Chut, je dors !

Chut, je dors !
Hervé Pinel – Christine Schneider
Seuil Jeunesse 2026

Tapage nocturne

Par Michel Driol

C’est la nuit. Sidonie dort dans on lit. Mais elle est réveillée successivement par de drôles de bruits, de plus en plus forts. C’est d’abord une souris avec une montre, puis un hibou avec une canne, un ours avec une écharde, et un éléphant qui tombe. Et lorsque tous ces bruits se mélangent, Sidonie se décide à monter au grenier, pour y découvrir les quatre animaux, qui ont peur du noir, et souhaitent dormir avec elle.

Dans cette histoire en randonnée et à chute, l’important c’est la répétition et la gradation. Répétition des mêmes mots dans le texte, répétition d’un même cadre dans l’illustration, une illustration qui oppose les bleus profonds de la chambre à la lumière chaude de la lampe de chevet qui n’éclaire que le visage de l’enfant. Illustration qui oppose un registre inférieur, la chambre, et un registre supérieur, où passent les animaux comme en ombre chinoise. Quant au texte, il répète aussi les mêmes formules, le tout montrant que Sidonie n’est en rien étonnée de ce qu’elle entend, et qu’elle semble bien identifier, mais surtout exaspérée de ne pouvoir dormir en paix.

Le mécanisme sur lequel repose l’album est la surprise au sein de ce cadre bien établi. Surprise de ces animaux étranges : la silhouette de la souris n’est autre que celle d’une autre souris célèbre, Mickey. Quant à la voir affublée d’une montre, voilà qui renvoie à Lewis Caroll… Surprise donc de deviner ces animaux tous affublés d’un malheur : une canne, une écharde, une chute… Mais surtout surprise de la chute de l’album. Alors qu’on se pensait dans l’imaginaire de l’enfant, on découvre une autre réalité, celle du grenier où habitent réellement ces animaux. Surprise de les voir penauds face à une Sidonie bien remontée, façon parent faisant une remontrance ! Et surprise enfin de voir tous le monde, bien blotti, bien au chaud, dans le lit de Sidonie.

Cet album du soir plein de douceur, de drôlerie et d’impertinence, reprend le thème des peurs enfantines des bruits nocturnes pour les détourner. Ici l’héroïne est solide, pleine d’assurance, et ce sont les terreurs, les bruits, qui se révèlent à la fois étonnants et bien identifiés. Les rôles sont inversés. Ce n’est pas l’enfant qui a peur, mais les animaux enfermés au grenier… Les bruits ne sont pas inconnus, et donc l’enfant les identifie clairement. Ils sont surtout dérangeants, pas effrayants.

Un album, aux illustrations hyperréalistes particulièrement réussies, pour lequel le rire est un bon moyen d’exorciser les peurs !

Je n’aurai plus peur

Je n’aurai plus peur
Jean-François Sénéchal, Simone Rea
La partie, 2026

Dire la violence

Par Michel Driol

C’est le soir. Un petit lapin discute avec sa maman. Ils ont dû quitter un pays en guerre, et sont réfugiés. Mais ce soir le petit lapin n’arrive pas dire ce qui s’est passé à l’école aujourd’hui. Dans le dialogue, il s’interroge. Est-il courageux ? Vont-ils devoir partir ailleurs ? Mais, sil ne parvient toujours pas à raconter ce qui s’est passé à l’école, il a pris la décision d’en parler le lendemain à la directrice de l’école.

Comment parler de la violence aux enfants ? Ici, il est question à la fois de violence subie, celle de la guerre, de l’exil, d’avoir vu mourir ses proches, et de violence scolaire, celle dont on a été le témoin. Les deux font peur au héros de l’histoire, qui s’interroge sur son courage, sur ses émotions, sur sa peur. Face à lui, une mère qu’on sent calme, posée, à l’écoute. Car tout le texte est constitué de ce dialogue entre la mère et l’enfant. Une forme très épurée, sans didascalie, marquée simplement par deux couleurs pour différencier les deux personnages. Une forme qui permet de percevoir la relation des deux personnages, dans ce dialogue autour des questions fondamentales de leur vie, de leur sécurité, de leur estime de soi, mais aussi de la peur, omniprésente dans les questions de l’enfant. Qui a peur et de quoi ? Les soldats ? Sa mère ? Et cette dernière, avec bienveillance, pose des mots sur la vie, sur les émotions, sur les relations. Elle ne juge pas, elle fait confiance, elle laisse, avec amour, à son fils le temps d’être prêt à raconter.

C’est un moment de bascule que raconte l’album. Moment de bascule pour le petit témoin de violence à l’école, lui qui a été victime de tant de violence dans sa vie. Comment trouver le courage de parler quand on est un petit lapin fragile, dans un monde que les illustrations montrent peuplé d’animaux plus féroces que lui ? Car nous sommes dans un monde d’animaux habillés comme des hommes, des chiens victimes, des renards agressifs, des chiens soldats, des ours amis des lapins. De fait, le texte dialogue avec les images, qui posent le décor et montrent ce que le texte ne dit pas. La violence à l’école, suggérée en quelques planches qui se focalisent plus sur les victimes que sur les actes eux-mêmes, qu’elles laissent dans le hors champs, laissant, à l’instar du texte, toute latitude au lecteur de combler les vides.

L’album est un bel appel à la résistance contre toutes les violences, un appel à avoir le courage de dire sa peur face à un monde de plus en plus sauvage, à avoir le courage de parler. Voilà, en tous cas, un album courageux  pour s’emparer, avec tact, avec la distance nécessaire, avec toute la douceur que lui confère son texte et ses illustrations,  d’un sujet grave qui peut être traumatisant pour nombre d’enfants.

Lumir et Micocouli – Micocouli perd tout

Lumir et Micocouli – Micocouli perd tout
Marie Boisson
Hélium 2026

Tête de linotte ?

Par Michel Driol

Micocouli perd tout : la liste des courses, ses lunettes, ses clefs, et, au marché, elle oublie systématiquement l’achat précédent sur le stand du marchand suivant… Mais quand, au retour du marché, c’est Lumir qui a perdu son doudou, le drame commence, et tous deux partent à sa recherche, au risque de se perdre dans la forêt…

Qu’on se rassure tout de suite : il n’est pas question de maladie dans cet album, d’Alzheimer précoce, non, juste d’étourderie. Mais là, c’est l’adulte qui est tête en l’air, et qui reproche à l’enfant d’avoir perdu son doudou…  Adulte, enfant, possiblement mère et enfant, bien que cela ne soit jamais explicité dans l’ouvrage. Grande sœur  et petit frère  peut-être aussi. L’important est dans la relation et dans la complémentarité qui existe entre les deux personnages tout aussi craquants l’un que l’autre. Pour l’essentiel, le texte est vu du point de vue de Lumir, un enfant qui ne sait pas encore lire, mais qui accepte avec philosophie et en positivant  le travers de Micocouli, la recherche perpétuelle d’objets les plus divers : tickets de cinéma, voiture…

Au fond, ce qui compte, c’est l’univers dans lequel ces deux-là vivent, un univers chaleureux plein de poésie. Poésie des illustrations, qui dessinent un univers aux teintes pastel,  dans une végétation luxuriante, ou dans un joyeux désordre domestique. Marie Boisson multiplie les détails, créant un monde chargé de plein de choses, des choses qui envahissent parfois l’espace mental des personnages, comme ces horloges qui encombrent les murs au moment où le texte évoque la perte de temps causée par le problème de Micocouli.

De format carré, intimiste,  l’album reprend les codes rétro du genre : galerie de portraits dans les pages de garde, ex-libris « Ce livre appartient à… ». Pour autant, son contenu, sa technique d’illustration, sont très contemporains pour évoquer l’acceptation de l’autre tel qu’il est, avec ses défauts, mais aussi la solidarité de tous ceux qui vont à la rencontre des deux héros pour leur apporter ce qu’ils ont oublié ou perdu, et évoque à hauteur d’enfant les petits malheurs et les plaisirs de l’existence. Le bonheur d’aller au marché, le bonheur d’être en sécurité…

Un pour tous, tous pour un

Un pour tous, tous pour un

Raphaël Marcon – Kristina Skutlaberg

Utopique 2026

 

Compter sur la fraternité

Par Michel Driol

 

10 petits poissons naissent au fond de l’océan. Tandis que maman poisson va leur chercher à manger, le plus grand les entraine à l’aventure. Des dangers les menacent, une pieuvre, des oursins, des crabes, et un requin qui dévore les neuf plus gros. La ruse du plus jeune leur permet de rentrer à temps pour le repas !

C’est, bien sûr, une histoire qui met en scène le courage, l’intelligence, la ruse et la débrouillardise pour venir à bout des dangers. Sur un air de Petit Poucet, on a toujours besoin d’un plus petit que soi ! Mais c’est aussi, sous forme d’une histoire en double randonnée, un livre à compter jusqu’à dix.

Double randonnée, car d’abord la famille poisson se retrouve confrontée à une série de dangers successifs, le plus jeune ayant un peu de mal à y échapper, aidé, parfois, par son grand frère. Puis il va utiliser dans l’ordre chacun des dangers affrontés, la pieuvre, les crabes.. pour venir à bout du requin, dans un enchaînement de faits qui fait penser aux délirantes machinations inventives des dessins animés ! Le texte répète la comptine numérique de 1 à 10, invitant les plus jeunes à la reprendre et à dénombrer les petits poissons présents sur l’image. Cet aspect de comptine est repris par d’autres aspects du texte : jeu avec les rimes ou les assonances, jeu sur la longueur des lignes, suggérant un rythme tantôt rapide, tantôt plus lent, liste de 1 à 10 des actions entrainant la libération de la fratrie… Destiné aux plus jeunes, l’album ne renonce ni stéréotypes langagiers familiers : les œufs sont tout ronds, le repas forcément bon, ni aux onomatopées, aux interjections ou aux interrogations.

Les illustrations, en pleines doubles pages, montrent le fond de l’océan, les algues et les rochers, la faune et la flore sous-marine, dans des couleurs lumineuses, non sans anthropomorphisation : les yeux des oursins, les dents acérées de la pieuvre, les lunettes rondes du plus jeune, la marinière de l’ainé… composent une joyeuse et poétique fantaisie.

Un album à compter où les plus jeunes prendront plaisir à retrouver les 10 petits poissons cachés dans l’image, un album bien à l’image de l’intrépidité – et de la désobéissance ! – des enfants qui font face aux dangers qu’ils ne connaissent pas, un album qui met en évidence le sens de la débrouillardise et la solidarité. Oui, tous pour un, mais aussi un pour tous !

La Promesse d’Aimé

La Promesse d’Aimé
Michel Rius – Zad
Utopique 2026

Ouvrez la cage aux oiseaux….

Par Michel Driol

Le héros est un jeune castor, aimé de ses parents, surprotégé par sa mère qui s’inquiète de le voir loin d’elle. Après une escapade dans la rivière, folle d’inquiétude, elle lui fait promettre de ne jamais recommencer. Mais le jeune castor dépérit peu à peu, en dépit de la bonne nourriture, des soins, et des médicaments.

Avec beaucoup d’empathie et de tendresse pour ses personnages, l’album expose ces sentiments, ces désirs contradictoires en anthropomorphisant une famille de castors, montrés, dans le texte et les illustrations, comme une famille très humaine, ayant attendu longtemps un enfant désiré, vivant dans une vraie hutte, vêtus de robes ou de pulls (de Noël), tricotant ou tressant un panier. Une famille peut-être un brin stéréotypée, avec une mère au foyer et un père au dehors, pêcheur, désireux d’emmener son fils avec lui…  L’album s’inscrit dans une temporalité symbolique, bien portée par les illustrations. C’est en été qu’Aimé s’échappe pour explorer la rivière, c’est en automne qu’il commence à dépérir, c’est en hiver que sa mère s’ouvre à ses amies de son incompréhension quant à la santé de son fils, c’est au printemps qu’un nouveau pacte lie la famille.

La narration est conduite à partir de petites scènes, illustrées en doubles pages très colorées et très expressives. On suit le point de vue d’Aimé, son ennui, son désir d’explorer le monde, son besoin de liberté, sa découverte de la détresse de sa mère quand elle l’a perdu. On est dans ses pensées, jamais dans ses paroles au discours direct, alors que l’on entend les propos de ses parents. C’est bien une façon de mettre cet enfant au centre de l’album, comme une figure de ses jeunes lecteurs. On peut toutefois se demander à qui s’adresse cet ouvrage. Sans doute à la fois aux parents et aux enfants. Aux enfants certes, qui ont du mal à comprendre pourquoi les parents leurs interdisent de faire leurs propres expériences, et s’inquiètent pour pas grand-chose. Mais aux parents aussi, qui ont du mal à comprendre qu’aimer, éduquer, c’est apprendre à être autonome, à voler de ses propres ailes, comme le jeune rouge-gorge qu’Aimé observe.

Un nouvel album de la collection Bisous de famille, qui continue d’explorer des situations quotidiennes et les émotions partagées… ou pas… au sein de la famille, pour questionner ici les formes de l’amour et les limites entre aimer et étouffer… .

Moi, Lubochka

Moi, Lubochka
Gilles Baum – Amadine Piu
Editions des éléphants 2026

Guerre et paix

Par Michel Driol

C’est un gros ours qui mène son existence d’ours paisible jusqu’au jour où des avions de guerre mettent le feu à la forêt et l’obligent à fuir. Blessé, il est soigné par un soldat solitaire, Sergiy, qui lui donne un nom, le nourrit, lui fait entendre de la musique… Peu à peu, les deux s’apprivoisent. Lorsqu’un camion vient rechercher le soldat, l’ours enfile ses habits et part au front à sa place.

La taïga, la neige, les noms des personnages, l’instrument de musique joué par Sergiy, tout évoque le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine, mais le récit a une valeur bien plus universelle. Il est question des ravages causés par la guerre sur la nature, sur les animaux, sur les hommes. Peur des bombardements, exode, blessure, l’ours ressent dans sa chair ces traumatismes, ce monde inconnu dans lequel il est précipité. De cela, l’album rend compte avec beaucoup de délicatesse, montrant cet ours s’humaniser peu à peu aux côtés du soldat. Finie l’insouciante primitive de celui qui vit simplement au gré de ses besoins, de ses envies, il apprend. Et le premier apprentissage est celui du langage. Le texte souligne sans cesse cette caractéristique humaine, dans une belle formule poétique : Il est propre aux hommes, l’art de nommer les choses. Face à cela, l’ours comprend, mais ne peut que grogner tout en étant, paradoxalement, le narrateur de ce récit. Face à la violence de la guerre, la musique, la parole, le jeu d’échecs sont des formes de résistance, installant une oasis de paix et de fraternité entre deux êtres bien différents, humain et animal, deux êtres aussi taiseux et discrets l’un que l’autre qui ont en partage autre chose que le langage.

Au delà de la guerre, de la paix, du sacrifice et de la fraternité qui forment la trame de ce récit plein de pudeur, c’est la question du langage qui est au cœur de l’album. Nommer les choses, voilà le propre de l’homme. Mais à quoi bon nommer les choses si c’est pour les détruire ? A quoi bon les nommer, si c’est pour ne pas s’entendre avec le voisin qui parle une autre langue ? Peut-être simplement pour le plaisir poétique des mots, telle cette étoile, Cassiopée, dont le nom seul fait rêver Lubochka. Des mots qui forment un écran entre les humains et le monde, pense l’ours, qui trouve que les hommes compensent leur perte de flair et d’union avec la nature par le langage. On songe, bien sûr, à la phrase finale du nom de la rose… La rose d’hier n’existe que par son nom, et nous ne tenons que des mots nus. De l’amitié entre Lubochka et Sergiy ne subsiste qu’un récit inachevé, raconté par un ours, qui laisse à deviner le destin de chacun des deux protagonistes.

Les illustrations d’Amadine Piu jouent sur les contrastes et les oppositions. Opposition entre la vie libre de l’ours dans une nature prolifique, verdoyante et le feu des explosions et de la forêt qui brule, opposition entre le frêle soldat et l’énorme ours aux grimaces touchantes dans leur essai d’imiter l’homme. Des illustrations pourtant tout en douceur, dans des camaïeux de tons pastel le plus souvent, se terminant sur ce camion militaire qui emporte l’ours dans la nuit noire avant de donner l’espoir d’un printemps de paix revenue. Parole d’ours !

Un album touchant, labellisé par Amnesty International, qui aborde avec subtilité les questions de la peur et de la solidarité, de la paix et de la guerre, de l’identité et de l’altérité, du langage et du silence, mais aussi de l’honneur et du dévouement. De quoi la guerre est-elle le nom ?

L’évasion

L’évasion
Vincent Broquaire
(les grandes personnes), 2026

Ah!

Par Anne-Marie Mercier

Pour cette échappée, il fallait bien un format exceptionnel comme celui de cet album, souple et blanc. Sur les pages blanches, on ne verra que les silhouettes de tout petits personnages habillés de noir, hommes et femmes. On les voit sauter, courir, se propulser de toutes les manières possibles pour tenter de s’évader, croit-on – mais c’est bien ce qu’indique le titre – du monde blanc de la page.
Des découpes et des trompe-l’œil donnent à cette page l’allure d’un rideau de théâtre qui se gonfle se rétracte, se déplie. Les personnages s’aident d’un fil qui traverse la page du haut en bas pour tenter d’ouvrir ce rideau, par le côté, par le haut, par le bas, en y grimpant…, tout cela en vain. D’autres s’aident d’une perche, autre mince trait noir remplaçant la corde souple, pour se propulser. D’autres d’un canon qui les envoie vers les hauteurs. Une grande échelle, un balai, tout est bon.
Les tentatives s’achèvent par un succès, la page/planche se repliant pour découvrir un ciel noir étoilé. En fait, c’est encore un autre rideau de scène, constellés de petites ampoules. Les acteurs sont peut-être des machinistes. Ils ont terminé leur travail et décrochent les ampoules avant de quitter la scène. Mais alors, où se trouve le réel, la vie ? Ici même
Ce qu’on imaginait comme une évasion est un renversement de décor, un basculement de l’espace plan et blanc de la page vers un espace en trois dimensions. Le lecteur a été plongé dans une illusion et c’est lui-même qui s’évade et se déplace en changeant en permanence de perspective.
Superbe travail graphique utilisant intelligemment les ressources des découpes et des (faux) pliages, il éblouira les amateurs et permettra aux jeunes lecteurs de mettre en œuvre tout un vocabulaire pour nommer les mouvements et s’extasier sur la magie des retournements.
D’après le communiqué de presse,  « A travers cet ouvrage singulier et plein d’humour, l’auteur nous pousse à repenser ce qu’est un livre, et ce qu’il contient réellement « , à méditer ! Le logo de la maison d’édition modifié sur la couverture indique bien le propos : il dynamite les cadres.

Préparer le bouillon

Préparer le bouillon
Lee Sang-kyo et Bamco – Traduction Charlotte Gryson
Cotcotcot 2026

Bon appétit !

Par Michel Driol

On connait peu en France la cuisine coréenne. Cet album est l’occasion de découvrir un classique, le bouillon de nouilles aux anchois, mais aussi un poème en coréen – heureusement traduit – qui clôt l’ouvrage.  Mais on est bien loin du livre de cuisine traditionnel !

Tout d’abord, trois pages montrent la préparation des anchois : des gros plans sur des mains qui retirent la tête et le filament noir, avant d’élargir le champ pour montrer les anchois, les uns entiers, les autres à l’état d’arêtes, sur un papier journal. Et c’est là que l’on passe dans une série débridée de pages où les anchois s’échappent, s’envolent au milieu des oiseaux, côtoient une ballerine sur la scène, visitent un musée dans lequel on reconnait des tableaux célèbres où les humains sont devenus des anchois, s’envolent dans l’espace, bronzent sur la plage. Mais une main se profile sur la page du journal, interpelée par un des anchois. Et l’on revient au début pour découvrir un père et son enfant vidant une quantité phénoménale d’anchois, tandis que la mère prépare le bouillon que tous dégustent en famille…

Deux parties bien distinctes donc pour cet étonnant album plein de drôlerie et de poésie.  Une partie bien réaliste qui plonge dans la confection familiale du bouillon, avec des rôles bien identifiés. Celui du père et de son enfant, petites mains se livrant à la préparation des ingrédients, non seulement les anchois, mais aussi les légumes (dont les carottes peu aimées des enfants coréens, carottes dont la traductrice a malicieusement modifié le nom…). Une belle façon de montrer le rôle de la cuisine comme lien familial, à la fois dans la préparation et dans la dégustation, avec le bébé à table. Faire la cuisine, manger, c’est partager des plaisirs, c’est aussi transmettre toute une culture d’une génération à l’autre, dans l’émotion d’un instant de complicté, quel que soit le pays.

Mais la partie centrale offre une plongée dans un imaginaire débridé et réjouissant, un univers dans lequel les anchois s’humanisent, prennent la place d’hommes et de femmes, dans un joyeux carnaval. Il n’est que de voir les anchois ballerines, les anchois chapeautés visitant le musée, ou allongés sur leurs serviettes de bains… tout cela comme illustration dans le journal, tandis que l’on peut lire des articles bien fantaisistes ou voir des publicités pour des films bien connus et délicatement anchoïsiés…  Est-on dans l’imaginaire de l’enfant qui s’évade, en rêvant, loin de cette tâche répétitive ? N’est-on pas aussi dans une sorte de critique sociale : ne sommes-nous pas quelque part ces anchois aux mains de plus puissants que nous, disposant de nous à leur guise ? L’intérêt de l’album est bien dans la subtile articulation entre ces deux propositions, entre le réel familial et l’imaginaire extérieur, entre la poésie minimaliste des mots qui disent la recette et l’exubérance du journal bavard…

Un album bien déjanté, entre la parodie du documentaire gastronomique – les cadrages pleins de vie et de rythme font penser à des émissions culinaires – et la lecture fantasmée d’un journal – entre fausses nouvelles du 1er avril et fake news. Un album, en tous cas, qui montre l’originalité de la production littéraire pour la jeunesse coréenne.

Le Fil de notre histoire

Le Fil de notre histoire
Fabian Negrin – Kalina Muhova
La Martinière jeunesse 2026

De Lucie … à Lucy

Par Michel Driol

A 90 ans, Lucie se souvient. Sa rencontre avec Giorgio, dans les années 50. Son enfance sur la plage. Puis elle évoque la rencontre de ses parents, celle de son grand père avec sa grand-mère. Et ce bijou qu’elle porte, bijou de famille, dans sa famille maternelle depuis les croisades, bijou hérité dit-on de Néfertiti elle-même… Mais, avant Néfertiti, des esclaves ou des marchands de fruits, jusqu’à cette lointaine ancêtre, Lucy.

Partant du proche, du présent, l’album remonte d’abord dans les souvenirs de Lucie, raconte sa propre vie, dit ce dont elle a hérité, bijou et histoire familiale telle qu’elle a été transmise. Une histoire familiale à la fois simple et complexe. Simple, car il n’y a pas de divorce, de famille recomposée. Complexe car elle se construit à partir de nationalités différentes : père italien, mère anglaise. Grand-mère chinoise. Et, lors des croisades, rencontre entre le chevalier anglais et une princesse arabe.  Des rencontres qui mettent en évidence l’amour comme lien entre les individus, hommes et femmes, enfants. Puis, faute de traces écrites ou de récit oral, l’album prend une dimension plus universelle, remontant l’arbre généalogique de Lucie jusqu’à cette lointaine ancêtre commune, trouvée en Ethiopie. Qu’est-ce qu’une famille ? Voilà la question à laquelle l’album apporte une double réponse. Une famille, c’est d’abord l’amour entre ses membres. Une famille, c’est aussi la rencontre de l’autre pour fonder un foyer avec lui, avec elle, et l’autre vient toujours, dans cet album, d’ailleurs.  De ces plus ou moins lointains ancêtres, on hérite les yeux en amandes ou les cheveux crépus, traces, vestiges de ceux et celles qui nous ont précédés. Une famille, ce sont des liens, des fils qui constituent notre histoire, pour reprendre le titre.

Tout cela est évoqué plus qu’expliqué à travers un texte volontairement succinct. Pour aider à se repérer dans le remontée du temps, la date des épisodes est indiquée sur certaines pages, avec sobriété. En quelques phrases, Lucie, narratrice, plante un décor, évoque une ambiance, donnant souvent la parole à ses parents, à son grand père. Façon de faire résonner leurs voix dans le présent, ou de prolonger ce qui est transmis, oralement, d’une génération à l’autre. Si le texte suggère les émotions, les sentiments éprouvés par les membres de la famille, il énonce aussi, de façon très factuelle, la profession, la biographie des aïeux.

Les illustrations suggèrent des atmosphères très différentes selon les époques. Maison de brique dans la forêt, qu’on dirait sortie d’un livre de contes, intemporelle. Plages en teintes douces, comme si la nostalgie voilait la lumière de l’Italie.  Londres sous la pluie et le brouillard. Tout baigne dans une palette pleine de douceur, comme pour mettre en évidence le rouge. Rouge des fonds sur lesquels se détachent les portraits en vignettes. Rouge de ces lignes, en pointillé, qui relient un personnage à l’autre, un objet à un autre. Lignes qui font, bien sûr, écho au fil du titre. Ces choix, dans l’écriture, dans les illustrations, laissent ainsi au lecteur toute une place pour imaginer, remplir les non-dits du texte ou de l’illustration, tisser à son tour les fils de cette histoire, faire converser, à son tour, le passé et le présent, mais aussi se questionner sur sa propre histoire familiale.

Un album tout en délicatesse qui joue sur les émotions, les sens, pour articuler la petite histoire familiale avec la grande histoire de l’humanité, montrant que nous sommes le fait de croisements, de métissages, que nous avons des racines multiples, mais que l’important, c’est, bien sûr, l’amour qui nous lie.

La Moustache de grand

La Moustache de grand
Alexandre Juza
Didier Jeunesse 2026

Ras le bol des règles !

Par Michel Driol

Dur, dur d’être un enfant pour le narrateur : on peut ni manger autant de madeleines qu’on veut, ni quand on veut. En revanche, on est obligé de finir son assiette de petits pois… Les adultes, eux, font ce qu’ils veulent et quand ils le veulent. Pas de règle pour eux ! Le signe distinctif des adultes ? Les poils… il suffit donc de se fabriquer une moustache pour être grand et faire ce qu’on veut. Oui mais voilà, n’y a-t’il que des avantages à grandir si vite ?

Avec beaucoup d’humour, l’album montre un héros qui, comme tous les enfants de son âge, vit douloureusement les nombreuses règles qu’on lui impose. Plein de malice, quelque peu insubordonné, il fait preuve d’un certain sens de l’observation et de déduction. Les moustaches ne poussent-elles pas comme les plantes ? Mais surtout, il a envie, lui aussi, de faire ses propres choix avant de découvrir qu’ils peuvent être lourds de conséquence : mal au ventre, aux pieds…

L’album vaut par le lien amical qui existe entre le narrateur et une autre rebelle, Sarah. Elle, c’est la douche quotidienne qu’elle ne supporte pas. Sa technique pour se faire une moustache fonctionne moins bien que celle du narrateur, et elle reste petite… mais son amitié reste indéfectible et précieuse !

C’est donc un sujet sérieux qui est abordé par cet album, le désir de devenir grand, de s’affranchir des règles, le désir de jouir d’autant de libertés que les adultes. Mais il est traité de façon particulièrement comique. D’abord en raison de la naïveté bien enfantine du narrateur, de sa vision pleine d’innocence du monde qui l’entoure, qui passe aussi bien par le texte que par l’image. Une langue orale, tant dans le récit que dans les dialogues, vivante, familière, bien à l’image de ce petit garçon déluré. Quant aux illustrations,  elles le montrent sous une tignasse blonde,  avec des yeux et une bouche très expressifs, au milieu de décors envahis d’une foule de détails pittoresques : le désordre de la chambre, la scène de petit déjeuner où tout déborde, ou les enfants sagement alignés dans les couchettes. Tout est là pour faire ressentir la singularité de ce garçonnet, pas plus haut que trois pommes, mais finalement bien décidé à prendre son temps pour grandir !

Un album qui explore avec tendresse le désir de grandir, de s’affranchir des règles, un album qui sait choisir un bon angle de narration, autour d’un personnage attachant entre candeur et malice !