Journal d’un chat d’appartement

Journal d’un chat d’appartement
Olivier Ka
Rouergue –dacodac – 2026

Chat perdu sans collier

Par Michel Driol

On se souvient du Journal d’un chat assassin, d’Anne Fine. Voici donc le journal d’un chat d’appartement, Mozart, un chat angora, parfaitement à l’aise chez Bom-bom, Lalala et Cekoi, ses maitres. Il y mène une vie paisible, entre bouchon-énervant et sauts quelque peu maladroits qui occasionnent de la casse…  Ce qu’il déteste par-dessus tout ? Les visites, qui viennent troubler son quotidien. Ce qu’il aime ? Sa pâtée, mais aussi les sucreries. Aussi, lorsque Cekoi fête son anniversaire, et qu’il veut gouter aux bougies sur le gâteau, il est à l’origine d’un incendie. Dès lors, c’est la descente aux enfers, un mobil home dans un camping, d’où il fuit, bien malgré lui, pour être hébergé par une coiffeuse qui ne trouve rien de mieux que de le teindre en rose, puis nouvelle fuite, jusqu’à un ancien vétérinaire qui recueille toute une troupe de chats errants, près d’un cimetière…

C’est, bien sûr, Mozart le narrateur, qui fait part de sa vision du monde des humains, avec son regard de chat. Il y a là bien sûr une satire de nos mœurs : la précipitation, l’incapacité de se reposer, les bruits perpétuels et bien d’autres traits dans lesquels on aura plaisir – ou pas – à se reconnaitre. Mozart ne mâche pas ses mots pour marquer les écarts entre son idéal de vie : dodo, repos, pâtée – et celui des humains dont il ne comprend pas tout. Des phrases courtes prononcées sur le ton de la confidence, dans lesquelles se révèle tout l’humour de l’auteur.

Mais c’est un vrai parcours initiatique qui fait changer Mozart et qui lui permet de s’ouvrir aux autres et de découvrir la socialisation, l’amitié, voire l’amour avec ses congénères. D’une certaine façon, l’auteur n’épargne rien à son personnage, véritable héros picaresque transporté malgré lui de lieu en lieu, loin de ses habitudes. Alors qu’il méprise les autres chats, qu’il ne connait pas, le voilà forcé de vivre avec beaucoup d’autres, qui incarnent différents types humains ou animaux : le dominant, le complice, l’amoureuse… Mozart va devoir faire sa place dans cet univers qui parle autant des chats que des enfants en train de grandir, de se découvrir, de découvrir les autres en sortant du cocon protecteur de la famille.

Un récit initiatique plein d’aventures qui réjouira les amateurs de chats, mais pas seulement, par son humour, ses péripéties, ses personnages un peu loufoques, et cette façon très drôle qu’a l’auteur de s’introduire dans la pensée d’un chat, dans sa façon de comprendre ou pas le monde qui l’entoure, de surnommer  avec pittoresque humains et les animaux qui l’entourent. Gageons que vous ne verrez plus les chats du même œil après cette lecture, et que vous vous demanderez en quoi consiste le bonheur !

Brut

Brut
Hélène Vignal
Thierry Magnier 2026

L’apprentie, le patron, et le marginal

Par Michel Driol

Josepha a décidé de quitter le collège pour entrer en apprentissage, contre l’avis de ses parents. Mais les relations avec son patron, petit artisan dans le bâtiment, sont tendues, jusqu’au soir où il la laisse enfermée, sans téléphone, à l’arrière de sa camionnette. C’est en parvenant à s’évader qu’elle traverse une zone de jardins destinée à être démolie où vit, dans une sorte de ranch, Jeannot, un marginal, qui fabrique des bricoles, œuvres d’art brut. Josepha, la Taiseuse, et lui vont peu à peu s’apprivoiser.

Bruts, tels sont bien les trois personnages principaux de ce roman. Phil, le patron, qu’on dirait au début brut de décoffrage, véritable incarnation du beauf, brutal, sans considération pour son apprentie, tenant des soliloques pleins de rancœur. Brute aussi, car pas façonnée par la vie, Josepha, qui veut sentir son corps en mouvement, agir avec ses mains, et qui découvre la brutalité des rapports au travail, la brutalité de la société qui expulse, et qui, petit à petit, prend confiance en elle. Brut enfin, tel est l’art que pratique Jeannot, brisé par un accident à 33 ans, peignant, sculptant, influencé à la fois par l’histoire de la seconde guerre mondiale en Pologne et les religions dans leur grande diversité. Trois solitudes, en fait, qui vont se révéler, se découvrir autres que ce qu’elles apparaissaient au début. Trois vies que relie la géographie, mais aussi le sens du travail bien fait, du gout pour la perfection, même si personne ne peut la voir. Trois personnages qui incarnent, chacun à leur façon, un rapport entre le travail manuel et le travail artistique. Trois personnages qui ont chacun leur jardin secret. Les autres le découvriront ils ?

Le roman mêle deux narrations. D’un côté, on a le récit porté par Josepha, qui sort de son silence pour écrire, raconter, en des phrases souvent courtes, peu liées, des petites notations comme saisies sur le vif. C’est à travers son regard que l’on perçoit son patron, Phil, un patron dont elle fait un portrait charge au début, avant de découvrir qu’il est bien plus complexe et humain qu’il ne le lui laissait percevoir. Ce récit raconte comment ces deux personnages-là aussi s’apprivoisent, et comment cela passe par des silences partagés, par des paroles rares, par des gestes minuscules. D’un autre côté, en italique, on a le récit à la troisième personne concernant Jeannot, son histoire, son point de vue, son langage, sa peur d’être obligé d’aller dans les zachélèmes… Jeannot, un personnage qui est fortement inspiré par Jean Smilowski, artiste lillois  qui vivait, comme lui, dans une cabane au milieu de jardins ouvriers, personnage touchant dans sa naïveté et sa complexité, son repli sur lui et son besoin de créer un monde, d’agencer des matériaux, et de parler à ses peintures, comme si elles étaient vivantes.

Un roman d’apprentissage, dans lequel l’héroïne apprend certes un métier, mais aussi apprend à sortir d’elle-même, à revenir sur ses jugements. Mais aussi un roman plein d’humanité qui parle sans fioriture du travail physique, de l’artisanat, des gestes répétés, des corps qui souffrent, pour parvenir à une perfection que personne, peut-être, ne verra.

Le Poémier

Le Poémier
Donatienne Ranc – Jeanne Mentrel
Editions du Pourquoi Pas ?? 2026

Le pommier et l’enfant

Par Michel Driol

Hugo est interne dans un collège. Il a perdu sa mère, conteuse. Quant à son père, pilote de ligne, il est toujours entre deux avions. Enfant rêveur, Hugo est harcelé par les autres, et trouve refuge dans les branches du pommier de la cour, avec un chat roux.  Un pommier un peu particulier, puisqu’Hugo s’aperçoit qu’il grandit chaque fois qu’il lui dit un poème.  C’est décidé. Hugo va fuir ce collège où il souffre, grâce à la poésie et à ce pommier magique.

Donatienne Ranc signe ici un récit qui utilise le merveilleux pour dire les pouvoirs de la poésie dans une société qui bafoue ses idéaux, pourtant inscrits au fronton du collège : Liberté, égalité, fraternité. Car, s’il est bien question de poésie tant dans la finalité du récit que dans son écriture, dans sa façon de citer Baudelaire, Hugo ou Eluard (ou l’autrice elle-même), il y est aussi question d’enfance meurtrie, d’enfance en souffrance. Harcèlement scolaire, enseignants peu bienveillants, le collège présenté ici est loin d’être un lieu d’accueil, d’épanouissement où l’on apprend à grandir et à vivre ensemble. Les élèves y deviennent, au gré des métaphores, horde de lions bondissants ou gastéropodes morveux. Loin de ce collège lieu de souffrance, Hugo se réfugie dans la nature et dans la poésie. Dans la nature, c’est chez sa tante, en Savoie, entre castors, salamandre et pins. Un lieu de bienveillance avec cette tante qui lui parle de sa mère, dont il a hérité le gout des mots. Car Hugo écrit aussi un peu de poésie, connait assonances et allitérations non pas comme des contenus d’enseignement dépourvus de sens, mais comme façon d’assembler les mots avec jubilation. Car Hugo est un amoureux des mots, comme l’autrice.

Que peut la poésie aujourd’hui ? Les mots des poètes ont-ils encore un pouvoir dans un monde plein de dureté ? Il suffit, peut-être, d’abord de lire les poèmes cités dans ce recueil, et voir comment et en quoi ils font écho à ce que ressent et éprouve Hugo.  Demain, dès l’aube, de Victor Hugo, comme un écho disant la douleur du deuil, de la mort, et l’incitation au voyage. L’Albatros, de Baudelaire, comme un écho à l’ostracisme dont est victime, comme le poète, Hugo. Poèmes miroir, qui disent le réel avec d’autres mots que ceux de tous les jours. Liberté, Paul Eluard, et le titre seul suffit à dire ce besoin fondamental ressenti par Hugo, enfermé dans ce collège. Et enfin un texte écrit par Donatienne Ranc, présenté avec malice comme une comptine transmise par les femmes, de génération en génération, comptine d’endormissement, symbole du lien entre mère et enfant, musique du soir, partage de mots.  Poèmes qui disent l’émotion d’un instant et les grandes aspirations, poèmes qui donnent à entendre une autre langue que celle de tous les jours, les invectives, les propos banals.

On apprécie enfin que ce récit d’évasion – au sens propre et figuré – soit un récit ouvert sur deux fins possibles, toutes deux aussi optimistes l’une que l’autre. Deux destins possibles pour Hugo, l’un marqué par l’ici, le retour à la tante, à la Savoie, au connu, l’autre marqué par l’ailleurs, le voyage, l’exploration. A l’âge d’Hugo, loin des fiches d’orientation, tous les possibles restent ouverts, c’est, en tous cas, ce que dit cette double ouverture finale.

Bien sûr, la langue du roman est une langue particulièrement travaillée, langue de conteuse, avec sa rythmique, sa façon de jouer sur les énumérations, les phrases nominales, langue de poète aussi avec ses  allitérations, sa poésie des listes, comme autant de façons de dire le monde sans en rien omettre. Avec des teintes chaudes, automnales, une dominante de roux et d’oranger, les illustrations permettent aussi une évasion dans ce monde de l’arbre, dans cet élan vers le ciel, loin du quadrilatère représentant le collège prison.

Un court roman illustré pour dire à quel point  la nature et la poésie sont fondamentales pour aider les enfants à grandir, voire leur permettre de s’émanciper des contraintes trop lourdes  qui pèsent sur leur mode de vie.

Pourquoi petit A a-t-il cette tête-là ?

Pourquoi petit A a-t-il cette tête-là ?
Sophie Puls
HongFei 2026

Aux origines de l’alphabet

Par Michel Driol

Peu satisfait de la réponse de ses parents, petit A, campé sur ses deux pattes et la tête haute, veut savoir pourquoi il ressemble à cela. Après avoir interrogé les A qu’il connait,  il questionne le vieux Sérif qui l’incite d’abord à apprendre le nom des autres lettres,  puis lui ouvre la porte d’Alpha, sa grand-mère. Elle lui présente ses cousins Aleph et Alif, puis lui demande de dessiner leur ancêtre commun, un égyptien nommé Alp. Un chapeau rigolo ? le bec d’un oiseau ?…C’est ainsi que petit A découvre son ancêtre : une tête de taureau. Après le conte, place au documentaire qui revient sur cette origine de notre alphabet, les hiéroglyphes.

Voilà un album qui traite de façon originale et imagée une question passionnante : celle des origines de notre propre alphabet, et, au delà, des systèmes d’écriture. L’autrice donne ainsi vie aux lettres, devenues des personnages, représentées avec des yeux, et des formes qui tiennent compte de leurs particularités. Elle s’en donne à cœur joie avec les lettres : les italiques, les attachés, les minuscules et les majuscules s’incarnant ainsi en personnages imaginaires qui expriment quelque chose de leur dénomination. Jeux de mots et jeux de formes aussi dans la présentation de l’alphabet découvert par petit A.  On se régale entre le h de glace et le t dansant… On apprécie aussi les efforts plein d’imagination de petit A afin de découvrir l’ancêtre commun. Mais le réel est toujours plus fort, et petit A découvre son origine égyptienne et renversante. On regrettera peut-être que l’autrice arrête ici son explication historique. Pourquoi la tête de bœuf ? Comment et pourquoi on est passé du hiéroglyphe à l’alphabet ? Le cahier documentaire ne répond pas non plus à ces questions, que ne manqueront pas de se poser les enfants. On regrettera peut-être aussi le fait que grand-mère Alpha soit représentée en majuscule, et qu’on ne voie pas la minuscule α, pourtant bien connue. Reste une histoire qui, au-delà des différences, montre la parenté entre trois grands alphabets, le nôtre, l’alphabet hébreu, l’alphabet arabe, et il y a là une belle façon d’évoquer la diversité culturelle et les passerelles existant. Par ailleurs, destiné à répondre aux interrogations des enfants découvrant l’alphabet ou apprenant à lire, l’autrice a caché dans les dessins de nombreux objets dont le nom commence par la lettre  A… Les illustrations, à base de papiers découpés, sont pleines d’humour et de couleurs, de fantaisie et d’imagination, entrainant ainsi les jeunes lecteurs dans cet univers de l’écrit nouveau pour eux.

Avec fantaisie et poésie, sans pédanterie, un album qui fait découvrir de façon ludique aux enfants la lointaine origine de la première lettre de notre alphabet, les inscrivant  ainsi comme héritiers d’une longue tradition, d’une longue histoire.

Une sorcière dans la clairière

Une sorcière dans la clairière
Sarah Vignon
Little Urban 2026

Une sorcière comme les autres

Par Michel Driol

 

C’est l’heure d’aller se coucher, mais Gabi a perdu son doudou Coco. Elle le cherche partout, s’enfonce au plus profond de son armoire, et débouche dans une forêt où l’attend une sorcière, rousse comme elle, qui tient Coco dans ses bras, une sorcière qui propose d’échanger Coco contre un talisman magique, un simple pépin de pomme. Puis la sorcière guide Gabi sur le chemin du retour, tout en lui parlant de sa vie à venir, de ses peurs, de ses erreurs, et de celles qui pourront la protéger.

Aider les enfants à grandir, au fond, c’est bien là une des missions premières de la littérature pour la jeunesse. Tel est bien le propos de ce premier album de Sarah Vignon, qui utilise les voies du fantastique pour évoquer la nécessaire confiance en soi. De fait, on accompagne l’héroïne de l’autre côté de l’armoire, au bout d’un long couloir noir, qui la conduit, comme dans les contes traditionnels, au cœur de la forêt. Fantastique encore avec cette rencontre avec son presque double, une femme qui lui ressemble, mais qui est plus âgée, et vêtue en sorcière. Une sorcière qui se présente avec toute la richesse et l’ambiguïté de ce personnage de conte, lui aussi. Sous son grand chapeau, elle est en train de croquer une pomme, convoquant ainsi les figures d’Eve et de Blanche Neige. Rien d’effrayant dans ce personnage, dont le cadeau, le talisman, semble pourtant aux yeux de la fillette bien mince : un doudou contre un pépin de pomme ! La fillette se sent dès lors perdante. Pour autant, symboliquement, elle abandonne un objet transitionnel qui la relie au passé contre un nouveau, une promesse d’arbre, une promesse d’avenir. Un doudou qui ne grandira jamais contre un pépin qui peut grandir et devenir, si on en prend soin, un pommier… Mais la sorcière offre un second cadeau, d’un autre ordre, les paroles qu’elle adresse à l’enfant, transmission de sagesse féministe énoncée au futur, leçon de sororité, incitation à la confiance en soi. Quelques paroles, quelques mots qui rassurent sur le long chemin de la vie qui s’ouvre devant l’enfant. Quelques mots, au futur, qui font du bien à entendre.

Les illustrations, tout en couleur, aux aplats entourés d’une ligne noire accompagnent ce voyage  en faisant passer de l’univers familier de la maison de Gabi à la forêt. Une forêt qui n’a rien d’inquiétant, avec ses arbres verts, et ses dangers, incarnés ici par deux insectes géants, mais à visage humain. Tout est ici fait pour rassurer… Ajoutons que, de façon ludique, une pomme se cache dans chaque illustration…

Un riche album, tout en tendresse, qui s’adresse à toutes les petites filles – mais pas que ! – pour leur parler de confiance en soi, pour leur expliquer que, si grandir c’est parfois se tromper, c’est aussi compter sur les autres, et c’est enfin ne pas oublier la part d’enfance qui subsistera.

Mota

Mota
Julia Billet – Frédérique Bertrand
Editions ésperluette 2026

Así es mi vida,/ piedra, / como tú… Ainsi est ma vie, pierre, comme toi. (León Felipe)

Par Michel Driol

 

Mota, c’est d’abord, graphiquement, une forme patatoïde ramassée ou lancée par une main, forme qui se voit petit à petit dotée de deux bottes – rouges – d’une tête et d’un chignon. De fait, elle devient petit personnage de femme comme voutée. Le texte peut alors s’installer, et la présenter , un texte qui repose sur une anaphore, Mota n’a pas les yeux – ou sa langue – ou sa tête dans sa poche. Dans sa poche, elle a des cailloux. Ainsi est Mota, facteur Cheval au féminin, ramasseuse et collectionneuse de cailloux, à l’image de la mère de Julia Billet, jusqu’au jour où un rocher l’a accompagnée de l’autre côté…

Avec poésie, le texte est donc autant un hommage à une mère disparue qu’à tous ceux qui semblent différents, par leurs passions, leurs bizarreries, leurs cailloux et leurs rêves plein les poches. Ce que suggère le texte, ce que montrent les illustrations, c’est que Mota et ses cailloux semblent ne faire qu’un. Avec douceur et tendresse, le texte évoque ce personnage solitaire et différent, avec ses poches sous les yeux, ses poches remplies de cailloux, et ses rêves plein la tête… Portrait tout en tendresse de ce personnage et de, sa passion pour les cailloux de toutes les formes, cailloux qui deviennent, en quelque sorte, ceux qui l’accompagnent tout au long du chemin, dans leurs différences, constituant son seul univers, un univers qui se construit jour après jour, comme une collection hétéroclite, bien à l’image de l’humanité… Je ne bâtis que pierres vives, ce sont hommes, écrivait Rabelais dans le Tiers Livre. Et quant à Perrault, il imagine un petit Poucet marquant son chemin de pierres blanches. C’est bien dans cet imaginaire de la pierre que s’inscrit aussi ce beau texte qui fait aussi la part belle au langage, à l’évocation de ces mots en ou qui forment leur pluriel en oux, , dans ses images, dans ses rimes, mais aussi dans sa façon de répéter le mot poche, comme symbole de ce personnage, qui nous ressemble dans sa fragilité, dans sa singularité, dans son destin universel.

Frédérique Bertrand propose une illustration sensible à base de crayonnés, de peintures et collages, illustrations tantôt en mouvement, tantôt plus statiques, illustrations qui multiplient les cailloux de toutes les formes, illustrations qui montrent Mota cheminant, toujours de la gauche vers la droite, de la vie à la mort, de la blancheur de la page à la page plus sombre. A la confusion qui règne dans la tête de Mota correspond le désordre des cailloux sur la page, qui entourent ce personnage, solitaire et obstiné. C’est un accompagnement du texte particulièrement pertinent et réussi !

Un album poétique à lire à voix haute, dans lequel chacun prendra ce qui lui parlera, selon son âge, se laissera porter par les mots et les anaphores de Julia Billet et par les compositions savamment désordonnées de Frédérique Clément.

L’Archipel de béton

L’Archipel de béton
Olivier Dain-Belmont
Sarbacane 2026

Le tour de France par deux enfants, dans 100 ans

Par Michel Driol

2125… Aminata Dubois, novice au Centre Nucléaire Monastique de Flamanville (CNMF) se voit confier une mission pour devenir nonne : rapporter 3 cartes électroniques nécessaires à l’entretien de la Sainte Centrale. Elle doit donc quitter l’enceinte protégée du Monastère et se confronter à l’extérieur, qu’on lui a toujours présenté comme plein de dangers. Mais, allant de centrale en centrale, elle effectue un tour de France, et découvre que le monde extérieur n’est pas tout à fait celui qu’on lui a présenté. S’il présente des dangers, il est peuplé d’une population qui tente de survivre, localement, entre survivalisme agressif et solidarités pacifiques permettant une adaptation à la canicule permanente.

Cette dystopie, qui prend l’aspect d’un road trip, est d’abord un formidable roman d’aventure, dont la narratrice est la novice Aminata, un  roman d’aventure picaresque, avec des bons, des méchants, du suspens, des poursuites, des combats, des retournements, un roman qui conduit le lecteur et les personnages de surprise en surprise dans le tour d’une France qui n’est plus un pays, une France en ruines, accablée par la canicule. Les personnages sont hauts en couleur : Aminata, sportive, vive, le chevalier Henri de Barfleur, qui, tel Don Quichotte, fait revivre les romans de chevalerie, et ne manque ni de courage, ni de panache, le petit Tristan, autre novice, sans compter les nombreux Prieurs des Centrales qu’elle visite. Les références à Don Quichotte abondent dans le roman, qui semble y trouver l’une de ses sources, et sa dimension spirituelle de quête d’une impossible étoile… fût-elle une carte électronique !

Mais cette dystopie est aussi le récit d’un futur possible, un futur dans lequel les Centrales nucléaires, affectées par le réchauffement général, sont passées aux mains d’un ordre religieux. Les ingénieurs deviennent des Prieurs, et l’Atome le nouveau Dieu qu’on adore, qu’on prie, à force d’Ave Maria Curie, de lectures et de bénédicité…. Si, à Flamanville, on maintient la production, d’autres centrales ont fait le choix de tout arrêter, voire de démanteler… Quel avenir pour le nucléaire ? Parallèlement à cela, d’autres communautés explorent d’autres voies : éoliennes, solaire… et produisent ce dont elles ont besoin. Dans ce futur, il n’y a plus d’état, la nation n’est qu’un lointain souvenir, et les différents groupes n’ont rien en commun. La seule organisation qui semble subsister est cet ordre religieux des Centres Nucléaires. Ce que l’auteur décrit, c’est un futur lié au dérèglement climatique et à ses conséquences. Le récit se fait militant, montrant les dangers du nucléaire, mais aussi ceux du libéralisme économique, de la consommation inutile à outrance (en particulier dans ce qu’est devenu le XVIème arrondissement !). Faut-il continuer d’exploiter les ressources de la planète ou replanter, à l’image d’un des personnages, des forêts primaires ? Faut-il croire à tout prix au progrès, attendre son retour, comme les religieux de Flamanville ? Ou vivre le présent, et cultiver son jardin et ses légumes ? Où est la sagesse ?

C’est donc aussi un roman d’apprentissage et d’initiation. L’héroïne arrive avec ses préjugés, sa connaissance du catéchisme lié à la religion de l’Atome dans laquelle elle a été élevée. On la voit, au début, apeurée à l’idée de passer une nuit seule dehors au milieu des dangers potentiels. Mais, petit à petit, on la voit s’instruire au contact des autres, remettre en cause son éducation, et même perdre la foi en l’atome, dont elle mesure les dangers. C’est cette évolution du personnage, sa façon de grandir, de murir, de comprendre par elle-même le monde qui fait une grande partie de la richesse de ce roman. Elle reçoit ainsi, tout au long du roman, une véritable éducation, qui la conduit hors de ses certitudes.

La force de ce roman, c’est de nous entrainer, avec ses personnages, dans une quête sans que l’on sache bien où il entend nous conduire. Ainsi on va de découverte en découverte, de microsociété en microsociété, de découvertes positives en expériences négatives,  le scénario complexifiant petit à petit les problématiques soulevées, jusqu’à un éblouissant final, à la fois surprenant et attendu, qui quelque part révèle la finalité de l’auteur et ses prises de positions.

Roman d’aventure, roman écologique, mise en garde contre les dérives hyper technocratiques de notre monde actuel et une confiance absolue dans le progrès et une science sans conscience, ce récit ne manque pas d’humour, dans sa façon de s’inscrire dans la tradition des romans de chevalerie, dans sa façon d’imaginer une façon de nommer les personnages, et même les animaux. C’est ainsi que la mule GRNC-10 se voit renommée Grinepisse… A lire à voix haute !

Les Résistants de la Cité Bleue

Les Résistants de la Cité Bleue
David Moitet
Didier Jeunesse 2026

Lutter  contre les discriminations

Par Michel Driol

A 16 ans, Lin, une jeune lapine, dont le village a été attaqué par les loups, arrive avec sa mère et sa sœur dans la Cité Bleue au milieu d’un lac, où les réfugiés sont accueillis à bras ouverts. Mais lorsqu’un lièvre conservateur est élu maire, il suffit d’une nuit pour que tout change : discriminations des lièvres à l’égard des lapins, autodafés, expulsions, nouveaux programmes scolaires… Une véritable terreur règne sur la Cité. C’est alors que Lin rejoint un groupe de jeunes lièvres bien décidés à résister, malgré les dangers encourus.

On connait bien le recours à la fable animalière et à l’anthropomorphisation  dans les albums pour la jeunesse. David Moitet y a recours intelligemment dans ce roman pour adolescents, et au-delà. Lapins, lièvres et loups incarnent des figures bien identifiables, celles des prédateurs et des victimes, celles aussi de deux races appartenant à la même famille, celle des léporidés, ce qui est rappelé par le roman. C’est d’abord un beau roman d’aventure, avec des trahisons, et une intrigue montrant les actes de résistance, au milieu des dangers incarnés par une milice toute puissante . C’est aussi un roman d’amour, Lin, héroïne attachante, d’abord refermée sur elle-même, s’ouvrant petit à petit au contact du lièvre Nando, dans une découverte mutuelle très touchante et pleine de sensibilité. En ce sens, c’est un roman d’initiation.

Mais c’est surtout un roman politique qui s’appuie à la fois sur le passé et le présent pour mettre en garde contre un futur – hélas – possible que l’on nous montre ici comme non désirable.  Comment ne pas voir sous la figure des lièvres et des lapins celle des nazis pourchassant les juifs, brulant des livres, chassant les uns de leurs maisons, créant une milice à côté de la police ? Les lecteurs comprendront assez facilement cet aspect historique du récit. Mais comment ne pas songer aussi aussi à l’immigration, à travers les figures de lapins chassés de leurs pays par des loups, payant cher des passeurs pour tenter de traverser le lac dans une vieille barque trouée ? Ces lapins immigrés que le candidat conservateurs méprise, et dont il fait les boucs émissaires pour se faire élire, flattant ainsi les plus bas instincts de la population. Le nouveau pouvoir une fois élu, tout change en très peu de temps, avec une glaçante mécanique qui vise à substituer à l’accueil et au vivre ensemble les discriminations, l’endoctrinement des plus jeunes, et une politique de terreur assumée. On est ici dans la veine de Matin Brun de Frank Pavloff  ou de Quelque chose a changé d’Yves Marie Clément, des récits brefs de mise en garde contre le totalitarisme ou l’illibéralisme qui menacent nos démocraties. Ce roman montre aussi les différentes réactions de la population face à ce nouveau régime : il y a ceux qui ont perdu leur emploi, ceux qui subissent, ceux qui se résignent, et les quelques-uns qui osent résister, avec dignité, imagination et surtout courage. Courage de se révolter contre l’injustice, courage de s’associer, courage d’agir pour recouvrir les affiches du maire ou tenter de distribuer de la nourriture et des vêtements à ceux qui ont tout perdu… Mais le roman multiplie aussi les points de vue, donnant à entendre celui du nouveau maire, celui de son adjointe à l’éducation, et celui d’un chef d’entreprise, montrant la complexité et la façon dont quelques-uns peuvent entrainer les autres à franchir leurs limites, à renoncer à leurs principes, à leurs valeurs, pour le pouvoir, sans en mesurer toutes les conséquences.

Un roman engagé, aux personnages attachants, à l’intrigue sans faille, prônant la nécessité de défendre des valeurs démocratiques, d’accueil, d’hospitalité, de vivre ensemble, et rappelant que Résister n’est pas une option. C’est le seul chemin possible.

Waldemar Patatarte, presque chevalier– La Quête de la tétine magique

Waldemar Patatarte, presque chevalier– La Quête de la tétine magique
Christine Beigel – Agnès Ernoult
Didier Jeunesse 2026

Sacré Graal !

Par Michel Driol

Avec un titre pareil, un tel nom de (presque) chevalier et en voyant l’illustration de couverture, on sait à quoi s’attendre… Une parodie burlesque, dans laquelle le Royaume s’appelle Ventredodu, et le roi protégé par les chevaliers de la Tarte Sucrée. Bref, dans ce royaume où tout n’est que pâtisseries et sucreries, vient à naitre un héritier, qui ne fait que pleurer. Heureusement arrive un marchand italien qui a la solution : une tétine. Malheureusement, quand un maki la vole, il faut la retrouver. Les valeureux chevaliers ne trouvant pas la mission à leur hauteur, c’est donc le presque chevalier, presque poète, Waldemar qui devra affronter les monstres, dragons et autres adversaires pour retrouver la tétine que le nouveau-né s’empresse de rejeter, car qui voudrait téter un objet mâchouillé par tant de bouches monstrueuses ? Reste la solution universelle : le pouce !

Comme dans les contes traditionnels, les obstacles fantastiques se multiplient – ours-garou, monstre du chocolac…, adversaires qui meurtriront quelque peu le corps du héros… Ce pastiche de table ronde, de quête d’un objet à la fois magique et quotidien est bien déjanté. Par le texte à la grande force comique, qui abonde en jeux de mots (les noms de personnages), en parodie des langues (celle du marchand italien), en néologismes savoureux et aux allusions – à peine voilées – à l’univers de la chevalerie médiévale et au cycle d’Arthur, qui resteront sans doute hors de portée des jeunes lecteurs. Mais aussi par l’illustration qui propose un presque chevalier à la longue et déguingandée silhouette don quichottesque qui s’oppose à la rondouillardise des autres personnages humains. Les illustrations, très colorées, très détaillées, sont très expressives dans la création de cet univers improbable et plein de fantaisie. Avec une mention spéciale pour les objets anachroniques colportés par le marchand italien !

Un album où le burlesque règne en maitre, pour prouver, s’il en était besoin, que la valeur n’attend pas le nombre des années, qu’à cœur vaillant il n’est rien d’impossible, dans un monde utopique de gourmandise sans limite où, malheureusement, les bébés pleurent comme partout !

Son lac

Son lac
Marine Carteron
Rouergue (Epik) 2026

La Dame du Lac

Par Michel Driol

Elle, avec une majuscule, c’est ainsi qu’Elle est désignée dans ce roman fantastique et gothique. Elle, c’est une créature des temps anciens, immortelle, aussi bien à l’aise sur terre que dans l’eau, grâce à ses branchies.  Elle, on la retrouve au Moyen Age, où elle séduit un moinillon afin qu’il lui fasse un enfant. Elle, on la retrouve aussi au XIXème siècle, rôdant, épiant, et entrainant au fond de l’eau le frère de celle qui se méfie d’elle, et que l’on fait passer pour folle. Elle, c’est enfin celle qui, de nos jours, trouble la vie de deux frères, faisant disparaitre l’un, et mutilant l’autre…

Cette Dame du Lac, elle est sans doute plus proche de Mélusine que de Viviane : dangereuse, se méfiant des hommes, riche et puissante. Fée par certains côtés, sorcière par d’autres, à la fois monstre aquatique sans autre morale que celle de vouloir faire perdurer son espèce, mais aussi femme meurtrie par la cruauté des hommes, responsable de la mort de sa fille. Un beau personnage tout en ambiguïtés, à la fois attachant et repoussant, libre et sans attaches, meurtrie autant que meurtrière.

Une femme capable de se métamorphoser, au gré des siècles, en châtelaine des bords du lac, ou en sorcière-conteuse, racontant la légende d’une dame du lac, légende sans cesse remaniée au fil des époques, légende visant avant tout à éloigner les curieux de ses pouvoirs, de ses trésors, de son antre sous-marin.

Entre thriller contemporain, récit historique, et roman fantastique, le roman vaut par son écriture et son découpage, sa façon de briser l’ordre chronologique pour emmener le lecteur tantôt au XXème siècle, tantôt au moyen âge, laissant ainsi des bribes d’histoires en attente d’achèvement, achèvement qui viendra clore le récit en montrant les liens entre tous les personnages dans un final où se déchaine la violence lors d’une fête entre ados pour fêter la fin des épreuves du baccalauréat.  Le roman fait alterner les regards, suit les personnages ou la créature, prenant parfois, pour le XIXème siècle, la forme du roman épistolaire, recréant toujours les atmosphères particulières à chaque époque : l’importance de la religion et de la lutte contre les sorcières au moyen âge, la psychiatrie naissante au XIXème siècle. Mais ce sont toujours les femmes qui sont victimes, enfermées, pourchassées, condamnées…

Après cette lecture, vous ne verrez plus le lac d’Annecy de la même façon.

Un roman qui a aussi séduit Anne Marie Mercier. Voir sa chronique.