Polo le plot

Polo le plot
David Delcloque, Line Viera
Editions Croche-patte, 2025

Un nouveau héros du quotidien

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une belle surprise que ces éditions du Croche patte, fondées en 2023 à Lausanne, nous offrent.
Polo est, comme le titre le dit, un plot. Plot de chantier, d’interdiction, de protection, il est bien utile. Mais il en assez, et craint les accidents, si vite arrivés, comme l’ont constaté à leurs dépens d’autres camarades : plots, écrasés, souillés, méprisés. Sa rencontre avec un tas de sable ouvre ses horizons. Il ira voir la mer.
Et le voilà parti, en catimini : on le voit se glisser dans les rues, discrètement, sans céder au découragement malgré la nuit et le froid, et surtout malgré l’opposition active d’un goéland conservateur qui estime que chacun doit rester à sa place. Mais tout finit bien : Polo réalise son rêve et devient un jouet pour les enfants, tandis que le goéland s’envole vers un autre destin.
Les images sont aussi originales que l’histoire, mêlant effets de transparence, calques, papiers découpés, rognures de découpes… Le bleu pâle se marie au sable et au brun, parfois aux silhouettes noires, tandis que les rayures orange et blanches du plot le font se détacher sur la page. L’espace est stylisé à l’extrême, comme les reliefs et les paysages, urbains ou naturels : une petite merveille d’humour et de beauté.

Les nekomatas, Une année en compagnie d’une famille de yôkai chats

Les nekomatas, Une année en compagnie d’une famille de yôkai chats
Ayako Ishiguro, traduit du japonais par Alice Hureau
Le cosmographe, 2025

Ne réveillez pas le chat qui dort !

Par Lidia Filippini

Ce magnifique album d’Ayako Ishiguro est l’occasion de découvrir les nekomatas, ces êtres issus du folklore japonais, peu connus du public français. Au pays du Soleil-Levant, le chat est un animal ambivalent. Souvent associé à la mort, il est à la fois familier et effrayant. Le mythe des nekomatas, chats maléfiques à deux queues, trouve ses origines en Chine mais a très vite été intégré par la culture japonaise. Les nekomatas seraient de vieux chats domestiques ayant acquis le pouvoir de se transformer en puissants yôkais pour se venger des mauvais traitements subis pendant leur vie. Cruels et sans pitié, ils s’amuseraient à torturer les humains allant parfois jusqu’à les manger. On leur attribue également le pouvoir de ressusciter les morts.
Pas de malveillance ni de meurtres dans l’album de Ayako Ishiguro qui nous invite, au contraire, à rencontrer une famille de nekomatas dépourvue de méchanceté. Le lecteur suit cinq chatons kawaiis de leur naissance en février, quelques mois après le mariage de leurs parents, jusqu’à l’anniversaire de leur un an. C’est l’occasion de découvrir les fêtes traditionnelles qui jalonnent l’année au Japon. Chaque double-page correspond à un mois de l’année et met en scène les principaux évènements de la période : fête des poupées, fête des enfants, fête des étoiles, grande compétition sportive du mois d’octobre, cérémonie du nouvel an, etc.
Les illustrations, foisonnantes, fourmillent de détails et invitent le lecteur à prendre le temps de découvrir chaque page tranquillement. Elles sont conçues à la manière d’un imagier, avec le nom de certains éléments inscrit sur des étiquettes blanches. Les paroles des personnages apparaissent également, à la manière d’une BD cette fois, mais sans les phylactères. De ces illustrations se dégage beaucoup d’humour et aussi une grande douceur.
Pourtant, de l’avis de l’autrice, « [l]es nekomatas vivent comme les Japonais… mais pas tant que ça ». On trouve en effet dans leur monde des éléments farfelus et décalés, comme cette méduse électrique qui descend du ciel chaque année pour pondre et dont il ne faut pas toucher les bébés sous peine d’être électrocuté.
A la fin de l’album, un glossaire permet d’en apprendre plus sur la culture japonaise. On y trouve des informations aussi bien sur les fêtes que sur la nourriture, les vêtements ou les armes traditionnelles. Destiné par l’éditeur aux enfants à partir de trois ans, cet album peut donc être lu bien au-delà de cet âge.

 

 

 

Le Tour de magie le plus incroyable du monde

Le Tour de magie le plus incroyable du monde
Beatriz Martín Vidal
Grasset jeunesse, 2025

Abracadabra !

Par Anne-Marie Mercier

Une enfant nous arrête dans un jardin public verdoyant, sur une terrasse au-dessus d’un jet d’eau. Elle nous propose un tour de magie : faire apparaitre dans son chapeau ce que l’on veut, un lapin par exemple. Et abracadabra… on ferme les yeux, le temps de quelques pages noires, et le lapin apparait. En regardant bien, on voit que ce n’est pas un lapin vivant mais une peluche un peu fatiguée.
Qu’importe : la magie est dans les mots : la fillette dévoile son prétendu secret et les images nous emportent vers une autre magie, celle de l’évocation. Par ses mots elle fait surgir les amis qui l’ont aidée à trouve un lapin (dragon, lion …). La représentation par l’image est une autre magie ; traités aux pastels gras, elles sont superbes et bien mises en valeur par le grand format allongé de l’album.

Méchant Charles

Méchant Charles
Alex Cousseau, Philippe Henri Turin
Seuil (Seuillissime), 2026

Poémes en flammes

Par Anne-Marie Mercier

Paru en grand format en 2019, cette histoire méritait bien une réédition. Le format poche à couverture souple lui donnera sans doute une plus grande diffusion, au prix d’une perte en dimensions. C’est un épisode d’une série commencée en très grand format avec Charles à l’école des dragons (2010) – voir la critique excellente de Christine Moulin sur lietje. Dans le tome troisième on le voyait tomber amoureux d’une princesse (2015).
Charles est donc un dragon (les enfants adorent, bien sûr !) ; son amie la princesse Cornélia (non, pas Camilla, ha !) est une dragonne. Tout va bien jusqu’ici. Mais Charles est tout petit et elle, immense. Il est poète. Il porte un chapeau melon (normal, on est en 1833). Il a des allergies terribles au pollen.
Toute cette histoire est magnifiquement illustrée dans des couleurs éclatantes. Charles est d’un très beau jaune, sa dragonne en rose et noir fait une élégante cocotte, les fleurs sont écarlates, et l’océan bien bleu. Les points de vue et cadrages varient comme au cinéma : du grand et beau spectacle !
Cette aventure les montre atterrissant sur une île fleurie, d’où arrive le drame : Charles éternue, ils se disputent, Cornélia s’en va, Charles est menacé par une tribu sauvage, s’en pend à plus petit que lui… enfin les catastrophes s’enchainent jusqu’au happy end qui montre les deux dragons réconciliés, fuyant une bataille bien humaine qui se déroule tout en bas alors qu’eux frôlent les nuages. Les dragons sont pacifiques (quand ils ne souffrent pas d’allergie), les hommes non. Ils sont aussi poètes et l’aventure est ponctuée de belles créations de Charles, tantôt amoureuses, tantôt vengeresses, à la manière du Cyrano d’Edmond Rostand (mais en moins bien, ses vers étant souvent du genre mirliton). Charles conclut, voyant les hommes de deux continents s’entretuer : « Regardez-les
Oh qu’ils sont laids
A brandir leur fusil
Comme un second zizi »
Le fait que l’un des camps soit celui des anglais colonisateurs et l’autre celui d’une tribu native n’est pas évoqué : Charles pratique un pacifisme radical.

Un air de trompette

Un air de trompette
Gilles Baum – Clémence Pollet
HongFei 2016

Retour d’Egypte

Par Michel Driol

De retour d’une expédition en Egypte, à la tête de sa Grande Armée, l’Empereur charge le conservateur du musée d’organiser une exposition avec les œuvres d’art qu’il a rapportées. L’empereur est pressé, et le conservateur a à peine le temps d’identifier les objets. Il croit reconnaitre une trompette. Et voilà l’empereur désireux d’entendre le son de cet instrument…  qui se révèle un brule-parfum magique, permettant aux oiseaux, crocodiles et momies volées de retourner en Egypte.

A la base de cet album, une histoire vraie, racontée dans deux pages documentaires, celle d’un pied de brule-parfum pris à tort pour une trompette, ce que l’on ne découvrira que quelques dizaines d’années plus tard.. Ici, Gilles Baum resserre la chronologie, s’amusant à faire de ses personnages des caricatures ridicules. Ce resserrement temporel lui permet aussi de conduire un récit vif et alerte, aussi pressé que son impérial personnage, trop pressé d’exposer ses conquêtes. Mais tous les politiques ne sont-ils pas pressés de faire valoir leurs réalisations ? Un conservateur obligé de se plier à cette temporalité, là où la science demanderait du temps pour analyser, comprendre… Gilles Baum et Clémence Pollet campent à merveille ces deux types d’hommes, dans des expressions du visage et des attitudes corporelles bien révélatrices de qui ils sont.  L’album est plein de truculence et le renversement carnavalesque final s’avère une libération poétique un peu folle qui trouve ses racines dans les mystères – et l’imaginaire – de l’orient.

Les illustrations, particulièrement fouillées et précises, s’inspirent – pour les costumes, les décors, du début du XIXème siècle, mais aussi de certaines miniatures persanes dans la façon de représenter les visages, en particulier celui de l’empereur, qui ne ressemble en rien à Napoléon 1er, mais plutôt à un prince oriental. L’illustration s’amuse aussi avec les représentations de personnages vus de profil, à l’égyptienne. Tout cela crée une ambiance très fantaisiste, animée et vivante par les poses de personnages et les couleurs.

Un album plein de péripéties, de rebondissements, dont on appréciera le double sens du titre… et dans lequel on se moquera gentiment , mais avec jubilation, des puissants et des désirs de conquête.

Va pas trop vite

Va pas trop vite
Alex Cousseau Charles Dutertre
Rouergue 2026

Eloge de la lenteur ?

Par Michel Driol

Un album qui prend les allures d’une comptine, avec cette formule récurrente, Va pas trop vite, suivie d’un me dit le soleil, mon pyjama, le chemin... tout le monde, formule explicitée ensuite par deux ou trois vers incitant le personnage à la lenteur . Pourtant, au fil de l’histoire, on découvre que celui est pressé d’aller retrouver sa grand-mère qui lui confie que la meilleure façon de grandir, c’est petit à petit.

Voilà un album qui traite de façon poétique une attitude bien partagée par tous les enfants, pour qui le temps passe trop lentement. Combien d’enfants se déplacent-ils en courant, là où les adultes marchent ? Désir de grandir, désir de voir les choses se réaliser rapidement, désir de zapper aussi pour passer à autre chose. Le jeune héros de cet album n’échappe pas à ce comportement, mais une certaine sagesse lui est donnée par tout ce qui l’entoure. C’est la force poétique de cet album de donner la parole à ces choses inanimées qui l’entourent (voire à des parties de son corps comme ses pieds) pour faire un éloge de la lenteur, de la prudence, de la prise en compte de la fragilité, l’inciter à ne pas aller trop vite se perdre dans la rivière et l’océan, figure ultime et métaphorique de la fin de l’existence. Poésie des mots, des comparaisons, poésie pour grandir, pour apprendre à prendre le temps.  Ce va pas trop vite, que tout le monde adresse au personnage, qu’il perçoit comme une antienne que tout le monde lui adresse, sa grand –mère le retourne en un Tu es en avance, ce qui donne le temps de s’arrêter pour  des bisous, des bisous imagés dont les intitulés reprennent les épisodes et les choses rencontrées, du soleil au ruisseau, dans l’ordre. Chute inattendue, pleine de tendresse et de douceur, de poésie, façon de prendre son temps pour ce qui est vraiment important la relation avec la grand-mère.  Naïves, les illustrations de Charles Dutertre ne sont pas sans évoquer les papiers découpés de Matisse, des papiers qui auraient une texture et qui campent un petit personnage aux yeux grands ouverts sur le monde.

Un album tout doux, au petit format jouant sur l’intime, pour tenter d’apprendre la patience à ceux qui sont pressés de grandir…

Si j’étais ministre de la culture

Si j’étais ministre de la culture
Carole Fréchette – Thierry Dedieu
HongFei 2026

Je serais ministre de l’oxygène…

Par Michel Driol

Quelles sont les vraies urgences pour les ministres ? Bien sûr, santé, équipement, économie… Lasse d’être reléguée au second plan, la ministre de la culture, pour les convaincre, tient un drôle de discours. Elle entend imposer des journées sans culture, et les décline. D’abord, des choses évidentes : pas de musique, de concert, pas de théâtre, de cinéma, mais ensuite interdit de regarder les œuvres d’art architecturales dans les rues, voiles sur les statues dans l’espace public, et obligation de porter une tenue uniforme et de rouler dans la même voiture…

Présenté sous forme d’un leporello recto verso, magnifiquement illustré par un Thierry Dedieu au mieux de sa forme, qui n’a pas son pareil pour créer des ambiances sinistres et drôles, ce petit livre en forme de plaidoyer met l’accent sur tout ce qu’apporte la culture dans nos vies, et ce en quoi elle est indispensable et non pas superflue. L’humour et l’absurde sont  ici une redoutable arme pour que chacun prenne conscience des choix de société, des choix politiques à faire. Sans art, sans culture, notre monde serait triste, lugubre, aseptisé, infernal. C’est ce que montrent bien les mines des personnages croqués par Thierry Lenain.  Ce manifeste  pour les arts et la culture fait le choix de l’efficacité afin de s’adresser au plus grand nombre, et d’être compris par des enfants : pas de grand discours, mais des propositions courtes, concises, qui ménagent une subtile gradation vers l’absurde, en particulier lors que l’on passe sur la seconde face du leporello.

Venu du Québec, ce manifeste engagé pour la culture a été écrit par Carole Fréchette à l’occasion de la campagne électorale québécoise de 2014 afin d’attirer l’attention sur les enjeux culturels. Il prend une résonance particulière en France, où les problématiques culturelles sont sous médiatisées, peu perçues par les électrices et les électeurs, à ‘heure également où dans l’édition mainstream une uniformisation se profile. Le format, le ton adressent cet ouvrage aux plus jeunes, pour leur montrer en quoi les arts et la culture sont omniprésents dans leur vie, et les conduire à réfléchir. Ce n’est pas pour rien que l’ouvrage se termine par la position de Churchill lors de la seconde guerre mondiale : pourquoi nous battons nous, si ce n’est pour sauver les arts…

Les Fils argentés de Maman

Les Fils argentés de Maman
Gwénola Morizur – Fanny Montgermont
Editions du Ricochet 2026

Quand l’hiver qui s’apprête/ A commencé à neiger sur sa tête…

Par Michel Driol

Le narrateur, un jeune garçon, qui aime à se blottir dans les cheveux de sa mère, y aperçoit un jour des fils argentés. Des fils qui brillent au soleil, et qui le conduisent à lui demander d’où viennent ces nouvelles couleurs. C’est alors qu’elle lui explique que son corps garde trace de tous les petits malheurs et bonheurs qui lui sont arrivés.

Rares sont les albums jeunesse qui abordent le thème du vieillissement du corps. Celui-ci le fait à travers la relation d’un enfant et de sa mère, avec tendresse, et surtout en célébrant ce vieillissement non comme une perte de quelque chose, mais comme un enrichissement. De nouvelles teintes dans les cheveux, des plis autour des yeux qui permettent d’imaginer d’autres histoires. Le texte, qui fait la part belle aux propos de la mère, qui raconte, explique, à partir de faits concrets, quelques épisodes marquants de sa vie, est d’une subtile poésie. Poésie du quotidien, des petits riens, mais une poésie qui relie le présent au temps qui a passé, sans nostalgie, et à la nature. Les cheveux deviendront nid pour les oiseaux. Poésie du regard plein d’admiration et d’amour de l’enfant, qui transmute sa mère, ses cheveux, ses rides à travers de nombreuses images et métaphores. Ainsi l’album se fait éloge sans mièvrerie de toutes les mères, éloge aussi de l’amour maternel comme lien d’une force merveilleuse. Les illustrations, sur deux pages, montrent cette complicité entre les deux personnages, dans des teintes pastel pleines de douceur et de sérénité, situant les deux personnages dans un printemps éternel, celui de la jeunesse.

Un album contemplatif, qui propose un hommage aux mères plein de douceur,  qui inscrit le vieillissement du corps dans un processus naturel où se lit l’histoire individuelle.

La folle Journée d’un escargot

La folle Journée d’un escargot
Da Wu
HongFei 2026

L’effet papillon

Par Michel Driol

Deux frères  vont en ville où ils veulent faire des courses, manger des glaces et aller au cinéma. En chemin, le plus jeune aide un escargot à gravir un rocher où il se fait attraper par un oiseau. Tout en ruminant  sa culpabilité, le jeune frère continue son chemin avec son frère. Mais, pendant ce temps, un gros oiseau veut attraper  le petit, causant l’accident du camion de glaces, privant d’électricité la ville, occasionnant un énorme bouchon… avant que l’escargot ne retombe dans le sac des deux enfants…

L’album propose un récit double : d’une part les aventures de l’escargot, sur une partie ou la totalité de la page de gauche, aventures purement visuelles, traitées sous forme d’esquisses, accompagnées de quelques onomatopées ou cris.  D’autre part, les activités des deux frères en ville, page de droite, accompagnées de leur dialogue, et traitées en illustrations en couleurs, dans un décor particulièrement détaillé. Deux récits parallèles donc, mais qui montrant en quoi les aventures de l’escargot ont des répercussions sur la vie des deux frères, sans qu’ils en soient conscients. Ainsi, par exemple, c’est la camion de glaces qui s’est écrasé contre un poteau électrique : donc pas de livraison chez le glacier, et panne de courant au cinéma. C’est simple et efficace, à la fois pour montrer avec humour la causalité improbable, la mécanique implacable des évènements, et la façon dont les expériences du monde sont multiples, variées, et interdépendantes. Pour autant, le récit joue entre le hasard des rencontres et la nécessité des  déterminismes : relations entre prédateurs et proies, entre l’extérieur de la ville et son intérieur…. Le dispositif narratif fait que le lecteur en sait plus que les deux frères, qui vivent sans se douter que c’est l’action du plus jeune qui entraine ces évènements auxquels ils assistent, qui ne peuvent donc comprendre la logique qui prévaut à l’enchaînement des faits. Se pose enfin la question de la responsabilité de cette réaction en chaine insolite qui entraine des perturbations de plus en plus importantes. Au sentiment de culpabilité éprouvé par le plus jeune, qui croyait avoir effectué une bonne action, répond l’affichage devant lequel ils passent : Contre la maltraitance, toute vie mérite le respect.

Un album plein de malice, de rebondissements, qui se clôt par une vraie chute, qui pose de nombreuses questions liées à la responsabilité, à la causalité, mais aussi à notre rapport avec la nature. Est-ce en croyant lui venir en aide que nous la condamnons ? Ne sommes nous pas le jouet de forces que nous ne pouvons pas maitriser ?

Chut, je dors !

Chut, je dors !
Hervé Pinel – Christine Schneider
Seuil Jeunesse 2026

Tapage nocturne

Par Michel Driol

C’est la nuit. Sidonie dort dans on lit. Mais elle est réveillée successivement par de drôles de bruits, de plus en plus forts. C’est d’abord une souris avec une montre, puis un hibou avec une canne, un ours avec une écharde, et un éléphant qui tombe. Et lorsque tous ces bruits se mélangent, Sidonie se décide à monter au grenier, pour y découvrir les quatre animaux, qui ont peur du noir, et souhaitent dormir avec elle.

Dans cette histoire en randonnée et à chute, l’important c’est la répétition et la gradation. Répétition des mêmes mots dans le texte, répétition d’un même cadre dans l’illustration, une illustration qui oppose les bleus profonds de la chambre à la lumière chaude de la lampe de chevet qui n’éclaire que le visage de l’enfant. Illustration qui oppose un registre inférieur, la chambre, et un registre supérieur, où passent les animaux comme en ombre chinoise. Quant au texte, il répète aussi les mêmes formules, le tout montrant que Sidonie n’est en rien étonnée de ce qu’elle entend, et qu’elle semble bien identifier, mais surtout exaspérée de ne pouvoir dormir en paix.

Le mécanisme sur lequel repose l’album est la surprise au sein de ce cadre bien établi. Surprise de ces animaux étranges : la silhouette de la souris n’est autre que celle d’une autre souris célèbre, Mickey. Quant à la voir affublée d’une montre, voilà qui renvoie à Lewis Caroll… Surprise donc de deviner ces animaux tous affublés d’un malheur : une canne, une écharde, une chute… Mais surtout surprise de la chute de l’album. Alors qu’on se pensait dans l’imaginaire de l’enfant, on découvre une autre réalité, celle du grenier où habitent réellement ces animaux. Surprise de les voir penauds face à une Sidonie bien remontée, façon parent faisant une remontrance ! Et surprise enfin de voir tous le monde, bien blotti, bien au chaud, dans le lit de Sidonie.

Cet album du soir plein de douceur, de drôlerie et d’impertinence, reprend le thème des peurs enfantines des bruits nocturnes pour les détourner. Ici l’héroïne est solide, pleine d’assurance, et ce sont les terreurs, les bruits, qui se révèlent à la fois étonnants et bien identifiés. Les rôles sont inversés. Ce n’est pas l’enfant qui a peur, mais les animaux enfermés au grenier… Les bruits ne sont pas inconnus, et donc l’enfant les identifie clairement. Ils sont surtout dérangeants, pas effrayants.

Un album, aux illustrations hyperréalistes particulièrement réussies, pour lequel le rire est un bon moyen d’exorciser les peurs !