T’es qui, toi ?

T’es qui, toi ?
Julia BILLET

Møtus  (mouchoir de poche), 2010

découvertes

Par Chantal Magne-Ville

tesquitoi.pngUn format et une présentation singuliers pour un message destiné à de jeunes enfants qui les incite à aller à la rencontre de l’autre. Sur la couverture, une main tendue se détache sur le petit écran élégant d’un papier glacé noir, sur lequel le blanc des dialogues et des découpages va prendre un relief saisissant. Un sorte de tableau noir très esthétique qui illustre la « leçon » de ce premier échange entre Julie, la petite fille curieuse qui ne cesse de demander : « T’es qui, toi ? » et Jawel né de l’autre côté de la mer. Les illustrations sont découpées dans des journaux mais aussi dans des cartes routières, météo, géographiques, révélant des courbes et des lignes de vie, d’écriture, de niveau. Une superbe métaphore de tout ce qui  relie les enfants les uns aux autres de la grande section au cycle 3.

L’Arbre et l’enfant

L’Arbre et l’enfant
Jean-Luc Coudray et Régis Lejonc
Editions de l’édune 2010

Petit ou grand ?

Par Anne-Marie Mercier

L’Arbre et l’enfant.jpgQue vaut-il mieux ? être petit ? être grand ? Tout dépend de ce qu’on veut atteindre, dirait l’Alice de Carroll. Ici, c’est un arbre qui répond à l’enfant, et il est lui aussi fort sage, conduisant la fillette à la conclusion « il est donc bien d’être à la fois petite et grande… – je suis déjà petite…  – Alors il ne te reste plus qu’à grandir, dit l’arbre »…
Entretemps auront été déclinés les avantages et les inconvénients de l’un et de l’autre. Les illustrations de Lejonc réussissent le tour de force d’être à la fois simples et fouillées et combinent formes stylisées et détails. Elles proposent des changements d’échelle très lisibles, des situations connues (la marchande de glaces, le sapin de Noël…), des écarts amusants. La composition de l’album montre un retour à la situation (à l’image) de départ, par un mouvement circulaire – celui par lequel la sagesse est venue à la fillette questionneuse, et au lecteur ?

Effets secondaires

Effets secondaires
Maurizio A. C. Quarello

Rouergue, 2010

Tant qu’on a la santé…

Par Chantal Magne-Ville

effetssecondaires.pngUn petit album au format carré pour aborder un sujet très sérieux voire didactique, sur les risques liés aux médicaments pris avec excès. Dès le premier regard, le ton est à l’humour. Monsieur X, un rocker guetté par la calvitie, est prêt à recourir à tous les médicaments pour enrayer la chute de ses cheveux, sous l’œil railleur de son chien qui porte la voix des émotions. Chaque médicament au nom savoureux entraîne des effets secondaires ; le malheureux est pris dans une spirale infernale qui le conduit à aller chez tous les spécialistes sans succès pour revenir à son point de départ, mais en ayant accepté sa nouvelle apparence. Le dessin joue avec la ligne claire : le trait est précis frisant parfois le grotesque, ce qui confère à cet album un ton très BD, renforcé par un rythme enlevé, qu’illustre l’alternance du texte et des belles pages. Un livre moins simple qu’il n’y paraît, qui saura séduire aussi bien les petits que les plus grands.

Dans l’herbe

Dans l’herbe
Komako Sakaï, Yukiko Kato
Traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier
Ecole des loisirs, 2011

 Prairie à hauteur d’enfant

Par Dominique Perrin

herbe.gifUne petite fille en sandales, âgée de quelques saisons, s’aventure dans une prairie à la végétation luxuriante. Ce n’est pas pour les auteures le prétexte d’une exploration du monde des plantes et de leurs insectes ; ni d’un petit drame psychologique à fin heureuse, dans une veine désormais bien repérée de la littérature de jeunesse. Il y a bien de la tension, de l’étonnement, de la peur et finalement du soulagement dans ce voyage d’exploration en forêt vierge, mais l’ambition et la réussite de l’album se trouvent ailleurs.
Petit ou plus grand, le lecteur est transplanté, pour quelques plénières minutes où le temps de la lecture coïncide avec celui de l’aventure, dans la tête, le corps, l’espace-temps – le « moi-peau » pourrait-ont dire selon le beau terme mis en usage par Didier Anzieu – d’un petit enfant. Expérience rare en tant que telle, permise par un texte d’une étonnante sobriété et des illustrations d’une saisissante présence.

Coulico

Coulico
Marie Assénat

Pastel, 2011

Vous avez dit étrange ?

Par Dominique Perrin

 Fantaisie narrative étrangement dépouillée et élaborée à la fois, Coulico procure l’impression d’une liberté d’affabulation relativement rare dans la culture contemporaine. On ne comprend pas clairement, sur un plan intellectuel, où va l’album, à quel rythme et pourquoi ; mais il importe sans doute davantage que s’y déploie un univers naïf et cohérent, qu’y naisse et évolue un personnage attachant de marginal-original ; et que la trajectoire de ce dernier soit fermement placée sous le signe épique de la reconnaissance du besoin de rêver et de faire rêver – tout simplement, sur la diversité indénombrable du vivant.

 

Compte avec moi

Compte avec moi
Philippe-Henri Turin,
Seuil, 2011

 Conter ou compter ?

par Christine Moulin

charles.jpg Revoilà Charles, l’adorable dragon. Il nous est revenu grâce à un album à compter, conçu sous forme d’un accordéon dont les deux faces peuvent s’explorer (c’est le principe de la collection « Clac book », nom qui va faire frémir les adversaires de l’invasion anglaise…). Sur une face, Charles compte jusqu’à 10, comme le veut le genre ; sur l’autre, on retrouve les éléments dénombrés dans un « tableau » d’ensemble.

Charles a toujours la même bonne « bouille ». Mais il est toujours aussi ambigu : est-il vraiment très judicieux de présenter le fait de n’avoir « que » huit doigts (quatre à chaque patte) comme une catastrophe ? Compter, c’est alors, enfin, être conforme à la norme…

Allez, ne « chipotons » pas : souhaitons simplement que Charles ne devienne pas un produit qui se vende sur T-shirt, trousse, gomme ou autres gadgets.

De l’autre côté du lac

De l’autre côté du lac
Anne Brouillard,
Le Sorbier, 2011

Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre,

par Christine Moulin

Anne Brouillard n’a pas son pareil pour créer un univers envoûtant avec rien. Rien si ce n’est un chemin (comme dans Le chemin bleu, autre magnifique ouvrage, publié il y a sept ans, déjà…), celui qu’un présent quasi atemporel nous invite à suivre dès la première phrase : « Le chemin bordé d’arbres tourne autour du lac dans l’ombre et la lumière ».

Rien, si ce n’est une superbe maison, de celle que l’on aimerait habiter, pleine de lumière, de tendresse (un tissu rouge à carreaux, un évier où sèche la vaisselle, des chaises en bois, toutes simples, un buffet, bien sûr, quelques livres posés sur la table, une bouilloire : c’est tout juste si on ne respire pas comme une odeur de café ou de thé en découvrant la double page où se succèdent quatre tableaux paisibles, décrivant  le monde vu de ce côté-ci du lac). Cette maison appartient à Tante Nadège, et Lucie, une petite fille dans les dix-douze ans, y est en vacances, sans doute.

On découvre aussi, avec bonheur, Alpha et Toka, deux chats, l’un blanc, l’autre tigré, merveilleusement croqués et croyez-moi, rien n’est plus difficile à dessiner qu’un chat ! Mais le premier livre de l’auteur, c’était, rappelez-vous, Trois chats.

Tout pourrait rester ainsi, en équilibre, dans la douceur estivale de cette maison de famille, mais « l’autre côté du lac », que Tante Nadège associe visiblement au souvenir et à l’enfance, va faire signe, dans tous les sens du terme. « Un matin, Lucie remarque quelque chose de bleu qui brille dans les arbres ». Bleu, la couleur du temps, chez Anne Brouillard…

On prépare l’expédition car c’en est une. On se lance. Il faudra marcher longtemps, construire un pont. Le résultat sera à la hauteur de l’attente. Manet et son Déjeuner sur l’herbe sont même convoqués. Mais l’essentiel est dans le décalage, le point de vue différent porté sur l’existence : il suffit de passer le pont… et l’aventure commence, à la fois intérieure et universelle.

Petit poisson veut voler

Petit poisson veut voler
Wang Yi
HongFei Cultures, 2011

Quand Plouploufski s’envole…

Par Dominique Perrin

Les éditions HongFei et l’illustratrice Wang Yi proposent ici de revisiter une fable que la littérature de jeunesse nous a rendue familière – de Grain d’Aile de Paul Eluard et Jacqueline Duhême à Remue-ménage chez Madame K de Wolf Erlbruch : celle de celui-ou-celle-qui-veut-voler, et chez qui la fidélité au désir, moyennant folies mais aussi travail sur soi, évolution et apprentissages, permet finalement l’envol. Envol physique, envol symbolique, la question n’est pas là et chacun peut défendre son interprétation, dans la réécriture de Wang Yi comme dans les autres versions qu’on peut avoir aimées. On peut ici rêver à juste titre sur les avatars mondiaux, asiatiques en l’occurrence, de cet éternel rêve d’envol, qui ont pu animer la création de ce Petit poisson veut voler entre Chine et France.
Plein de traits originaux aux plans thématique – onomastique – et syntaxique, cet ouvrage appelle à être présenté, par-dessus tout, comme une œuvre visuelle, qui suit avec justesse les appels d’un imaginaire plastique qui s’empare sobrement de la typographie même.

L’autre bout du monde, un joyau des éditions « Grand oiseau en vol »

L’autre bout du monde
Chun-Liang Yeh, Sophie Roze
HongFei Cultures, 2011

 Un joyau des éditions « Grand oiseau en vol »

Par Dominique Perrin

 Les jeunes éditions HongFei Cultures (« Grand oiseau en vol » en langue chinoise), fortes de leurs six à sept publications annuelles depuis 2007, poursuivent un double projet. Interculturelles, elles font se rencontrer, à destination de la jeunesse, les cultures chinoise et française, et plus particulièrement des textes d’auteurs chinois classiques ou contemporains, souvent inédits en français, avec des illustrateurs vivant en France. Plus généralement, elles souhaitent accompagner la création de livres qui suscitent “l’intérêt du lecteur pour ce qui lui est moins familier et l’inviter à regarder l’inconnu, non comme une source de trouble et d’angoisse, mais comme une voie possible vers la beauté et la liberté”. Ce programme résonne fortement dans un contexte politico-économique tendu, où la Chine fait souvent l’objet d’un traitement médiatique à la fois ambivalent et monolithique en Europe comme dans l’ensemble du monde occidental. Sans doute peut-on regretter que ni le catalogue des publications ni les ouvrages ne mentionnent clairement le nom de leur traducteur, alors que la présentation en ligne de la maison indique que celles-ci sont le fait de Chun-Liang Yeh, co-fondateur des éditions, et qu’elles s’assument à la fois comme création et comme refus de se faire adaptation. Cette exigence est assurément emblématique de l’intérêt et de la qualité de la production « HongFei ».

L’autre bout du monde, publié dans la collection consacrée aux auteurs chinois de Taïwan, suit la journée d’un enfant qui part rendre visite à sa grand-mère, la veille de son entrée à l’école. C’est en fait l’occasion, à la faveur d’un bref échange sur un bâtiment colonial et de l’évocation plus ample d’une aïeule déconsidérée pour n’avoir pas eu les pieds bandés, d’un voyage dans le passé social et politique des habitants de Taïwan, et dans le futur en gestation de l’enfant.
Par ses thèmes croisés, la fraîcheur de son écriture et de son dessin, et sa stature tangiblement autobiographique, L’autre bout du monde peut sans doute être tenu pour un joyau des éditions HongFei, dont il assume avec beaucoup de tenue la vocation de ferment interculturel. Désir d’apprendre à lire et à écrire, désir de comprendre le passé, national et familial, désir de voyager physiquement ou mentalement, avec le but bien ferme de se forger un regard propre, y apparaissent dans leur intensité virginale, comme le merveilleux bagage de l’enfance lorsqu’elle s’irrigue à l’échange avec les « plus grands » – à qui le contact avec une humanité toujours neuve inspire l’art de transmettre, pour que les nouveaux venus soient bien des « nains juchés sur des épaules de géants ».

Le dîner

Le dîner
Michel Van Zeveren,
Pastel, 2011

Oui, mais la grenouille ?…

par Christine Moulin

Michel Van Zeveren est (entre autres) l’auteur du délicieux Et pourquoi ? (Ecole des Loisirs, 2008). C’est donc avec gourmandise que l’on ouvre son nouvel album, d’autant que le titre met en appétit. On est peut-être un peu déçu : bien sûr, le lapin est très, très mignon et ses oreilles très expressives. Bien sûr, on aperçoit toutes sortes de contes en filigrane : la maman lapin a un air de maman chèvre (Les sept biquets), les personnages s’empressent de transgresser tous les interdits qui empêcheraient l’histoire de se dérouler, il y a même une grenouille (qui restera grenouille…), un loup, un réfrigérateur, bref, tout le confort moderne.
Mais la chute, sans être mièvre, est un peu tiède.
Et puis, j’ai rencontré, à la lecture, un problème : comment se fait-il que la grenouille ne se soit pas enfuie avant, puisqu’elle savait comment faire ? Humm ? Comment cela se fait-il ? (Les lecteurs de cette chronique sont cordialement invités à me tirer d’embarras dans les commentaires ci-dessous ! Que ceux qui se voient contraints, de ce fait, de révéler la fin de l’histoire fassent bien précéder leur commentaire du traditionnel « spoiler »!!)