussi. Un Steinbeck qui, tout en assumant le réalisme des situations, des rapports sociaux, de la violence et du racisme, n’hésiterait pas à faire une petite incursion du côté de la magie et du fantastique. Car Walter Cobb détient des pouvoirs surnaturels, une force mystérieuse qu’il utilise pour les tirer de mauvais pas, mais une force qui ne peut pas tout. C’est un roman qui entraine le lecteur à la suite de ces personnages sur des chemins de poussière, vers un eldorado mythique, une sorte de paradis, un domaine nommé Jugement, où un juge accueille les gens comme eux. Sur des chemins d’or aussi, l’or résidant dans la qualité des relations tissées entre ces trois là, au-delà de la couleur de peau, du genre, de l’âge. Solidarité, entraide, amitié, amour aussi afin de ne laisser personne au bord du chemin. Mais ces chemins sont aussi jalonnés d’étapes bien différentes. Des fermes où les ouvriers agricoles sont traités comme des moins que rien. Des villages où se sont réfugiés des descendants d’esclaves noirs. De maisons accueillantes parfois. Se profile ainsi, en arrière-plan, toute une galerie de personnages bien représentatifs de l’humanité, avec ses bons côtés, ses mauvais côtés aussi : racisme, difficulté à accueillir l’autre.

Petit à petit, le narrateur révèle le passé des personnages et son propre passé, doublant ainsi le voyage géographique d’un voyage historique. Ce qu’ont été leurs vies, les blessures secrètes, les mépris des uns et des autres qu’ils ont dû subir., les personnages qui les ont marqués et fait souffrir. Car ces trois personnages ont tous été meurtris par la vie, de différentes façons. Peut-on se réconcilier avec son passé ? Peut-on pardonner ?

Tout le texte est porté par la voix de Sam, dans une langue souvent orale, parfois familière, bien à l’image de ce personnage. Une langue qui sait susciter les émotions chez le lecteur : peur, espoir, empathie pour ces trois-là qui ont à souffrir de la fatigue, du froid, de la faim, mais aussi de la hargne de ceux qui les poursuivent.

Un roman souvent bouleversant, aux multiples rebondissements, à la recherche utopique d’un lieu et d’un temps où blancs et noirs se mélangeront, construit autour de trois personnages à la fois bien ordinaires et pleins de force.

Préparer le bouillon

Préparer le bouillon
Lee Sang-kyo et Bamco – Traduction Charlotte Gryson
Cotcotcot 2026

Bon appétit !

Par Michel Driol

On connait peu en France la cuisine coréenne. Cet album est l’occasion de découvrir un classique, le bouillon de nouilles aux anchois, mais aussi un poème en coréen – heureusement traduit – qui clôt l’ouvrage.  Mais on est bien loin du livre de cuisine traditionnel !

Tout d’abord, trois pages montrent la préparation des anchois : des gros plans sur des mains qui retirent la tête et le filament noir, avant d’élargir le champ pour montrer les anchois, les uns entiers, les autres à l’état d’arêtes, sur un papier journal. Et c’est là que l’on passe dans une série débridée de pages où les anchois s’échappent, s’envolent au milieu des oiseaux, côtoient une ballerine sur la scène, visitent un musée dans lequel on reconnait des tableaux célèbres où les humains sont devenus des anchois, s’envolent dans l’espace, bronzent sur la plage. Mais une main se profile sur la page du journal, interpelée par un des anchois. Et l’on revient au début pour découvrir un père et son enfant vidant une quantité phénoménale d’anchois, tandis que la mère prépare le bouillon que tous dégustent en famille…

Deux parties bien distinctes donc pour cet étonnant album plein de drôlerie et de poésie.  Une partie bien réaliste qui plonge dans la confection familiale du bouillon, avec des rôles bien identifiés. Celui du père et de son enfant, petites mains se livrant à la préparation des ingrédients, non seulement les anchois, mais aussi les légumes (dont les carottes peu aimées des enfants coréens, carottes dont la traductrice a malicieusement modifié le nom…). Une belle façon de montrer le rôle de la cuisine comme lien familial, à la fois dans la préparation et dans la dégustation, avec le bébé à table. Faire la cuisine, manger, c’est partager des plaisirs, c’est aussi transmettre toute une culture d’une génération à l’autre, dans l’émotion d’un instant de complicté, quel que soit le pays.

Mais la partie centrale offre une plongée dans un imaginaire débridé et réjouissant, un univers dans lequel les anchois s’humanisent, prennent la place d’hommes et de femmes, dans un joyeux carnaval. Il n’est que de voir les anchois ballerines, les anchois chapeautés visitant le musée, ou allongés sur leurs serviettes de bains… tout cela comme illustration dans le journal, tandis que l’on peut lire des articles bien fantaisistes ou voir des publicités pour des films bien connus et délicatement anchoïsiés…  Est-on dans l’imaginaire de l’enfant qui s’évade, en rêvant, loin de cette tâche répétitive ? N’est-on pas aussi dans une sorte de critique sociale : ne sommes-nous pas quelque part ces anchois aux mains de plus puissants que nous, disposant de nous à leur guise ? L’intérêt de l’album est bien dans la subtile articulation entre ces deux propositions, entre le réel familial et l’imaginaire extérieur, entre la poésie minimaliste des mots qui disent la recette et l’exubérance du journal bavard…

Un album bien déjanté, entre la parodie du documentaire gastronomique – les cadrages pleins de vie et de rythme font penser à des émissions culinaires – et la lecture fantasmée d’un journal – entre fausses nouvelles du 1er avril et fake news. Un album, en tous cas, qui montre l’originalité de la production littéraire pour la jeunesse coréenne.

Le Fil de notre histoire

Le Fil de notre histoire
Fabian Negrin – Kalina Muhova
La Martinière jeunesse 2026

De Lucie … à Lucy

Par Michel Driol

A 90 ans, Lucie se souvient. Sa rencontre avec Giorgio, dans les années 50. Son enfance sur la plage. Puis elle évoque la rencontre de ses parents, celle de son grand père avec sa grand-mère. Et ce bijou qu’elle porte, bijou de famille, dans sa famille maternelle depuis les croisades, bijou hérité dit-on de Néfertiti elle-même… Mais, avant Néfertiti, des esclaves ou des marchands de fruits, jusqu’à cette lointaine ancêtre, Lucy.

Partant du proche, du présent, l’album remonte d’abord dans les souvenirs de Lucie, raconte sa propre vie, dit ce dont elle a hérité, bijou et histoire familiale telle qu’elle a été transmise. Une histoire familiale à la fois simple et complexe. Simple, car il n’y a pas de divorce, de famille recomposée. Complexe car elle se construit à partir de nationalités différentes : père italien, mère anglaise. Grand-mère chinoise. Et, lors des croisades, rencontre entre le chevalier anglais et une princesse arabe.  Des rencontres qui mettent en évidence l’amour comme lien entre les individus, hommes et femmes, enfants. Puis, faute de traces écrites ou de récit oral, l’album prend une dimension plus universelle, remontant l’arbre généalogique de Lucie jusqu’à cette lointaine ancêtre commune, trouvée en Ethiopie. Qu’est-ce qu’une famille ? Voilà la question à laquelle l’album apporte une double réponse. Une famille, c’est d’abord l’amour entre ses membres. Une famille, c’est aussi la rencontre de l’autre pour fonder un foyer avec lui, avec elle, et l’autre vient toujours, dans cet album, d’ailleurs.  De ces plus ou moins lointains ancêtres, on hérite les yeux en amandes ou les cheveux crépus, traces, vestiges de ceux et celles qui nous ont précédés. Une famille, ce sont des liens, des fils qui constituent notre histoire, pour reprendre le titre.

Tout cela est évoqué plus qu’expliqué à travers un texte volontairement succinct. Pour aider à se repérer dans le remontée du temps, la date des épisodes est indiquée sur certaines pages, avec sobriété. En quelques phrases, Lucie, narratrice, plante un décor, évoque une ambiance, donnant souvent la parole à ses parents, à son grand père. Façon de faire résonner leurs voix dans le présent, ou de prolonger ce qui est transmis, oralement, d’une génération à l’autre. Si le texte suggère les émotions, les sentiments éprouvés par les membres de la famille, il énonce aussi, de façon très factuelle, la profession, la biographie des aïeux.

Les illustrations suggèrent des atmosphères très différentes selon les époques. Maison de brique dans la forêt, qu’on dirait sortie d’un livre de contes, intemporelle. Plages en teintes douces, comme si la nostalgie voilait la lumière de l’Italie.  Londres sous la pluie et le brouillard. Tout baigne dans une palette pleine de douceur, comme pour mettre en évidence le rouge. Rouge des fonds sur lesquels se détachent les portraits en vignettes. Rouge de ces lignes, en pointillé, qui relient un personnage à l’autre, un objet à un autre. Lignes qui font, bien sûr, écho au fil du titre. Ces choix, dans l’écriture, dans les illustrations, laissent ainsi au lecteur toute une place pour imaginer, remplir les non-dits du texte ou de l’illustration, tisser à son tour les fils de cette histoire, faire converser, à son tour, le passé et le présent, mais aussi se questionner sur sa propre histoire familiale.

Un album tout en délicatesse qui joue sur les émotions, les sens, pour articuler la petite histoire familiale avec la grande histoire de l’humanité, montrant que nous sommes le fait de croisements, de métissages, que nous avons des racines multiples, mais que l’important, c’est, bien sûr, l’amour qui nous lie.

La Moustache de grand

La Moustache de grand
Alexandre Juza
Didier Jeunesse 2026

Ras le bol des règles !

Par Michel Driol

Dur, dur d’être un enfant pour le narrateur : on peut ni manger autant de madeleines qu’on veut, ni quand on veut. En revanche, on est obligé de finir son assiette de petits pois… Les adultes, eux, font ce qu’ils veulent et quand ils le veulent. Pas de règle pour eux ! Le signe distinctif des adultes ? Les poils… il suffit donc de se fabriquer une moustache pour être grand et faire ce qu’on veut. Oui mais voilà, n’y a-t’il que des avantages à grandir si vite ?

Avec beaucoup d’humour, l’album montre un héros qui, comme tous les enfants de son âge, vit douloureusement les nombreuses règles qu’on lui impose. Plein de malice, quelque peu insubordonné, il fait preuve d’un certain sens de l’observation et de déduction. Les moustaches ne poussent-elles pas comme les plantes ? Mais surtout, il a envie, lui aussi, de faire ses propres choix avant de découvrir qu’ils peuvent être lourds de conséquence : mal au ventre, aux pieds…

L’album vaut par le lien amical qui existe entre le narrateur et une autre rebelle, Sarah. Elle, c’est la douche quotidienne qu’elle ne supporte pas. Sa technique pour se faire une moustache fonctionne moins bien que celle du narrateur, et elle reste petite… mais son amitié reste indéfectible et précieuse !

C’est donc un sujet sérieux qui est abordé par cet album, le désir de devenir grand, de s’affranchir des règles, le désir de jouir d’autant de libertés que les adultes. Mais il est traité de façon particulièrement comique. D’abord en raison de la naïveté bien enfantine du narrateur, de sa vision pleine d’innocence du monde qui l’entoure, qui passe aussi bien par le texte que par l’image. Une langue orale, tant dans le récit que dans les dialogues, vivante, familière, bien à l’image de ce petit garçon déluré. Quant aux illustrations,  elles le montrent sous une tignasse blonde,  avec des yeux et une bouche très expressifs, au milieu de décors envahis d’une foule de détails pittoresques : le désordre de la chambre, la scène de petit déjeuner où tout déborde, ou les enfants sagement alignés dans les couchettes. Tout est là pour faire ressentir la singularité de ce garçonnet, pas plus haut que trois pommes, mais finalement bien décidé à prendre son temps pour grandir !

Un album qui explore avec tendresse le désir de grandir, de s’affranchir des règles, un album qui sait choisir un bon angle de narration, autour d’un personnage attachant entre candeur et malice !