Slip

Slip
Axel Cousseau, Janik Coat
Les fourmis rouges, 2021

A l’eau !

Par Anne-Marie Mercier

Voilà un album original et drôle comme on en voit peu. Le format inhabituel, un grand format proche du carré, et le titre comique l’annonçaient. L’absurde se décline sur une illustration au contraire très posée, un décor stable, celui d’une plage stylisée : sable, mer, arbre exotique ; ce décor explosera ou se renversera parfois, donnant un instant de tournis.
Le tournis viendra aussi de l’accumulation et de l’envahissement d’objets hétéroclites accumulés sur la plage / la page.
Résumons, Slip est le nom d’un kangourou qui a envie d’aller se baigner ; avant de se mettre à l’eau, il cherche quelque chose dans sa poche… et ne le trouve pas mais tout autre chose. Non, ce n’est pas son petit (nommé Slip junior) qui apparaitra entre deux lancers de séries d’objets comme de la crème solaire, des lunettes, une serviette, puis des raquettes, une planche de surf… « Le problème c’est que Slip ne range jamais ses affaires. Dans sa poche on trouve de tout. Des fleurs, une casserole, un balai, une échelle, des bananes… ».
La « chute » est encore plus cocasse, on ne la dira pas : Allez ! tous à l’eau avec Slip, qui donne envie de déballer ses affaires sur la plage.

Croque-Cochon

Croque-Cochon
Henri Meunier
Rouergue, 2022

Qui craint le grand méchant loup?

Par Anne-Marie Mercier

Ça commence comme un livre pour apprendre à compter : on prend cinq pommes (l’oiseau sait bien compter et il le dit d’emblée), on met trois cochons devant, que se passe-t-il ? Eh bien ils disent n’importe quoi, comptent de deux en deux, à l’envers… et mangent chacun une pomme, jusqu’au moment où un loup arrive, qui veut aussi jouer. Mais le jeu s’appelle à présent « croque-cochon » et le loup joue finalement en comptant deux pommes et trois chapeaux de cochons : 1, 2, 3, 4, 5, Bravo !

Le chapitre suivant propose d’apprendre les couleurs avec une poire, un bonbon bleu, des cerises… le suivant porte sur les formes géométriques, mais tout s’achève par un même résultat, avec l’arrivée du loup qui met fin au joyeux n’importe quoi des petits cochons roses, devant le regard accablé de la maitresse oiseau.
Ignorant tout de leur futur tragique, les cochons sont très gais, écorchent joyeusement la langue, feignent de parler anglais, chics et cools, enfin, on s’amuse bien avec eux !
Henri Meunier, auteur de la série Taupe et Mulot, met ici son humour au service des apprentissages fondamentaux, belle mission!

Je suis un personnage

Je suis un personnage
Lionel le Néouanic
Rouergue, 2021

Explosion de personnages

Par Anne-Marie Mercier

Qu’est-ce qu’un personnage ? Lionel le Néouanic que l’on connait surtout pour ses grands albums colorés publie ici un livre hybride, en noir et blanc, où l’interrogation sur toutes les formes de narration et sur le livre accompagnent des entrées dans de multiples domaines : « l’ennui », « l’absent », « l’étourdi », « zéro », « poignée de porte »… sont autant de personnages à observer sous toutes leurs faces, si l’on peut dire, aussi bien que le « bonhomme bâton ».

Voici « Absent » : « Alors lui, inutile de l’attendre, il ne viendra pas.
C’est le problème avec ce personnage : il n’est jamais où on l’attend […] ».

Chaque page ou double page est à déguster entre poésie et philosophie, l’image assaisonnant joliment le texte et jouant souvent avec les classiques de la littérature de jeunesse.
Par exemple dans « Vie antérieure » qui présente un saucisson surmonté d’une bulle d’imaginaire représentant un cochon bondissant vêtu d’une casquette et d’une salopette et tenant dans une main une truelle (on aura reconnu le cochon bâtisseur des Trois Petits Cochons) :

« Dans sa vie antérieure, à ce qu’on dit,
Saucisson était malin et débrouillard ;
Plein de vie et d’énergie.
À ce qu’on dit ».

C’est drôle, parfois poétique, toujours surprenant, avec des dessins décapants au fusain qui rendent l’ensemble encore un peu plus explosif !

Aliénor, fille de Merlin, 1ère partie

Aliénor, fille de Merlin, 1ère partie
Séverine Gauthier,
L’école des loisirs (neuf), 2021

L’enchanteur pourrissant ?

Par Anne-Marie Mercier

La légende de Merlin est ici bien revisitée, et mise à disposition de jeunes lecteurs à travers le personnage inédit de sa fille, Aliénor. C’est elle qui a le rôle principal, son enchanteur de père étant mis rapidement hors circuit, tué par un cri de mandragore, et ne subsistant que sous la forme d’un fantôme, fort envahissant au demeurant. Lorsque l’histoire commence, Aliénor parcourt la forêt et les champignonnières, lassée des leçons sempiternelles de Merlin sur cet écosystème et l’on peut se demander si cette omniprésence des champignons a un rôle autre que parodique.
Parallèlement, on suit l’histoire d’un ami d’Aliénor, le très jeune Lancelot, qui vit encore chez sa maman adoptive (Viviane, la dame du Lac) : le cadre arthurien est donc en partie mis en place, avec la forêt de Brocéliande et les fées rivales qui la hantent (Viviane et Morgane), toutes deux liées à Merlin par d’anciennes histoires.

Aliénor a pour mission de gagner la confiance de Morgane afin de trouver un sort de résurrection pour son père. Les descriptions éblouies de la maison de la fée et de ses pouvoirs ajoutent du merveilleux à une histoire qui met en scène de nombreux conflits de loyauté entre parents et enfants, tradition et modernité. Le récit est drôle, bien enlevé, et le suspense reste entier à la fin du premier volume : l’enchanteur vieillissant reviendra-t-il à la vie ou devra-t-il céder définitivement le pouvoir et sa fille aux femmes fées ?

La Clé des champs

La Clé des champs
Audrey Faulot
Gallimard jeunesse, 2021

La clef du succès

Par Anne-Marie Mercier

Le concours du premier roman, organisé par Gallimard jeunesse, RTL et Télérama, se révèle encore une fois une excellente idée : après avoir révélé pour sa première édition Christelle Dabos (La Passe-Miroir, 2013), puis Lucie Pierrat-Pajot (Les Mystères de Larispem, 2016) et Kamel Benaouda (Norman n’a pas de super pouvoir, 2018), il met en vedette Audrey Faulot, avec un roman original et sensible.

La narratrice, Robine Larcin (nommée Robine en hommage à Robin des bois, le voleur généreux), appartient à une famille de voleurs célèbres. Le monde dans lequel se déroule son histoire n’est pas tout à fait le nôtre. On y découvre une société de voleurs, avec ses propres règles et ses traditions, qui vit cachée dans un monde semblable à celui que nous connaissons, un peu comme dans Harry Potter les Sorciers peuvent côtoyer les Moldus. Les jeunes gens y sont éduqués à leur manière et apprennent les techniques et l’histoire du vol sous toutes ses formes. Ils sont soumis avant d’entrer dans l’âge adulte à une épreuve d’initiation qui consiste à voler un objet sans aucune aide extérieure en un laps de temps court. Celui qui échoue est mis au ban de la société, relégué dans le monde des « Marchandeurs » (ceux qui obtiennent ce qu’ils désirent en payant), les Moldus en somme.
La malheureuse Robine est à l’image de tous ces enfants précédés par des frères ou sœurs brillants et parfaitement adaptés à leur monde et au désir de leurs parents alors qu’eux-mêmes ne se sentent pas à la hauteur et n’en ont aucun désir. Heureusement pour la morale du livre, Robine n’aime pas voler et elle préfère fabriquer de ses mains ce qu’elle ne peut acheter. C’est heureux aussi pour l’intrigue car son inadaptation et sa manie de poser des questions lancent l’histoire et la dynamisent.
Après une gaffe plus grave que les précédentes, elle est envoyée dans un pensionnat-école de jeunes voleurs, sa dernière chance pour se remettre dans le droit chemin selon ses parents. Elle y rencontre d’autres enfants placés là pour des raisons différentes, apprend peu à peu l’histoire de chacun, apprivoise difficilement ses ennemis – qui regroupent au début à peu près tout le groupe –, se fait non des amis mais des personnes avec lesquelles elle crée un lien. C’est un livre très juste sur les relations entre adolescents, les groupes, les rapports avec l’autorité, la délation et la solidarité.
C’est aussi une variation drôle sur le thème des « college novels » rendus populaires en France avec Harry Potter : toutes les disciplines (mathématique, culture, sport, chimie…) sont mises au service des différentes techniques de vol ; le directeur, les professeurs et surveillants, souvent un peu bizarres font une belle galerie de portraits, et les couloirs nocturnes permettent des rencontres inquiétantes.
Le college novel se fait rapidement roman policier quand la Clef des champs, relique précieuse conservée dans le bureau du directeur est dérobée. Pour sauver un camarade injustement accusé, Robine propose au terrible directeur de mener l’enquête et de lui amener le coupable. Pour cela, elle devra interroger de nombreuses personnes, suivre une multitude de fausses pistes, s’aventurer dans un village de marchandeurs, tout cela sans rien voler car elle en est incapable. Comble du paradoxe, sa seule escroquerie sera de passer son initiation avec succès en se voyant attribuer le larcin d’une autre qui de son côté sera bien contente de le lui faire endosser.

De nombreux rebondissements, des personnages originaux et attachants, un monde décalé avec humour, tout cela fait un cocktail parfait auquel s’ajoute la touche indispensable de l’animal totem aimé (une pie, bien sûr).

La Passe-miroir, 1 : Les fiancés de l’hiver

Les mystères de Larispem, t. 1 : Le sang jamais n’oublie

Timothée Brahms et les dingueries follement dangereuses des mondes possibles

Timothée Brahms et les dingueries follement dangereuses des mondes possibles
Aurélie Magnin

Thierry Magnier, 2022

Je préférerais ne pas…

Par Matthieu Freyheit

On connaît la réponse que Bartelby, le personnage de Melville, oppose aux demandes de son supérieur : « I would prefer not to. »

Bartleby de l’aventure, Timothée Brahms se refuserait volontiers à celles qui s’imposent à lui. C’est que l’on sait les principes de l’aventure qui, battant en brèche les havres du confort, s’avance « à coups de nouveautés », selon la célèbre formule de Jacques Rivière. Le confort, pour Timothée, s’incarne dans un fauteuil Sslurp dont il ferait, s’il le pouvait, le décor de son été. Les adultes en décident malheureusement autrement : ses parents, pris par leur travail, décident de l’envoyer chez ses très étranges grands-parents…

A rebours de toute une littérature qui se plaît à fabriquer l’image d’une jeunesse avide d’aventures et de péripéties, Aurélie Magnin s’amuse à dresser le portrait d’un jeune garçon au souhait moins romanesque mais non moins réaliste : celui d’une paix royale. C’est sans compter l’effrayante inconstance (Timothée dirait : inconscience) des adultes, qui sort le personnage de sa retraite désirée pour le plonger dans l’inconfort de l’aventure.
C’est sous le signe de la mise à distance, notamment par l’humour, qui parcourt l’ensemble du livre, que s’ouvre ce roman dont le personnage voudrait qu’il n’en fût pas un :

« Franchement, il y a encore quelques jours, si j’avais su qu’un livre sur la vie de Timothée Brahms existerait, et que tu le lirais, je t’aurais dit :

– T’as lu le résumé au dos du livre ? Parce que dans ma vie, il ne se passe rien !

Apartés, parenthèses, formules barrées puis remplacées, prises à partie du lecteur se multiplient comme autant d’interventions directes du personnage qui résiste par l’humour aux situations dans lesquelles il se trouve embarqué. Foin de la focalisation traditionnelle de l’aventure qui impose au protagoniste d’être tout aux événements : si la rupture avec le quotidien a bel et bien lieu, Timothée n’a pas l’intention de s’y résoudre et impose à son tour aux péripéties les interférences récurrentes de son esprit caustique. Le procédé, parfois un peu répétitif, anime cependant l’ensemble et offre un agréable contrepoint, l’énergie du langage résistant comme elle le peut à l’énergie des événements, qui emportent Timothée malgré lui. Eloignement, conversations secrètes, rencontres inattendues, mystères et énigmes : les ingrédients de l’aventure sont tous là, mais le tout est pris dans une tonalité joyeuse et loufoque qui prend l’ascendant sur l’action. C’est qu’il est un amusement plus palpable encore : celui de l’auteure qui se plaît, dans un heureux mélange des discours et des points de vue, à appuyer par les réflexions de son personnage le déplaisir que celui-ci prend aux situations dans lesquelles son auteure le met.

 

 

Il était une fois Le Petit Chaperon rou…

Il était une fois Le Petit Chaperon rou…
Philippe Jalbert
Seuil jeunesse, 2021

J’ai la mémoire qui flanche…

Par Anne-Marie Mercier

 

Cet album raconte deux fois (ou plutôt une fois et demi) l’histoire bien connue de la petite fille en rouge. La première fois, c’est une blague : chaque page se termine au milieu d’un mot attendu (Cha…peron, Ga…lette, mé…chant loup, etc) et offre à la page suivante un autre mot (Cha…botté, Ga…zelle, Mé…rou), tout en continuant avec la trame habituelle du conte.
La première histoire s’arrête avant l’arrivée à la maison de la grand-mère. On reprend, cette fois sérieusement, mais il y a un autre problème !
Les illustrations sur fond blanc sont colorées et parfois expressives (pour le loup), souvent drôles. L’auteur suggère au lecteur de continuer avec ses pinceaux : c’est en effet une histoire déconstruite partiellement, à reformuler, un joli jeu.

10 escargots font la course

10 escargots font la course
Isabelle Gil
L’école des loisirs (« Loulou et Cie »), 2021

Compétition suave

Par Anne-Marie Mercier

On retrouve avec plaisir l’art d’Isabelle Gil, qui photographie des petits objets dans des décors naturels (ou faisant semblant de l’être) en jouant sur des effets d’échelle : oursons en chocolat, peluches ou autres objets de l’enfance deviennent de vrais personnages, vivant des aventures, passant par diverses émotions. Les escargots en pâte à modeler pourvus de vraies coquilles, déjà présents dans Le Déjeuner sur l’herbe, Le Chapeau de maman et Les Vacances, sont ici, au nombre de 10, les acteurs d’une belle compétition car comme chacun sait, ils adorent faire la course.
De nombreux enfants ont joué à faire des courses d’escargots (des vrais) en peignant leurs carapaces afin de les distinguer. Isabelle Gil a collé des gommettes numérotées, c’est plus élégant.
Les escargots étant ici plus proches du lièvre que de la tortue de la fable de La Fontaine, chacun fait une pause pour une raison différente : le 1 pour déjeuner, le 2 pour dormir, le 3 pour lire… chaque scène est composée avec des objets tantôt en taille réelle (la salade du déjeuner), tantôt en miniatures fabriquées pour l’occasion (le livre, la chaise, le hamac, le lavage de voiture…), tout est charmant et drôle et les escargots affichent des expressions très parlantes.
Quant à la chute comique de ce petit album tout en carton, elle permet de revenir au point de départ pour recommencer le joli circuit, et, pourquoi pas, apprendre à compter de 1 à 10.

 

 

 

La Très Grande Aventure

La Très Grande Aventure
Anne Cortey, Olivier Latyk
Grasset jeunesse, 2021

Légumes en folie

Par Anne-Marie Mercier

Des héros peu ordinaires (ou au contraire si ordinaires que le statut de héros pose question) partent à l’aventure : un petit pois et un haricot, une fourmi.  Ils ont des noms qui évoquent l’Italie (Marcello, Nanni, et ils se font une amie, Monica la fourmi), c’est donc tout naturellement qu’ils trouvent une Vespa dans le ventre du coq qui les a avalés.
Arrivant à sortir de leur prison où ils n’étaient pas si mal, occupés à jouer au foot, comme Jonas ou Pinocchio sont sortis de leur baleine,  les voilà partis en vespa vers l’aventure, et elle sera très grande : échappant aux menaces des végétariens, aux voitures, aux vélos… et encore au coq qui les a rejoints, ils s’envolent grâce à l’aide de Monica, à sa carte routière et à son deltaplane pliant et arrivent sur le lieu de toutes les belles aventures, une île.

Tout cela est totalement et joyeusement farfelu et les images sont à l’avenant, ne reculant devant aucun défi (comme mettre des lunettes à un haricot, représenter l’intérieur d’un coq où l’on peut jour au foot, et donner une expression joyeuse à un petit pois…) : tout est possible !

 

Mes Parents sont un peu bizarres

Mes Parents sont un peu bizarres
François David, Guridi
CotCotCot éditions, 2021

Un chien pour garder les boutons

Par Anne-Marie Mercier

L’enfant à bouille toute ronde qui ouvre de grands yeux sur la bizarrerie de ses parents s’interroge essentiellement sur des malentendus linguistiques  : « mouche », désigne-t-il un insecte ou ce qu’on fait avec un mouchoir ? « course » signifie-t-il avance rapide ou marche lente avec un panier ? la « glace » de la salle de bains va-t-elle fondre ? faut-il traiter autrement les souris de l’ordinateur et celles qui mangent du fromage ?

Enfin, comment convaincre ses parents d’avoir un chien ?

Les incompréhensions quotidiennes ou exceptionnelles sont ici mises en scène avec humour. On retrouve un peu de la veine de Motordu, mis à la disposition des plus jeunes.