Lola

Lola
Oliver Douzou
Editions du Rouergue 2013

La petite fille de Jojo la mache

Par Michel Driol

lolaComme Jojo la mache, il y a 20 ans,  Lola est une vache qui perd petit à petit tous ses attributs  (dents, cornes… de lait !). Mais à l’été, tout a repoussé, et la voilà redevenue telle qu’elle était au début, mais est-elle vache-animal de pré ou vache-image sur une brique de lait ? Sans doute les deux, puisqu’à la fin, on ne retrouve sur le pré que sa cloche… « Mais on raconte qu’elle se promène sur la voie lactée ».
Au format carré de Jojo la mache succède un format allongé, avec des dominantes de  bleu et d’orange. Le dessin est encore plus stylisé, géométrique. Le dessin en belle page accompagne cette disparition des attributs de la vache, qui jonchent petit à petit le sol. Le texte joue avec les graphismes, souligne par deux couleurs les tremblements, les éternuements. Il y a du Malevitch et du constructivisme dans la façon de jouer avec les lettres de Lola sur la page de gauche.
Un bel album anniversaire, épuré à souhait, qui évoque le cycle de la vie. On attend avec impatience le suivant, dans 20 ans !

Le roi de la montagne en hiver

Le Roi de la montagne en hiver
Sylvie Delom, Aurtélia Fonty,
Didier Jeunesse (Contes du monde), 2013,

  Respecter les saisons, faire confiance à la nature

Par Maryse Vuillermet

9782278070527-TAdaptation réussie de deux contes, l’un russe et l’autre tchèque. Une mère a deux filles, l’une méchante et laide comme elle, et l’autre, jolie et gentille comme son père décédé. La veuve et la méchante fille maltraitent la belle. Elles lui imposent leurs caprices et exigences. Par exemple, elles lui demandent  des fleurs en hiver. La pauvre enfant part dans le froid et la neige mais rencontre près d’un feu des hommes encapuchonnés, ce sont les saisons.Janvier l’aide en lui faisant rencontrer Mars qui fait revenir une bouffée de printemps, la petite rapporte les violettes demandées. Sa sœur exige ensuite des fraises, même aide de Frère Juin et ceci, pour toutes les demandes et toutes les saisons. La dernière demande de la méchante sœur est de l’or, la petite trouve, grâce à Janvier, des pierres précieuses dans la grotte de l’hiver. Mais au lieu de les ramener à la maison, elle les garde et prend le train dans la ville voisine pour s’enfuir. Cette fin anachronique et impertinente donne son charme à l’adaptation.

Mais j’ai aimé aussi l’hymne aux saisons et le thème du respect de la nature et de ses cycles. Les illustrations d’Aurélia Fronty, qui puise son inspiration dans des tissus orientaux très colorés et imagine ses visages stylisés d’après ses  multiples voyages,  participent à l’atmosphère à la fois exotique et universelle.

Couleurs

Image

Couleurs
Solotareff

L’école des loisirs (loulou & cie)   2014

Le bleu est une couleur chaude

Par Michel Driol

couleursCouleurs est un imagier associant phrases (page de gauche) et photos (page de droite). L’impression de l’album, sur de solides pages en carton épais, le destine apriori aux tout-petits pour l’apprentissage des couleurs. Il est dommage que les photos ne soient pas créditées…
L’album permet de parcourir le spectre des couleurs, du bleu au bleu, sans oublier le gris ou le blanc. Le texte commente l’image, à partir de formes syntaxiques simples (Le ciel, c’est bleu), mais insiste aussi la complexité du réel, non sans humour (Les chaussures, c’est comme on veut), quitte à souligner quelques paradoxes (Le raisin blanc, c’est vert, ou les crevettes roses, c’est orange) ou certains rapprochements (L’été c’est de toutes les couleurs. C’est comme Noël). L’album invite donc à regarder le monde avec un regard naïf, à sortir des stéréotypes, pour découvrir la variété des couleurs et leurs mélanges (dans le ciel, dans l’arc en ciel…)
Les photographies, quant à elles, font aussi varier les points de vue : tantôt très gros plan (pour les fruits), tantôt paysage (pour l’herbe) touchant presque à l’abstraction pour la pluie ou le ciel… On reste cependant presque toujours dans un univers naturel : la ville est quasiment absente.
Un bel album, qui trouvera sa place parmi tous les imagiers consacrés à la couleur pour sa composition d’ensemble et les rapprochements qu’elle permet de faire, mais qui s’adresse plutôt à enfants ayant une certaine connaissance des couleurs, afin de pouvoier jouer avec celles-ci.

Rouge et vert

 Rouge et vert
Gabriel Gay
L’Ecole des loisirs,   2013

Pour un peu de fantastique urbain

Par Michel Driol

 rougeetvertVert et rouge, ce sont les petits bonshommes des feux qui règlent la circulation. L’un autorise, l’autre interdit, chacun son tour. Mais quand ils se disputent, les conséquences sont dramatiques. Vert est expulsé, et un gigantesque embouteillage paralyse la ville. Vert, qui devient l’ami d’un pigeon, est victime d’un accident de la route. Heureusement, le pigeon va chercher Rouge, et tout rentre dans l’ordre…
Deux petits personnages bien sympathiques qui découvrent leur complémentarité, et illustrent de façon amusante le couple dialectique liberté / interdiction sans laquelle la vie ne serait que chaos.
Les illustrations très expressionnistes, évoquent d’abord un univers urbain nocturne, sombre, marqué par des taches de lumière, et surchargé vers la fin des bruits de la ville. Le retour à l’ordre est marqué par des teintes plus chaudes et le lever du jour.

Voici un oeuf

Voici un œuf
Cédric Ramadier & Vincent Bourgeau
L’école des loisirs (loulou & cie), 2013

Un album en jaune et blanc (et orange…)

Par Michel Driol

voiciunoeufUn album cartonné, donc apriori destiné aux plus petits.
Qui est le premier, de l’œuf ou de la poule ? Ici, c’est l’œuf qui va se métamorphoser, de façon amusante, en poule, après plusieurs essais d’ajouts successifs (queue de dragon, ailes de vautour…) avant que la poule ne ponde un œuf… et l’histoire est prête à recommencer.
Un album « minimaliste » : un texte bref et efficace, qui semble donner des ordres au graphisme (Ajoutez une queue… Oh non, pas celle-là), et un graphisme épuré (fond de terre orange foncé, fond de ciel orange clair se répétant de page en page, sur lesquels change l’œuf, presque à la façon d’un flip book, ).
Un album sympathique, qui permettra aux plus jeunes de retrouver des figures connues (le cochon, le paon grâce  à leurs attributs), et de jouer à une histoire sans fin, celle de la vie.

Mon oiseau

Mon oiseau
Christian Demilly, Marlène Astrié
Grasset, 2014

Fragments d’une sagesse à longue détente

Par Dominique Perrin

9782246787112FS« Mon oiseau c’est mon oiseau / mais il n’est pas vraiment à moi. / Il n’est à personne, il est à lui. » Après une première double-page aux résonances moins immédiatement philosophiques (quoique… le texte suivant y apparaît : « Mon oiseau est doux, et quand / il vient picorer dans ma main, / il ne me pique pas », en regard d’une longue branche d’arbre porteuse d’un petit volatile noir au bec aussi contondant qu’éclatant), le timbre de ce très beau premier album se trouve et s’offre sans afféterie pseudo-enfantine.
Il s’agit, à touches patientes de tourne en tourne de page, du portrait d’une relation de confiance, d’estime et de tendresse entre un jeune oiseau et un tout aussi jeune humain. Les textes peuvent être isolés comme autant d’aphorismes ; l’image évoque, par des procédés d’aujourd’hui, la précision empathique d’un Albrecht Dürer peignant le monde végétal.
On est porté à laisser parler ici le texte plutôt qu’à gloser sa portée bienfaisante et polyphonique : « Parfois mon oiseau est triste / mais ce n’est jamais pour longtemps, / parce qu’il sait que ça me rendrait triste, / et ça, mon oiseau n’aime pas. // Mon oiseau est joyeux, la plupart du temps ; / il n’est pas joyeux pour un rien, non. / Il est joyeux parce qu’il existe (et un peu / parce que j’existe, aussi). »

J’aimerais

J’aimerais
Portraits de Ingrid Codon,
Textes de Toon Tellegen, (trad. Maurice Lomré)
La joie de lire,   2013

  Sublime album pour Grands

par Maryse Vuillermet 

jaimerais_RVB_carre_200 Un album  étrange et d’une beauté envoûtante

 Trente-trois portraits d’enfants,  de femmes et de bébés, qui vous regardent,  mais ne sourient pas,  ils semblent tristes et vulnérables,  leurs yeux sont perdus dans un rêve, expriment  une nostalgie,  un étonnement ou encore une détermination sérieuse. Ils  portent des vêtements et arborent des coiffures  sans âge  et difficiles à situer, ce qui les rend à la fois proches de chacun de nous et étrangement décalés.

A chaque visage, l’écrivain  Toon Tellegen a prêté un rêve, parfois   une question. En effet en face de chaque portrait, on peut lire un texte qui commence le plus souvent par « J’aimerais.. »

« J’aimerais une baguette magique,… que quelque chose soit tout à coup annulé,… pouvoir me faire confiance, …avoir plus de courage moi qui n’en ai aucun… »  Ce sont de courts paragraphes,  des réflexions philosophiques et oniriques, parfois de petits rêves « J’aimerais marcher un jour le long d’un mur… »  qui donnent autant à penser qu’à rêver, qui donnent envie de nous  demander ce que nous aimerions, nous aussi…

Un album qui s’adresse aux grands à partir de quinze ans  et à tous les adultes.

Ligne 135

Ligne 135
Germano Zullo, Albertine
La Joie de lire, 2013

Espace-temps

Par Anne-Marie Mercier

Ligne 135L’espace, le temps, deux notions à la fois normées relatives, sont explorés dans cet album avec beaucoup de simplicité et de richesse. Une enfant voyage en monorail (japonais) entre le lieu où elle habite, la ville, et celui où réside sa grand-mère, la campagne. C’est un voyage.

Le paysage s’étire sur un format très allongé, tracé à la plume ; seul le train est coloré et il l’est avec des couleurs qui claquent : jaune fluo, orange, vert. II montre divers états de la ville, de la zone, de la vraie et de la fausse campagne ; des architectures réalistes ou biscornues, des animaux étranges, jalonnent un parcours qui frise parfois l’impossible. Le texte évoque les discours des adultes sur le monde qui serait trop vaste pour un enfant, sur le temps qui s’écoulerait de plus en plus vite, sur la vie insaisissable…

A quoi l’enfant répond par la puissance du désir et de l’imaginaire.

14-18. Une minute de silence

14-18. Une minute de silence pour nos arrière-grands-pères courageux
Dedieu
Seuil, 2014

Indicible – visible ?

Par Anne-Marie Mercier

14-18Les albums peuvent être supports de textes mais aussi de silences, c’est ce que prouve admirablement cet album de Dedieu dédié à la « grande guerre ». Une première phrase l’ouvre, d’une écriture tremblée : « Hélas ma chère Adèle, il n’y a plus de mots pour décrire ce que je vis ». Une lettre le clôt, la réponse d’Adéle à son mari, d’une écriture serrée,  souple et élégante, pliée en quatre dans une petite enveloppe collée sur la troisième de couverture. Entre les deux, un album sans texte ni narration, en très grand format – on ne s’en « saisit » pas facilement, au propre comme au figuré – des images au pastel sépia, dont le contour blanc imite ceux de la photographie ancienne. On est de fait dans un entre-deux, mi documentaire mi-artistique.

Ces doubles pages montrent l’horreur de la guerre, la fuite des humains et des animaux, la destruction générale, un monde sens dessus dessous. Pas de récit qui mette à distance, pas de mots qui permettent une prise. Pas d’humanité autre que fracassée, jusqu’à la lettre finale qu’on n’ouvrira peut-être pas. Des portraits crayonnés et de la photo rassurante du poilu  souriant  du début jusqu’aux aux portraits cauchemardesques de « gueules cassées » de la fin, en passant par le gros plan d’un pou, ou des images d’assaut et de blessures à mort, l’album réussit le pari de décrire l’indicible, un peu à la façon des encres de Goya, « les désastres de la guerre ». Autant dire que ce spectacle fait violence au regardeur.

La lettre de la fin complète ce tableau avec les difficultés des familles qui voient revenir les blessés, font face au quotidien, aux travaux des champs devenus encore plus difficile sans la présence des hommes, attendent le retour des aimés, en espérant qu’ils feront partie des chanceux. Oui, il leur a fallu du courage, aux hommes et aux femmes qui ont vécu ce long temps de guerre. Et au lecteur, il en faudra aussi un peu…

Autant le dire nettement, au risque de fâcher certains: il ne semble pas pertinent de proposer cet album (et, si on y tient, surtout pas sans précautions) à de  jeunes lecteurs et même à des lecteurs pas forcément jeunes qui n’auraient pas envie d’affronter certaines images. Il est superbe, vrai. Justement. C’est une oeuvre d’artiste, qui dit bien quelle place l’album pourrait tenir aussi chez les moins jeunes : montrer ce que les mots peinent à dire, interroger sur le pouvoir des images et connaître ce que chacun peut/veut voir et savoir, faire oeuvre.

 

 

 

Rose et l’automate de l’opéra

Rose et l’automate de l’opéra
Fred Bernard, François Roca
Albin Michel Jeunesse, 2013

Douceur robotique

par Sophie Genin

RoseetlautomateAprès l’opus de l’an dernier du célèbre duo, La Fille du Samouraï, magnifique mais très sombre, Fred Bernard et François Roca avaient envie de douceur. C’est réussi ! Quel plaisir de se glisser dans les chaussons de Rose pour visiter les coulisses de l’opéra et découvrir avec elle un vieil automate qui n’est pas sans rappeler celui de Hugo Cabret dont on retrouve ici l’ambiance !

L’héroïne est comme on les aime : combattante, elle ira jusqu’au bout pour faire entendre raison au directeur et faire danser l’automate mis au rebut et oublié dans un coffre. Le choix de la narration interne incarnant l’automate et ses sentiments sert admirablement le propos. Les personnages sont attachants et tendrement présentés, en particulier le vieux machiniste à moustaches, grand-père symbolique aidant Rose à réaliser son rêve.

Les illustrations de François Roca rappellent celle du fabuleux Jésus Betz : cet automate-tronc déambulant dans les bras de la jeune fille est une réminiscence betzienne! Un des tableaux en particulier, à la Degas, marque l’esprit du lecteur : les tutus blancs pendus sur leur cintre, comme suspendus dans l’air, fantômes émouvants.

L’atmosphère surannée et nostalgique de ce conte moderne fait rapidement effet : voyageant dans le temps sans quitter le nôtre, on sort de cet album un sourire tendre aux lèvres et on a envie de remercier les magiciens qui ont permis cette bulle volée à la vitesse, la consommation et à l’efficacité absurdes de notre monde. Voilà qui est fait : merci !