Pourquoi tu boudes, Eugénie ?

Pourquoi tu boudes, Eugénie ?
Olivier Dutto – Maurèen Poignonec
Didier Jeunesse 2026

Obsolète chevaleresse

Par Michel Driol

Si Eugénie boude, c’est qu’elle rêve d’être chevalier, et que son père lui affirme que c’est impossible. Alors elle argumente, car pour elle, ce n’est pas parce qu’elle est une fille que c’est impossible. Et de raconter tout ce qu’elle fera quand elle sera chevalier… Mais quand son père lui réponde que c’est impossible parce qu’on n’est plus au Moyen Age, la voilà regrettant d’être née quelques siècles tôt tard, et boudant à nouveau…

Eugénie fait partie de ces personnages de fillettes au (mauvais) caractère bien trempé qu’on adore retrouver dans les albums. Croquée par l’illustratrice avec une ample tignasse brune, et une salopette rouge à carreaux, le texte montre qu’elle n’a pas la langue dans sa poche, qu’elle sait observer les autres, et qu’elle est dotée d’une imagination débordante. Sa passion pour le Moyen Age, on la devine au travers de la représentation de sa chambre : château fort, chevalier, chapeau de sorcière, dragon, et une riche bibliothèque, propre à nourrir son imaginaire Le dispositif iconique est original qui oppose la réalité vécue, en monochrome rose, aux rêves de chevalier d’Eugénie, en couleur. Réalité et rêve s’opposent, page de gauche, page de droite, permettant de voir comment la fillette transforme son univers familier, ses jouets en éléments bien médiévaux.  Ajoutons à cela quelques clins d’œil, au chaperon rouge ou aux trois brigands dans l’illustration et on aura une idée de la richesse et des sources de cet imaginaire…

Bien sûr, l’album déconstruit les stéréotypes de genre, à la fois dans le lexique (on ne dit pas une chevalier) et au travers de l’attitude et du comportement de la fillette, bien décidée à exercer le métier qu’elle a envie d’exercer. Mais il le fait avec humour, car l’impossibilité signalée par le père ne tient pas au genre, mais à l’époque… Tout au plus peut-on devenir chevaleresse des Arts et lettres, dit-il, décevant une nouvelle fois sa fille. L’humour, il est aussi dans le personnage muet du chat, présent sur presque toutes les illustrations, un gros chat poilu, si poilu que le texte signale qu’on a du mal à percevoir où est sa tête, chat complice, chouchou, comparse au fil des pages…

Un album plein d’humour présentant un personnage de fillette bien décidée, qui n’a pas froid aux yeux, et vit dans son monde, celui du Moyen Age, une fillette bien décidée à ne pas renoncer à ses rêves… Quand la bouderie devient un art de vivre, et un refuge contre le monde !

La Vie, même pas peur

La Vie, même pas peur
Maya Angelou – Jean-Michel Basquiat
Traduction de Lisette Lombé, Julie Lombe, Joëlle Sambi
Cotcotcot 2026

Surmonter ses peurs

Par Michel Driol

Les éditions Cotcotcot ont l’excellente idée de republier un ouvrage paru aux Etats Unis il y a un quart de siècle, faisant dialoguer le poème de Maya Agelou Life doesn’t frighten me avec des tableaux de Jean Michel Basquiat, un recueil édité par Sara Jane Boyers. Quant à la traduction, elle est assurée par 3 poétesses et slameuses belgo-congolaises, militantes afro féministes et performeuses. A la suite de l’ouvrage, on trouvera une biographie de Maya Angelou et de Jean-Michel Basquiat, ainsi qu’une postface de Sara Jane Boyers.

Rappelons d’abord qui était Maya Angelou, à  la fois  activiste, écrivaine, poétesse, militante des droits civiques aux États-Unis, décédée en 2014 à l’âge de 86 ans. Son texte, la Vie ne me fait pas peur, est extrait d’un recueil publié en 1978 : Pourtant je m’élève. Quant à Basquiat, il est sans doute plus connu en France que Maya Angelou  comme graffeur, peintre américain d’avant-garde populaire et pionnier de la mouvance underground. Les deux ne se sont jamais rencontrés, et c’est l’éditrice Sara Jane Boyers qui a eu l’idée de réaliser un ouvrage pour la jeunesse à partir des tableaux de Basquiat, pour lesquels elle a cherché un texte d’accompagnement, et ce fut comme une évidence : le poème de Maya Angelou dialoguait merveilleusement avec les œuvres du peintre.

Et, de fait, ce dialogue fait résonner les deux œuvres dans une complémentarité bien signifiante. L’univers puissant de Basquiat est rempli d’un sombre chaos mais aussi d’une innocence toute enfantine. On y retrouve des squelettes et des cranes,   des individus inquiétant car tout désarticulés, aux dents visibles, comme agressives, mais aussi des animaux. Ce monde inquiétant dialogue  avec les peurs  exprimées par Maya Angelou. Un dialogue tout en finesse, parfois explicite avec les figures du chien ou du dragon en écho direct aux contenus du texte, parfois moins explicite avec un geste, une attitude qui répond aux propositions du texte. Cela invite à prendre le temps de lire le texte, quelques vers par page, et de contempler les peintures de Basquiat pour chercher, éprouver, ressentir les correspondances. Ce dialogue n’a rien de figé, mais il est déclencheur d’une énergie, d’une envie d’aller de l’avant qui ne peut que renforcer la signification du poème.

La vie, même pas peur, c’est en effet à la fois un catalogue des peurs et terreurs enfantines, depuis celles liées à l’imaginaire jusqu’à celles, profondément vécues, des violences subies, et ce refrain, insistant, rythmant le texte, qui sonne comme une victoire sur soi-même, la Vie, même pas peur, façon de balayer ses craintes, et de foncer dans la vie.  Le poème renvoie à la fois à la vie de Maya Angelou, à ses combats contre le racisme et la ségrégation aux Etats Unis, mais aussi invite tous les enfants – mais pas que – à ne pas avoir peur pour oser agir, avec force et énergie, contre toutes les forces du mal.

Il faut bien sûr dire un mot de l’époustouflante traduction, une traduction qui ose bouleverser la syntaxe dans le titre, qui ose les belgicismes (crolles), les cultures africaines (tchipe), les anglicismes (curly). Une traduction faite pour l’oralité et la profération dans le travail sur les rythmes, les sonorités, les rimes, une traduction pleine de vie et de vigueur.

Belle découverte que cet album qui retrouve ainsi une seconde vie, un album qui invite à trouver en nous-mêmes le courage et la force pour se confronter à  nos peurs, de quelque nature qu’elles soient. Résistance, émancipation, confiance en soi, puissance d’agir sont aux antipodes de la terreur qui paralyse.

Il y a 25 ans, aux Etats Unis, c’est la situation politique qui avait conduit Sara Jane Boyers à réaliser ce projet contre un mouvement puritain de désengagement des activités culturelles… 25 ans plus tard… force est de constater qu’en Europe aussi, cet anniversaire rend bien nécessaire de telles entreprises artistiques pour proposer aux enfants, aux adultes de demain, le meilleur de la littérature et de la peinture comme ode à la vie et à l’émancipation.

Mes rêves au grand galop – Saison 2

Mes rêves au grand galop – Saison 2
Didier Jean & Zad
Utopique 2026

Cheval, couture , collège et harcèlement

Par Michel Driol

Inès, élève de 3ème, paralysée, est férue d’équitation. Elle est amoureuse de Sébastien, et délaisse peu à peu son amie d’enfance, Sasha. Cette dernière, qui adore coudre, est remarquée par une nouvelle élève, Mila, qui accepte de lui servir de mannequin dans des vidéos. Mais un jour tout change. Mila se désintéresse de Sasha qui doit affronter moqueries, brimades et petites agressions au point de tenter de se suicider. Inès et Sébastien tentent de comprendre ce qui s’est passé.

Ce roman est le second tome d’une série, dont le premier opus est brièvement raconté au début, afin de ne perdre aucun lecteur. Ajoutons une table des personnages pour aider à la compréhension du récit, polyphonique, car pris en charge, en alternance, par Inès, Sébastien et Sasha. L’intrigue prend du temps à se mettre en place, le début du roman étant consacré aux activités normales des trois adolescents, et à la joie de Sasha d’être repérée et admise chez elle par Mila, expansive, riche, populaire malgré son arrivée récente dans le collège. Puis différents indices conduisent le lecteur à s’interroger sur ce personnage de Mila, son comportement à l’égard de Sasha, lorsqu’elle la prend en photo nue, à l’égard de Sébastien, lorsqu’elle lui commande son portrait qu’elle paie chèrement. Le drame se noue donc petit à petit, dans une temporalité longue, sans qu’on comprenne vraiment les éléments déclencheurs, les raisons du harcèlement de Sasha. Ce dernier est particulièrement bien décrit, aussi bien dans les faits que dans les conséquences psychologiques sur la jeune fille, harcèlement à la fois physique et cyber harcèlement.

La polyphonie permet d’avoir les points de vue des trois principaux protagonistes, de montrer comment se tissent ou se détissent les liens entre eux dans ce récit à trois voix qui fait la part belle aux personnages secondaires, positifs pour la plupart comme les parents de trois adolescents, travailleurs, attentionnés, s’aidant les uns les autres.

Reste bien sûr la question des motivations de Mila, qui sont traitées avec soin par les deux auteurs. Elle s’exprime, dans une lettre de demande de pardon, et évoque aussi ce qui lui est arrivé dans un autre collège. Les auteurs font ainsi du harcèlement une spirale dont il est difficile de se débarrasser.  Mais aussi sans doute dans un roman pour la jeunesse il est difficile de construire des personnages d’ados totalement négatifs… Toujours est-il qu’après le drame évité de justesse, les personnages retrouvent une sorte de calme, de sérénité pour pouvoir affronter l’avenir. En cela le roman est bien porteur de valeurs humanistes.

Un roman adolescent qui aborde les questions du harcèlement scolaire et du cyber harcèlement, à travers 3 voix bien identifiées, et qui se termine en donnant les numéros de téléphone utiles pour venir en aide aux mineurs en danger.

Jean Rhino s’en va

Jean Rhino s’en va
Hélène Mercier – Béatrice Rodriguez
Didier Jeunesse 2026

Partir un jour … ou l’autre…

Par Michel Driol

Jean Rhino en a assez de manger des légumes, de faire ses devoirs, de se brosser les dents. Il décide de partir et fait ses adieux à ses parents, et, sac sur le dos, doudou au bras, il part à l’aventure… sans se douter que, bien cachés, ses parents veillent sur lui, l’abritent de la pluie, le fournissent en gâteau et éclairent son chemin, la nuit… Et, quand il s’endort, ils le ramènent à la maison. C’est décidé. Il partira demain…

Voilà une famille rhinocéros à la fois atypique – la mère fait du culturisme et le père le ménage – et bien ordinaire, avec un fils qui rêve de grandir, de partir, de s’émanciper, et des parents aimants, attentifs au bonheur de leur enfant. Tout cela est bien montré par la complémentarité du texte et des illustrations. Le texte, à la première personne, donne le point de vue de l’enfant, tandis que l’illustration élargit le champ pour montrer aussi le rôle et l’attention des parents. De ce fait, le lecteur en sait plus que le personnage, et peut ainsi s’amuser de sa candeur, et de sa naïveté dans un monde qu’il ne connait pas.  Ainsi l’album conjugue tendresse et humour, avec une pointe de nostalgie lorsque Jean Rhino se souvient des gâteaux de son Papy et d’autres bonnes choses de la maison…

C’est, bien sûr, une histoire d’autonomie qui nous est racontée, une histoire qui oppose, comme dans tous les contes traditionnels, deux univers. D’abord le milieu familial, la maison du début, bien rangée, lieu de l’ordre, des habitudes, mais aussi des injonctions qui sont autant d’obligations auxquelles le jeune enfant souhaite se soustraire. Ensuite la forêt, une forêt qui ici n’a rien de menaçant. Pas de bête féroce, pas de couleurs sombres, mais des couleurs lumineuses  et des animaux plutôt familiers : oiseaux, grenouilles… Autant dire que Jean Rhino n’est pas en danger dans ce paysage représenté à la ligne claire.

Partir à l’aventure, voilà un rêve de nombre d’enfants. Avec humour, mais non sans ambigüité, l’album montre un fils unique, un enfant roi  que ses parents protègent dans toutes les circonstances, lui permettant d’explorer ses désirs et d’expérimenter en toute sécurité.

Le Grand Voyage de Mo

Le Grand Voyage de Mo
Yeonju Choi
Hélium 2026

Pour une poignée de vis étoilées

Par Michel Driol

Par un jour de canicule, Mamamo reçoit un message de son père, Papicha, qui a besoin de vis étoilées pour réparer des ventilateurs – sa passion ! Muni d’une carte, le petit chat Mo accepte de porter les vis à son grand père, qui demeure sur une ile. Mais le voyage n’est pas de tout repos… Grâce à l’aide de l’ours, du singe Capucin, de Mamie Tortue et de bien d’autres animaux de la jungle, il parvient à porter à son grand-père les précieuses vis.

Entre roman graphique et album, ce deuxième volume des aventures de Mo, le petit chat, prend l’aspect d’un voyage initiatique le long d’une rivière, vers la jungle d’une ile à la fois dangereuse et peuplée d’animaux bienveillants. Le texte, assez long, prend le temps du récit sans se précipiter, et est suffisamment explicite pour raconter, à lui seul, l’histoire. Il met l’accent sur les émotions ressenties par Mo, qui parvient à surmonter ses peurs,  pour se prouver qu’il n’est plus le petit chat qu’il a été, qu’il a grandi. L’histoire, toute en tendresse, promeut des valeurs de solidarité, d’entraide, de confiance à mettre dans les autres. Mo prend soin des autres, plus petits que lui, autant qu’on prend soin de lui. Mais le texte est indissociable des illustrations, fouillées, précises, minutieuses, des illustrations de taille variable qui rythment la lecture de ce conte, dans une mise en page soignée, et font pénétrer aussi bien dans l’intimité des intérieurs confortables que dans la jungle où l’on se perd, tout en représentant des personnages pleins de vie, dont l’expression fait bien ressentir les émotions. De petit format, pour tenir dans une main, l’album devient alors une ode aux miniatures tant on prend plaisir à scruter les moindres détails figurés.

Si Mo est attachant, les personnages secondaires ne le sont pas moins. Mamamo qui fait confiance à son petit Mo et lui adresse des recommandations bien touchantes. Le singe Capucin, illustrateur de livres pour la jeunesse, qui ne peut terminer la lecture d’un livre sans s’endormir. Le vieille Mamie Tortue, pleine de sagesse, et que dire des grands parents, et de la passion de Papicha pour la réparation des objets cassés et les inventions de machines bien improbables ! Tous ces personnages contribuent à créer un univers plein de fantaisie, mais aussi un univers où l’on prend soin les uns des autres. Couverture bleue, dominantes bleu et vert pour les illustrations, carte de l’ile Bleu-D’été… ce bleu pastel qui envahit l’album n’est pas une couleur froide, mais une couleur qui respire le calme et la douceur en dépit des aventures racontées et des périls affrontés.

Récit de voyage, conte initiatique, ce nouvel opus des aventures de Mo, finement racontées et dessinées, est bien réconfortant. Et puis, des ventilateurs pour lutter contre la canicule, c’est bien de saison !

Le grand Voyage du petit nuage

Le grand Voyage du petit nuage
Bernard Villiot – Anja Klauss
L’élan vert 2026

Trouver sa place

Par Michel Driol

Le héros est un tout petit nuage émotif que ses frères, méprisants, ont surnommé Cumulominus et qui décide de trouver sa place dans le monde. Il se retrouve frigorifié dans les pays froids, pourchassé par les indiens, menacé par des pêcheurs, effrayé par un vendeur de barbe à papa jusqu’à trouver une sympathique vieille dame dont il arrose, chaque jour, avec bonheur, les fleurs.

Voilà un récit poétique et initiatique. Récit poétique d’abord, par la figure de ce petit nuage fragile et sa quête d’un lieu qui lui serait adapté. Poésie des mots avec lesquels le texte joue, poésie des rencontres pleines d’imprévu et de charme : un vieux couple belle époque, des oies sauvages, une sirène, c’est tout un imaginaire qui se déploie ici, un imaginaire qui mélange allègrement les lieux et les époques. Voyage initiatique ensuite, car le petit nuage se voit confronté à une série d’épreuves qu’il surmonte soit seul, soit avec quelques adjuvants come la sirène. A chaque étape, il est attiré par ce qui lui ressemble : la fumée, l’écume, la toison des moutons, jusqu’aux cheveux blancs de la dernière dame.  Qui se ressemble s’assemble.  Qui suis-je ? Avec qui suis-je apparenté ? Voilà quelques-unes des questions que pose cet album qui interroge sur le sentiment d’appartenance et la quête de soi. Cette quête d’une place dans le monde, au-delà des obstacles, des dangers, le petit nuage la réussit, invitant les lecteurs à ne pas se décourager, à son image. Personnage à la fois fragile et vulnérable, il sait se révéler plein de gentillesse et de persévérance et trouver une place absolument inattendue, mais tellement à son image ! Des illustrations aux couleurs lumineuses, pleines de détails et de vie, remplies d’oiseaux  participent de l’atmosphère tendre et douce de cet album.

Reprenant tout l’imaginaire lié aux nuages, vaporeux, insaisissables, cet album fait le portrait d’un personnage fragile et tendre, en quête de lui-même, à l’image de nombreux enfants qui ne demandent qu’à trouver quelqu’un qui les aimera et les aidera à être utiles au seuil de ce grand voyage de la vie.

Demain, c’est moi qui commande !

Demain, c’est moi qui commande !
Jörg Mühle
Pastel Ecole des Loisirs 2025

Jeux de pouvoir

Par Michel Driol

Lorsque la belette rentre à la maison, elle trouve l’ours en train de jouer avec  le blaireau. Elle n’apprécie pas trop que l’ours lui demande de préparer à manger, ni que l’ours joue avec le blaireau, qui est son ami. Le blaireau propose alors de jouer à trois. La belette suggère de jouer à papamamanenfant. Mais le jeu dégénère à cause de l’ours. L’ours souhaite jouer au foot, la belette au memory, l’ours à hiberner, puis à cache-cache. Et les deux de se fâcher, tandis que le blaireau s’en va… demain, il ne viendra pas jouer avec eux, car il a rendez-vous avec le renard…

Avec beaucoup d’humour, l’album aborde la problématique du vivre ensemble sous l’angle des jeux de pouvoir, des conflits, des bouderies, de la jalousie. Entre la belette et l’ours, c’est la guerre. Aucun ne veut aller sur le terrain de l’autre, accepter les règles du jeu qu’il propose. Pendant ce temps, le blaireau – figure du lecteur – est témoin quasi muet. Il veut parler, mais on lui coupe la parole. Il range, reprend son écharpe, les laissant placidement régler – ou ne pas régler – leur différend. Ce qui est sûr, c’est que demain, il ne sera pas là…

L’humour provient aussi bien du texte que des illustrations.  Le texte a recours pour l’essentiel au dialogue, ce qui donne à entendre les chamailleries de l’ours et de la belette, dans un langage vivant et bien enfantin. Les propos de l’ours sont écrits en caractères plus gros, façon à la fois d’identifier sa grosse voix, mais aussi son ton de plus en plus virulent. Les illustrations jouent à la fois sur le naturel, – on est dans la forêt – et l’anthropomorphisation des animaux : dans cette forêt, il y a leurs jeux, leurs lits, leur bibliothèque… en plein air. Bien sûr, les personnages se tiennent sur leurs deux pattes.

Les enfants reconnaitront dans cette histoire leurs travers, leur volonté d’être celui ou celle qui commande, leurs brouilles, leur mauvaise foi aussi car, quand le blaireau les quitte, ne vont-ils pas dire qu’il part au moment où l’on s’amuse le plus ? C’est bien un miroir grossissant ces comportements que tend l’album à lire, bien sûr, au second degré.

Négocier, composer, ne pas vouloir être seul à commander, partager les amis, voilà des apprentissages fondamentaux dans la socialisation des enfants qui doivent sortir de leur égocentrisme pour aller vers les autres . Cet album, avec une grande économie de moyens tant textuels que graphique met bien l’accent sur cette découverte du vivre ensemble. Si nous sommes tous un peu belette et un peu ours, et n’est pas blaireau qui veut !

Comment se débarrasser de ses enfants ?

Comment se débarrasser de ses enfants ?
Michaël Escoffier – Amandine Piu
Balivernes éditions 2026

Pour parents au bord de la crise de nerfs

Par Michel Driol

C’est bien connu. Les enfants, ça chouine, ça met tout en désordre, ça dessine sur les murs. C’est en tout cas ce que dit le texte et montre la première illustration. Une seule solution : se débarrasser d’eux. Pour cela, comme dans un guide parental, l’ouvrage propose 10 idées, une par double page : les mettre dans un carton pour les envoyer dans une contrée lointaine, les attacher à une fusée, les vêtir de rouge et les abandonner dans une forêt… 10 idées à mettre en œuvre avant qu’ils ne veuillent se débarrasser de leurs parents.

Avec beaucoup d’humour (noir), avec un sens aigu de l’absurde et du cocasse, l’album prend le contrepied des traités d’éducation et de la morale Les solutions proposées, improbables, cruelles, décalées sont tellement dans l’exagération et la fantaisie qu’elles suscitent l’étonnement et le rire. On retrouve, bien sûr, tout l’imaginaire des enfants, ici revisité : la sorcière, le père Noël, le loup, l’ogre, les pirates, autant de personnages bien connus, figures du mal, qui peuvent se révéler de redoutables adjuvants dans ce projet maléfique. Il fallait oser cet album, bien dans la veine de ce qu’avait fait Michaël Escoffier avec Il ne faut pas mettre les enfants au congélateur.  Il fallait l’oser en un temps où les enfants sont trop souvent victimes de prédateurs. Il fallait oser ici montrer des enfants victimes, abandonnés, dans des situations suffisamment improbables pour qu’elles fassent rire, d’un rire libérateur, jubilatoire. Quel enfant n’a pas eu, au moins une fois dans sa vie, la peur d’être abandonné ? Le rire est ici une thérapie, mais une thérapie qui repose sur des réalités intergénérationnelles. Car combien de personnes âgées sont-elles, comme le texte le signale à la fin, abandonnées par leurs enfants qui ne viennent les voir que trop peu souvent dans des EHPAD ? C’est bien la force de cet ouvrage de faire rire tout en invitant à penser cette nécessité de faire coexister des générations, des envies, des gouts, des attentes différentes.

Ce qui dédramatise aussi l’ouvrage, ce sont les irrésistibles illustrations d’Amandine Piu qui proposent un univers décalé : tel ours est équipé d’une serviette, les têtes des enfants terrifiés ou inquiets sont adorables… On n’est jamais dans le tragique ou le pathétique, toujours dans la caricature. Il y a souvent, dans chaque double page, un détail, un petit texte, un commentaire à ne pas manquer.

Un faux guide parental jubilatoire qui utilise l’absurde et l’humour noir pour inviter à parler de la complexité des relations parents / enfants, mais qui ne manque pour autant ni de tendresse, ni de bienveillance en contrepoint…

Ensemble, on décrochera la lune

Ensemble, on décrochera la lune
Han Ra Kyoung – Illustrations de Mouun
La Martinière jeunesse 2026

A deux, on va plus loin…

Par Michel Driol

Taupe voit un monde flou. Lapine a peur de tout. L’un astique ses multiples lunettes tandis que l’autre contemple sa collection de cartes. Quand Taupe demande à Lapine de lui décrire la lune, elle a du mal, mais propose à son ami d’aller la voir de près, sur la colline aux éclipses.  Ne dit-on pas que là-bas la lune est si grande qu’elle occupe tout le ciel ? Mais le terrain ne ressemble pas vraiment à ce qui est représenté sur les cartes, et il faudra toutes les qualités de Taupe pour parvenir, avec Lapine, au sommet de cette colline tant espérée.

Cet album tout en douceur et en tendresse prend la forme d’un récit de voyage initiatique pour dire la force de l’amitié, de l’entraide et de la solidarité pour parvenir à surmonter ses handicaps – l’hyper anxiété et la vue basse. Le texte, qui fait la part belle aux dialogues, laisse aussi percevoir, dans le récit, les émotions éprouvées par Lapine : peur, fierté d’avoir surmonté les obstacles. Assumant son rôle de guide, Lapine devient plus confiante en elle. Quant à Taupe, il  se révèle dans sa capacité à aider à franchir les obstacles que sont le pont suspendu et la haute montagne, grâce à son défaut, la vue basse, mais aussi grâce à sa qualité de creuseur.  Ainsi se révèle, dans l’adversité, la complémentarité entre ces deux personnages, bien attachants, deux enfants puisqu’on les voit sur les bancs de l’école. Deux enfants dont l’une, Lapine, semble particulièrement se soucier du second et chercher à lui venir en aide pour pallier son handicap visuel.

Les illustrations, en pleine page, présentent deux personnages  tout en rondeur, d’emblée sympathiques. Tous deux sont anthropomorphisés, habitent des logements confortables sous terre. S’opposent à ces logements clos la forêt du voyage, lieu certes baigné d’une douce lumière, mais ouvert, vaste, démesuré par son gigantisme : gigantisme du pont, gigantisme de la montagne.  Mais les illustrations ne manquent pas d’humour, dans la représentation du voyage sous la montagne, où l’on nous montre de nombreux habitants vivant confortablement – mention spéciale pour le ver de terre roulé en boule sur son lit, bonnet de nuit sur la tête ! Pour faciliter l’immersion des jeunes lecteurs dans l’histoire, les illustrations font alterner un point de vue extérieur à celui des personnages, dans une dynamique très cinématographique.

L’album se clôt par une page documentaire sur la lune et par une double page consacrée à la façon d’organiser une soirée sous les étoiles, avec de bons petits biscuits en forme de lune dont on nous donne la recette. Biscuits à partager avec ses amis, pour terminer cet album qui est une ode à l’amitié. Les deux personnages, dans les pages de garde finales, ne vont-ils pas vers le village des amis ?

Un album apaisant qui dit avec poésie l’importance de l’amitié, de la solidarité grâce à deux personnages bien touchants caractérisés par leurs différences complémentaires, un album qui dit aussi qu’on peut décrocher la lune et réaliser ses rêves…

Inventaire des trucs importants

Inventaire des trucs importants
Anne-Sophie Constancien
Les Fourmis rouges 2026

Se souvenir des belles choses

Par Michel Driol

33 trucs importants dans la vie d’une petite fille de 8 ans, devenue une grande personne, et racontant ce qu’elle a trouvé dans son ours en peluche.  33 souvenirs, racontés au présent, tantôt drôles, tantôt touchants, à la fois très personnels et universels. Cela va de l’envie de  voler au trou dans l’ours en peluche, en passant par la mort de la grand-mère, les vacances et les visites chez des amis des parents : tout ce qu’il y a de remarquable dans une vie ordinaire.

Entre album, bande dessinée et roman graphique, l’ouvrage propose donc de se plonger dans la vie familiale d’une enfant de 8 ans, entre ses parents, son frère ainé, et sa chienne, sa grand-mère malade, ses cousines qu’elle voit de temps en temps, les copines d’école. Au fil des saynètes, souvent poétiques, on découvre ses habitudes, ses joies, ses peines, ses questions, toujours saisies naturellement à hauteur d’enfant. Si les unes font sourire, comme les photos de la chienne revêtue du tut de danse devenu trop petit, d’autres émeuvent : peut-on rire lors d’un enterrement ?

Ce que montre l’album, c’est la vie, tout simplement, et le fait qu’il n’est pas toujours simple de grandir, même dans une famille aimante et une univers protégé. Grandir, c’est découvrir la complexité des relations humaines et des sentiments, c’est la peur de ne pas être à sa place, au bon moment, c’est sans doute aussi perdre la candeur de l’enfance qui fait que les choses les plus banales deviennent  l’objet de questions, d’émerveillements, de rituels, comme la recherche des boulettes au fond des poches. Cette candeur de l’enfance, l’autrice la retrouve fidèlement, avec ce léger décalage entre l’adulte qui écrit, dessine et l’enfant dessinée, à laquelle elle redonne la vie à la fois dans le récit et les dialogues. Les dessins, au trait, ont ce côté minimaliste qui sait saisir l’essentiel d’une attitude, planter en quelques éléments un décor, tout en restant au niveau d’une enfant. Le texte, lorsqu’il se fait récit, est au passé composé, comme s’il était tiré du journal intime que l’enfant reçoit, à Noël, et qu’elle ne sait comment remplir.

Un album autobiographique au ton bien personnel, qui illustre avec bonheur une tranche de vie d’une fillette attachante du haut de ses huit ans, entre rigolades et drame, incompréhension du monde des adultes et complicité avec son frère. Cette enfance retrouvée est toujours  juste, et souvent drôle ou émouvante.