Mon petit carré de terre

Mon petit carré de terre
Cathy Ytak Illustrations de Christelle Diale
Editions du Pourquoi pas ? 2020

Il faut cultiver notre jardin

Par Michel Driol

Pour son anniversaire, Tilo fait construire, par sa mère, un petit jardin dans une caisse en bois sur le balcon de l’appartement qu’ils occupent, avec sa sœur, au 9ème étage d’une cité de béton. Malgré les sarcasmes de sa sœur, qui souhaiterait un jardin potager, il plante quatre bégonias, et voit, avec surprise une cinquième fleur pousser… qui s’avère être une carotte que l’on mange en famille.

Publié dans la collection [Pourquoi pas la terre ?], ce récit familial à la première personne – le narrateur est Tilo – repose sur une intrigue minimaliste pour aborder les problématiques liées à notre rapport avec la nature. Devant la plante inconnue qui apparait sans son jardin, Tilo est condamné à choisir entre la laisser pousser et la traiter comme une mauvaise herbe. D’un côté, il y a la grande sœur, dont toutes les paroles semblent motivées par l’envie de s’opposer à son frère, qui propose de l’arracher. De l’autre, il y a Tilo, qui cherche quelle peut être cette plante sans grâce, et qui lui laisse une chance. De façon simple, c’est le thème d’une certaine  biodiversité qui est ici abordé, en incitant à laisser la nature libre de se développer, pour, finalement, apporter aux hommes plus que ce qu’ils en ont souhaité. Cette parabole vaut aussi par l’arrière-plan parfaitement évoqué par Cathy Ytak, avec un soin apporté à l’évocation des petits détails de la vie quotidienne dans un immeuble (balcon servant à faire sécher le linge, ascenseur souvent en panne…), et dans la peinture des relations au sein de cette famille monoparentale au travers de dialogues vivants, souvent plein d’humour et expressifs. Les illustrations de Christelle Diale, très colorées, jouent à la fois sur le réalisme dans la représentation de la ville, des plantes, et l’imaginaire en exprimant le lien entre les plantes et l’homme. Elles se découpent souvent en petites vignettes qui mettent l’accent sur le travail, ou le temps qui passe. Enfin, elles proposent un parcours entre une ville grise au début et une ville où poussent les fleurs à la fin.

Un récit simple et efficace pour contribuer à sensibiliser les enfants à l’importance du jardin… qui se termine par une recette de salade de carottes à l’orange !

Sur le chemin de l’école

Sur le chemin de l’école
Anne Loyer Lili la baleine
Maison Eliza 2020

Parenthèse enchantée

Par Michel Driol

Qui n’a jamais dit à un enfant « Dépêche-toi ! » ou « Tu vas être en retard ? » ? C’est ce qu’entend Ada, tous les matins, dans la bouche de ses parents, de la dame qui fait traverser la rue, du maitre. Pourtant, le temps passe vite sur le chemin de l’école, surtout quand on le connait par cœur, qu’on peut le faire les yeux fermés. Et alors il devient tellement plus beau tellement plus fou.

Cet album se structure en trois parties bien marquées. Le réveil, le chemin de l’école, l’arrivée à l’école. La première et la troisième partie sont les lieux du réel, des injonctions adressées à l’enfant, autant de refrains quotidiens graphiquement inscrits dans des phylactères, imprimés en gros caractères. La deuxième partie est pratiquement sans texte, elle montre surtout Asa sur le chemin de l’école, rencontrant des situations et des êtres étonnants : personnages à tête d’animaux, fleurs géantes, poissons volants qui dessinent tout un monde surréaliste, à l’image du rêve où tout peut arriver. Des cocottes en papier s’envolent, les animaux se combinent entre eux comme une ode à l’imaginaire enfantin qui transforme tout. Cette réalité enfantine se révèle dès la sortie de la maison, mais ne disparait pas complètement dans la salle de classe où l’on retrouve la cocotte en papier et surtout un écolier à l’étrange queue animale… Alors qu’Anna court sans arrêt de la maison à l’école, le lecteur, lui, devra prendre le temps d’observer les images dans lesquelles il découvrira tant et tant de détails surprenants, dans des couleurs pastel pleines de tendresse. Voilà un album qui évoque avec bonheur l’imaginaire enfantin et la tension que subit chaque enfant entre la pression sociale, la peur d’être en retard, la maitrise du temps et l’envie de s’évader, de vagabonder dans un autre monde. De tout cela, de cette vision de l’enfance, un certain Jacques Prévert parlait aussi…

Un album qui invite à sortir du monde quotidien des injonctions pour aller flâner dans la liberté individuelle du rêve.

Le Livre du rien

Le Livre du rien
Rémi Courgeon
Seuil Jeunesse 2020

Et si rien n’était écrit…

Par Michel Driol

Quelques jours avant sa mort, son grand-père offre à Alicia le livre du Rien : un bien étrange ouvrage, dont toutes les pages sont blanches, et qui devra rester immaculé.  Ce livre permettra à Alicia, dès qu’elle l’ouvrira, d’avoir des idées, petites, grandes ou géniales… En grandissant, Alicia se découvre une passion pour la cuisine, en fait son métier avec son amoureux, jusqu’au jour où un incendie détruit ce livre. Alicia en fait fabriquer un nouveau, ce que l’imprimeur n’arrive pas à faire. Car, ce qu’il lui livre, c’est l’album que le lecteur tient entre ses mains.

Que transmettre sans influencer ? Comment permettre à chacun d’avoir confiance en lui et de bien remplir sa vie ? Voilà un album qui dit que rien n’est écrit, que c’est à chacun d’écrire sa propre histoire, de réaliser ses propres rêves, d’avoir ses propres idées, tout en gardant un lien avec le passé, avec ses ancêtres. La force du livre offert par le grand-père, c’est de laisser au lecteur toute sa place d’acteur de sa vie, mais de l’accompagner, d’être là, comme un objet transitionnel dont il faut préserver l’intégrité. Au-delà de l’histoire d’Alicia, c’est de l’humanité toute entière qu’il est question, en particulier avec cette illustration montrant des hommes préhistoriques étonnés par une fermeture éclair, invention aussi géniale que la mousse au chocolat. Qu’est-ce qu’une idée qui change réellement la face du monde ? Par ailleurs, l’ouvrage évoque la création : comment, à partir de rien, faire naitre quelque chose ? C’est bien là le sens de poiein en grec, qui donnera le mot poésie. Ces problématiques profondes et sérieuses sont traitées ici sous forme de parabole, avec un humour qui se ne dément pas. Humour du cadeau paradoxal du grand père, humour des dialogues, humour des illustrations, humour de la pirouette finale, humour de la couverture (lettres dorées sur fond rouge) qui évoque les livres publiés par Hetzel, livres savants destinés à transmettre un savoir encyclopédique. Comme si on avait changé d’époque dans la relation au savoir et au livre, comme une façon de dire que les réponses ne sont pas forcément dans les livres, mais dans l’individu qui les lit.

Un drôle d’album plein d’originalité, qui se met en abyme, pour dire que l’imagination et de la création sont à la portée de chacun.

Poèmes pour les bébés – Haïkus d’automne

Poèmes pour les bébés – Haïkus d’automne
Thierry Dedieu

Seuil Jeunesse 2020

Poèmes en noir et blanc

Par Michel Driol

Ecrire des haïkus pour des enfants de 0 à 3 ans ? Beau défi que relève ici Thierry Dedieu, qui en propose 6 dans un album grand format qu’il illustre lui-même. Comme le jeune enfant perçoit mieux les forts contrastes, les illustrations sont en noir profond et blanc absolu, utilisant tout l’espace de la double page, avec des formes faciles à percevoir.

Six haïkus donc, pour dire l’automne, à travers ses animaux (les grues, les oiseaux, les lapins, les canards), les végétaux (les feuilles, les champignons), les phénomènes météorologiques (la pluie, le vent). Six évocations de l’automne, minimalistes comme doivent l’être les haïkus, disant des instants à saisir, dans un lexique que Dedieu n’hésite pas à vouloir précis (grues, garrigue, chavirer), hors de l’expérience des enfants auxquels il s’adresse. C’est que les mots ici valent autant par le sens que par les sonorités et la musicalité et ils font entendre une langue différente de la langue de tous les jours, une langue qui ouvre la voie à un imaginaire qui s’inscrit dans la nature et le réel. On le voit, on est très loin ici des propositions que ferait un imagier : il s’agit ici moins de nommer le monde que d’en dire la poésie et les mystères. Destinés aux plus jeunes enfants, ces haïkus sont loin d’être bêtifiants, et ils ne manquent pas de profondeur et de sensibilité pour le public adulte qui les lira.

Un bel essai, réussi, pour s’adresser dans une langue poétique aux bébés.

La vieille Herbe folle

La vieille Herbe folle
Jo Witek Illustrations de Léo Poisson
Editions du Pourquoi pas ? 2019

Il faut cultiver notre jardin…

Par Michel Driol

Un jour où l’on verse des produits chimiques pour faire pousser les plantes, Tonio,  le fils du maire rencontre une vieille femme mystérieuse, qui a le pouvoir de redonner la vie aux arbres. Elle s’installe dans la forêt, où tout le monde la prend pour une folle. Mais, un jour, les récoltes ne donnent plus, malgré des quantités de produits chimiques de plus en plus importantes déversées. Cette vieille femme en est-elle responsable ? Oui, pensent les gens du village. Non, pense le fils du maire, qui pense qu’elle détient la solution. Mais on ne l’écoute pas. En discutant avec elle, il apprend ce qu’il faut pour faire pousser les plantes. Longtemps après, elle a disparu, mais il est devenu jardinier.

Jo Witek traite ici du problème de la nécessité d’une conversion écologique de l’agriculture à travers un conte à la fois merveilleux, par le personnage de cette femme, fée-sorcière aux pouvoirs magiques, et complétement ancré dans la réalité d’une agriculture productiviste, à base d’intrants chimiques, et de ces acteurs, paysans, qui en sont les premières victimes. Le texte est porté par l’enfant narrateur, devenu adulte, qui constate, émerveillé ce que peut l’étrangère, seule femme dans un monde purement masculin (le père, maire, les agriculteurs réunis au café) et qui va lui donner la recette pour que les plantes poussent. Recette à la fois simple et naturelle, du temps et de l’amour envers la nature, dont le héros découvre la diversité et la beauté dans un voyage merveilleux autour du monde. La technique du conte invite à faire un pas de côté, à utiliser les ressources de l’imaginaire pour amener chacun à prendre conscience de la nécessité d’une rupture avec une forme d’agriculture. C’est là la force de ce texte, qui mêle habilement différents ingrédients narratifs : un personnage allégorique, le sentiment de liberté de l’enfance réfugiée dans une cabane dans les arbres, le désespoir  des adultes victimes d’un modèle économique qui les rend impuissants à trouver les vraies causes de leurs problèmes, le souvenir d’une rencontre qui a changé la vie du héros. Ce texte particulièrement riche et complexe est illustré avec force et sensibilité par Léo Poisson, qui renforce les propositions du texte : scène de guerre pour les traitements chimiques, avec des géants masqués déversant les intrants, techniques des bulles de la Bd pour illustrer les propos tenus dans le café et surtout utilisation des courbes pour montrer le lien intrinsèque entre la nature, les arbres et l’étrangère, ces courbes formant à la fin un cocon à l’image des planètes dans lequel le héros se réfugie.

Un magnifique conte, plein d’optimiste, pour dire aux futures générations  qu’il faut, comme un jardinier, prendre soin de la nature et non l’asservir.

Au fil de l’eau

Au fil de l’eau
Julia Billet illustrations de Célia Housset
Editions du Pourquoi pas ? 2019

Comme un remake du conte du petit poisson d’argent

Par Michel Driol

L’histoire est toute simple : un enfant et son Papé sur une barque libèrent un petit poisson emprisonné dans un sac plastique.

Edité dans la collection Pourquoi pas la Terre, cet album met bien sûr l’accent sur les menus gestes du quotidien qui polluent, détruisent la vie dans les rivières et les océans, mais aussi sur les actes minuscules d’attention à la nature qui peuvent y remédier. Le tout sans moralisation, sans didactisme, simplement par le constat et dans une langue particulièrement poétique et travaillée. C’est bien cette langue qui fait le charme de cet album et lui permet d’échapper à une vision du monde trop simpliste, en rapprochant l’histoire du conte poétique.

On suit ainsi au début et à la fin du texte l’anaphore au fil de l’eau, introduisant à  une vision quasi idyllique de la nature et de la rivière. Quant au milieu du texte, il est constitué par le sauvetage du poisson, traité sous forme d’injonctions adressées par l’enfant à son grand père. Ces injonctions, si elles donnent à voir en la commentant l’action sont aussi écrites dans une langue qui fait appel aux répétitions, aux jeux sur le lexique et les sonorités (Poche, pochon, piège à poisson), aux questionnements de l’enfant face à l’indifférence de ceux qui ont pu ainsi mettre en danger la vie du poisson. Ce dispositif met aussi l’enfant au cœur de l’action, non pas comme étant celui qui agit directement, mais celui qui a le pouvoir de faire agir les adultes. Les illustrations de Célia Housset, souvent en double page, utilisent des couleurs très vives, dans des dominantes bleues et rose/rouge, avec une force qui fait penser à l’expressionnisme – voire au néo-expressionnisme – allemand, comme une façon de lancer un cri d’alerte.

Un album qui s’adresse aux plus jeunes, pour montrer que nous pouvons tous, à notre niveau, agir pour la planète.

Les Amis de mon amie Carla

Les Amis de mon amie Carla
Stéphane Kiehl
Grasset 2020

Les amis de mes amis…

Par Michel Driol

Carla, on la connait depuis l’album précédent, les Vacances de mon amie Carla. On retrouve donc ici, dans ce deuxième opus, la narratrice et Carla, sa chienne. L’album se présente comme une galerie de portraits de chiens extrêmement variés : berger suisse, shih tzu, chiot, yorkshire… et même un chat. Courses, jeux, câlins, blagues se succèdent, entre Paris et le Sud, entre jardin public et jardin potager, rythmant ainsi un temps qui s’étire entre été et hiver . Mais, bien sûr, la meilleure amie de Carla, c’est la narratrice !

Ces chiens ont des caractéristiques très humaines. D’abord, ils ont un nom. Ensuite ils ont des comportements et des relations tout à fait semblables à ceux des humains. On s’apprécie ou on est indifférent, on se snobe ou on joue ensemble. On est taiseux, ou bavard… On va toujours par deux, ou on cherche à dominer. Tout en faisant un portrait réaliste des chiens, c’est bien des hommes que parle l’album, de leur diversité, de leur variété. Certes, il  y a ceux dont il faut se méfier, mais Carla s’avère être plutôt ouverte et sociable et ne fréquente pas que ceux qui lui ressemblent. Ce plaidoyer pour l’amitié et la rencontre n’a rien de lourd ou de pesant, mais est plein de sensibilité, de légèreté et de drôlerie. Dans les portraits de chiens d’abord, portraits à la fois par le texte et l’illustration qui sait se tenir sur la ligne de crête entre le réalisme et la caricature. Ces illustrations tantôt inscrivent l’action dans un décor identifiable (Paris, un jardin, une forêt, une chambre…), tantôt, sur fond coloré et uni, isolent un animal ou une scène, de façon très expressive. Cette diversité dans le traitement contribue aussi à rythmer l’album qui ainsi ne tombe jamais dans la fastueuse et répétitive galerie de portraits.

Un album plein d’humour et de tendresse, qui parle de l’attachement à un animal, de diversité et de tolérance.

 

 

Dynamythes

Dynamythes
Annelise Heurtier
Casterman 2020

Ariane, Pandore, Sosie et les autres

Par Michel Driol

La panique, l’écho, le nombril du monde, un talon d’Achille… Annelise Heurtier s’empare de 20 expressions vieilles comme la mythologie pour les expliquer à tous, de façon à la fois pédagogique – tout est rigoureusement vrai – et humoristique, dans une écriture très variée.

Chaque expression se décline selon le même schéma : tout d’abord sa signification, puis une présentation des protagonistes du mythe, le récit mythologique, et enfin une ouverture vers les arts (peinture, musique, sculpture, littérature). Les récits s’inscrivent dans des formes très variées : récit traditionnel jouant avec le temps (avance rapide…), autoportrait, théâtre, interview, scénario de film… Cette variété dans la narration donne de la mythologie une vision vivante, à l’image de l’auteure qui s’implique dans son récit, en explique la genèse (un devoir de son fils), et introduit ainsi une certaine distance avec les récits. Elle convoque ainsi le monde contemporain (de la Guerre des étoiles à Harry Potter) comme autant de signes de connivence avec son lecteur, mais montrant aussi, sans didactisme, comme sans y toucher, une continuité dans les récits fondateurs de notre culture, sans cesse réécrits, réarrangés. La langue est volontairement contemporaine, accessible aux adolescents d’aujourd’hui, intégrant parfois quelques mots savants, grecs, définis en note. A l’humour du texte correspond bien l’humour des illustrations, qui font aussi souvent le lien entre l’Antiquité et notre époque.

Permettre aux adolescents d’accéder à la mythologie semble être l’une des préoccupations de nombreux auteurs de littérature jeunesse (Françoise Rachmuhl, Charlotte Gastaud, Martine Laffon, Pierre Beaucousin…) qui cherchent à en montrer l’intérêt pour comprendre notre monde en exposant des figures mythiques. Saluons ici l’originalité du propos  d’Annelise Heurtier qui vise à faire comprendre en quoi ces mythes fondateurs ont aussi laissé une trace dans notre langage.

Les Bottes à splatchhh et autres mini délices inquiétants

Les Bottes à splatchhh et autres mini délices inquiétants
Annie Agopian- Albertine
A pas de loups 2020

Instants d’enfance

Par Michel Driol

26 textes, comme autant d’instants pris sur le vif, pour dire les plaisirs de l’enfance. Cela va des bonbons sans fin aux ballons gonflés à l’hélium, de la corde à sauter à l’histoire du soir. Cela passe par des jeux, Chat !, des objets, les bougies d’anniversaire que l’on souffle, des questions sur l’invention de la purée. Cela passe aussi par un imaginaire qui va du requin sur le trottoir aux rôles qu’on joue, sorcière, empereur ou grand chef. 26 textes poétiques pour évoquer ces caractéristiques minuscules de l’enfance, vécues avec intensité, et saisies ici, figées comme sur une photographie pour ne pas les oublier.

Le recueil s’inscrit dans un panorama littéraire ou l’on trouve Philippe Delerm (C’est bien) ou Elizabeth Brami (Les petits riens…). Mais il se caractérise par une écriture variée, à l’image des moments qu’il évoque. Recours au dialogue. Phrases dont les verbes sont à l’infinitif. Phrases réduites à un seul mot.  Refrains.  Recours à l’oralité. Grands paragraphes structurés. Et, à chaque fois, une énonciation en « on », qui permet d’inclure tous les lecteurs dans une communauté enfantine qui cherche à se singulariser et à se distinguer du monde des adultes, avec, pourtant, le sentiment de grandir qui revient comme un leitmotiv. Grandir, c’est une aventure faite de pas minuscules, de peurs vaincues, d’interdits transgressés (comme la flaque dehors du premier texte), de projections indéterminées dans le futur, symbolisées par les trois points en suspension du texte qui clôt le recueil.

Avec sensibilité et délicatesse, les illustrations d’Albertine, très colorées, disent les jeux et les espiègleries de l’enfance.

Un recueil épicurien plein de poésie pour ne pas passer à côté des sensations de l’instant.

Ours à New York

Ours à New York
Gaya Wisniewski
MeMo 2020

Retrouver ses rêves d’enfant

Par Michel Driol

Métro, boulot, dodo : voilà à quoi se résume la vie monotone d’Aleksander, à New York. Transparent, invisible parmi les invisibles, jusqu’au jour où il rencontre Ours, celui qu’il dessinait quand il était enfant. Philosophe, gourou, Ours l’interroge sur ce qu’est devenue sa vie, essaie de lui permettre de (re)prendre sa place dans le monde. Avec l’aide de Foxi, le vieux doudou d’Aleksander, il parvient à le faire réfléchir sur sa vie et à en changer le cours.

La littérature de jeunesse réussie sait s’adresser aussi bien aux enfants qu’aux adultes, quitte à transmettre un double message. C’est le cas de cet album, dont la réception se fera bien évidemment en fonction de l’âge du lecteur. Pour les enfants, on a affaire à une belle histoire merveilleuse dans laquelle les jouets prennent vie, parlent, et rencontrent leurs propriétaires devenus adultes. Comme la preuve de la permanence d’un attachement, ils jouent pleinement le rôle d’objets transitionnels, rassurants, dans la jungle du monde. Ils y seront aussi sensibles à cette quête de tous les « petits riens » qui font grandir. Le lecteur adulte s’y interrogera forcément sur sa vie, sur ce qu’il a perdu de la magie de l’enfance, de ses espoirs et de ses rêves, et ces « petits riens » (représentés ici par un ours gigantesque, quand même !) qui peuvent l’inciter à changer le cours des choses. C’est cette question de la permanence de l’identité, de l’être, que questionne finement cet album. Il nous fallut bien du talent, chantait Brel, pour être vieux sans être adulte. Voilà un album qui incite à retrouver l’enfant en soi pour échapper à la grisaille du monde.

Le texte sait se mettre à la portée des enfants, faisant la part belle au dialogue, dans une langue simple et suggestive, qui pose peut-être plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, laissant du coup chacun libre d’y répondre. Les illustrations sont un noir et blanc magnifique, dans lesquelles s’opposent les courbes d’Ours à la géométrie de la ville aux lignes verticales et horizontales. Jusqu’à ce qu’à la fin les courbes s’imposent dans la fête foraine et la pomme d’amour que mange Ours. Il faut enfin saluer la réalisation extrêmement soignée de l’album, la qualité de la quadrichromie pour un album en noir et blanc, qui fait ressortir la finesse du trait et les nuances de gris.

Un album sensible et métaphorique, pour évoquer le contraste entre la vie étriquée d’adulte et la splendeur des rêves enfantins.