Comme un géant

Comme un géant
Marc Daniau, Yvan Duque
Thierry Magnier, 2026

Voyage, voyage…

Par Anne-Marie Mercier

Tout est dans le « comme » : l’imagination de l’enfant l’emporte à travers les océans, les plaines, le temps. Il se métamorphose en toutes sortes d’animaux, par les mots du moins : à l’image il demeure ce personnage souriant coiffé d’un casque d’animal à bec, et vêtu d’une cape de super héros.
Les figures du voyage sont multiples : marche, vélo, bateau, train, dos d’animaux… Le format à l’Italienne qui développe de grandes doubles pages tout en longueur donne une dynamique à ce parcours. De gauche à droite, l’œil parcourt de grands paysages stylisés, bellement colorés, diurnes ou nocturnes, exotiques, urbains, maritimes… dans lesquels le personnage évolue, un peu figé, et parfois nous regarde.
L’étrangeté tient au personnage qui l’accompagne : c’est une espèce de golem, une silhouette noire avec deux bras, deux jambes et deux yeux, rien d’autre. C’est lui qui parle à l’enfant au début (« je viendrai te chercher »). Malgré le « comme », celui qui parle est représenté en géant mais c’est à travers un « nous » que se raconte ensuite l’histoire. L’enfant et son fantasme voyagent et parlent ensemble, ils se fondent parfois l’un dans l’autre et l’enfant seul reste à l’image. En fin d’album, la dissociation revient et permet à l’enfant et au géant de se dire au revoir et à demain…

La beauté des images, l’éclat des couleurs et l’étrangeté du parcours sont fascinants.

Cet album a été publié antérieurement chez le même éditeur, en 2017, avec une couverture différente. On trouve une belle critique sur le site de marc Daniau.

COMME UN GÉANT traverse les océans

Le Grand Voyage de Mo

Le Grand Voyage de Mo
Yeonju Choi
Hélium 2026

Pour une poignée de vis étoilées

Par Michel Driol

Par un jour de canicule, Mamamo reçoit un message de son père, Papicha, qui a besoin de vis étoilées pour réparer des ventilateurs – sa passion ! Muni d’une carte, le petit chat Mo accepte de porter les vis à son grand père, qui demeure sur une ile. Mais le voyage n’est pas de tout repos… Grâce à l’aide de l’ours, du singe Capucin, de Mamie Tortue et de bien d’autres animaux de la jungle, il parvient à porter à son grand-père les précieuses vis.

Entre roman graphique et album, ce deuxième volume des aventures de Mo, le petit chat, prend l’aspect d’un voyage initiatique le long d’une rivière, vers la jungle d’une ile à la fois dangereuse et peuplée d’animaux bienveillants. Le texte, assez long, prend le temps du récit sans se précipiter, et est suffisamment explicite pour raconter, à lui seul, l’histoire. Il met l’accent sur les émotions ressenties par Mo, qui parvient à surmonter ses peurs,  pour se prouver qu’il n’est plus le petit chat qu’il a été, qu’il a grandi. L’histoire, toute en tendresse, promeut des valeurs de solidarité, d’entraide, de confiance à mettre dans les autres. Mo prend soin des autres, plus petits que lui, autant qu’on prend soin de lui. Mais le texte est indissociable des illustrations, fouillées, précises, minutieuses, des illustrations de taille variable qui rythment la lecture de ce conte, dans une mise en page soignée, et font pénétrer aussi bien dans l’intimité des intérieurs confortables que dans la jungle où l’on se perd, tout en représentant des personnages pleins de vie, dont l’expression fait bien ressentir les émotions. De petit format, pour tenir dans une main, l’album devient alors une ode aux miniatures tant on prend plaisir à scruter les moindres détails figurés.

Si Mo est attachant, les personnages secondaires ne le sont pas moins. Mamamo qui fait confiance à son petit Mo et lui adresse des recommandations bien touchantes. Le singe Capucin, illustrateur de livres pour la jeunesse, qui ne peut terminer la lecture d’un livre sans s’endormir. Le vieille Mamie Tortue, pleine de sagesse, et que dire des grands parents, et de la passion de Papicha pour la réparation des objets cassés et les inventions de machines bien improbables ! Tous ces personnages contribuent à créer un univers plein de fantaisie, mais aussi un univers où l’on prend soin les uns des autres. Couverture bleue, dominantes bleu et vert pour les illustrations, carte de l’ile Bleu-D’été… ce bleu pastel qui envahit l’album n’est pas une couleur froide, mais une couleur qui respire le calme et la douceur en dépit des aventures racontées et des périls affrontés.

Récit de voyage, conte initiatique, ce nouvel opus des aventures de Mo, finement racontées et dessinées, est bien réconfortant. Et puis, des ventilateurs pour lutter contre la canicule, c’est bien de saison !

Le grand Voyage du petit nuage

Le grand Voyage du petit nuage
Bernard Villiot – Anja Klauss
L’élan vert 2026

Trouver sa place

Par Michel Driol

Le héros est un tout petit nuage émotif que ses frères, méprisants, ont surnommé Cumulominus et qui décide de trouver sa place dans le monde. Il se retrouve frigorifié dans les pays froids, pourchassé par les indiens, menacé par des pêcheurs, effrayé par un vendeur de barbe à papa jusqu’à trouver une sympathique vieille dame dont il arrose, chaque jour, avec bonheur, les fleurs.

Voilà un récit poétique et initiatique. Récit poétique d’abord, par la figure de ce petit nuage fragile et sa quête d’un lieu qui lui serait adapté. Poésie des mots avec lesquels le texte joue, poésie des rencontres pleines d’imprévu et de charme : un vieux couple belle époque, des oies sauvages, une sirène, c’est tout un imaginaire qui se déploie ici, un imaginaire qui mélange allègrement les lieux et les époques. Voyage initiatique ensuite, car le petit nuage se voit confronté à une série d’épreuves qu’il surmonte soit seul, soit avec quelques adjuvants come la sirène. A chaque étape, il est attiré par ce qui lui ressemble : la fumée, l’écume, la toison des moutons, jusqu’aux cheveux blancs de la dernière dame.  Qui se ressemble s’assemble.  Qui suis-je ? Avec qui suis-je apparenté ? Voilà quelques-unes des questions que pose cet album qui interroge sur le sentiment d’appartenance et la quête de soi. Cette quête d’une place dans le monde, au-delà des obstacles, des dangers, le petit nuage la réussit, invitant les lecteurs à ne pas se décourager, à son image. Personnage à la fois fragile et vulnérable, il sait se révéler plein de gentillesse et de persévérance et trouver une place absolument inattendue, mais tellement à son image ! Des illustrations aux couleurs lumineuses, pleines de détails et de vie, remplies d’oiseaux  participent de l’atmosphère tendre et douce de cet album.

Reprenant tout l’imaginaire lié aux nuages, vaporeux, insaisissables, cet album fait le portrait d’un personnage fragile et tendre, en quête de lui-même, à l’image de nombreux enfants qui ne demandent qu’à trouver quelqu’un qui les aimera et les aidera à être utiles au seuil de ce grand voyage de la vie.

Demain, c’est moi qui commande !

Demain, c’est moi qui commande !
Jörg Mühle
Pastel Ecole des Loisirs 2025

Jeux de pouvoir

Par Michel Driol

Lorsque la belette rentre à la maison, elle trouve l’ours en train de jouer avec  le blaireau. Elle n’apprécie pas trop que l’ours lui demande de préparer à manger, ni que l’ours joue avec le blaireau, qui est son ami. Le blaireau propose alors de jouer à trois. La belette suggère de jouer à papamamanenfant. Mais le jeu dégénère à cause de l’ours. L’ours souhaite jouer au foot, la belette au memory, l’ours à hiberner, puis à cache-cache. Et les deux de se fâcher, tandis que le blaireau s’en va… demain, il ne viendra pas jouer avec eux, car il a rendez-vous avec le renard…

Avec beaucoup d’humour, l’album aborde la problématique du vivre ensemble sous l’angle des jeux de pouvoir, des conflits, des bouderies, de la jalousie. Entre la belette et l’ours, c’est la guerre. Aucun ne veut aller sur le terrain de l’autre, accepter les règles du jeu qu’il propose. Pendant ce temps, le blaireau – figure du lecteur – est témoin quasi muet. Il veut parler, mais on lui coupe la parole. Il range, reprend son écharpe, les laissant placidement régler – ou ne pas régler – leur différend. Ce qui est sûr, c’est que demain, il ne sera pas là…

L’humour provient aussi bien du texte que des illustrations.  Le texte a recours pour l’essentiel au dialogue, ce qui donne à entendre les chamailleries de l’ours et de la belette, dans un langage vivant et bien enfantin. Les propos de l’ours sont écrits en caractères plus gros, façon à la fois d’identifier sa grosse voix, mais aussi son ton de plus en plus virulent. Les illustrations jouent à la fois sur le naturel, – on est dans la forêt – et l’anthropomorphisation des animaux : dans cette forêt, il y a leurs jeux, leurs lits, leur bibliothèque… en plein air. Bien sûr, les personnages se tiennent sur leurs deux pattes.

Les enfants reconnaitront dans cette histoire leurs travers, leur volonté d’être celui ou celle qui commande, leurs brouilles, leur mauvaise foi aussi car, quand le blaireau les quitte, ne vont-ils pas dire qu’il part au moment où l’on s’amuse le plus ? C’est bien un miroir grossissant ces comportements que tend l’album à lire, bien sûr, au second degré.

Négocier, composer, ne pas vouloir être seul à commander, partager les amis, voilà des apprentissages fondamentaux dans la socialisation des enfants qui doivent sortir de leur égocentrisme pour aller vers les autres . Cet album, avec une grande économie de moyens tant textuels que graphique met bien l’accent sur cette découverte du vivre ensemble. Si nous sommes tous un peu belette et un peu ours, et n’est pas blaireau qui veut !

Comment se débarrasser de ses enfants ?

Comment se débarrasser de ses enfants ?
Michaël Escoffier – Amandine Piu
Balivernes éditions 2026

Pour parents au bord de la crise de nerfs

Par Michel Driol

C’est bien connu. Les enfants, ça chouine, ça met tout en désordre, ça dessine sur les murs. C’est en tout cas ce que dit le texte et montre la première illustration. Une seule solution : se débarrasser d’eux. Pour cela, comme dans un guide parental, l’ouvrage propose 10 idées, une par double page : les mettre dans un carton pour les envoyer dans une contrée lointaine, les attacher à une fusée, les vêtir de rouge et les abandonner dans une forêt… 10 idées à mettre en œuvre avant qu’ils ne veuillent se débarrasser de leurs parents.

Avec beaucoup d’humour (noir), avec un sens aigu de l’absurde et du cocasse, l’album prend le contrepied des traités d’éducation et de la morale Les solutions proposées, improbables, cruelles, décalées sont tellement dans l’exagération et la fantaisie qu’elles suscitent l’étonnement et le rire. On retrouve, bien sûr, tout l’imaginaire des enfants, ici revisité : la sorcière, le père Noël, le loup, l’ogre, les pirates, autant de personnages bien connus, figures du mal, qui peuvent se révéler de redoutables adjuvants dans ce projet maléfique. Il fallait oser cet album, bien dans la veine de ce qu’avait fait Michaël Escoffier avec Il ne faut pas mettre les enfants au congélateur.  Il fallait l’oser en un temps où les enfants sont trop souvent victimes de prédateurs. Il fallait oser ici montrer des enfants victimes, abandonnés, dans des situations suffisamment improbables pour qu’elles fassent rire, d’un rire libérateur, jubilatoire. Quel enfant n’a pas eu, au moins une fois dans sa vie, la peur d’être abandonné ? Le rire est ici une thérapie, mais une thérapie qui repose sur des réalités intergénérationnelles. Car combien de personnes âgées sont-elles, comme le texte le signale à la fin, abandonnées par leurs enfants qui ne viennent les voir que trop peu souvent dans des EHPAD ? C’est bien la force de cet ouvrage de faire rire tout en invitant à penser cette nécessité de faire coexister des générations, des envies, des gouts, des attentes différentes.

Ce qui dédramatise aussi l’ouvrage, ce sont les irrésistibles illustrations d’Amandine Piu qui proposent un univers décalé : tel ours est équipé d’une serviette, les têtes des enfants terrifiés ou inquiets sont adorables… On n’est jamais dans le tragique ou le pathétique, toujours dans la caricature. Il y a souvent, dans chaque double page, un détail, un petit texte, un commentaire à ne pas manquer.

Un faux guide parental jubilatoire qui utilise l’absurde et l’humour noir pour inviter à parler de la complexité des relations parents / enfants, mais qui ne manque pour autant ni de tendresse, ni de bienveillance en contrepoint…

Inventaire des trucs importants

Inventaire des trucs importants
Anne-Sophie Constancien
Les Fourmis rouges 2026

Se souvenir des belles choses

Par Michel Driol

33 trucs importants dans la vie d’une petite fille de 8 ans, devenue une grande personne, et racontant ce qu’elle a trouvé dans son ours en peluche.  33 souvenirs, racontés au présent, tantôt drôles, tantôt touchants, à la fois très personnels et universels. Cela va de l’envie de  voler au trou dans l’ours en peluche, en passant par la mort de la grand-mère, les vacances et les visites chez des amis des parents : tout ce qu’il y a de remarquable dans une vie ordinaire.

Entre album, bande dessinée et roman graphique, l’ouvrage propose donc de se plonger dans la vie familiale d’une enfant de 8 ans, entre ses parents, son frère ainé, et sa chienne, sa grand-mère malade, ses cousines qu’elle voit de temps en temps, les copines d’école. Au fil des saynètes, souvent poétiques, on découvre ses habitudes, ses joies, ses peines, ses questions, toujours saisies naturellement à hauteur d’enfant. Si les unes font sourire, comme les photos de la chienne revêtue du tut de danse devenu trop petit, d’autres émeuvent : peut-on rire lors d’un enterrement ?

Ce que montre l’album, c’est la vie, tout simplement, et le fait qu’il n’est pas toujours simple de grandir, même dans une famille aimante et une univers protégé. Grandir, c’est découvrir la complexité des relations humaines et des sentiments, c’est la peur de ne pas être à sa place, au bon moment, c’est sans doute aussi perdre la candeur de l’enfance qui fait que les choses les plus banales deviennent  l’objet de questions, d’émerveillements, de rituels, comme la recherche des boulettes au fond des poches. Cette candeur de l’enfance, l’autrice la retrouve fidèlement, avec ce léger décalage entre l’adulte qui écrit, dessine et l’enfant dessinée, à laquelle elle redonne la vie à la fois dans le récit et les dialogues. Les dessins, au trait, ont ce côté minimaliste qui sait saisir l’essentiel d’une attitude, planter en quelques éléments un décor, tout en restant au niveau d’une enfant. Le texte, lorsqu’il se fait récit, est au passé composé, comme s’il était tiré du journal intime que l’enfant reçoit, à Noël, et qu’elle ne sait comment remplir.

Un album autobiographique au ton bien personnel, qui illustre avec bonheur une tranche de vie d’une fillette attachante du haut de ses huit ans, entre rigolades et drame, incompréhension du monde des adultes et complicité avec son frère. Cette enfance retrouvée est toujours  juste, et souvent drôle ou émouvante.

Un An ailleurs

Un An ailleurs
Max Ducos
Sarbacane, 2026

Une maison, ailleurs

Par Anne-Marie Mercier

L’ailleurs évoqué ici, c’est le village de Red Hook, pas très loin de New York. L’auteur s’y est installé avec sa famille, en septembre et  pour douze mois. Si certaines doubles pages évoquent une zone large (une promenade au bord d’une rivière, une visite à la grande ville, un voyage aux chutes du Niagara qui se déploie sur trois doubles pages en superbes images), l’essentiel reste centré sur la maison dans laquelle ils ont aménagé. C’est une jolie maison, typique de la Nouvelle Angleterre, en bois, avec porche à colonnettes au-dessus d’une petite terrasse, un grand jardin.
L’album ressort davantage du genre documentaire que de l’autobiographie, même si l’on trouve une photo de la famille prise sous ce porche en fin d’album et des remerciements aux personnes qui ont accompagné ce séjour (on pense à Moi, Fifi de Solotareff, mais ici pas d’embrouille, tout est a priori réel). La narration est portée par les deux fillettes, qui racontent leurs découvertes, mois après mois, de la vie américaine et de la nature en différentes saisons.
C’est le portrait d’une Amérique paisible (mais qui proteste parfois — l’actualité affleure discrètement ici, et en dernière page) et d’une nature aux hivers bien blancs, et aux automnes bien roux. Les images de la maison sont presque toutes cadrées de la même façon mais cela n’est en rien monotone, tant les couleurs et ce qu’on voit par les fenêtres (activités de la famille, objets…) varie avec les mois. Trois images sortent de cette temporalité, l’une imaginant le passé de la maison, habitée par des personnages aux costumes anciens, une autre s’interrogeant sur son futur : abandon et décrépitude, ou rénovation moderne ?
Les images sont très belles, on retrouve bien le style de Max Ducos, mais le ton de la narration est un peu désincarné (les fillettes auraient-elle fait elles-même ces « rédactions » à l’allure de cartes postales ou de récits pour un journal de bord ?). Il manque aussi à cet album le petit mystère qui faisait le charme des précédents : rien à découvrir, hors ce qui s’offre saison après saison. Pour un voyage, il est étrangement immobile. Ceci plaira à certains, et déplaira à d’autres qui diront qu’il ne se passe rien (rien ? si, le temps…).

 

Le Grand échangeur

Le Grand échangeur
Louise Drul
Sarbacane, 2026

Embouteillage du futur, migrations d’aujourd’hui

Par Anne-Marie Mercier

La narration, en images séquentielles, présente le déménagement d’une fillette et de sa mère.
Véra, la mère de Solly vivait de la pêche. Ne trouvant plus assez de poissons dans la rivière qui longe leur terrain, elle doit donc aller chercher ailleurs d’autres eaux plus propices pour poursuivre son activité.
Elles ne changent pas de maison, c’est la maison qui change de place : dans cet univers, il n’y a pas de routes au sol mais des rails aériens qui permettent de suspendre des véhicules (qui sont souvent des maisons de formes très variées et surtout très biscornues, tout ça est très joyeux) pour les déplacer en l’air. Tous se complique au moment où les câbles se rencontrent dans un nœud complexe, celui du grand échangeur.
Cette vision des déplacements du futur est très inventive et poétique. Elle est aussi politique : les câbles ont été créés par les gens du Nord pour aller en vacances dans le Sud. Ils font tout pour empêcher ceux du Sud de se rendre dans le Nord, avec l’aide des fureteurs (espèces de fantômes volants à casquette et cravate, qui ressemblent à des douaniers mais aussi aux détraqueurs de Harry Potter).
On aura reconnu les grands traits de la politique migratoire.
Que l’héroïne et sa mère soient bien blanches et bien blondes et qu’au contraire la fillette du Nord rencontrée en route soit bien brune ne brouille pas vraiment le propos. Migrant pour des raisons économiques liées à l’exploitation capitalistique des ressources naturelles de leur pays, elles cherchent un endroit où vivre et subsister, quoi de plus naturel ?
Cela relève d’ailleurs de ce qu’on appelle Le Droit naturel

La Cabane de vacances

La Cabane de vacances
Marie Barguirdjian – Jean Claude Alphen
D’eux 2026

Ecureuils et robinsonnade

Par Michel Driol

En vacances chez Maminou, Alice, Thelma et Paul sont ravis de retrouver leurs habitudes. Mais, un jour de canicule, l’ennui commence à se faire sentir. Implacable, Maminou les envoie dehors. Rencontrant leur voisin Lucas, ils décident de construire une cabane de vacances. Il faut d’abord choisir avec soin l’emplacement. Ce sera près d’un noisetier bien garni. Mais, une fois la cabane achevée, un écureuil arrive, et, quand il leur demande ce qu’est une cabane de vacances, et qu’ils parlent de manger des noisettes, voilà l’animal qui revient avec une foule de ses congénères,  qui occupent tout l’espace, chassant les enfants…

Non sans humour, voilà un album qui parle de vacances chez une grand-mère, du plaisir de retrouver un lieu familier, mais aussi du besoin de nouveau quand on a épuisé tous les jeux, toutes les activités. Cela semble bien saisi sur le vif ! Un album qui reprend aussi le thème de la cabane, lieu refuge, maison en réduction à construire pour s’y sentir bien.  Cabane de vacances, dit le titre, commenté par Paul comme une cabane où on ne fait rien. Eloge de la paresse, du farniente, du loisir, de la gourmandise épicurienne avec les noisettes en abondance Mais les utopies – dans lesquelles les hommes et les animaux communiquent – se heurtent au réel… ici incarné par une famille d’écureuils, conduisant à une chute inattendue.

Le récit est rapide, enlevé, faisant la part belle à des dialogues pleins de vie, montrant les joies et les hésitations de enfants, leurs négociations pour trouver l’endroit idéal… Les illustrations, brossées à grands traits, sans chercher le réalisme, sont pleines de détails et renvoient bien à une certaine naïveté de l’enfance heureuse et libre au sein de la nature.

Un album amusant qui montre comment l’ennui met en route l’imagination, un album qui parle des jeux entre frère et sœurs, voisins, dans un été qu’on voudrait sans fin, un album joyeux qui parle d’amitié et de découverte du monde proche.

Panique au potager

Panique au potager
Jean-Baptiste Drouot – Maud Legrand
Les 400 coups 2026

Des légumes et des hommes

Par Michel Driol

Dans le jardin de Monsieur Blachère, tout va bien, tout va si bien que les légumes parlent et chantent. Mais lorsque Monsieur Blachère meurt, c’est l’anarchie qui s’installe. Chaque légume n’en fait qu’à sa tête. Quand la ferme est rachetée par un couple de citadins qui parlent de transformer le potager en piscine, c’est la révolte, et les légumes se débrouillent pour faire fuir les nouveaux propriétaires. Arrive enfin une jeune fille, Mauricette, qui les fait vivre mélangés. Mais impossible de la faire fuir… jusqu’à ce qu’elle les cueille et les partage avec ses amis.

Prendre comme personnages des légumes poussant dans un jardin, voilà qui n’est pas banal, surtout lorsqu’on leur donne une personnalité, des attitudes bien caractérisées. Des carottes au naturisme un peu exhibitionniste, des laitues bien pudiques, ou des pauvres topinambours, que personne n’écoute. Des légumes capables à la fois d’individualisme, mais aussi de s’associer contre un danger commun. Au texte correspondent les illustrations, qui donnent à chaque légume des yeux pour voir, et surtout une bouche pour s’exprimer ! L’ensemble est donc plein d’humour et de fantaisie;

Pour autant, la signification est plus complexe, et laisse le lecteur entre joie et tristesse. En effet, ces légumes vivent mal l’autogestion, c’est la moins qu’on puisse dire. Sans jardinier, ils envahissent tout l’espace, ne savent plus vivre ensemble, se chamaillent pour l’arrosage. Face à de nouvelles pratiques, qui visent à les associer pour les faire pousser ensemble (non-dit explicitement dans le texte, qui évoque simplement une nouvelle méthode de culture), ils se révoltent. Chacun chez soi ! On veut bien s’associer contre le danger, mais pas plus… Des légumes qui parlent et vivent ensemble, auxquels on s’attache forcément. Que penser de la dernière page, où on les voit finir en ratatouille ou jardinière ? Jamais l’album n’évoque le destin de ces légumes, ni dans les premières pages, où Monsieur Blachère est présenté explicitement comme un agriculteur, où l’illustratrice montre des légumes souriants dans un panier, ni dans les dernières pages. De surcroit, le texte insiste sur la cruauté de Mauricette, qui les arrache avec une prévision diabolique, qui évoque la volonté des légumes de se cacher, de s’enfuir pour échapper à cette triste fin, pourtant bien réjouissante pour les convives.

Cette ambiguïté de l’album, liée à l’effet de surprise de la chute, n’est pas à mettre à son discrédit. Elle invite au contraire à réfléchir aux finalités de l’agriculture, à ce qui est vivant ou non, à notre façon de prendre soin, ou pas, de ce qui nous nourrit. Le décalage produit par l’album, qui choisit de donner vie, émotions et parole aux légumes,  produit un humour qui invite le lecteur à se questionner. A se questionner aussi sur ce qu’il y a d’humain dans la société de ces légumes, qui ont besoin d’un chef, fût-il celui – ou celle – qui les mangera… Dure leçon à retirer de cet album !

Un album plus complexe donc qu’il n’en a l’air, qui prend l’allure d’une fable désopilante pour réfléchir sur les rapports de pouvoir.