Préparer le bouillon

Préparer le bouillon
Lee Sang-kyo et Bamco – Traduction Charlotte Gryson
Cotcotcot 2026

Bon appétit !

Par Michel Driol

On connait peu en France la cuisine coréenne. Cet album est l’occasion de découvrir un classique, le bouillon de nouilles aux anchois, mais aussi un poème en coréen – heureusement traduit – qui clôt l’ouvrage.  Mais on est bien loin du livre de cuisine traditionnel !

Tout d’abord, trois pages montrent la préparation des anchois : des gros plans sur des mains qui retirent la tête et le filament noir, avant d’élargir le champ pour montrer les anchois, les uns entiers, les autres à l’état d’arêtes, sur un papier journal. Et c’est là que l’on passe dans une série débridée de pages où les anchois s’échappent, s’envolent au milieu des oiseaux, côtoient une ballerine sur la scène, visitent un musée dans lequel on reconnait des tableaux célèbres où les humains sont devenus des anchois, s’envolent dans l’espace, bronzent sur la plage. Mais une main se profile sur la page du journal, interpelée par un des anchois. Et l’on revient au début pour découvrir un père et son enfant vidant une quantité phénoménale d’anchois, tandis que la mère prépare le bouillon que tous dégustent en famille…

Deux parties bien distinctes donc pour cet étonnant album plein de drôlerie et de poésie.  Une partie bien réaliste qui plonge dans la confection familiale du bouillon, avec des rôles bien identifiés. Celui du père et de son enfant, petites mains se livrant à la préparation des ingrédients, non seulement les anchois, mais aussi les légumes (dont les carottes peu aimées des enfants coréens, carottes dont la traductrice a malicieusement modifié le nom…). Une belle façon de montrer le rôle de la cuisine comme lien familial, à la fois dans la préparation et dans la dégustation, avec le bébé à table. Faire la cuisine, manger, c’est partager des plaisirs, c’est aussi transmettre toute une culture d’une génération à l’autre, dans l’émotion d’un instant de complicté, quel que soit le pays.

Mais la partie centrale offre une plongée dans un imaginaire débridé et réjouissant, un univers dans lequel les anchois s’humanisent, prennent la place d’hommes et de femmes, dans un joyeux carnaval. Il n’est que de voir les anchois ballerines, les anchois chapeautés visitant le musée, ou allongés sur leurs serviettes de bains… tout cela comme illustration dans le journal, tandis que l’on peut lire des articles bien fantaisistes ou voir des publicités pour des films bien connus et délicatement anchoïsiés…  Est-on dans l’imaginaire de l’enfant qui s’évade, en rêvant, loin de cette tâche répétitive ? N’est-on pas aussi dans une sorte de critique sociale : ne sommes-nous pas quelque part ces anchois aux mains de plus puissants que nous, disposant de nous à leur guise ? L’intérêt de l’album est bien dans la subtile articulation entre ces deux propositions, entre le réel familial et l’imaginaire extérieur, entre la poésie minimaliste des mots qui disent la recette et l’exubérance du journal bavard…

Un album bien déjanté, entre la parodie du documentaire gastronomique – les cadrages pleins de vie et de rythme font penser à des émissions culinaires – et la lecture fantasmée d’un journal – entre fausses nouvelles du 1er avril et fake news. Un album, en tous cas, qui montre l’originalité de la production littéraire pour la jeunesse coréenne.

Le Fil de notre histoire

Le Fil de notre histoire
Fabian Negrin – Kalina Muhova
La Martinière jeunesse 2026

De Lucie … à Lucy

Par Michel Driol

A 90 ans, Lucie se souvient. Sa rencontre avec Giorgio, dans les années 50. Son enfance sur la plage. Puis elle évoque la rencontre de ses parents, celle de son grand père avec sa grand-mère. Et ce bijou qu’elle porte, bijou de famille, dans sa famille maternelle depuis les croisades, bijou hérité dit-on de Néfertiti elle-même… Mais, avant Néfertiti, des esclaves ou des marchands de fruits, jusqu’à cette lointaine ancêtre, Lucy.

Partant du proche, du présent, l’album remonte d’abord dans les souvenirs de Lucie, raconte sa propre vie, dit ce dont elle a hérité, bijou et histoire familiale telle qu’elle a été transmise. Une histoire familiale à la fois simple et complexe. Simple, car il n’y a pas de divorce, de famille recomposée. Complexe car elle se construit à partir de nationalités différentes : père italien, mère anglaise. Grand-mère chinoise. Et, lors des croisades, rencontre entre le chevalier anglais et une princesse arabe.  Des rencontres qui mettent en évidence l’amour comme lien entre les individus, hommes et femmes, enfants. Puis, faute de traces écrites ou de récit oral, l’album prend une dimension plus universelle, remontant l’arbre généalogique de Lucie jusqu’à cette lointaine ancêtre commune, trouvée en Ethiopie. Qu’est-ce qu’une famille ? Voilà la question à laquelle l’album apporte une double réponse. Une famille, c’est d’abord l’amour entre ses membres. Une famille, c’est aussi la rencontre de l’autre pour fonder un foyer avec lui, avec elle, et l’autre vient toujours, dans cet album, d’ailleurs.  De ces plus ou moins lointains ancêtres, on hérite les yeux en amandes ou les cheveux crépus, traces, vestiges de ceux et celles qui nous ont précédés. Une famille, ce sont des liens, des fils qui constituent notre histoire, pour reprendre le titre.

Tout cela est évoqué plus qu’expliqué à travers un texte volontairement succinct. Pour aider à se repérer dans le remontée du temps, la date des épisodes est indiquée sur certaines pages, avec sobriété. En quelques phrases, Lucie, narratrice, plante un décor, évoque une ambiance, donnant souvent la parole à ses parents, à son grand père. Façon de faire résonner leurs voix dans le présent, ou de prolonger ce qui est transmis, oralement, d’une génération à l’autre. Si le texte suggère les émotions, les sentiments éprouvés par les membres de la famille, il énonce aussi, de façon très factuelle, la profession, la biographie des aïeux.

Les illustrations suggèrent des atmosphères très différentes selon les époques. Maison de brique dans la forêt, qu’on dirait sortie d’un livre de contes, intemporelle. Plages en teintes douces, comme si la nostalgie voilait la lumière de l’Italie.  Londres sous la pluie et le brouillard. Tout baigne dans une palette pleine de douceur, comme pour mettre en évidence le rouge. Rouge des fonds sur lesquels se détachent les portraits en vignettes. Rouge de ces lignes, en pointillé, qui relient un personnage à l’autre, un objet à un autre. Lignes qui font, bien sûr, écho au fil du titre. Ces choix, dans l’écriture, dans les illustrations, laissent ainsi au lecteur toute une place pour imaginer, remplir les non-dits du texte ou de l’illustration, tisser à son tour les fils de cette histoire, faire converser, à son tour, le passé et le présent, mais aussi se questionner sur sa propre histoire familiale.

Un album tout en délicatesse qui joue sur les émotions, les sens, pour articuler la petite histoire familiale avec la grande histoire de l’humanité, montrant que nous sommes le fait de croisements, de métissages, que nous avons des racines multiples, mais que l’important, c’est, bien sûr, l’amour qui nous lie.

La Moustache de grand

La Moustache de grand
Alexandre Juza
Didier Jeunesse 2026

Ras le bol des règles !

Par Michel Driol

Dur, dur d’être un enfant pour le narrateur : on peut ni manger autant de madeleines qu’on veut, ni quand on veut. En revanche, on est obligé de finir son assiette de petits pois… Les adultes, eux, font ce qu’ils veulent et quand ils le veulent. Pas de règle pour eux ! Le signe distinctif des adultes ? Les poils… il suffit donc de se fabriquer une moustache pour être grand et faire ce qu’on veut. Oui mais voilà, n’y a-t’il que des avantages à grandir si vite ?

Avec beaucoup d’humour, l’album montre un héros qui, comme tous les enfants de son âge, vit douloureusement les nombreuses règles qu’on lui impose. Plein de malice, quelque peu insubordonné, il fait preuve d’un certain sens de l’observation et de déduction. Les moustaches ne poussent-elles pas comme les plantes ? Mais surtout, il a envie, lui aussi, de faire ses propres choix avant de découvrir qu’ils peuvent être lourds de conséquence : mal au ventre, aux pieds…

L’album vaut par le lien amical qui existe entre le narrateur et une autre rebelle, Sarah. Elle, c’est la douche quotidienne qu’elle ne supporte pas. Sa technique pour se faire une moustache fonctionne moins bien que celle du narrateur, et elle reste petite… mais son amitié reste indéfectible et précieuse !

C’est donc un sujet sérieux qui est abordé par cet album, le désir de devenir grand, de s’affranchir des règles, le désir de jouir d’autant de libertés que les adultes. Mais il est traité de façon particulièrement comique. D’abord en raison de la naïveté bien enfantine du narrateur, de sa vision pleine d’innocence du monde qui l’entoure, qui passe aussi bien par le texte que par l’image. Une langue orale, tant dans le récit que dans les dialogues, vivante, familière, bien à l’image de ce petit garçon déluré. Quant aux illustrations,  elles le montrent sous une tignasse blonde,  avec des yeux et une bouche très expressifs, au milieu de décors envahis d’une foule de détails pittoresques : le désordre de la chambre, la scène de petit déjeuner où tout déborde, ou les enfants sagement alignés dans les couchettes. Tout est là pour faire ressentir la singularité de ce garçonnet, pas plus haut que trois pommes, mais finalement bien décidé à prendre son temps pour grandir !

Un album qui explore avec tendresse le désir de grandir, de s’affranchir des règles, un album qui sait choisir un bon angle de narration, autour d’un personnage attachant entre candeur et malice !

Ramson & Aki

Ramson & Aki
Aurélie Wilmet
CotCotCot éditions 2026

L’ours qui aimait la forêt et la forêt qui aimait l’ours

Par Michel Driol

Deux personnages pour cet album : un vieil ours qui adore l’ail des ours, et une forêt boréale, Aki. Et, pour lier l’un à l’autre, le vent, sorte d’esprit de la forêt, peut-être. Tout commence au printemps, quand Ramson émerge don long sommeil hivernal, les narines chatouillées par l’odeur de l’ail des ours. Puis arrive l’été, avec les baignades. Et enfin survient l’incendie, qui détruit la forêt. Mais, au printemps, l’ail des ours est encore là, et Ramson le premier à se réveiller…

Ramson et Aki propose un album qui articule différents registres. Un registre très poétique d’abord, avec cette amitié entre un ours et la forêt qui l’abrite, le protège, avec laquelle il échange, il parle. Forêt qui se souvient aussi des légendes anciennes. Avec ce vent, représenté comme un simple trait oranger, véritable souffle de vie, force spirituelle. Avec ce passage des saisons, reprenant un motif  poétique, pictural, musical, bien connu.  Avec cette langue du narrateur, aux phrases souvent longues et enveloppantes, et celle des personnages, parfois dans l’urgence, parfois presque dans la préciosité…. Mais aussi un registre plus écologique, qui illustre la symbiose entre milieu naturel et animaux, qui alerte sur les dangers si actuels des grands feux de forêts, qui atteignent aussi les forêts boréales. Et enfin un registre plus philosophique, l’ours, animal qui ressemble le plus à l’homme, le symbolisant ici dans un milieu dont la fragilité n’est plus à démontrer. Pour autant, les illustrations ne jouent pas sur l’anthropomorphisme, ou la tentation de faire de ce grizzly un nounours bien gentil. Certes, il possède un nom propre, mais on le voit mâcher à belles dents l’ail, se baigner, ruisseler, la fourrure comme mal léchée… Tel qu’il est, il permet néanmoins de susciter l’empathie du lecteur.

Un album qui raconte une histoire simple, avec peu de personnages, accessible aux plus jeunes, mais un album optimiste dont les sens symboliques mettent en valeur la force vitale de la nature, capable de se régénérer après une catastrophe.

Le Presque Dernier Dinosaure

Le Presque Dernier Dinosaure
Barroux
Seuil jeunesse, 2025

L’ancêtre d’Elmer

Par Anne-Marie Mercier

L’album de Barroux présente ce qui pourrait être les derniers jours du dernier des dinosaures. On le voit se promener dans les feuillages, discuter avec des oiseaux, se faire rincer par la pluie, grelotter de froid… Sa solitude n’a rien de triste.
Le corps du dinosaure, juste tracé et répété à l’identique de page en page, varie : rayé par la pluie, entouré de brouillard ou de nuit, incliné… Ce corps apparait aussi comme ce qui enveloppe un squelette. Il peut aussi devenir bleu de froid, rouge à pois (à cause des piqures de moustiques), rayé les jours de fête… Il ressemble un peu à l’éléphant Elmer avec ses couleurs variables. Ainsi, l’album est autant un jeu graphique qu’une histoire pour les  petits (c’est un album cartonné).
Finalement, on voit Dino se dédoubler, avec l’apparition d’un autre lui-même : même silhouette, même taille, couleur différente. Dino 1 et 2 se multiplient ensuite, avec des petites silhouettes identiques mais réduites, fondant une famille très nombreuse. Voilà que les dinos pullulent alors, faisant mentir l’extinction annoncée. Ainsi, l’art reconstruit ce qui s’effondre et la vie demeure quand elle s’efface dans le réel. Belle leçon, merci Barroux !

 

Nichonnées fantastiques

Nichonnées fantastiques
Marion Cocklico
Grasset jeunesse, 2025

Fiertés nichonnes

Par Anne-Marie Mercier

Voilà les seins mis à l’honneur. Exhibés fièrement, colorés, variés, on les trouve de tous âges et de toutes formes, mais bien sûr en illustrations non réalistes et non en photos. Faut-il classer cet album dans la catégorie « documentaires », ou bien en poésie, en humour, en philosophie ?

C’est un peu tout cela. L’ouvrage est composé comme une encyclopédie, chaque double page présentant sur un fond coloré un mot titre accompagnant une paire de seins stylisée (sauf à l’entrée « Amazone », bien sûr). Les titres déclinent des âges (« enfance », « bourgeons », « fleurir »… « croissance », « décroissance » et enfin « lignes de vie »), des états (« imperceptible », « constellations », « racines », sculpter »…), des fonctions (« nectar » »), des processus (« changer »), des bizarreries…

Avec des techniques graphiques variées (collages, insertion de matières et peinture) Marion Cocklico nous emmène dans un univers gai qui montre que chaque poitrine est différente et doit pouvoir vivre sa propre vie, loin des injonctions de la mode, comme une partie d’un corps vivant.

L’Abriparapluie

L’Abriparapluie
Aurélie Castex
Seuil Jeunesse 2026

Fais-moi une place au fond d’ta bulle

Par Michel Driol

Par un jour de pluie, Elias se réfugie au jardin, sur un grand mouchoir et sous un grand parapluie. Arrivent successivement une dame écureuille, une souris, une moufette, une pie, trois petits hérissons, un ours blanc et un loup. A chaque nouvel arrivant, le même scénario se reproduit. D’abord on le refuse, car il a un défaut. Mais Elias l’accueille, et le nouvel arrivé propose quelque chose à partager.

L’Abriparapluie propose une histoire simple sur le schéma bien connu des contes en randonnée. Rimé, le texte, avec ses formules répétitives, reprend la forme d’une comptine traditionnelle, rassurante, car permettant d’anticiper les péripéties. Il s’agit bien sûr de promouvoir des valeurs importantes, l’accueil, la solidarité, le partage, chacun apportant ce qui manque pour être tout à fait heureux (si l’une apporte la bougie, l’autre apporte l’allumette). Les apports, divers, touchent au domaine de la nourriture – cueillie par la dame écureuille, mais cuisinée par le loup – à l’imaginaire, avec le livre d’histoires, au confort douillet avec la fourrure de l’ours. Bref, faire société, c’est mettre en commun ce que chacun a de propre à soi, pour le partager avec les autres. Belle leçon d’humanité sous ce parapluie qui devient un lieu de vie collective.

Mais il s’agit aussi de déconstruire les stéréotypes. D’abord, celui, commun à tous, de la méfiance de l’autre, de celui qui vient d’arriver, de celui dont les préjugés disent qu’il faut se méfier. Ensuite des préjugés propres à chacun qui sont systématiquement déconstruits : la pie est voleuse, la moufette sent mauvais, le loup est un prédateur. Face à la méfiance des animaux, Elias prend toujours le parti de la confiance… et l’histoire lui donne raison.

Les illustrations sont toutes en douceur, et opposent les teintes chaudes de ce qui se passe sous le parapluie au froid bleuté de la forêt, de la pluie qui l’entoure. Les animaux sont discrètement humanisés : l’écureille semble avoir des poches, tandis que d’autres portent un sac à dos, ou sortent un livre de sous leurs ailes ! Ils sont très expressifs, et tremblants sous la pluie, et dans leur refus du nouvel arrivant, et dans la joie qu’ils expriment à être ensemble et à faire la fête.

Cet album tendre, humaniste, invite à  jeter un autre regard sur celles et ceux que l’on exclut trop rapidement. A hauteur d’enfant, il aborde avec douceur les questions de l’accueil, de l’empathie, de la tolérance, et se fait un vibrant plaidoyer en faveur de l’hospitalité. Un p’tit coin de parapluie, un p’tit coin de paradis !

La Leçon de silence

La Leçon de silence
François David – Jeanne Mentrel
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Chut !

Par Michel Driol

Ce matin-là, la maitresse a écrit au tableau Leçon de silence, ce qui entraine différentes réactions des élèves, interloqués, amusés… Mais la maitresse reste impassible, et ne dit pas un mot. Peu à peu, les rires font place à un silence qui permet d’entre ce qu’on n’entend pas habituellement, jusqu’à ce que la maitresse joue quelques notes sur son xylophone. Et tous de demander qu’on refasse plus souvent cette fameuse leçon de silence…

Cette leçon de silence, on aimerait la voir mise en œuvre dans les classes, et même au-delà, dans la société. Apprendre à accueillir le monde extérieur par les oreilles, apprendre à se taire, apprendre à ne pas s’imposer, apprendre à ne pas crier, hurler, injurier. Il y a là une belle et profitable leçon de vie, leçon d’apaisement pour toutes et tous, preuve que la force de l’autorité, pour imposer quelque chose, ne réside pas dans la menace, dans la gesticulation, mais dans la confiance bienveillante. Et chaque enfant tire profit de cet espace offert, de cette respiration, de cette expérience nouvelle, expérience poétique s’il en est qui consiste, un peu comme dans le haïku, à se laisser porter par le monde extérieur et à le laisser entrer en soi.

Et si vivre ensemble, c’était partager ce genre d’émotion particulière, ce silence bien à l’opposé des représentations traditionnelles de l’école, où les élèves se taisent pour écoute la maitresse parler. Un silence qui n’est pas imposé, contraint, ni ce silence gêné entre adultes dont parle le texte, lorsqu’un ange passe. Un silence complice, ciment du sentiment d’être ensemble. Bien au rebours du zapping forcené de notre époque, de cette volonté malsaine d’agitation et d’activité à tout prix, du bruit et de la fureur. Un silence comme une non activité, une façon de renouer avec l’otium latin, ce loisir bien loin de sa négation, le negotium si contemporain… Une façon enfin d’inclure et d’intégrer tout le monde, y compris le jeune enfant arrivé récemment d’un pays étranger…

Le texte, sans fioriture, mais non sans humour au début, se centre sur les réactions, les émotions, les plaisirs des élèves, faisant partager leur étonnement, puis leur découverte. Les illustrations de Jeanne Mentrel, très symboliquement, font advenir au milieu d’écolier tout en noir les couleurs éclatantes du silence dans des petites choses quasi minuscules, feuilles, oiseaux qui prennent ainsi toute leur place inattendue, toute leur valeur.

Et si faire société se construisait autour de l’impalpable silence, non pas pour taire les divergences, mais pour partager ensemble le fait d’être sur terre ?

Je suis une ville

Je suis une ville
Xabi Molia – Elise Peyrache
La Martinière 2025

Les villes (in)visibles

Par Michel Driol

12 villes se présentent au lecteur, ville de travers, ville éphémère, ville de l’hiver, ville abandonnée ou ville que l’on cherche et que l’on n’atteint jamais. Douze ville illustrées en double page fourmillant de détails, tandis qu’un court texte, à la première personne, donne la parole à la ville, imaginaire ?, pas sûr…

Un texte poétique, qui s’adresse sans cesse au lecteur dans un dialogue entre la ville et lui, comme on parle à un ami, à un confident, ou à un visiteur éventuel. Un texte dans lequel la ville se confie, comme un être de chair et de sang tantôt pour évoquer ses habitants, tantôt comme une entité à part entière. Les illustrations montrent des villes imaginaires, tantôt en abattant les murs pour qu’on voie l’intérieur des appartements, tantôt en ne montrant que des bâtiments et des routes.

Ces douze villes racontent une histoire tout en évoquant des histoires. L’histoire de cette ville divisée par un mur qui sépare les habitants verts clairs des verts foncés, Berlin ? Nicosie ? Dublin ? est traitée pourtant avec un certain humour dédramatisant par les illustrations et le texte qui se conclut sur la ressemblance, voire l’identité entre les modes de vie des deux côtés. Histoire de l’évolution des villes aussi racontée par la succession des propositions, commençant par la ville de travers, aux rues courbes et aux maisons de guingois, puis évoquant la ville engloutie, mystérieuse Atlantide, passant par la ville polluée, montrant les villes aux pavillons orthonormés, comme des petites boites faites en ticky-tacky, pour finir par les villes envahies par la jungle. De fait, ce sont différentes problématiques urbaines qui sont ainsi convoquées : urbanisation, voiries, transports individuels ou collectifs, ordre et désordre du tissu urbain, difficulté à vivre ensemble, les voisins étant des monstres, essor et abandon de certaines villes fantômes… Tout cela est évoqué de façon poétique, laissant une grande part à l’imaginaire des enfants. Ce n’est pas un album qui se voudrait cours de géographie ou d’histoire, mais plutôt comme une façon de sensibiliser les enfants à des problématiques bien actuelles, en les invitant peut être à ouvrir les yeux sur certains aspects des villes qu’ils connaissant.

Dans les Villes invisibles, Marco Polo décrit à Kublai Khan des cités mystérieuses. Ici l’ouvrage se termine sur la cité que l’on cherche sans jamais l’atteindre, ville que l’illustratrice montre comme flottant au milieu d’une mer de nuages et d’un ciel  bleu, ville rêvée, inaccessible, qui reste à inventer. Une ville à chercher, à créer, telle sera la tâche des enfants qui liront ce livre lorsqu’ils seront devenus grands. Un livre qui incite à l’imaginaire et à la créativité pour inventer le futur.

L’affaire des trois petits cochons (ingrats)

L’affaire des trois petits cochons (ingrats)
Marie-Sabine Roger – Marjolaine Leray
Seuil jeunesse 2026

Le bonheur est dans le pré

Par Michel Driol

Une réécriture bien désopilante du célèbre conte populaire. Cette fois ci, comme l’indique le titre, les trois petits cochons sont ingrats, gras bien sûr, paresseux, de mauvaise foi… Quant au loup, il est un modèle de serviabilité, de gentillesse, de dévouement, totalement désintéressé. C’est lui qui, voyant les petits cochons se prélasser dans un pré, s’inquiète pour eux. Que feront-ils quand viendra la pluie ? Il leur dessine les plans d’une superbe maison., qu’ils s’empressent de bruler, et construisent une cahute en paille qui s’envole au premier soupir du loup. Puis une maison en bois, qui s’écroule quand le loup frappe à la porte. Il leur laisse donc sa bétonnière, et ils construisent une maison en dur. De peur de voir se reproduire l’épisode de la porte, le loup entre donc par la cheminée…

Le récit suit pas à pas les épisodes et les situations du conte traditionnel, mails il inverse les caractéristiques des personnages, avec un second degré sans défaut ! Le texte, rimé, est plein d’humour, d’une grande légèreté, plein de trouvailles langagières. Comme à son habitude, Marjolaine Leray propose des illustrations au trait expressif, caricaturant à loisir les personnages. On suit ainsi les expressions du loup, inquiétude, joie, exaspération, mais aussi  les mésaventures des trois cochons, roses bien sûr, dont toute la mauvaise foi se lit dans les yeux grands ouverts…

Le renversement opéré par l’album qui revisite ainsi un conte se clôt par une morale écrite en conclusion. Chacun vit à sa guise, et il est dangereux d’imposer sa vision du bonheur aux autres. Morale que La Fontaine n’aurait pas reniée, et qui renvoie, bien sûr, aux travers de notre époque, à notre façon de vouloir penser à la place des autres, d’être trop intrusifs, de ne pas accepter l’altérité des modes de vie. Si cette morale par laquelle le gentil est puni est délicieusement amorale, on prend plaisir aussi à cet album dans lequel tous les personnages sont des caricatures d’eux-mêmes !

Un dispositif rigoureux, des situations cocasses, des illustrations pleines de vie et d’animation, un texte souvent caustique : voilà une belle façon de revisiter un conte bien connu !