Ramson & Aki

Ramson & Aki
Aurélie Wilmet
CotCotCot éditions 2026

L’ours qui aimait la forêt et la forêt qui aimait l’ours

Par Michel Driol

Deux personnages pour cet album : un vieil ours qui adore l’ail des ours, et une forêt boréale, Aki. Et, pour lier l’un à l’autre, le vent, sorte d’esprit de la forêt, peut-être. Tout commence au printemps, quand Ramson émerge don long sommeil hivernal, les narines chatouillées par l’odeur de l’ail des ours. Puis arrive l’été, avec les baignades. Et enfin survient l’incendie, qui détruit la forêt. Mais, au printemps, l’ail des ours est encore là, et Ramson le premier à se réveiller…

Ramson et Aki propose un album qui articule différents registres. Un registre très poétique d’abord, avec cette amitié entre un ours et la forêt qui l’abrite, le protège, avec laquelle il échange, il parle. Forêt qui se souvient aussi des légendes anciennes. Avec ce vent, représenté comme un simple trait oranger, véritable souffle de vie, force spirituelle. Avec ce passage des saisons, reprenant un motif  poétique, pictural, musical, bien connu.  Avec cette langue du narrateur, aux phrases souvent longues et enveloppantes, et celle des personnages, parfois dans l’urgence, parfois presque dans la préciosité…. Mais aussi un registre plus écologique, qui illustre la symbiose entre milieu naturel et animaux, qui alerte sur les dangers si actuels des grands feux de forêts, qui atteignent aussi les forêts boréales. Et enfin un registre plus philosophique, l’ours, animal qui ressemble le plus à l’homme, le symbolisant ici dans un milieu dont la fragilité n’est plus à démontrer. Pour autant, les illustrations ne jouent pas sur l’anthropomorphisme, ou la tentation de faire de ce grizzly un nounours bien gentil. Certes, il possède un nom propre, mais on le voit mâcher à belles dents l’ail, se baigner, ruisseler, la fourrure comme mal léchée… Tel qu’il est, il permet néanmoins de susciter l’empathie du lecteur.

Un album qui raconte une histoire simple, avec peu de personnages, accessible aux plus jeunes, mais un album optimiste dont les sens symboliques mettent en valeur la force vitale de la nature, capable de se régénérer après une catastrophe.

Perchés

Perchés
Florence Médina – Charlotte André
Les Editions du Pourquoi pas ?? 2026

De grâce, de grâce, Monsieur le promoteur…

Par Michel Driol

C’était un petit jardin, autour d’une maison en ruine, au cœur d’un quartier en pleine gentrification. Un terrain de jeu pour quatre ados, deux filles et deux garçons. Quand ils apprennent que le terrain est vendu, pour y construire un immeuble, ils se mobilisent. C’est d’abord une pétition, qui leur permet de rencontrer une vieille soixante-huitarde. Puis, devant l’urgence, ils vont souder les grilles et s’enfermer à l’intérieur, se perchant sur les arbres, pour empêcher qu’on les abatte.

Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Cette phrase de Stendhal s’applique parfaitement à Perchés, qui montre la vie sociale, les relations, et les évolutions d’un quartier populaire. L’autrice s’attache à donner une épaisseur culturelle, historique, sociologique  à chacun de ses personnages. Ils ont une histoire, viennent d’ici ou d’ailleurs, dans des familles monoparentales ou bi parentales, mais se sont choisis comme une famille de cœur, entrainant, de fait, leurs parents avec eux. L’azur du ciel, c’est celui des liens tissés entre eux et, autour de de jardin devenu ZAD, avec tous les habitants qui s’arrêtent, discutent, apportent à manger ou à boire, faisant ainsi société autour d’une grille soudée. L’azur du ciel, c’est aussi ce personnage de cuisinier de sushis, un japonais n’ayant qu’un mot à la bouche. L’azur du ciel, il est bien sûr dans les arbres, dans le souci de la défense de ce coin de nature à protéger.  L’azur du ciel, c’est le naturel, la simplicité, des relations de voisinage, faites d’entraide simple pour la garde des enfants, ou la générosité des portions de couscous. L’azur du ciel, c’est ce vivre ensemble montré ici, entre des gens d’origine, de métiers, différents. Quant à la fange, elle est à chercher du côté de l’argent, de la vente du terrain, du promoteur. Sans révéler la fin, qu’on attend heureuse, on verra que la recherche du profit maximum  y joue un rôle fondamental. La fange, c’est aussi la transformation sociale des quartiers populaires, l’exclusion des familles les plus pauvres vers la périphérie, la fin d’u certain mode de vie, d’une mixité sociale et culturelle.

C’est un roman qui met aussi en œuvre dans son écriture la polyphonie à l’image de cette société pluriculturelle. Il faut voir avec quelle délectation l’autrice donne la parole à Gigi, ex employée des usines Wonder en 1968, dont le langage est truffé de parisianismes bien marqués. Il faut voir aussi comment, devant les grilles, les points de vue différent, entre les soutiens des Zadistes en herbe et leurs détracteurs, qui pensent que leurs parents devraient leur donner une autre éducation. Il faut voir aussi les discussions avec les bucherons, le promoteur, l’huissier, certains personnages étant bien plus nuancés que ce à quoi les enfants s’attendaient.  Le roman met aussi en œuvre une certaine intertextualité, avec ses allusions au Baron perché, bien sûr, avec les chansons qui le traversent, le petit jardin, de Jacques Dutronc, évidemment, mais aussi le Temps de cerises, ou les citations de La Boétie ou Henri David Thoreau .De ce fait, il situe cette forme de résistance non violente dans une histoire plus large, donnant ainsi au lecteur l’envie d’en savoir plus sur cette forme de lutte.

En  début de chapitre, les illustrations très colorées mettent l’accent sur les personnages, les visages des différents protagonistes, et sont bien en phase avec ce roman plein de la vie de son jeune narrateur, que l’histoire n’avait pourtant pas épargné, un roman qui montre les forces du collectif, pour résister, ensemble.

TKT

TKT
Fabien Arca
Rouergue 2026

Se souvenir des belles choses, et des moins belles

Par Michel Driol

Tristan attend, une heure durant, que la professeure de français rende les copies du brevet blanc. Si le résultat n’est pas bon, il devra aller en seconde professionnelle. Une heure à se souvenir du rendez-vous avec ses parents et cette professeure, de ses essais au club théâtre, et surtout de sa liaison avec Ava, et du moment, dans la forêt, où il l’a perdue. Une longue heure pour l’adolescent.

Fabien Arca dresse ici le magnifique portrait d’un adolescent ordinaire, touchant par bien des aspects, un adolescent rabaissé par ses parents, ses enseignants, en plein désarroi. Un adolescent qui découvre l’amour mais qui, sous l’influence d’on ne sait trop qui ou quoi, se montre trop empressé avec Ava, n’écoutant que son désir à lui, dans un comportement machiste, incarnant, malgré lui, une masculinité toxique de mâle dominant. Cette histoire d’amour perdu est le double, dans le récit, du mythe d’Icare, mythe que Fabien, conduit au club théâtre par Océane, interprète dans une flamboyante improvisation. A trop se rapprocher du soleil, certes, on se brule les ailes, mais Fabien en propose une autre interprétation, que, par timidité, il garde secrète, y voyant le signe de la libération du père. Dans quelle mesure Fabien est-il Icare, parvenant à se libérer, à force d’introspection, non seulement de la pression paternelle, mais aussi de ses angoisses, de son absence de confiance en lui ? Et ce n’est pas pour rien que le texte se termine sure l’image du labyrinthe qu’est le collège, qu’est la vie aussi. A chacun d’y trouver sa voie.

Avec réalisme, et avec sobriété, dans une langue qui enchaine les phrases souvent courtes comme autant de flashs sur le monde qui entoure son héros, Fabien Arca dépeint avec justesse les questionnements des adolescents d’aujourd’hui, donne à entendre leurs souffrances, l’absence de modèles valorisants et positifs. Ce n’est pas un texte pessimiste, au contraire, mais un texte qui laisse émerger la prise de conscience du héros, qui comprend ainsi l’impact de ses actes, choses qu’il apprend à ses dépens, mais qui apprend aussi à revoir son jugement sur les autres, sur Mme Lallier, la professeure de français, sur Océane, sur Ava aussi, qu’il a perdue à jamais.

Entre  roman d’apprentissage et éducation sentimentale, dans un court récit qui respecte avec brio la règle des 3 unités, TKT attire avec empathie l’attention sur ces garçons en manque de modèle positif, qui cherchent leur voie, en pleine adolescence, en plein désarroi.

A fleur de flots

A fleur de flots
Anne Loyer – Illustrations de Claude K. Dubois
D’eux 2026

Jeune pêcheur d’Islande

Par Michel Driol

A 14 ans, au début du XXème siècle, Pierre décide de s’embarquer comme mousse sur l’Apogée, la goélette de son oncle, à la recherche de son père qui n’est pas revenu d’une campagne de pêche en Islande. Est-il mort en mer ? ou amnésique en Islande ? Pierre garde l’espoir de le revoir vivant et de le ramener en Bretagne. Au cours du voyage, il découvre à la fois la dure condition de mousse, soumis aux brimades de l’équipage, et la rudesse du métier de marin dans les terres froides, peuplées d’icebergs.

Avec réalisme, l’autrice décrit les conditions de vie des marins pêcheurs bretons, ceux que l’on appelle les Islandais, la rudesse de la vie de paysanne de la femme restée à terre, élevant seule ses enfants. Avec pudeur est évoqué l’alcoolisme du père, alcoolisme consubstantiel avec les dures conditions d’existence à bord. Le récit vaut par le portrait des personnages secondaires. Le père, absent, idéalisé par son fils. L’ami de Pierre, qui va partir faire des études à Paris, pour sortir de ce milieu. Et surtout les marins à bord de l’Apogée,  où se mêlent des brutes épaisses ambitieuses et sans cœur, et d’autres plus compréhensifs. Deux figures féminines se détachent de ce monde masculin. La mère, d’abord, brisée par le projet de son fils, mais accomplissant comme mécaniquement les gestes, le paquetage qu’elle faisait pour son mari. Et une infirmière en Islande, qui saura écouter Pierre, et le remettre sur pied, physiquement et moralement.

Sous l’allitération poétique du titre se cache un récit initiatique âpre, un récit où grandir se conjugue avec côtoyer la mort et l’accepter. Pierre est confronté à une rude initiation conduite par des marins impitoyables, initiation au cours de laquelle il risque sa vie, initiation dont son oncle ne peut le protéger. Un récit qui révèle une humanité impitoyable, travaillant dur, au milieu d’éléments déchainés, exerçant un métier pénible dans des conditions épouvantables. Un récit initiatique au cours duquel Pierre, petit à petit, comprend ce qu’a été la vie de son père, et les raisons pour lesquels il voulait l’en éloigner, récit au cours duquel il apprendra aussi à faire son deuil.

Ce récit âpre est écrit dans une langue elle-même âpre, que ce soit dans les dialogues restituant une langue orale où les syllabes sont avalées, dans les phrases nominales, à l’image de la violence des événements, mais une langue qui sait se faire poétique pour évoquer la nature dans ce qu’elle a de plus extrême.  Claude K. Dubois propose des crayonnés en grisaille, comme saisis sur le vif, des crayonnés qui restituent l’époque et l’ambiance de ce début de XXème siècle.

Grandir, c’est se confronter à l’injustice, à la mort, à la violence de la vie… mais c’est aussi trouver l’apaisement, loin des siens. Voilà ce qui dit ce beau récit d’aventure.

Un toit pour tous

Un toit pour tous
Nancy Guilbert – Léonie Koelsch
Kilowatt 2026

Droit au logement…

Par Michel Driol

Cassy vient d’arriver dans la classe de Nell, Imany et Aslan. Elle joue avec les filles dans une équipe féminine, mais vient à manquer plusieurs entrainements. C’est qu’elle habite avec sa mère dans une caravane mal chauffée… Toute la classe, les parents, la maitresse organisent alors une manif pour qu’elle ait un toit pour passer l’hiver.

Notons d’abord la forme polyphonique de ce petit roman, qui donne, successivement, la parole aux différents protagonistes. Cette polyphonie n’a rien de gratuit, elle se clôt dans le titre du dernier chapitre : toi + moi = nous, reprenant le titre de la chanson de Grégoire. C’est ben une façon de montrer, dans les choix narratifs, le pouvoir du collectif, qui associe chaque individu dans un but commun qui lui permet de se dépasser.

Notons ensuite qu’on est bien dans le quotidien d’une classe de CM, dans un école qui a su agir pour que la cour soit partagée selon les jours et les activités, permettant à chacun et chacune de s’y retrouver. Dans une petite ville où les filles jouent au foot, autre signe d’une déconstruction des stéréotypes. Il y a des animosités, mais elles sont surtout dues à une méconnaissance des conditions de vie des autres, de Cassy en particulier. Tout cela est bien vu, et bien raconté, à hauteur d’enfant.

Notons enfin que ce petit roman est une ode à la solidarité, dans laquelle les enfants ne se battent pas seuls contre un monde adulte injuste, mais où tous, parents, maitresse, et personnel municipal vont dans le même sens. Cette solidarité fait du bien à lire.

Les illustrations, très colorées, donnent corps à ces personnages dans des attitudes et des poses bien représentatives du récit.

Un roman premières lectures sur le mal-logement, sur le devoir de solidarité envers les plus démunis, aux personnages bien sympathiques !

La Morsure du clown

La Morsure du clown
Chrysostome Gourio
Casterman 2026

Quand le clown fait peur…

Par Michel Driol

La grand-mère de Malone collectionnait les clowns, sous forme de pantins ou de marionnettes. Après son décès, Malone se fait mordre par un de ces derniers, Pierrot le Pitre. 7 ans plus tard, il le retrouve au cœur d’une fête foraine, au milieu d’autres créatures monstrueuses. Et quand la petite amie de Malone et son grand père sont enlevés, la terreur monte.

La collection Hanté est bien faite pour les ados qui aiment les histoires qui font peur. Ici, le héros est confronté à une force maléfique, toute puissante, incarnée par un pantin à l’image de clown, positionnant ce personnage a priori comique dans le registre de l’horreur. Le récit mêle étroitement le présent, la fête foraine, et les souvenirs de la nuit où Malone a été mordu, sous forme de retours en arrière qui révèlent, bribe par bribe, cet épisode douloureux. Il assure une montée dramatique, dans laquelle la soif de vengeance du pantin maléfique se révèle dans toute sa puissance maléfique. Il s’inscrit dans toute une lignée d’histoires fantastiques dans laquelle les pantins sont dotés d’une vie propre et cherchent à faire le mal pour survivre.

Les lieux sont aussi des lieux de l’étrange : la chambre terrifiante aux étagères surchargées de pantins clowns, la fête foraine avec ses attractions à la fois banales (le tir à la carabine sur des ballons) ou ce chapiteau où l’on exhibe ce qui devrait être caché. Ces lieux jouent bien sur l’ambiguïté et la façon dont le fantastique peut surgir du quotidien.

Sans révéler la fin, disons juste qu’elle n’en n’est pas une, et qu’elle ne met pas un vrai terme à la malédiction. Le mal est là, qui rôde, toujours présent, à la fois clin d’œil au lecteur et façon de mettre à distance les fins heureuses.

Un récit enlevé, bien conduit, qui ravira les amateurs d’émotions fortes qui aiment à se faire peur en lisant, le soir, sous leurs couvertures, à la lumière d’une lampe de poche…

L’Abriparapluie

L’Abriparapluie
Aurélie Castex
Seuil Jeunesse 2026

Fais-moi une place au fond d’ta bulle

Par Michel Driol

Par un jour de pluie, Elias se réfugie au jardin, sur un grand mouchoir et sous un grand parapluie. Arrivent successivement une dame écureuille, une souris, une moufette, une pie, trois petits hérissons, un ours blanc et un loup. A chaque nouvel arrivant, le même scénario se reproduit. D’abord on le refuse, car il a un défaut. Mais Elias l’accueille, et le nouvel arrivé propose quelque chose à partager.

L’Abriparapluie propose une histoire simple sur le schéma bien connu des contes en randonnée. Rimé, le texte, avec ses formules répétitives, reprend la forme d’une comptine traditionnelle, rassurante, car permettant d’anticiper les péripéties. Il s’agit bien sûr de promouvoir des valeurs importantes, l’accueil, la solidarité, le partage, chacun apportant ce qui manque pour être tout à fait heureux (si l’une apporte la bougie, l’autre apporte l’allumette). Les apports, divers, touchent au domaine de la nourriture – cueillie par la dame écureuille, mais cuisinée par le loup – à l’imaginaire, avec le livre d’histoires, au confort douillet avec la fourrure de l’ours. Bref, faire société, c’est mettre en commun ce que chacun a de propre à soi, pour le partager avec les autres. Belle leçon d’humanité sous ce parapluie qui devient un lieu de vie collective.

Mais il s’agit aussi de déconstruire les stéréotypes. D’abord, celui, commun à tous, de la méfiance de l’autre, de celui qui vient d’arriver, de celui dont les préjugés disent qu’il faut se méfier. Ensuite des préjugés propres à chacun qui sont systématiquement déconstruits : la pie est voleuse, la moufette sent mauvais, le loup est un prédateur. Face à la méfiance des animaux, Elias prend toujours le parti de la confiance… et l’histoire lui donne raison.

Les illustrations sont toutes en douceur, et opposent les teintes chaudes de ce qui se passe sous le parapluie au froid bleuté de la forêt, de la pluie qui l’entoure. Les animaux sont discrètement humanisés : l’écureille semble avoir des poches, tandis que d’autres portent un sac à dos, ou sortent un livre de sous leurs ailes ! Ils sont très expressifs, et tremblants sous la pluie, et dans leur refus du nouvel arrivant, et dans la joie qu’ils expriment à être ensemble et à faire la fête.

Cet album tendre, humaniste, invite à  jeter un autre regard sur celles et ceux que l’on exclut trop rapidement. A hauteur d’enfant, il aborde avec douceur les questions de l’accueil, de l’empathie, de la tolérance, et se fait un vibrant plaidoyer en faveur de l’hospitalité. Un p’tit coin de parapluie, un p’tit coin de paradis !

Peau de pierre

Peau de pierre
Jean-François Chabas
Rouergue2026

Au fond de l’inconnu, y trouver du nouveau…

Par Michel Driol

Beau garçon, issu d’une riche famille, Callum McDonald of Tain est, en ce milieu du XIXème siècle en Ecosse, une figure de Don Juan ou de Casanova sans scrupule. Mais lorsque sa dernière conquête se suicide, il est obligé de fuir cette existence confortable et de s’embarquer pour le Canada. La traversée s’avère éprouvante. Puis, sans qu’on sache pourquoi ni comment, il est retrouvé nu et blessé par Ojistah, une géante à la peau de pierre. Femme mystérieuse, un peu fée, un peu sorcière, créature aux pouvoirs extraordinaires. Entre les deux personnages se noue une relation qui modifiera à jamais la perception du monde du jeune écossais.

Lire un roman de Jean François Chabas, c’est  s’attendre à de la magie, des grands espaces, de l’aventure, du mystère. Peau de pierre tient bien toutes ces promesses. Ce qui s’y joue, c’est la transformation d’un homme au contact d’une créature qui incarne à la fois le nouveau monde, la femme et le surnaturel. Callum arrive avec tous ses préjugés contre les sauvages, préjugés que le texte expose avec force, pour montrer les limites de la pensée dominante, occidentale, blanche dont il est le représentant. Le Nouveau Monde est un enfer pour Callum, mais un enfer dans lequel il va se régénérer, au sens propre (on laissera le lecteur découvrir comment) et figuré, pour devenir un être nouveau. Il trouve en Ojistah une femme libre, déterminée, éternelle, symboliquement une géante, qui lui est bien supérieure, lui qui méprisait les femmes pour ne voir en elles qu’objets à conquérir. Comme toujours, le roman de Jean François Chabas laisse le lecteur libre d’interpréter ce personnage qui représente à la fois une force primitive, une connaissance encyclopédique du monde, et des pouvoirs immenses, dans sa façon de vivre au sein de la nature.  Que faut-il à Callum pour que de grand seigneur méchant homme il devienne trappeur ? Pour qu’il reconsidère sa vision des femmes ? Voilà tout ce qu’incarne Ojistah comme source et force de changement. Notons toutefois qu’une seconde femme libre se dessine dans le roman, Erin, femme qui scandalise le héros car elle incarne son contraire féminin sur le bateau, cherchant à coucher avec tous les hommes, puis qu’on retrouve à la fin du roman riche courtière en fourrures. Le Monde nouveau est celui de la réussite des femmes…

Les questions philosophiques sur les relations homme-femme, l’ancien et le nouveau monde, la civilisation et la sauvagerie sont l’arrière-plan d’un roman d’aventure qui s’assume pleinement comme tel. Avec ses multiples rebondissements, sa façon de nous plonger dans un voyage de l’Ecosse à l’Irlande, de l’Irlande au Canada, puis de confronter son héros à des loups, à un ours, le récit est palpitant. S’il se focalise sur une saison de la vie du narrateur avec Ojistah, le récit embrasse en fait une cinquantaine d’années, puisqu’il est supposé être écrit en 1930, et révèle à son extrême fin une belle surprise.

Un roman épique qui montre comment l’aventure, les grands espaces, et la rencontre avec une géante transforment profondément la personnalité d’un homme.

Les Livres sont des tapis volants

Les Livres sont des tapis volants
Eric Sanvoisin
Le Calicot 2025

Pour l’amour de la lecture

Par Michel Driol

Dans ce recueil de 8 nouvelles, c’est le livre qui est le héros, ou du moins, l’élément central. Il devient autobus, dont on attend impatiemment le passage. Il pousse sur les branches d’un arbre. Il constitue les maisons d’une ville… Si, comme on le voit, on touche au fantastique, on est aussi dans le réalisme, avec ce père qui tente d’obliger son fils à lire un livre ou avec cet exposé d’une élève sur les piles-à-lire. Quant aux lecteurs familiers de l’auteur, ils y retrouveront même  le personnage du buveur d’encre.

Voici un recueil dont l’écriture s’adapte parfaitement à des enfants – une écriture vive, souvent dialoguée, jouant avec toutes les ressources du récit -, un recueil qui célèbre la lecture, ses plaisirs, mais aussi ses enjeux plus sérieux avec vigueur. Chaque nouvelle entraine dans un univers différent, mais, au fond, c’est toujours pour dire que les livres font voyager, qu’on ne peut pas les faire disparaitre, mais aussi qu’ils peuvent être une source de libération. Chaque nouvelle rend ainsi hommage à un aspect de la lecture, histoire de convaincre les jeunes générations de la nécessité de cette pratique, dans une perspective que ne renierait pas Daniel Pennac, évoqué au travers du droit à ne pas finir un livre entamé. C’est le livre qui relie, à l’image de cette fillette allant questionner son grand père sur les lectures de sa grand-mère décédée. C’est aussi le livre menacé par le pouvoir politique, auquel il fait peur. Mais c’est aussi le livre dangereux, et c’est en cela que le recueil prend toute sa singularité.  Très borgésienne, la légende de la ville de papier se présente comme un récit cadre encadrant un livre inquiétant, dans lequel le héros se perd et meurt dans une cité de papier. Peut-on continuer à lire après cela ? Borgésien aussi  le livre à rôtir de toute urgence, livre vivant, capable de prédire le futur de celui qui le lit. Le recours au fantastique n’est-il pas la meilleure façon de dire que la lecture en elle-même a quelque chose de fantastique ?

La forme du recueil de nouvelles permet des textes courts, peu décourageants pour de jeunes lecteurs peu assurés. Elle permet aussi le partage par la lecture offerte. Si les thèmes et la forme choisis suscitent l’intérêt, ils font naitre aussi le questionnement sur les pratiques de lecture et sur ce qu’on trouve dans cette activité, d’autant que l’humour et la bienveillance de l’auteur sont perceptibles dans chacun des textes.

La Leçon de silence

La Leçon de silence
François David – Jeanne Mentrel
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Chut !

Par Michel Driol

Ce matin-là, la maitresse a écrit au tableau Leçon de silence, ce qui entraine différentes réactions des élèves, interloqués, amusés… Mais la maitresse reste impassible, et ne dit pas un mot. Peu à peu, les rires font place à un silence qui permet d’entre ce qu’on n’entend pas habituellement, jusqu’à ce que la maitresse joue quelques notes sur son xylophone. Et tous de demander qu’on refasse plus souvent cette fameuse leçon de silence…

Cette leçon de silence, on aimerait la voir mise en œuvre dans les classes, et même au-delà, dans la société. Apprendre à accueillir le monde extérieur par les oreilles, apprendre à se taire, apprendre à ne pas s’imposer, apprendre à ne pas crier, hurler, injurier. Il y a là une belle et profitable leçon de vie, leçon d’apaisement pour toutes et tous, preuve que la force de l’autorité, pour imposer quelque chose, ne réside pas dans la menace, dans la gesticulation, mais dans la confiance bienveillante. Et chaque enfant tire profit de cet espace offert, de cette respiration, de cette expérience nouvelle, expérience poétique s’il en est qui consiste, un peu comme dans le haïku, à se laisser porter par le monde extérieur et à le laisser entrer en soi.

Et si vivre ensemble, c’était partager ce genre d’émotion particulière, ce silence bien à l’opposé des représentations traditionnelles de l’école, où les élèves se taisent pour écoute la maitresse parler. Un silence qui n’est pas imposé, contraint, ni ce silence gêné entre adultes dont parle le texte, lorsqu’un ange passe. Un silence complice, ciment du sentiment d’être ensemble. Bien au rebours du zapping forcené de notre époque, de cette volonté malsaine d’agitation et d’activité à tout prix, du bruit et de la fureur. Un silence comme une non activité, une façon de renouer avec l’otium latin, ce loisir bien loin de sa négation, le negotium si contemporain… Une façon enfin d’inclure et d’intégrer tout le monde, y compris le jeune enfant arrivé récemment d’un pays étranger…

Le texte, sans fioriture, mais non sans humour au début, se centre sur les réactions, les émotions, les plaisirs des élèves, faisant partager leur étonnement, puis leur découverte. Les illustrations de Jeanne Mentrel, très symboliquement, font advenir au milieu d’écolier tout en noir les couleurs éclatantes du silence dans des petites choses quasi minuscules, feuilles, oiseaux qui prennent ainsi toute leur place inattendue, toute leur valeur.

Et si faire société se construisait autour de l’impalpable silence, non pas pour taire les divergences, mais pour partager ensemble le fait d’être sur terre ?