Histoire singulière du portrait en pied du Gouverneur de Mandchourie

Histoire singulière du portrait en pied du Gouverneur de Mandchourie
Marais, Dedieu
Hong fei, 2014

Leçon de peinture

Par Anne-Marie Mercier

Histoire singulière du portrait en pied du Gouverneur de MandchourieDans cet album, se déploie un conte qui prend son temps et laisse le lecteur en deviner la morale : refus d’une représentation mensongère du réel, refus du réalisme, mais choix d’une mise en scène qui s’adapte au réel… Une leçon de peinture mais aussi peut-être d’existence ?

On retrouve l’esthétique chinoise que Thierry Dedieu a développée dans ses albums précédents publiés aux éditions Hongfei, fonds blancs, couleurs rares mais éclatantes, dessin à l’encre subtil et percutant.

Alice au pays des merveilles

Alice au pays des merveilles
Lewis Caroll, Guillaume Sorel (ill.)
Traduit (anglais) par H. Parisot
Rue de Sèvres, 2014

Alice, toujours nouvelle

Par Anne-Marie Mercier

Alice sorelDrôle d’objet, qui renouvelle partiellement le regard sur Alice : si c’est la traduction classique de Henri Parisot qui est proposée, les illustrations raccrochent cet album du côté de l’esthétique de la BD. Non que ce soit techniquement le mode de narration choisi : les chapitres de textes se suivent sagement, avec des vignettes, bandeaux ou illustrations pleine page. Mais le tracé net, les gros plans, l’allure échevelée de la fillette rafraichissent, même si peut on en préférer d’autres, plus « classiques ».

J’ai vu

J’ai vu
Cendrine Genin, Rascal (ill.)
L’école des loisirs (Pastel), 2014

Voir le voir, à hauteur d’enfant

Par Anne-Marie Mercier

j'aivuLa simplicité des choses vues par un enfant de sa fenêtre, sous la table, dans le jardin, la simplicité du texte, fait de courtes phrases commençant par « je l’ai vu », est accompagnée d’illustrations extrêmement variées : différentes techniques ( pastel, aquarelle, crayon de couleur, encres, impressions… ) toutes superbes, en explosion de couleurs ou en doux camaïeu.

Des choses douces : animaux, objets, sentiments, autour d’une maison pleine d’amour et de sécurité, vue avec les yeux du cœur.

L’Arbre à confiture

L’Arbre à confiture
Komako SakaÏ (ill.), Mutsumi Ishii
L’école des loisirs, 2015

Pommier d’enfance

Par Anne-Marie Mercier

L’Arbre à confitureL’argument est minimal : Blanche, lapine d’un seul printemps, est fascinée par la confiture de pomme et veut en goûter sur l’arbre : mais comment lutter avec l’impatience ? Sortir de la maison sans en être empêchée ? quelle partie de l’arbre fournit la chose délicieuse ?

Le texte comme l’image donnent à cette historiette une profondeur métaphysique : c’est merveilleux, délicat ; les illustrations au pastel sont superbement rendues : bravo à l’éditeur imprimeur comme aux artistes !

Little Man

Little Man
Antoine Guilloppé

Gautier-Languereau, 2015

Le rêve de l’exilé

par François Quet

 thLe personnage s’appelle Cassius. On croit d’abord que ce sera une histoire de boxe. Mais non. C’est juste l’histoire d’un rêve d’enfant. Celui-ci rêve qu’il franchit un pont et part à la conquête de la Ville. À la fin de l’album, son père le réveille, c’est son anniversaire : le moment est venu de passer le pont. De Cassius, on sait juste qu’il a fui un pays en guerre, une guerre qui l’a forcé à franchir l’Océan et dont Guilloppé présente deux images terrifiantes sur un fond de végétation proliférante. Sur la ville de l’autre côté du pont, on ne sait rien non plus, sinon qu’une statue gigantesque y veille sur les réfugiés et que cette statue est celle de la Liberté.

Antoine Guilloppé utilise les papiers découpés avec une intelligence magique. De little man aux façades de Big Apple, tout n’est que jeux de proportions et de formes : la préciosité des dentelles de papier évoque ici une toile d’araignée, ailleurs les barreaux d’une prison ou les grilles limitant l’accès à un Eldorado, ailleurs encore une boule à facette réfléchissant une lumière fragmentée ou encore le filet protecteur d’un vitrail splendide. La silhouette de l’enfant noir s’inscrit toute petite sur la trame insensée de la ville géante ; d’autres fois c’est son visage devenu immense qui absorbe et reflète les lumières de la ville.

Le texte d’Antoine Guilloppé est résolument optimiste puisque tout semble devoir sauver l’enfant réfugié, déjà parvenu aux portes de la ville désirée, sous la protection de sa célèbre statue et bientôt admis à la visiter autrement qu’en rêve. Ses images sont cependant beaucoup plus ambiguës. L’enfant est si petit…, il n’arrête pas de courir, il ne rencontre personne (« il a rêvé qu’il jouait à cache-cache avec les adultes »). Sur l’écriteau accroché à une grille (« Please Keep Dogs Off »), c’est Keep off que je lis ou que j’entends ; la silhouette des policiers qui l’observent ne me rassure pas complètement et la beauté de la ville, redessinée par les ciseaux de Guilloppé m’effraie autant qu’elle m’éblouit.

La technique des papiers découpés, habituelle dans le travail de Guilloppé, prend ici une ampleur considérable en raison du thème abordé, mais aussi en raison des dimensions de l’ouvrage (un très grand format carré de 31 x 31) et surtout parce que les pages sont effectivement découpées, ce qui permet des jeux de superpositions saisissants. C’est un tour de force magistral sans doute, mais pas seulement. La magie de l’illustration permet en effet d’interroger la surnaturelle séduction de la métropole américaine.

L’enfant et la baleine

L’Enfant et la baleine
Benji Davies (texte et illustrations).
Traduit (français) par Mim
Milan, 2013.

 

Par Bérengère Avril-Chapuis

l-enfant-et-la-baleineDes illustrations magnifiques dans lesquelles la couleur fait ligne – et quelle ligne… elle vibre, dans de délicats camaïeux, la plupart du temps sur les deux pages déployées : cet album est un voyage où tournant les pages vous sentirez l’air marin passer sur votre visage.

Noé ( ! ) vit seul avec son père – et leurs six chats – au bord de la mer.

Le père travaille beaucoup. Il est pêcheur.

Noé reste seul en compagnie des chats.

Noé se tait – il n’a pas de bouche, et son père n’est pas là.

Mais voilà qu’une nuit une grosse tempête rugit.

Au matin toujours seul Noé se promenant fait une étrange rencontre sur la plage… celle d’un baleineau échoué. Le petit garçon décide de le secourir. Mais que dira son père ?

Du chant des solitudes tues à celui des baleines au large, c’est un album plein de pudeur – de celles qui peuvent exister entre un homme et son fils – et de poésie qui s’ouvre là, jusque dans les pages de garde oniriques et profondes.

Prix jeunes lecteurs du Nord Isère 2014-2015.

SOS dans le cosmos

SOS dans le cosmos
Guillaume Guéraud, Alex W. Inker
Sarbacane (Série B), 2015

L’album fait son cinéma, en série B

Par Anne-Marie Mercier

Guillaume Guéraucouv-sos-dans-le-cosmos-620x868d, amateur de cinéma (voir le bel hommage qu’il lui a rendu, Sans la télé), est aussi amateur de Série B. Depuis 2013 il signe dans la collection « série B », avec chaque fois un illustrateur différent, des volumes qui déclinent avec gourmandise les clichés de films « de genre ». Après les cow boys, pirates etc, voici les films de science fiction  passés à la moulinette. On retrouve des allusions à de multiples films à travers les rencontres effectuées par les héros, d’Alien à Interstellar, mais surtout beaucoup d’humour et une délectation pour toutes les fantaisies du genre.

Les illustrations rythment de manière cinématographique, c’est-à-dire à la fois visuelle et sonore (oui, sonore !) cette histoire loufoque, en y ajoutant la poésie et la verve qui sont la marque du style de Guéraud :
« Le météore 8 fut projeté à une vitesse vertigineuse dans un essaim d’étoiles filantes. Hors du système solaire. Bien au-delà des frontières imaginables. Parmi des astres au nom désastreux. Les membres de son équipage haletèrent en traversant la constellation des haltères. Ils s’agitèrent en longeant la galaxie du Sagittaire. Ils s’endormirent en frôlant Sandorimir. Et ils se réveillèrent en arrivant devant la nébuleuse des Rivières. Ils eurent à peine le temps de bailler. »

Tout comme le lecteur, pris par ce texte très court mais très efficace graphiquement et sémantiquement.

 

 

Le secret

Le secret
Émilie Vast

Éditions MeMo, 2015

Chut !

Par François Quet

ob_6e60d3_secret-vastRenarde a un secret qu’elle confie à Lapin, qui le confie à Libellule, qui le répète à Écureuil, qui va voir Hibou, lequel se rend chez Chauve-Souris, qui le dit à Aigrette, qui en parle à Hérisson, qui le chuchote à Pic-Vert, qui le glisse au creux de l’oreille de Cerf. Et Cerf va chez Renarde pour qui ce n’est déjà plus un secret : Renardeau entre ses pattes attend les félicitations de tous les animaux du livre.

C’est un bien joli livre que celui-ci. D’abord il y a le thème du secret si brûlant qu’on a envie de le confier. Ensuite, il y a celui de la naissance et de la solidarité ou de l’affection qu’elle suscite dans toute société. La succession des rencontres et des échange au rythme des doubles pages comme dans un conte de randonnée permet la répétition des mêmes formules (« N’y tenant plus, elle le confie à… ») ou la variation (« Oh ! Extraordinaire … Oh ! Incroyable … Oh ! Fantastique… » etc.). Les doubles pages, admirablement composées, montrent systématiquement à gauche l’instant de la confidence (où un animal se penche et chuchote au creux de l’oreille d’un autre ce secret — que le lecteur ne connaît pas et qu’il ne découvrira qu’à la fin) et à droite la solitude du détenteur de secret dans son environnement végétal.

Mais plus encore, on aime le contraste entre la représentation très simple des animaux (façon papier découpé : une seule couleur, lignes claires sur fond blanc — sauf le hibou et la chauve-souris sur fond anthracite) et les enluminures qui encadrent de façon symétrique (sur la page de droite) l’animal solitaire : Emilie Vast (qui a dessiné des herbiers) cisèle avec beaucoup de préciosité des guirlandes de fleurs, de feuilles et de fruits, dont on retrouve quelques brins dans la procession des animaux venus rendre hommage à la nouvelle maman. La précision du trait, la délicatesse des couleurs, la grâce des couleurs ne sont pas des ornements gratuits qui souligneraient seulement l’habileté de l’artiste ; la richesse graphique est bien le signe d’un émerveillement devant le monde naturel, émerveillement qu’Émilie Vast réussira à partager même avec les plus jeunes lecteurs.

Perdu !

Perdu !
Alice Brière-Haquet, Olivier Philiponneau

Éditions MeMo, 2013

Contine

par François Quet

9782352891246FSPerdu ! est un hommage aux contes (en tous cas, à un conte en particulier) qui prend la forme d’une comptine un peu farce. Sept jours pour perdre un petit bonhomme dans les bois ! Ce n’est pas trop grave : il retrouve à chaque fois son chemin, mais ce n’est pas si simple, car quand il sème des fraises des bois, il constate qu’il y en a déjà des tas, et si ce sont des bonbons au miel qu’il laisse sur son chemin, ils ont fondu au soleil au moment de rebrousser chemin. Bref, passons tout de suite à la moralité de cette reprise loufoque d’une situation dramatique : « Que personne ne me dérange ! Je vais relire deux ou trois contes, ça peut servir à l’occasion ! ».

La structure de la comptine est bien présente et à chaque jour, par rimes plus ou moins savantes, correspondent des semailles plus ou moins fantaisistes mais toujours inefficaces… jusqu’aux cailloux blancs du samedi ! Beaucoup d’humour donc dans ce petit texte parodique, qui sans citer le Petit Poucet y fait constamment référence. Les gravures sur bois d’Olivier Philiponneau privilégient chaque jour une couleur (les fraises des bois, les petits pois, les gouttes d’eau, les pièces d’or, les bonbons au miel, …) avant de se retrouver sur l’arc-en-ciel du dimanche.

Sans se moquer (c’est un risque de la parodie : celui de faire le malin aux dépens de ce qu’on parodie), les auteurs font un clin d’œil malin à une vieille histoire (connue ou encore à découvrir pour les plus jeunes lecteurs) à travers une petite musique très personnelle et une imagerie séduisante.

Doux rêves de moutons

Doux rêves de moutons
Satoe Tone
Balivernes éditions 2015

 Rêves en partage

Par Michel Driol

doux« La mission de mes frères est d’apporter de doux rêves aux enfants. Moi, le dernier des moutons, je ne l’ai encore jamais fait ». Ainsi commence cet album. Et, pour apprendre à apporter des rêves aux enfants, le petit mouton demande à ses frères quels rêves ils apportent. L’important, lui répondent-ils, est d’imaginer ce qu’on aime le plus. Alors se succèdent, frère après frère, des univers (monde de brume dans le ciel, parc d’attraction dans la forêt…), des moments (une sieste dans les fleurs), avant que le petit mouton ne se lance, avec la peur d’apporter un cauchemar. Finalement, il apportera ce qu’il aime le plus, sa famille bien aimée.

Cet album, plein de poésie, ouvre sur des espaces oniriques féériques empreints de tendresse et de douceur. Le côté merveilleux est renforcé par les illustrations, aux teintes pastel. On s’identifiera volontiers au petit mouton, chargé d’apporter des rêves, hésitant devant sa tâche, plein d’inquiétudes, avant de surmonter ses peurs, à l’image de celle de l’enfant avant la nuit. Au bout du compte, c’est l’amour familial qui, plus que les univers merveilleux, saura être rassurant.

Un livre à murmurer le soir à un enfant, avant qu’il ne s’endorme.