Graou n’a pas sommeil

Graou n’a pas sommeil
 Kaisa Happonen Anne Vasko
Nathan 2017

Etre ou ne pas être comme les autres ?

Par Michel Driol

Graou est une petite ourse mignonne. Sa robe est rêche et brune comme celle des autres ours, mais elle n’arrive pas à s’endormir au moment d’hiberner.  Alors que, dans la tanière, tous les autres ours ronflent, elle est réveillée, s’ennuie, ne parvient pas à rêver. Faut-il faire absolument comme les autres ? Elle sort de sa tanière, découvre la neige et les étoiles, et se proclame ourse d’hiver…

Entrer ou ne pas entrer dans le moule ? Faire ou ne pas faire comme les autres ? Telle est la question centrale posée avec beaucoup de poésie par cet album, sans aucun didactisme. Graou est un plaidoyer touchant pour la différence et l’indépendance, pour trouver sa vérité et son identité (ce n’est pas rien que le dernier mot de l’album est Graou). Le texte, qui épouse le point de vue de l’héroïne, est particulièrement bien mis en valeur dans les doubles-pages colorées qui jouent de façon expressive avec différents codes graphiques pour montrer l’ennui et les différentes tentatives de Graou pour s’endormir. On ne peut qu’être attendri par les yeux grands ouverts de l’oursonne qui va découvrir une autre monde, celui de l’hiver.

Un album qui, avec beaucoup de simplicité, aborde des thèmes fondamentaux pour les jeunes enfants : la différence, l’identité, la découverte du monde. Et qui, de surcroit, renverra chaque enfant à sa situation au moment de s’endormir quand le reste de la famille est encore éveillé.

 

Par le bout du nez

Par le bout du nez
Loes Riphagen
Didier Jeunesse 2017

Un éléphant, sa trompe…

Par Michel Driol

Cet album est une adaptation réussie du conte étiologique de Rudyard Kipling, L’Enfant d’éléphant. On y apprend pourquoi l’éléphant a une longue trompe. Petit éléphant, trop curieux, n’arrête pas de questionner les autres animaux, jusqu’au moment où il demande au crocodile ce qu’il mange. Le petit éléphant s’approche alors imprudemment trop près du crocodile, qui se saisit de sa trompe. Il faut alors la force de tous autres animaux pour tirer en arrière le pauvre éléphant, qui bien sûr, voit son nez s’allonger avant de découvrir les bienfaits d’avoir  une trompe.

Peu de texte dans cet album, qui fait la part belle aux illustrations et aux découpes laser dans un premier temps. Dès la couverture, qui se présente comme un cadre de scène, on voit à travers les découpes les différents protagonistes de cette histoire : l’éléphant, les bosses du chameau, le cou de la girafe… On progresse ensuite dans l’univers noir et blanc de la jungle, où seuls les animaux sont colorés, et bienveillants envers le héros. Changement de technique graphique lorsqu’arrive la confrontation avec le crocodile : le fond devient rouge, il n’y a plus de découpes, mais au contraire des pages qui se déplient à la façon du nez de l’éléphant tandis que les animaux, toujours très colorés et expressifs, lui viennent en aide. Humour enfin d’une page finale qui montre une théorie d’éléphants venant se faire tirer le nez par un crocodile devenu coopératif.

Un album empreint d’humour et de folie douce, comme un théâtre de papier où les détails et les surprises abondent, pour le plus grand plaisir du lecteur.

A quoi tu ressembles ?

A quoi tu ressembles ?
Magali Wiener
Rouergue 2017

Tel père, tel fils ?

Par Michel Driol

Une série de 12 nouvelles, rythmant les mois de l’année, chacune sur les relations de filiation. Neuf garçons et une fille viennent, chacun à leur tour, se raconter et raconter un épisode qui illustre leurs rapports avec leurs parents. Un épilogue donne la parole à un des parents, 10 ans plus tard. Benjamin est devenu acteur, ce dont il rêvait, contre l’avis de ses parents. Dans son one-man-show, il parle d’eux, qu’il a invités à sa première…

Parents dont on a honte, parents absents, parents qu’on admire ou parents dont on découvre le passé embarrassant, la gamme des figures parentales est étendue et variée à l’âge où il faut choisir un futur, où on découvre l’amour et les premières relations sexuelles. Comment cela peut-il se faire en lien avec les modèles adultes, lorsqu’ils se révèlent fragiles ou défaillants ? Comment échapper à un destin qui semble tout tracé, au scénario voulu par les parents ? On retrouve d’un récit à l’autres les mêmes adolescents dans ce recueil de nouvelles choral, tantôt au premier plan, tantôt en arrière-plan. Chaque texte – à la première personne – épouse le point de vue de l’adolescent et est remarquablement tendu vers sa chute, avec une grande sobriété et efficacité. Les portraits des parents souvent baba-cool ou anciens soixante-huitards sont sans concessions. Les drames surviennent là où on ne les attendait pas, meurtrissant les adolescents à la sensibilité exacerbée. L’auteure sait parfaitement rendre la psychologie complexe de cet âge-là et dire les relations pleines de surprises avec les adultes, dont certains, heureusement, sont des figures positives. On pourra reprocher peut-être à ce livre de n’inclure qu’une seule fille, dans un chapitre particulièrement réussi. Mais c’est peut-être aussi là son intérêt, dire au plus près la relation entre un garçon et son père, à un âge où l’admiration fait place au doute, où le modèle se fissure, où le père devient décevant.

Un recueil qui pourra tendre aux adolescents un miroir de leur propre vie, et de notre monde, marqué par l’instabilité.

Keep me in mind
Jaime Reed
La Martinière 2017

Amour et amnésie

Par Michel Driol

Ellia a été victime d’un accident qui a effacé deux années de sa mémoire. Deux années pendant lesquelles elle était amoureuse de Liam, qu’elle ne reconnait pas. Comment aider Ellia à retrouver les souvenirs perdus ? Pour Liam, cela passe par l’écriture, et il se lance dans l’écriture de leur histoire commune, qu’il compte faire lire à Ellia. Mais peut-on nouer ou renouer les liens d’un amour ancien ? Et qui sont réellement ces adolescents qui vont découvrir ou redécouvrir leur personnalité petit à petit.

Voici un roman d’amour adolescent qui se construit au fil d’un double point de vue alterné. Ellia et Liam sont chapitre après chapitre les narrateurs. L’un tente, par l’écriture, de faire revivre les sentiments, sensations et ne souhaite que retrouver la vie d’avant avec Ellia. L’autre, de tâtonnements en tâtonnements, redécouvre ses amies, ses passions, et ce garçon. Se construit aussi, progressivement, l’arrière-plan sociologique : d’un côté la famille noire d’Ellia, protectrice, riche, voyant d’un mauvais œil sa relation avec Liam, blanc, plus pauvre, à la famille moins conforme à certains codes sociaux (il a un oncle plus jeune que lui…). Se dessinent aussi les arrière-plans scolaires (le lycée américain, et ses fêtes traditionnelles), l’hôpital et le suivi psychologique d’Ellia, qui lui permettra de rencontrer un autre garçon, Cody. Le roman use intelligemment du retour en arrière : après la scène d’ouverture – première page du récit de Liam – qui donne le contexte de l’accident d’Ellia, le roman révèle progressivement le cadre de cet accident, les tensions entre Ellia et ses parents, et le rôle exact de Liam ce jour-là. Mais l’intérêt profond du roman est surtout psychologique : comment les deux adolescents se redécouvrent à l’occasion de ce drame, et se reconstruisent une identité nouvelle en comprenant mieux le passé.

Un roman au cadre et aux codes très américains, mais qui explore avec finesse les amours et la psychologie des adolescents.

Sauvée par les lémuriens

Sauvée par les lémuriens
Geneviève Bobior-Wonner
L’Harmattan Jeunesse 2017

La  petite fille  dans la forêt malgache

Par Michel Driol

A 12 ans, Hafiza vit dans une famille pauvre de Madagascar. Son souhait : faire des études. Mais ses parents veulent la marier avec un homme bien plus âgé qu’elle. Dès lors, pour la fillette, une seule solution : prendre la fuite. Dans la forêt, Hafiza sauve des lémuriens de braconniers, permet leur capture par une ONG grâce à laquelle elle pourra devenir vétérinaire.

Voilà un petit roman très documenté sur Madagascar, tant sur le plan des conditions de vie, de la pauvreté, des mœurs, que de la faune des lémuriens qui peuplent l’ile. Le roman, qui par bien des aspects est réaliste, s’échappe un peu vers le conte : la petite fille se retrouve seule dans la forêt, et s’y lie d’amitié avec des animaux bienveillants. Quant au prince charmant, il apparait à la fin sous les traits du jeune bénévole d’une ONG. Certes, il n’est pas question de mariage, mais à la fin, les enfants sont là, sous la forme des nouvelles générations à qui Hafiza transmet sa passion et son gout des études. Le texte, écrit dans une langue simple, découpé en courts chapitres, accompagné d’un bref documentaire sur Madagascar pour attester des réalités décrites dans le roman, possède tous les ingrédients propres à séduire le jeune lecteur : héroïne fragile mais intrépide et courageuse, suspense, contact avec les animaux et happy end.

Un roman pour découvrir les réalités d’une ile telle que Madagascar loin du film du même nom.

 

 

Quelque chose a changé / Le tuteur

Quelque chose a changé
Yves-Marie Clément
Le tuteur
Audrey Claus
Illustrations Lou Reichling
Editions du Pourquoi pas ? 2017

Totalitarisme et monde parfait

Par Michel Driol

Deux récits tête bêche. D’un côté Lola est témoin que quelque chose a changé depuis le changement de gouvernement. Des statues sont enlevées, les rues débaptisées, des copains renvoyés dans leur pays d’origine, les livres brulés… Le maitre répète que cela n’est rien jusqu’au jour où il sauve quelques livres brulés. Et c’est l’espoir qui renait. De l’autre côté, Marco souhaite un monde parfait, sans hiérarchie, où tout le monde éprouverait la même émotion en même temps. Il plante alors dans une centaine de pots identiques, des graines de haricots. Mais il constate que certaines germent plus vite, d’autres restent rabougries… Constatant que le vivant ne respecte aucune règle, il le remplace par des plantes en plastique.

Voilà deux récits engagés, parfaitement limpides et efficaces, écrits dans une langue travaillée, souvent à la limite de la poésie, pour évoquer, à partir de situations accessibles à tous, des sujets de société graves : la dictature et la résistance, le rêve du meilleur des mondes possibles. Qu’est-ce que l’égalité ? Est-ce l’uniformité ? Les deux textes soulèvent la question du totalitarisme, l’un de façon plus métaphorique et implicite, l’autre plus explicitement en évoquant des situations historiques, des poètes comme Neruda ou un ministre de l’endoctrinement. Les deux récits susciteront le débat, initié par deux pages « Et toi, qu’en penses-tu ? ».

La mise en page est particulièrement soignée. Les illustrations de Lou Reichling, sur fond gris ou noir, fondent les deux récits à travers des quadrillages, celui des rues numérotées, celui du grenier où chaque pot doit être à sa place.

Un mot sur l’éditeur, découvert à Saint Paul Trois Châteaux : nées fin 2012, sous la forme d’une association à but non lucratif, les Éditions du Pourquoi pas sont le fruit ​d’une collaboration entre l’École Supérieure d’Art de Lorraine – site d’Épinal et de la Ligue de l’Enseignement des Vosges. Un éditeur engagé à suivre et à soutenir.

Le jour où…

Le jour où on a arrêté de faire la guerre
Le jour où Papa s’est remarié
Thierry Lenain Tranh Portal
Nathan 2017

Grandes questions, réponses d’enfants

Par Michel Driol

Dans cette série de Thierry Lenain et Tranh Portal, on retrouve les mêmes personnages, la même classe, la même maitresse. Un élément déclenche le débat : alors que les enfants jouent à la guerre dans la cour, Raïssa se réfugie dans un placard et ne parle plus. Guillaume lui semble dans la lune : son papa va se remarier avec un autre papa.

Le mérite de cette collection est de poser des problèmes de société contemporains, mais de les laisser traiter par les personnages d’élèves de la classe. La maitresse intervient peu, pour apporter un éclairage culturel (le symbole de la paix dessiné par Picasso, par exemple).  Les propos des enfants, qui souvent ne manquent pas d’humour, dédramatisent les situations et/ou proposent des solutions, peut-être utopiques, mais pleines d’espoir.

Cette collection – facile d’accès,  facile à lire – qui laisse une grande place aux propos d’enfants sans moralisme, et prône bien sûr l’ouverture, la solidarité et la fraternité, et permettra d’ouvrir le débat en sortant des préjugés.

Ajoutons – ce qui n’est pas pour nous déplaire – qu’elle respecte l’orthographe rectifiée, et le revendique.

 

Sanni & Jonas Une nuit d’hiver
Kalle Hakkola et Mari Ahokoivu
La Pastèque 2017

Rêver un impossible rêve…

Par Michel Driol

Quatre personnages, pour cet ouvrage qui tient de la bande dessinée et de l’album : une fille, Sanni, son frère Jonas, Maman et Papi. C’est l’hiver, quelque part dans le grand Nord (Finlande, sans doute, étant donné l’origine des auteurs). Chronique d’une vie familiale : descente en luge, avant de se préparer à la longue nuit : bain, histoire… Arrivent alors rêves et cauchemars montrant l’imagination des enfants : nounours polaire cherchant du secours pour Linda le dragon, super maman sauvant le monde, métamorphose en papillon… Chacun des rêves se clôt par un « bonne nuit » rassurant et réconfortant.

L’album conjugue la vie ordinaire de cette famille soudée et sans père avec les jeux, les rêves, les rires et les angoisses des enfants. Celle de la mort revient souvent : crainte de la mort du grand-père, qui souffre après avoir pellé la neige, ou dont les ronflements soudain cessent, ou de celle de la mort de la mère, qu’on envisage. Ces craintes sont vues à hauteur d’enfant dans un texte qui sait prendre des aspects philosophiques, avec la métamorphose des papillons qui leur confère plusieurs vies.  Ces craintes n’empêchent pas les rires et la vie de l’emporter.

A la façon des bandes dessinées, le récit avance au rythme des image etdles bulles, qui font entendre la parole des personnages. Des dominantes de couleur sur les fonds, tantôt chaudes, tantôt froides contribuent aussi à recréer l’atmosphère particulière des rêves.

Un beau voyage au pays des songes enfantins.

Paul et Antoinette

Paul et Antoinette
Kerascoët
La Pastèque 2017

Différents comme frère et sœur

Par Michel Driol

Paul et Antoinette sont frères et sœurs, aussi différents que l’on peut l’être. Lui apprécie les jeux calmes, connait le nom des fleurs, aime l’ordre et la propreté. Elle aime vivre à l’extérieur, toucher les animaux, sauter dans les flaques de boue… Et pourtant, ils vivent ensemble, se partagent avec équité les tâches ménagères, et savent se faire plaisir mutuellement, lui en acceptant la promenade, elle en lui préparant une tarte à tout… Et quand vient le soir, ils se racontent leurs journées, à la fois semblables et différentes. Si l’on voit très souvent la chambre de Paul, pleine de maquettes et bateaux, Antoinette est toujours représentée dans les parties communes de la maison ou à l’extérieur, ce qui contribue à poser les deux personnages.

Il est bien sûr question d’amour fraternel dans cet album, mais aussi d’une prise à contrepied des stéréotypes de genre. C’est la fille qui saute dans la boue et joue avec les escargots et autres animaux tandis que le garçon met soigneusement son pyjama et se consacre aux maquettes. Restent des similitudes pourtant, dans la façon de sortir du réel  en jouant au pirate tout en faisant le ménage pour le garçon, ou de voir dans une toile d’araignée une barbe à papa à offrir à son frère pour la fille. Il est aussi question de délicatesse de sentiments, de cadeaux, et du même chemin qu’on peut emprunter côte-à-côte sans y faire exactement la même chose, ou sans y éprouver des plaisirs similaires. On le voit, cet album montre comment accepter l’autre, chercher à lui faire plaisir sans renier sa propre identité.

Cette thématique sérieuse et actuelle est traitée avec beaucoup d’humour : humour des dessins (Paul et Antoinette sont deux petits cochons très humanisés), forte complémentarité entre le texte et les illustrations qui l’explicitent  souvent, expressivité des visages représentés et des situations.

Un album réussi pour parler du vivre ensemble dans la famille… et au-delà.

 

Le cadeau livre le plus extraordinaire du monde

Le cadeau livre le plus extraordinaire du monde
Anne-Gaëlle Balpe – Géraldine Cosneau
Père Castor 2017

Les métamorphoses du livre

Par Michel Driol

Un garçon reçoit en cadeau un livre. Déception. Mais le livre lui parle et lui dit tout ce qu’il peut faire avec lui : tourner les pages, à l’endroit ou à l’envers, ce qui ne convainc pas vraiment l’enfant. Se transformer en instrument de musique, en maison, en table… Ce qui fait qu’à la fin le garçon et sa grand-mère sont ravis.

Cet album, de très grand format, permet de jouer avec l’objet livre, de l’explorer, dans sa dimension matérielle et concrète. Il devient ainsi un compagnon de jeu plus polyvalent qu’une console de jeu ou qu’une tablette. Par ailleurs, le livre parle ici avec le lecteur potentiel, pour le convaincre de sa valeur. Ce récit décalé, conduit avec humour, a de quoi séduire et être un véritable remède contre l’ennui, même si on ne sait pas lire ! Peut-être les puristes regretteront-ils qu’il ne s’agit ici que de jouer avec l’objet livre, indépendamment de son contenu. Le livre ne parle pas de personnages, de récit, et s’il est question d’imagination, c’est parce que le livre peut devenir planche à dessin.  Mais ce serait passer à côté de la proposition de cet album, qui met le livre et son lecteur en abyme pour mieux monter cette interaction et ce dialogue nécessaire entre les deux. Quant aux illustrations, très joyeuses et colorées, elles se chargent d’évoquer tout un univers, à la fois familier (les jouets du garçon, ses dessins), mais aussi celui de la musique, des contes et de la création avec les crayons de couleur. Elles font aussi passer le lecteur de l’univers quotidien à celui de l’évasion promise par le livre.

Décidément, le livre n’est pas mort !