Mes rêves au grand galop – Saison 2

Mes rêves au grand galop – Saison 2
Didier Jean & Zad
Utopique 2026

Cheval, couture , collège et harcèlement

Par Michel Driol

Inès, élève de 3ème, paralysée, est férue d’équitation. Elle est amoureuse de Sébastien, et délaisse peu à peu son amie d’enfance, Sasha. Cette dernière, qui adore coudre, est remarquée par une nouvelle élève, Mila, qui accepte de lui servir de mannequin dans des vidéos. Mais un jour tout change. Mila se désintéresse de Sasha qui doit affronter moqueries, brimades et petites agressions au point de tenter de se suicider. Inès et Sébastien tentent de comprendre ce qui s’est passé.

Ce roman est le second tome d’une série, dont le premier opus est brièvement raconté au début, afin de ne perdre aucun lecteur. Ajoutons une table des personnages pour aider à la compréhension du récit, polyphonique, car pris en charge, en alternance, par Inès, Sébastien et Sasha. L’intrigue prend du temps à se mettre en place, le début du roman étant consacré aux activités normales des trois adolescents, et à la joie de Sasha d’être repérée et admise chez elle par Mila, expansive, riche, populaire malgré son arrivée récente dans le collège. Puis différents indices conduisent le lecteur à s’interroger sur ce personnage de Mila, son comportement à l’égard de Sasha, lorsqu’elle la prend en photo nue, à l’égard de Sébastien, lorsqu’elle lui commande son portrait qu’elle paie chèrement. Le drame se noue donc petit à petit, dans une temporalité longue, sans qu’on comprenne vraiment les éléments déclencheurs, les raisons du harcèlement de Sasha. Ce dernier est particulièrement bien décrit, aussi bien dans les faits que dans les conséquences psychologiques sur la jeune fille, harcèlement à la fois physique et cyber harcèlement.

La polyphonie permet d’avoir les points de vue des trois principaux protagonistes, de montrer comment se tissent ou se détissent les liens entre eux dans ce récit à trois voix qui fait la part belle aux personnages secondaires, positifs pour la plupart comme les parents de trois adolescents, travailleurs, attentionnés, s’aidant les uns les autres.

Reste bien sûr la question des motivations de Mila, qui sont traitées avec soin par les deux auteurs. Elle s’exprime, dans une lettre de demande de pardon, et évoque aussi ce qui lui est arrivé dans un autre collège. Les auteurs font ainsi du harcèlement une spirale dont il est difficile de se débarrasser.  Mais aussi sans doute dans un roman pour la jeunesse il est difficile de construire des personnages d’ados totalement négatifs… Toujours est-il qu’après le drame évité de justesse, les personnages retrouvent une sorte de calme, de sérénité pour pouvoir affronter l’avenir. En cela le roman est bien porteur de valeurs humanistes.

Un roman adolescent qui aborde les questions du harcèlement scolaire et du cyber harcèlement, à travers 3 voix bien identifiées, et qui se termine en donnant les numéros de téléphone utiles pour venir en aide aux mineurs en danger.

Jean Rhino s’en va

Jean Rhino s’en va
Hélène Mercier – Béatrice Rodriguez
Didier Jeunesse 2026

Partir un jour … ou l’autre…

Par Michel Driol

Jean Rhino en a assez de manger des légumes, de faire ses devoirs, de se brosser les dents. Il décide de partir et fait ses adieux à ses parents, et, sac sur le dos, doudou au bras, il part à l’aventure… sans se douter que, bien cachés, ses parents veillent sur lui, l’abritent de la pluie, le fournissent en gâteau et éclairent son chemin, la nuit… Et, quand il s’endort, ils le ramènent à la maison. C’est décidé. Il partira demain…

Voilà une famille rhinocéros à la fois atypique – la mère fait du culturisme et le père le ménage – et bien ordinaire, avec un fils qui rêve de grandir, de partir, de s’émanciper, et des parents aimants, attentifs au bonheur de leur enfant. Tout cela est bien montré par la complémentarité du texte et des illustrations. Le texte, à la première personne, donne le point de vue de l’enfant, tandis que l’illustration élargit le champ pour montrer aussi le rôle et l’attention des parents. De ce fait, le lecteur en sait plus que le personnage, et peut ainsi s’amuser de sa candeur, et de sa naïveté dans un monde qu’il ne connait pas.  Ainsi l’album conjugue tendresse et humour, avec une pointe de nostalgie lorsque Jean Rhino se souvient des gâteaux de son Papy et d’autres bonnes choses de la maison…

C’est, bien sûr, une histoire d’autonomie qui nous est racontée, une histoire qui oppose, comme dans tous les contes traditionnels, deux univers. D’abord le milieu familial, la maison du début, bien rangée, lieu de l’ordre, des habitudes, mais aussi des injonctions qui sont autant d’obligations auxquelles le jeune enfant souhaite se soustraire. Ensuite la forêt, une forêt qui ici n’a rien de menaçant. Pas de bête féroce, pas de couleurs sombres, mais des couleurs lumineuses  et des animaux plutôt familiers : oiseaux, grenouilles… Autant dire que Jean Rhino n’est pas en danger dans ce paysage représenté à la ligne claire.

Partir à l’aventure, voilà un rêve de nombre d’enfants. Avec humour, mais non sans ambigüité, l’album montre un fils unique, un enfant roi  que ses parents protègent dans toutes les circonstances, lui permettant d’explorer ses désirs et d’expérimenter en toute sécurité.

Le Grand Voyage de Mo

Le Grand Voyage de Mo
Yeonju Choi
Hélium 2026

Pour une poignée de vis étoilées

Par Michel Driol

Par un jour de canicule, Mamamo reçoit un message de son père, Papicha, qui a besoin de vis étoilées pour réparer des ventilateurs – sa passion ! Muni d’une carte, le petit chat Mo accepte de porter les vis à son grand père, qui demeure sur une ile. Mais le voyage n’est pas de tout repos… Grâce à l’aide de l’ours, du singe Capucin, de Mamie Tortue et de bien d’autres animaux de la jungle, il parvient à porter à son grand-père les précieuses vis.

Entre roman graphique et album, ce deuxième volume des aventures de Mo, le petit chat, prend l’aspect d’un voyage initiatique le long d’une rivière, vers la jungle d’une ile à la fois dangereuse et peuplée d’animaux bienveillants. Le texte, assez long, prend le temps du récit sans se précipiter, et est suffisamment explicite pour raconter, à lui seul, l’histoire. Il met l’accent sur les émotions ressenties par Mo, qui parvient à surmonter ses peurs,  pour se prouver qu’il n’est plus le petit chat qu’il a été, qu’il a grandi. L’histoire, toute en tendresse, promeut des valeurs de solidarité, d’entraide, de confiance à mettre dans les autres. Mo prend soin des autres, plus petits que lui, autant qu’on prend soin de lui. Mais le texte est indissociable des illustrations, fouillées, précises, minutieuses, des illustrations de taille variable qui rythment la lecture de ce conte, dans une mise en page soignée, et font pénétrer aussi bien dans l’intimité des intérieurs confortables que dans la jungle où l’on se perd, tout en représentant des personnages pleins de vie, dont l’expression fait bien ressentir les émotions. De petit format, pour tenir dans une main, l’album devient alors une ode aux miniatures tant on prend plaisir à scruter les moindres détails figurés.

Si Mo est attachant, les personnages secondaires ne le sont pas moins. Mamamo qui fait confiance à son petit Mo et lui adresse des recommandations bien touchantes. Le singe Capucin, illustrateur de livres pour la jeunesse, qui ne peut terminer la lecture d’un livre sans s’endormir. Le vieille Mamie Tortue, pleine de sagesse, et que dire des grands parents, et de la passion de Papicha pour la réparation des objets cassés et les inventions de machines bien improbables ! Tous ces personnages contribuent à créer un univers plein de fantaisie, mais aussi un univers où l’on prend soin les uns des autres. Couverture bleue, dominantes bleu et vert pour les illustrations, carte de l’ile Bleu-D’été… ce bleu pastel qui envahit l’album n’est pas une couleur froide, mais une couleur qui respire le calme et la douceur en dépit des aventures racontées et des périls affrontés.

Récit de voyage, conte initiatique, ce nouvel opus des aventures de Mo, finement racontées et dessinées, est bien réconfortant. Et puis, des ventilateurs pour lutter contre la canicule, c’est bien de saison !

Le grand Voyage du petit nuage

Le grand Voyage du petit nuage
Bernard Villiot – Anja Klauss
L’élan vert 2026

Trouver sa place

Par Michel Driol

Le héros est un tout petit nuage émotif que ses frères, méprisants, ont surnommé Cumulominus et qui décide de trouver sa place dans le monde. Il se retrouve frigorifié dans les pays froids, pourchassé par les indiens, menacé par des pêcheurs, effrayé par un vendeur de barbe à papa jusqu’à trouver une sympathique vieille dame dont il arrose, chaque jour, avec bonheur, les fleurs.

Voilà un récit poétique et initiatique. Récit poétique d’abord, par la figure de ce petit nuage fragile et sa quête d’un lieu qui lui serait adapté. Poésie des mots avec lesquels le texte joue, poésie des rencontres pleines d’imprévu et de charme : un vieux couple belle époque, des oies sauvages, une sirène, c’est tout un imaginaire qui se déploie ici, un imaginaire qui mélange allègrement les lieux et les époques. Voyage initiatique ensuite, car le petit nuage se voit confronté à une série d’épreuves qu’il surmonte soit seul, soit avec quelques adjuvants come la sirène. A chaque étape, il est attiré par ce qui lui ressemble : la fumée, l’écume, la toison des moutons, jusqu’aux cheveux blancs de la dernière dame.  Qui se ressemble s’assemble.  Qui suis-je ? Avec qui suis-je apparenté ? Voilà quelques-unes des questions que pose cet album qui interroge sur le sentiment d’appartenance et la quête de soi. Cette quête d’une place dans le monde, au-delà des obstacles, des dangers, le petit nuage la réussit, invitant les lecteurs à ne pas se décourager, à son image. Personnage à la fois fragile et vulnérable, il sait se révéler plein de gentillesse et de persévérance et trouver une place absolument inattendue, mais tellement à son image ! Des illustrations aux couleurs lumineuses, pleines de détails et de vie, remplies d’oiseaux  participent de l’atmosphère tendre et douce de cet album.

Reprenant tout l’imaginaire lié aux nuages, vaporeux, insaisissables, cet album fait le portrait d’un personnage fragile et tendre, en quête de lui-même, à l’image de nombreux enfants qui ne demandent qu’à trouver quelqu’un qui les aimera et les aidera à être utiles au seuil de ce grand voyage de la vie.

Demain, c’est moi qui commande !

Demain, c’est moi qui commande !
Jörg Mühle
Pastel Ecole des Loisirs 2025

Jeux de pouvoir

Par Michel Driol

Lorsque la belette rentre à la maison, elle trouve l’ours en train de jouer avec  le blaireau. Elle n’apprécie pas trop que l’ours lui demande de préparer à manger, ni que l’ours joue avec le blaireau, qui est son ami. Le blaireau propose alors de jouer à trois. La belette suggère de jouer à papamamanenfant. Mais le jeu dégénère à cause de l’ours. L’ours souhaite jouer au foot, la belette au memory, l’ours à hiberner, puis à cache-cache. Et les deux de se fâcher, tandis que le blaireau s’en va… demain, il ne viendra pas jouer avec eux, car il a rendez-vous avec le renard…

Avec beaucoup d’humour, l’album aborde la problématique du vivre ensemble sous l’angle des jeux de pouvoir, des conflits, des bouderies, de la jalousie. Entre la belette et l’ours, c’est la guerre. Aucun ne veut aller sur le terrain de l’autre, accepter les règles du jeu qu’il propose. Pendant ce temps, le blaireau – figure du lecteur – est témoin quasi muet. Il veut parler, mais on lui coupe la parole. Il range, reprend son écharpe, les laissant placidement régler – ou ne pas régler – leur différend. Ce qui est sûr, c’est que demain, il ne sera pas là…

L’humour provient aussi bien du texte que des illustrations.  Le texte a recours pour l’essentiel au dialogue, ce qui donne à entendre les chamailleries de l’ours et de la belette, dans un langage vivant et bien enfantin. Les propos de l’ours sont écrits en caractères plus gros, façon à la fois d’identifier sa grosse voix, mais aussi son ton de plus en plus virulent. Les illustrations jouent à la fois sur le naturel, – on est dans la forêt – et l’anthropomorphisation des animaux : dans cette forêt, il y a leurs jeux, leurs lits, leur bibliothèque… en plein air. Bien sûr, les personnages se tiennent sur leurs deux pattes.

Les enfants reconnaitront dans cette histoire leurs travers, leur volonté d’être celui ou celle qui commande, leurs brouilles, leur mauvaise foi aussi car, quand le blaireau les quitte, ne vont-ils pas dire qu’il part au moment où l’on s’amuse le plus ? C’est bien un miroir grossissant ces comportements que tend l’album à lire, bien sûr, au second degré.

Négocier, composer, ne pas vouloir être seul à commander, partager les amis, voilà des apprentissages fondamentaux dans la socialisation des enfants qui doivent sortir de leur égocentrisme pour aller vers les autres . Cet album, avec une grande économie de moyens tant textuels que graphique met bien l’accent sur cette découverte du vivre ensemble. Si nous sommes tous un peu belette et un peu ours, et n’est pas blaireau qui veut !

Comment se débarrasser de ses enfants ?

Comment se débarrasser de ses enfants ?
Michaël Escoffier – Amandine Piu
Balivernes éditions 2026

Pour parents au bord de la crise de nerfs

Par Michel Driol

C’est bien connu. Les enfants, ça chouine, ça met tout en désordre, ça dessine sur les murs. C’est en tout cas ce que dit le texte et montre la première illustration. Une seule solution : se débarrasser d’eux. Pour cela, comme dans un guide parental, l’ouvrage propose 10 idées, une par double page : les mettre dans un carton pour les envoyer dans une contrée lointaine, les attacher à une fusée, les vêtir de rouge et les abandonner dans une forêt… 10 idées à mettre en œuvre avant qu’ils ne veuillent se débarrasser de leurs parents.

Avec beaucoup d’humour (noir), avec un sens aigu de l’absurde et du cocasse, l’album prend le contrepied des traités d’éducation et de la morale Les solutions proposées, improbables, cruelles, décalées sont tellement dans l’exagération et la fantaisie qu’elles suscitent l’étonnement et le rire. On retrouve, bien sûr, tout l’imaginaire des enfants, ici revisité : la sorcière, le père Noël, le loup, l’ogre, les pirates, autant de personnages bien connus, figures du mal, qui peuvent se révéler de redoutables adjuvants dans ce projet maléfique. Il fallait oser cet album, bien dans la veine de ce qu’avait fait Michaël Escoffier avec Il ne faut pas mettre les enfants au congélateur.  Il fallait l’oser en un temps où les enfants sont trop souvent victimes de prédateurs. Il fallait oser ici montrer des enfants victimes, abandonnés, dans des situations suffisamment improbables pour qu’elles fassent rire, d’un rire libérateur, jubilatoire. Quel enfant n’a pas eu, au moins une fois dans sa vie, la peur d’être abandonné ? Le rire est ici une thérapie, mais une thérapie qui repose sur des réalités intergénérationnelles. Car combien de personnes âgées sont-elles, comme le texte le signale à la fin, abandonnées par leurs enfants qui ne viennent les voir que trop peu souvent dans des EHPAD ? C’est bien la force de cet ouvrage de faire rire tout en invitant à penser cette nécessité de faire coexister des générations, des envies, des gouts, des attentes différentes.

Ce qui dédramatise aussi l’ouvrage, ce sont les irrésistibles illustrations d’Amandine Piu qui proposent un univers décalé : tel ours est équipé d’une serviette, les têtes des enfants terrifiés ou inquiets sont adorables… On n’est jamais dans le tragique ou le pathétique, toujours dans la caricature. Il y a souvent, dans chaque double page, un détail, un petit texte, un commentaire à ne pas manquer.

Un faux guide parental jubilatoire qui utilise l’absurde et l’humour noir pour inviter à parler de la complexité des relations parents / enfants, mais qui ne manque pour autant ni de tendresse, ni de bienveillance en contrepoint…

Ensemble, on décrochera la lune

Ensemble, on décrochera la lune
Han Ra Kyoung – Illustrations de Mouun
La Martinière jeunesse 2026

A deux, on va plus loin…

Par Michel Driol

Taupe voit un monde flou. Lapine a peur de tout. L’un astique ses multiples lunettes tandis que l’autre contemple sa collection de cartes. Quand Taupe demande à Lapine de lui décrire la lune, elle a du mal, mais propose à son ami d’aller la voir de près, sur la colline aux éclipses.  Ne dit-on pas que là-bas la lune est si grande qu’elle occupe tout le ciel ? Mais le terrain ne ressemble pas vraiment à ce qui est représenté sur les cartes, et il faudra toutes les qualités de Taupe pour parvenir, avec Lapine, au sommet de cette colline tant espérée.

Cet album tout en douceur et en tendresse prend la forme d’un récit de voyage initiatique pour dire la force de l’amitié, de l’entraide et de la solidarité pour parvenir à surmonter ses handicaps – l’hyper anxiété et la vue basse. Le texte, qui fait la part belle aux dialogues, laisse aussi percevoir, dans le récit, les émotions éprouvées par Lapine : peur, fierté d’avoir surmonté les obstacles. Assumant son rôle de guide, Lapine devient plus confiante en elle. Quant à Taupe, il  se révèle dans sa capacité à aider à franchir les obstacles que sont le pont suspendu et la haute montagne, grâce à son défaut, la vue basse, mais aussi grâce à sa qualité de creuseur.  Ainsi se révèle, dans l’adversité, la complémentarité entre ces deux personnages, bien attachants, deux enfants puisqu’on les voit sur les bancs de l’école. Deux enfants dont l’une, Lapine, semble particulièrement se soucier du second et chercher à lui venir en aide pour pallier son handicap visuel.

Les illustrations, en pleine page, présentent deux personnages  tout en rondeur, d’emblée sympathiques. Tous deux sont anthropomorphisés, habitent des logements confortables sous terre. S’opposent à ces logements clos la forêt du voyage, lieu certes baigné d’une douce lumière, mais ouvert, vaste, démesuré par son gigantisme : gigantisme du pont, gigantisme de la montagne.  Mais les illustrations ne manquent pas d’humour, dans la représentation du voyage sous la montagne, où l’on nous montre de nombreux habitants vivant confortablement – mention spéciale pour le ver de terre roulé en boule sur son lit, bonnet de nuit sur la tête ! Pour faciliter l’immersion des jeunes lecteurs dans l’histoire, les illustrations font alterner un point de vue extérieur à celui des personnages, dans une dynamique très cinématographique.

L’album se clôt par une page documentaire sur la lune et par une double page consacrée à la façon d’organiser une soirée sous les étoiles, avec de bons petits biscuits en forme de lune dont on nous donne la recette. Biscuits à partager avec ses amis, pour terminer cet album qui est une ode à l’amitié. Les deux personnages, dans les pages de garde finales, ne vont-ils pas vers le village des amis ?

Un album apaisant qui dit avec poésie l’importance de l’amitié, de la solidarité grâce à deux personnages bien touchants caractérisés par leurs différences complémentaires, un album qui dit aussi qu’on peut décrocher la lune et réaliser ses rêves…

Inventaire des trucs importants

Inventaire des trucs importants
Anne-Sophie Constancien
Les Fourmis rouges 2026

Se souvenir des belles choses

Par Michel Driol

33 trucs importants dans la vie d’une petite fille de 8 ans, devenue une grande personne, et racontant ce qu’elle a trouvé dans son ours en peluche.  33 souvenirs, racontés au présent, tantôt drôles, tantôt touchants, à la fois très personnels et universels. Cela va de l’envie de  voler au trou dans l’ours en peluche, en passant par la mort de la grand-mère, les vacances et les visites chez des amis des parents : tout ce qu’il y a de remarquable dans une vie ordinaire.

Entre album, bande dessinée et roman graphique, l’ouvrage propose donc de se plonger dans la vie familiale d’une enfant de 8 ans, entre ses parents, son frère ainé, et sa chienne, sa grand-mère malade, ses cousines qu’elle voit de temps en temps, les copines d’école. Au fil des saynètes, souvent poétiques, on découvre ses habitudes, ses joies, ses peines, ses questions, toujours saisies naturellement à hauteur d’enfant. Si les unes font sourire, comme les photos de la chienne revêtue du tut de danse devenu trop petit, d’autres émeuvent : peut-on rire lors d’un enterrement ?

Ce que montre l’album, c’est la vie, tout simplement, et le fait qu’il n’est pas toujours simple de grandir, même dans une famille aimante et une univers protégé. Grandir, c’est découvrir la complexité des relations humaines et des sentiments, c’est la peur de ne pas être à sa place, au bon moment, c’est sans doute aussi perdre la candeur de l’enfance qui fait que les choses les plus banales deviennent  l’objet de questions, d’émerveillements, de rituels, comme la recherche des boulettes au fond des poches. Cette candeur de l’enfance, l’autrice la retrouve fidèlement, avec ce léger décalage entre l’adulte qui écrit, dessine et l’enfant dessinée, à laquelle elle redonne la vie à la fois dans le récit et les dialogues. Les dessins, au trait, ont ce côté minimaliste qui sait saisir l’essentiel d’une attitude, planter en quelques éléments un décor, tout en restant au niveau d’une enfant. Le texte, lorsqu’il se fait récit, est au passé composé, comme s’il était tiré du journal intime que l’enfant reçoit, à Noël, et qu’elle ne sait comment remplir.

Un album autobiographique au ton bien personnel, qui illustre avec bonheur une tranche de vie d’une fillette attachante du haut de ses huit ans, entre rigolades et drame, incompréhension du monde des adultes et complicité avec son frère. Cette enfance retrouvée est toujours  juste, et souvent drôle ou émouvante.

La Team

La Team
Audrey Bischoff
Rouergue collection doado 2026

Une place dans le monde

Par Michel Driol

Une colo pour ados dans les Alpes. Il y a là Louise, dont le séjour a été payé par le secours populaire, en révolte contre sa mère qui l’élève seule et sa pauvreté. Il y a là Sabri, toujours vêtu de noir, qui se réfugie dans sa musique pour résister aux moqueries et harcèlements, persuadé que ses parents l’ont inscrit à ce séjour pour pouvoir un peu respirer. Et puis il y a la Team pourriture, des filles de bon milieu social, qui se connaissent déjà, Noa, la Boss, charismatique, Awa la révoltée, Charlotte la déglinguée, Malia la coquette. Quand ces dernières lui proposent de faire partie de la Team, Louise est aux anges. Cette colo s’annonce bien, même si elle n’apprécie pas trop la façon qu’a la Team d’exclure et se moquer des autres.

Polyphonique, le récit fait alterner quatre voix, quatre perceptions de ce séjour. Deux voix d’ados, Louise et Sabri, deux voix d’adultes, Hakim le directeur et Antonia, la mère de Louise. La voix d’Hakim d’abord, celle qui ouvre le roman, dans un hôpital, au chevet d’un des  ados dont il avait la responsabilité, à l’issue du séjour. Ainsi le lecteur comprend qu’il s’est passé quelque chose de grave, mais l’autrice laisse planer le suspense sur l’identité de la victime, la nature du drame.  La voix d’Antonia, qui s’inquiète à distance, repasse et ressasse ce qu’a été sa vie de mère célibataire, ses espoirs déçus, sa rupture avec sa propre famille. Louise, dont on partage les colères, les espoirs, la difficulté à dire sa pauvreté, son admiration pour ces filles belles, rieuses, à l’aise en toutes les circonstances, dont les phrases courtes marquent bien la naïveté et le manque de confiance en elle. Et Sabri, le seul à parler en je, qui assiste à tout, comprend tout, mais reste en marge, exclus, victime…

Dans sa polyphonie, le récit fait alterner plusieurs histoires. Celle de la mère d’Antonia, qui ne comprend plus sa fille, qui la voit sans arrêt lorsqu’elle était enfant, aimante, attachée à elle. Il y a là quelque chose de déchirant dans sa conscience que quelque chose s’est brisé avec sa fille, sans qu’elle puisse en comprendre la raison, mais aussi dans le récit qu’elle fait de sa propre vie, de son exil forcé loin du Portugal, dans son adaptation à un nouveau pays, une nouvelle langue. C’est aussi l’histoire d’Hakim, qui s’est démené pour obtenir son BAFD, vit toujours à 22 ans chez ses parents, et mesure soudain tout ce à côté de quoi il est passé dans ce camp d’ados, culpabilisant au point de douter de vouloir continuer dans cette profession. Deux vies, deux vies gâchées, deux vies qu’on sent brisées. Mais c’est aussi l’histoire d’une bande de filles, vues à travers deux prismes. Celui de Sabri, qui a tout de suite compris en quoi elles pouvaient être toxiques, qui les observe, en décrit les comportements de l’extérieur, comme un coryphée antique qui assiste, impuissant, à la tragédie qui se joue sous ses yeux. Et Louise, comme fascinée, séduite, victime innocente qui a du mal à accepter qu’on se moque des autres, mais qui préfère, ici, être du côté des puissantes, des rieuses, de celles qu’elle croit fortes, elles qui choisissent leurs victimes

Pour autant, le récit n’est pas dans le manichéisme, avec d’un côté des riches sûres d’elles, hautaines, et de l’autre les pauvres, Chloé et Louise. Il y a dans le roman de vraies situations de complicité et de camaraderie. Ce qu’on devine de la vie de Noa, qui ne s’étend pas sur celle-ci, semble bien glauque. Son père fait une brève apparition à la colo, venant en moto, beau spécimen de mâle dominant, toxique tout autant que sa fille peut l’être. On est plutôt dans le tragique, tragique de l’existence, tragique de la difficulté qu’il y a à être adolescent aujourd’hui. Et c’est par cet aspect là que ce roman, qui se penche sur les sociabilités adolescentes, décrit assez finement les mécanismes de fascination, de jeu, de jalousies, d’absence de repère stable et lisible pour celles, comme Louise, qui sont exclues.

Comment se comporter à 15 ou 16 ans, entre le méfie-toi des autres de la mère et le désir de faire sa place dans le groupe, entre les scarifications, les tentatives de suicide, et les tatouages, quand les corps vont aussi mal que les âmes ? Voilà une question sensible que ce roman pose, au travers de situations justes et bien perçues… entre montagne et étoiles.

Les petits Tracas d’Eva : la maitresse écrabouillée

Les petits Tracas d’Eva : la maitresse écrabouillée
Eva Grynszpan – Emilie Sandoval
Nathan 2026

Horrible maitresse !

Par Michel Driol

On découvre Eva et sa copine cachées dans une armoire. Qu’y font-elles ? Lorsqu’arrive Marche-ou-Crève, leur maitresse, elles gigotent un peu trop, et l’armoire se reverse pour l’écrabouiller. Après ce prologue, un retour en arrière reprend l’histoire dans sa chronologie, montrant en quoi les enfants regrettent le maitre qu’ils avaient l’année précédente, et illustrant les multiples ruses des élèves pour se débarrasser ce cette insupportable maitresse, ruses toutes plus désopilantes les unes que les autres.

Pris en charge par Eva, qui n’entend pas céder son rôle de narratrice à une de ses camarades, le roman relate une tranche de vie scolaire et explore les relations entre une maitresse et des élèves. Et la nouvelle maitresse, surnommée Marche-ou-crève, offre un des types d’enseignants peu fréquents en littérature pour la jeunesse, et, on l’espère, dans la vraie vie. Classant dès le départ les enfants en fonction des professions et des revenus des parents, elle entend les destiner, dès l’enfance, à un déterminisme social. Revêche, peu souriante, elle impose des règles strictes et interdit toute fantaisie. Contraste assuré avec l’enseignant de l’année précédente. On comprend donc la rébellion des élèves, qui découvrent que les adultes de l’école ne leur sont d’aucun secours, et sont pleins d’égards pour la nouvelle maitresse. Clin d’œil de l’autrice, quand on découvre qu’elle est la femme du recteur !

Le roman vaut aussi par le regard que jettent ces grandes de CE sur les petits du CP, sur les adultes qui les entourent, sur leur esprit d’initiative, leur espièglerie toute enfantine qui les entrainent dans des situations bien cocasses, dans un humour bien décalé.

Au vu du titre, on peut s’attendre à ce qu’Eva devienne une héroïne récurrente, pour notre plus grand plaisir