Qui veut jouer dehors ?

Qui veut jouer dehors ?
Valerie Dupuy – Virginie Blondeau
Utopique 2024

Par tous les temps

Par Michel Driol

Barnabé le hérisson cherche un ami pour jouer dehors alors que les nuages sont bien gris. Mais Léon le papillon préfère le grand soleil, Hector l’escargot la pluie… et ainsi de suite. Ce n’est le bon temps pour aucun de ses amis jusqu’à ce que l’arc en ciel les mette tous d’accord pour jouer ensemble.

Cet album, cartonné, s’adresse aux plus petits à travers une histoire en randonnée qui permet d’évoquer la question de la diversité. La structure est simple : page de gauche, le hérisson parle, page de droite on a la réaction ou la réponse de l’autre animal. Des animaux humanisés par les vêtements, mais qui conservent leur aspect, tenue, position naturels. Le texte est conçu pour s’adresser aux plus jeunes, et les illustrations, vives, colorées, montrent des personnages souriants, sympathiques, tout en restant parfaitement lisibles par les plus jeunes.  Cette histoire d’animaux montre les différences de gouts, d’habitudes, de modes de vie, mais met aussi l’accent sur ce qui réunit, à travers le beau symbole de l’arc-en-ciel, réunion de toutes les couleurs, symbole du beau temps revenu.

L’album permet aussi d’aborder le premier vocabulaire de la météo, froid, chaud, vent, neige, nuages. pluie, des noms contextualisés par les illustrations. Il donne aussi des clefs pour signer ces mots, à la fois sur chaque page où on les voit réalisés par un enfant, et à travers un lien permettant d’accéder à des tutoriels en vidéo. Il s’agit de donner des outils pour approcher la communication gestuelle, inspirée de la langue des signes française, façon de communiquer avec les bébés avant l’acquisition du langage oral.

Un album destiné aux plus jeunes, qui vise un double objectif : montrer qu’il n’est pas forcément simple de trouver un ami pour jouer avec lui, développer le vocabulaire lié à la météo et apprendre à le signer.

 

Rosie Pink et le paradis des mauvaises herbes

Rosie Pink et le paradis des mauvaises herbes
Didier Levy – Lisa Zordan
Sarbacance 2024

Papa, allons voir si la rose…

Par Michel Driol

Horace Pink fait pousser les plus magnifiques roses du monde, avec un soin maniaque, arrachant sans pitié les mauvaises herbes. Sa fille Rosie, elle, se prend de pitié pour ces mauvaises herbes, les recueille, les fait pousser dans un coin du jardin, attribué par son père, derrière le manoir, bien sûr ! Parmi les plantes qui poussent éclot une rose, bien plus belle que celles de son père.

Deux personnages qui s’opposent dans cet album, deux visions du monde et de la nature. D’un côté le père, toujours impeccable, soignant son jardin, alignant les roses, voulant ordonner et maitriser la nature, dans ses moindres aspects, jardinier expérimenté dont le texte souligne avec précision les moindres gestes. De l’autre sa fille, peinée de voir ainsi sacrifiées des plantes moins jolies peut-être que les autres dont le texte souligne la douceur et la tendresse, sa façon de faire pousser ses plantes parmi ses peluches. Rigidité du père, que l’illustratrice montre toujours tiré à quatre épingles, parfaitement coiffé, candeur et innocence de la fillette, aux yeux grand ouverts sur le monde, presque toujours montrée en action. La fin de l’album montre la transformation progressive du père, absorbé désormais par la contemplation de cette rose qu’il n’a pas fait pousser. Transformation dans son apparence :  décoiffé, mal habillé. Transformation dans ses rituels : on le voit assis dans un vieux fauteuil de jardin, en plein hiver. Transformation enfin dans sa conception de la roseraie, qu’il veut désormais libre et folle.

C’est bien de diversité et d’imperfection que parle cet album. L’enfance est là, qui accueille le monde à bras ouverts, avec tendresse, dans sa variété, sans idées préconçues. SI la rose est, dans nos civilisations, depuis longtemps, une sorte de reine des fleurs, il n’en va pas de même pour l’enfant qui voit la vie dans tout le monde végétal, et donc veut lui assurer le droit à exister. L’album prend parti : ce n’est pas en régissant la nature, en la soumettant qu’elle s’exprime le mieux, C’est en la laissant libre qu’elle fait éclore la plus belle des fleurs. Leçon de tolérance, d’ouverture, de sagesse, de respect du vivant.

Le texte nous transporte dans un univers où les enfants vouvoient leurs parents, comme pour marquer la distance entre les deux conceptions du monde et de la nature. Les illustrations, quant à elles, très colorées, très réalistes, semblent intemporelles. Si le père porte des lunettes sans branches, et un pull jacquard, la fillette, avec sa jupette à carreaux, semble une petite fille modèle des années 60. Les illustrations invitent à contempler les fleurs, les roses multicolores du père, alignées, toutes semblables, à la couleur près, aux pétales quelque peu anguleux, la rose très douce et ronde de la fillette, et les multiples mauvaises herbes d’une grande variété. Elles disent aussi la beauté de la nature, des oiseaux, des insectes, qu’elles montrent en faisant varier les échelles de plan les points de vue, les angles.

Un album sur les relations père fille, qui montre la magie de l’enfance, capable de transformer les hommes et de faire naitre la vie tout en invitant à respecter la nature.

Sauver papa

Sauver papa
Blanche Martire
Le Calicot 2024

L’enfant thérapeute

Par Michel Driol

Marguerite est une brillante élève de terminale dont les parents sont divorcés. Son père est poète, à ses heures, plutôt paisible, sa mère plus active enchaine les activités. Quant à elle, elle ne sait pas où elle en est, doute d’elle-même, si bien que, faute d’un conseiller d’orientation dans son lycée, sa mère l’envoie chez une psychologue qui l’aidera à découvrir en quoi son père lui est toxique, en prenant toute la place, et en attendant trop d’elle.

Cette nouvelle d’une trentaine de pages, particulièrement bien écrite et structurée, fait alterner sur une même soirée passée en boite de nuit les souvenirs et les confidences de la narratrice, tels qu’ils reviennent, au rythme de la musique. Il est question du mal être d’une adolescente, qui a de la difficulté à porter son prénom, Marguerite, fleur rayonnante. Qui est-elle réellement dans sa relation avec les autres, avec ses parents, avec son père surtout ? Ce père présent dès les premières pages, avec ce poème qu’il envoie à sa fille, ce père caméléon de la souffrance (ce sont ses propres mots) en attente d’une approbation, d’un retour de sa fille. Ce père, enfant de parents qui ont été famille d’accueil, a-t-il manqué d’amour ? Comment se fait-il qu’il soit devenu, en quelque sorte, l’enfant de sa fille ? Comment parler de cela avec son père ? comment se construire, et découvrir l’amour ? Telle sont les questions, fines, que pose cette nouvelle qui, pour une fois, aborde les phénomènes de relations toxiques  parents-enfants  autrement que par le biais de l’inceste ou de la maltraitance physique. On s’attache à ce personnage de Marguerite, à son errance mentale à travers cette soirée de fête, les bribes, les lambeaux de souvenirs auxquels elle se raccroche, sa sensibilité, sa fragilité. La force de la nouvelle réside dans sa construction, dans sa façon de retracer, en un temps et un espace clos, le parcours affectif de Marguerite, sa prise de conscience, les faits, petits ou grands, significatifs pour elle, à la façon d’un puzzle dont les pièces, petit à petit, viennent s’emboiter pour donner un sens et une orientation à une image de soi jusque-là brouillée, dans une écriture simple et douce, très classique dans la forme et la syntaxe.

Une nouvelle forte et concise, sans fioriture, qui montre comment les rôles de parent et d’enfant peuvent s’inverser, portée par une narratrice à la fois perdue et lucide.

Le grand Déménagement

Le grand Déménagement
Cécile Elma Roger – Aurélie Castex
Seuil Jeunesse 2024

Sans rien éliminer, jeter ou fourguer

Par Michel Driol

Tout commence par un camion rouge de déménagement, à l’arrière duquel attendent sur le trottoir cartons, chaise et canapé. Mais le narrateur entend bien ne rien oublier, et glisse d’abord ses jouets, ses livres, son doudou et son livre… mais ne s’arrête pas là. Après le chat, c’est le tour du chien du voisin, du cerisier, de la boulangerie, de l’école avec tous les copains, et, de proche en proche, c’est le ciel et la lune qui se retrouvent dans le camion…

Il est toujours traumatisant de déménager, surtout pour un enfant. Quitter des lieux familiers, des voisins, une école, des copains, pour partir vers un endroit inconnu, et y refaire sa vie, ses relations. Dans cette épreuve, que sélectionner, qu’emporter du présent – désormais passé – vers le futur ? Si, dans cet album, tout commence sagement, c’est le désir utopique de tout emporter qui s’empare du narrateur. Le camion est assez gros pour tout emporter, lieux, personnes, dans un joyeux pêle-mêle qui va du plus réaliste au plus fou. Le texte se joue des listes de choses, énumérées, pages après page, tandis que les verbes introducteurs, dans leurs variations, « je ne dois pas oublier », « j’enfourne aussi »… montrent la volonté et la puissance, quasi démiurgique, de l’enfant qui ne se sépare de rien. La récurrence du pronom je, du possessif de la première personne disent aussi à quel point, pour l’enfant, être et avoir sont complémentaires pour définir une identité. Les illustrations, colorées, vivantes, animées, montrent aussi avec fantaisie tout ce qui entre dans le camion, pêlemêle, avant de révéler  l’enfant sagement endormi dans son univers, au cœur du gros camion, au cœur de ses souvenirs et de son univers familier. C’est une façon, par l’humour et l’exagération, de mettre à distance l’émotion et la peine, le regret et l’angoisse.

Avec légèreté, l’album évoque ce – et de ceux –  qu’on ne veut pas oublier, entrainés dans un mouvement d’aspiration fantastique vers le ventre de ce camion gigantesque, pour reconstruire un univers réconfortant, et la promesse d’un futur où on sera bien, où on les emporte dans son cœur…

Tous en scène

Tous en scène
Fanny Vandermeerch
Tom Pousse 2024

Surmonter les handicaps

Par Michel Driol

Dure année pour Alice, 15 ans. Sa meilleure amie part pour le sud de la France, et elle va devoir apprendre – et surtout dire en classe – un extrait d’Antigone de Sophocle. Elle vit seule avec son père depuis la mort de sa mère, mais son père a rencontré Manue, une comédienne, avec laquelle elle s’entend bien, mais qui a toujours des écouteurs sur les oreilles. Toute la famille part pour quelques jours à un festival de théâtre où va jouer la troupe de Manue, qu’Alice découvre sur scène pour la première fois. Mais pourquoi Manue refuse-t-elle d’aider Alice à apprendre son texte ? Et comment va-t-elle réagir en découvrant qu’Alice a lu le carnet où elle a noté des idées pour une prochaine pièce ?

Ce nouvel opus de la collection AdoDys en respecte la charte graphique : typographie adaptée, présentation des personnages avant le récit. La narration, à la première personne, reste au plus près des émotions et réactions d’Alice, jeune fille timide qui n’ose pas s’exprimer. C’est surtout le récit d’une découverte, celle de sa belle-mère, qu’elle côtoie, mais qui lui semble aussi sur la réserve avec elle. Elle commence à la découvrir sur scène, jouant un autre personnage. Mais ce que Manue n’ose pas révéler, c’est qu’elle est dyslexique, dysorthographique et dysgraphique, tant elle avoue qu’on s’est moqué d’elle lorsqu’elle était enfant.  C’est ce personnage de Manue qui est particulièrement intéressant, dans sa façon de ne pas vouloir révéler son secret qu’elle estime honteux, ce qui la restreint dans les relations interpersonnelles. C’est aussi la relation qui se noue avec sa belle-fille, par laquelle se clôt le roman, comme une double revanche, sur le handicap, sur la timidité, bref, sur ce qui empêche d’aller vers les autres.

Un récit optimiste pour donner confiance à ceux qui souffrent de troubles dys.

Hanabishi

Hanabishi
Didier Lévy – Clémence Monnet
Sarbacane 2024

Créer des étoiles

Par Michel Driol

Hanabishi : créatrice de feux d’artifices, tel est le métier original de la grand-mère de la narratrice, un métier, au Japon, traditionnellement réservé aux hommes. La narratrice aimerait bien que sa grand-mère, qui a perdu un doigt dans l’explosion d’une fusée, lui révèle ses secrets, comme l’avait fait son arrière-grand père avant elle. Mais sa mère refuse. A la place, la grand-mère lui montre la magie du cosmos…  Bien des années après, la narratrice est devenue professeur de physique.

C’est à une belle relation familiale intergénérationnelle que convie cet album, entre une petite fille curieuse et sa fascinante grand-mère, qui fut tout aussi curieuse qu’elle, dit-elle. Les chiens ne font pas des chats… L’album baigne dans une atmosphère d’une grande douceur et d’un grand calme, à l’opposé des bruits et des éclats des feux d’artifice. Sa force est de nous montrer les coulisses, les préparatifs, à faire deviner plus qu’à montrer les dessins à la gouache des fusées et des artifices, ainsi que les calculs liés à leur trajectoire. Les feux d’artifice, eux, ils éclatent partout dans l’illustration, étoiles, fusées, constellations… dans le ciel, mais aussi dans les éléments de décor, les fleurs ou les crayons dressés dans les pots. Les tenues traditionnelles, les lanternes, les origamis nous transportent dans un Japon aussi traditionnel qu’idéalisé.

C’est un album sans figure masculine autre que celle de l’arrière-grand-père, passeur de la tradition familiale qui se rompt avec la génération suivante. Qui se rompt ? pas tout à fait, car, subtilement, les dernières pages montrent cette présence de la grand-mère, dans ses dessins aux murs de la salle de classe, dans les étoiles dans le ciel, dans cette passion liée à la physique, au cosmos, que la grand-mère a su transmettre. Cette complicité entre la petite fille et sa grand-mère9 est portée par le texte qui les montre souvent en train de discuter, de se comprendre à demi-mot, est portée aussi par les illustrations qui les représentent souvent ensemble, proches l’une de l’autre.

Un album délicat et poétique, qui évoque l’attachement d’une petite fille à sa grand-mère, mais qui parle surtout de soif d’apprendre, de transmission tout en montrant  les coulisses de la création et ses dangers aussi.

J’ai rétréci la nouvelle

J’ai rétréci la nouvelle
Florence Motto – Noelia Diaz Iglesias
Kilowatt 2024

Parfaite, trop parfaite !

Par Michel Driol

Lorsqu’Olympe, la nouvelle, arrive dans la classe, et que la maitresse lui demande de s’installer à côté d’Elise, la narratrice, à la place de sa meilleure copine, c’est déjà dur à supporter… Mais lorsqu’Olympe donne toujours les bonnes réponses, qu’elle est parfaite, elle occupe de plus en plus de place, au point qu’Elise fonde le club anti-olympique. Jusqu’au jour où Elise découvre qu’Olympe n’est pas si envahissante que cela…

Roman premières lectures illustré, cet ouvrage aborde avec humour la question de l’accueil et e l’intégration des nouveaux dans une classe. Il montre comment c’était mieux avant, que l’équilibre trouvé dans la classe est rompu, les habitudes perturbées. Tout se passe comme si, pour Elise, Olympe occupait un espace indu, trop important, qu’elle doublait de volume à ses yeux. Cette dimension reste toutefois très symbolique, et l’autrice ne joue pas trop sur cet aspect qui pourrait toucher au fantastique, alors que l’illustratrice le met plus en évidence. Tous les détails sonnent juste, retracent bien le microcosme d’une classe, les alliances, les tenues vestimentaires pour se reconnaitre, et la culpabilité qui va, finalement, ronger Elise dans des menues situations de la vie scolaire, ce qui la conduira à accepter Olympe dont elle découvre la vraie personnalité, les failles, les doutes. Au bout du compte, l’Autre n’est pas si différente que cela, telle est, heureusement, la morale de cette histoire. Très expressives et très colorées, les illustrations reprennent les codes du dessin enfantin  pour bien donner à voir l’animosité que ressent Elise.

Avec sensibilité, ce petit livre aborde sans fard les difficultés liées au changement d’école, au déménagement, en nous plaçant, avec originalité, du côté de la méchante, pour nous faire éprouver les sentiments et émotions des deux parties, et permettre d’ouvrir le débat sur l’accueil de l’Autre.

Le Fantôme des Cévennes

Le Fantôme des Cévennes
Isabelle Renaud
Thierry Magnier 2024

Le rôdeur sur le toit

Par Michel Driol

Gaby et sa petite sœur Avril vont passer une semaine dans les Cévennes chez leur tante Colette et son épouse Francesca. Colette a souffert d’un cancer, et Gaby a un peu d’appréhension à l’idée de retrouver sa tante. Les propriétaires de leur mas sont des Parisiens peu sympathiques, mais, pas loin, il y a le gite d’étape Le Namasté, où habite Elsa, une petite fille ben dégourdie, ainsi qu’un jeune Suisse, Léonard,  à la recherche des tombes de ses ancêtres Huguenots. Mais quand la nuit on entend de drôles de bruits sur le toit, on se demande si ce n’est pas le fantôme de l’ancien propriétaire qui viendrait rôder. Les enfants mènent l’enquête…

On retrouve tous les ingrédients d’une bonne histoire de fantôme, dans un décor de montagne : une maison isolée, des bruits nocturnes, des objets qui se déplacent, la légende locale du draket que raconte Elsa, et des silhouettes blanches que l’on aperçoit en pleine nuit… Toutefois l’épouvante est ici mise à distance par l’humour dans une narration vive et dynamique prise en charge par Gaby, à la première personne. La chute de ce récit d’aventure, bien sûr, est d’une grande rationalité, montrant qu’il n’y avait rien de surnaturel derrière tout cela, que les enfants se sont laissé tromper par une série de faits et de situations que personne n’aurait devinés. Beaucoup de bruit pour rien ! Le récit s’inscrit au mieux dans les Cévennes protestantes, avec les tombes dans les propriétés, avec le souvenir des Camisards encore vivace, et la quête du passé  conduite par Léonard qui a conservé le livre d’heures de son ancêtre. Les personnages ne manquent pas d’intérêt : les propriétaires parisiens, avec leurs zones d’ombre et leurs secrets, les parents d’Elsa, gérants du gite, mais surtout la famille de Gaby. D’abord un couple homosexuel de deux femmes amoureuses et se souciant l’une de l’autre, l’une luttant contre sa maladie avec l’aide de l’autre, qui veille sur elle. Mais c’est surtout le personnage de Gaby dont on voit l’évolution entre le début et la fin. Il grandit, en apprenant à vaincre sa peur de la mort (il n’est pas allé à l’enterrement de sa grand-mère) et en comprenant comment la vie se perpétue, de génération en génération, et comment il peut cultiver le souvenir de celles et ceux qui l’ont précédé. Il comprend aussi comment il peut donner de la vigueur à sa tante malade, une force spirituelle liée à la nature.

Un récit d’épouvante, plein de drôlerie et de personnages attachants dans des situations dramatiques , qui est aussi un beau roman d’initiation.

 

Une histoire sans caca…

Une histoire sans caca…
Philippe Jalbert
Seuil jeunesse 2024

Dira ? dira pas ?

Par Michel Driol

Deux personnages dans cette histoire. D’une part un enfant qui raconte une histoire, dont le dernier mot, à la tourne de page, commence par ca…  et dont on n’a que la première syllabe. D’autre part, celui qui est sans doute le papa, dont les propos sont imprimés en cursive sur fond bleu, qui tente de réorienter l’histoire. Le plaisir est de faire attendre le mot interdit commençant par ca…

Voilà un album bien drôle.  D’abord à cause de la surprise du mot commençant par ca… à chaque tourne de page. On fait l’hypothèse d’un nom, et on en a un autre, étonnant. A chaque fois le papa veille, figure de la bienséance et incarnant les interdits langagiers.  Drôle aussi à cause du comique de répétition, l’enfant se voyant contraint de recommencer souvent son histoire, avec toujours le même incipit : « Il était une fois un enfant… ». Drôle également à cause des illustrations, très enfantines, très joyeuses, et représentant à chaque fois le mot commençant par ca… Drôle enfin en raison du rapport qu’on imagine entre l’enfant, prêt à transgresser les règles langagières, à employer un gros mot qu’il  adore, se lançant dans des histoires sans queue ni tête, et le papa, dont les propos ne sont jamais illustrés, un papa qui censure, qui interdit. Quant au mot que chacun attend, disons seulement qu’il est prononcé deux fois, dans des contextes bien loufoques.

Un album qui joue avec les mots, avec le plaisir de la transgression, s’en approche, la côtoie… pour le plus grand plaisir du lecteur dans une scène entre un enfant faisant ses premières gammes avec le langage et un parent jouant lui aussi son rôle.

Pour toi

Pour toi
Les Sœurs Ravilly
Hélium 2024

Carnet de liaison

Par Michel Driol

Anouck a dix ans. Il y a dix ans que son grand père est en EHPAD. Elle lui écrit ce carnet, où elle se raconte, évoque ses collections, sa vie, ces petits et grands riens qui font le quotidien d’une fillette de 10 ans, ses secrets, tout en étant attentive à son moral.

Avec ses coins carrés, cet album prend la forme du carnet d’Anouck. Le sujet, les relations entre une petite fille et son grand-père, n’a rien d’original, mais le traitement artistique et poétique, lui, est remarquable. Est-on dans un album ? Est-on dans un livre d’artiste ? Les Sœurs Ravilly – Isabelle Vaillant et Elisa Le Merrer – multiplient les supports, les formes, pour donner à voir l’intime de cette relation, avec une infinie délicatesse. C’est d’abord la photographie de la lettre manuscrite du grand père, le jour de la naissance de sa petite fille, lettre qu’il faut prendre le temps de déchiffrer pour en saisir l’essentiel, l’amour envers celle qu’il n’a pas encore vue, et un cadeau aussi futile qu’important, un fil bleu, dont on ne sait pourquoi il a de l’importance, mais qui indique déjà avec subtilité la dimension du lien, du tissage intergénérationnel, avec l’adresse à la fillette, tu en feras ce que tu voudras… façon de lui reconnaitre la liberté d’exister à sa guise. Tout commence donc par cette belle lettre et ce beau symbole.

Comme un leitmotiv reviennent les points, un point rouge et un point bleu, représentant les deux personnages principaux, au milieu d’autres, tantôt séparés, tantôt conjoints. Semblables et différents… La fillette collectionne, et construit des tableaux avec les objets qu’elle a rassemblés dans son cabinet de curiosité, tous les objets étant numérotés, identifiés, légendés.  La première collection mêle des objets d’origines variées, les dents de la famille, la mèche de cheveux du grand-père, une vielle bougie d’anniversaire, une clef… Autant de trésors qui constituent comme un imagier poétique à la Lautréamont, rencontres fortuites, instants sauvegardés pour plus tard. La deuxième collection est celle de pieds, photographies tronquées, pieds humains, pattes animales, radiographies, autant de photographies humbles, l’humilité étant, étymologiquement, ce qui est au plus près du sol, les pieds et les pattes étant ce qui laisse une trace dans le sol.

Parmi les illustrations se trouvent aussi le plan de la chambre du grand-père et des photos évoquant Anita Conti, une aventurière à laquelle Anouck voudrait ressembler, loin de son enfance, à l’image peut-être de ces hirondelles qu’elle convoque pour que son grand père ferme les yeux et s’envole aussi vers le sud, dans des pages où les couleurs, les graphismes et les textes s’allient à merveille pour un long voyage immobile, zen, rythmé par la seule voix de la fillette…

Les textes sont d’une écriture plein de grâce, de légèreté, mais empreints aussi de gravité. Deux textes qui comparent les mains du vieillard et ceux de la fillette. Deux textes qui opposent « j’aime quand tu… » et  « j’aime pas quand tu », deux séries où tout est dit de l’âge qui est là, et de l’amour entre les deux personnages, à travers des petits riens tellement significatifs.  On retrouvera plus loin d’autres anaphores initiées par un « je pense à », portrait de la fillette malade, série de choses qui lui traversent l’esprit, fugaces instants…

Car c’est bien du temps qui passe, du temps qui reste à vivre, du temps vécu que parle cet album dont on devine, inexorablement, l’issue, traitée avec une grande sobriété, texte concis, sur des pages bleu clair, avec un clin d’œil final, comme pour dire que rien n’a changé, et que le grand-père peut rester le confident. Ce qui se joue sur les quelques mois relatés par ce carnet, c’est une façon pour la fillette de murir, de surmonter sa peur de passer au collège, mais aussi d’apprendre ce que veut l’euphémisme « partir » que la mère emploie, triste et gênée, à propos d’une grande tante, euphémisme qu’elle emploiera à propos de son grand-père. Partir en voyage comme les exploratrices, comme les hirondelles, comme les personnes âgées… l’album tourne aussi autour de ce thème, autour de ce grand père confiné dans sa chambre d’Ehpad et de ses idées qui, parfois, sont bien sombres.

Dans cet album qui parle de transmission, la relation est volontairement déséquilibrée. On ne sait pas grand chose de ce que le grand-père transmet : un amour des livres, sans doute, de l’écoute et de la bienveillance certainement. Mais qui est ce grand-père ? Est-il veuf ? divorcé ? Il n’est jamais question de la grand-mère… En revanche, la fillette transmet son énergie, sa vie, ses rêves, ses grands et menus secrets à son grand-père. Notons que, par ailleurs, de façon subtile, l’album place le lecteur dans la position du grand-père, destinataire des confidences d’Anouck, tout en le maintenant dans la position du lecteur « ordinaire » qui embrasse les deux personnages à la fois.

Un album dont l’univers est très proche de ceux de Sophie Calle ou de Christian Boltanski dans la façon de parler de l’intime, de chercher à tisser des liens, de laisser des traces, de laisser aussi le spectateur – lecteur se raconter l’histoire, chercher à en remplir les vides, les blancs, dans l’évocation d’une relation à la fois unique et universelle traitée avec une grande qualité artistique.