Antoine

Antoine
Rotraut Susanne Berner
La joie de lire, 2011

Les élucubrations d’Antoine

 Par Caroline Scandale

Quel libraire/documentaliste/bibliothécaire, en retrouvant chaque matin son antre littéraire sans dessus dessous, ne s’est jamais demandé, à l’image d’Antoine, « mais pourquoi tout ce bazar ? », alors qu’il l’avait laissée propre et rangée la veille? Soit… Mais qui est cet Antoine ?
Antoine est le titre d’un petit album cartonné et carré, écrit et illustré par l’auteure allemande Rotraut Susanne Berner. Le héros est un libraire pour la jeunesse, décontracté, passionné et très attaché à la propreté de sa petite boutique bien achalandée. Il porte des Converse rouges, ce qui le rend d’autant plus sympathique et rock’n’roll…Tout le monde, dans la ville, le connait pour ses histoires contées. Mais Antoine a un souci… Il ne comprend pas pourquoi, tous les matins, il retrouve de nombreux objets en désordre dans son petit magasin. Quelle naïveté… Il ne sait pas que la nuit, ses livres s’animent et que tous leurs personnages s’extirpent des pages pour festoyer… Alors évidemment le matin, c’est un peu le bazar.
Ce petit album foisonne de personnages facétieux. Le lecteur s’amusera à y reconnaître les héro-ïne-s sorti-e-s des contes. Antoine s’inspire des livres-promenade, c’est-à-dire que ses illustrations représentent des scènes riches en détails, que l’on découvre petit à petit, chaque fois que l’on s’y plonge. Cet ouvrage respire la joie des plaisirs simples de l’existence et incite à la flânerie. Il invite les petits lecteurs mais aussi les plus réticents à s’immerger dans l’univers fantastique des contes et à se familiariser avec les livres. Place à l’imaginaire !

Incroyable mais vrai

Incroyable mais vrai
Éva Janikovsky – Illustrations Laszlo Reber
La Joie de Lire, 2011

Un album de et pour la famille

Par Djamilla Eschmann
(M2 MESFC)

« Incroyable, mais vrai : tous les adultes ont été un jour des enfants, il n’y a pas si longtemps, il y a longtemps, et il y a très longtemps ». Réédition d’un album jeunesse de 1966, écrit par la poétesse hongroise Eva Janikovsky et illustré par le graphiste et caricaturiste Laszlo Reber , « Incroyable, mais vrai » traite avec modernité d’un thème d’actualité constante, à savoir le temps qui passe.

Au travers d’une généalogie familiale expliquée didactiquement par un petit garçon à sa sœur cadette, se construit cette notion abstraite, pour laquelle les enfants éprouvent des difficultés de compréhension, notamment lorsqu’ils doivent se situer eux-mêmes dans le temps : « Imaginer que quelque chose ait pu se passer avant ma naissance est terriblement difficile ». Face à l’incrédulité de sa plus jeune sœur, l’enfant a recours aux photos de famille en noir & blanc et sépia, témoignages intangibles d’autres époques, qui viennent s’intercaler avec bonheur aux personnages de fiction vivement colorés. Cette intrusion du réel dans la narration, avec ces photographies de personnes ayant véritablement vécu, rapprochées aux personnages crayonnés à gros traits et rendus assez génériques (caricatures de papis et mamies à lunettes et cheveux gris…) appuie le propos de l’album : c’est difficile à croire, mais c’est bien la réalité !

Les enfants à partir de 6 ans s’identifieront sans difficulté à ces petits personnages gais et solliciteront à n’en pas douter leurs parents, pour que leur soit à leur tour illustrée, albums de famille à l’appui, leur propre histoire familiale.

Mon bébé

Mon bébé
Jeanette Winter
Gallimard jeunesse, 2012

La tradition ancestrale du bogolan

Par Caroline Scandale

Mon bébé est un album souple au format poche. Coloré et festif, il nous fait découvrir la tradition du bogolan malien, étoffe graphique peinte de boue et réalisée ici pour préparer la naissance de bébé. Nous y découvrons Nakunté enfant puis femme. Assise sous un calebassier, elle raconte au petit être qui pousse en elle, tout ce qu’elle peint sur le bogolan : le roulement des tam-tams, le petit serpent blanc, la moucheture du léopard, le scorpion qui pique, le ruisseau à sec, le sifflement de l’iguane, la maman crocodile, le caméléon, la douceur de la fleur de calebassier… Quand arrive la saison des pluies, le bogolan est fini juste à temps pour la naissance de son bébé. Enveloppé dans l’étoffe réalisée avec amour, l’enfant s’imprègne des merveilles du monde qui l’entourent…
Cette jolie histoire nous fait voyager au cœur de l’Afrique. Les couleurs chatoyantes évoquent la luminosité et les contrastes de ce continent. Publié dans la collection « L’heure des histoires », ce récit se raconte, s’écoute, se partage avec son enfant et élargit son horizon.

Capitaine Massacrabord

Capitaine Massacrabord
Mervyn Peake
Traduit (anglais) par Patrick Gyger
La Joie de lire, 2011

Comprenne qui pourra

Par Matthieu Freyheit

Le Capitaine Massacrabord aime les îles roses et les créatures grotesques. Ça tombe bien, moi aussi. Quant à vous expliquer pourquoi, c’est une autre paire de manches. Commençons par l’auteur. Mervin Peake n’est pas un inconnu. Décédé en 1968, atteint de la maladie de Parkinson, Peake a livré un héritage graphique important. Connu pour la série des Titus – une trilogie romanesque –, il a également illustré de nombreux classiques, de L’Île au trésor à Alice au Pays des Merveilles. C’est entre fantastique et absurde que se situe le Capitaine Massacrabord, un conte de pirate hors genre.

L’histoire ? Le Black Tiger, un sacré bateau pirate commandé par le très féroce Capitaine Massacrabord, navigue en des eaux mystérieuses. Lorsque l’équipage découvre une île rose peuplée de créatures extravagantes, le capitaine n’y résiste pas et ordonne à ses hommes de capturer l’une d’elles. Celle-ci ne portera d’autre nom que la Créature Jaune, je vous laisse deviner pourquoi. Une fois amenée à bord, le Capitaine noue avec cette dernière une relation de plus en plus étroite. Car n’en croyez rien : avant d’être un conte de pirate, Capitaine Massacrabord est avant tout une bien étrange histoire d’amour et, après quelques danses, c’est en jupette et chapeau à plume que la Créature Jaune prépare le repas sous l’œil un tantinet lubrique du Capitaine.

Ce n’est pourtant pas cette histoire somme toute discrète qui me fait me poser la question suivante : est-ce bien un album pour enfants ? L’éditeur propose une lecture dès 6 ans. Soit. Je ne garantis pas que je garde un souvenir parfait de mes facultés à cet âge-là, mais il me semble bien que je n’y aurais rien compris. Je n’ai même aucun doute là-dessus. Mais d’ailleurs : y a-t-il seulement quelque chose à comprendre ? Une lecture accompagnée me paraît elle-même difficile. D’autant plus que, malheureusement, le parti pris du style narratif ne retient pas longtemps l’attention, et le récit nous laisse finalement sur notre faim. C’est fort dommage, car l’album est d’une belle facture et les illustrations d’une grande qualité. La palette simple souligne un trait discontinu et souple, pour un ensemble de planches gracieux. Mais là encore, l’intérêt graphique, si grand soit-il, ne retiendra pas nécessairement l’attention des enfants. Ce qui n’empêche pas, après tout, d’en faire un très bel album pour nous, les plus grands. Et pour tous les amateurs de créatures jaunes en jupette, évidemment.

C’est un petit livre

C’est un petit livre
Lane Smith
Gallimard jeunesse, 2012

Livre, mode d’emploi

Par Anne-Marie Mercier

Même si cet objet sur lequel on s’interroge, carré, cartonné, n’est pas recommandé avant trois ans, il s’adresse à de tout jeunes lecteurs. Dans un dialogue entre un petit âne et un jeune singe, statique et répétitif, l’un pose des questions (« ça se mâchouille ? », « on peut s’asseoir dessus ? »…) en manipulant un objet qui ressemble à celui que l’on tient en main ;  tandis que dans un ouvrage précédent  (C’est un livre) il cherchait une prise ou une souris pour le faire fonctionner. L’autre répond invariablement « non », jusqu’à la dernière réplique qui reprend le titre : « ça se lit, c’est un livre, petit âne ». Entretemps, le petit âne aura pu expérimenter de multiples possibles. Bel éloge du livre qui rappelle un vieux titre du Père Castor (Mes livres) : ça se lit, mais on peut faire aussi des tas d’autres choses avec.

Les 5 poches

Les 5 poches
Jean-Louis Cousseau,
illustrations de Didier Jean et Zad
2 Vives Voix(Bisous de famille), 2012

 Les 5 clés du savoir être

Par Chantal Magne-Ville

Les 5 poches est un magnifique conte de sagesse contemporain, qui retrace le parcours difficile d’un enfant qui est resté longtemps « attaché aux jupes de sa mère », au sens littéral du terme, jusqu’à ce qu’il parvienne à l’âge adulte. Ce lien privilégié est symbolisé par 5 poches dont la mère ne révèle jamais le contenu de son vivant, repoussant les questions par un : « Tu sauras plus tard, promis ». Quelques images, instantanés pris sur le vif, suffisent à faire pressentir le mal être de cet enfant, sa difficulté à se conformer aux attentes sociales malgré la protection indéfectible de sa mère. La pudeur est de mise, l’expression des sentiments souvent implicite grâce à une phrase qui sait se faire poétique, prenant souvent les mots au pied de la lettre : c’est ainsi que la vie prend l’enfant par les cheveux et tire sans douceur pour le faire grandir. Le texte multiplie les symboles tout en demeurant extrêmement lisible.

Maladroit, objet de la risée des autres, mal adapté, l’enfant trouve son salut en se faisant oublier sous une normalité de surface qui a pour corollaire la solitude. Tout comme le chat botté, au décès de sa mère, il ne reçoit pour tout héritage que le contenu des 5 poches, mais aussi une lettre où est renfermé le mode d’emploi du savoir être. Foin des espèces sonnantes et trébuchantes, les cinq objets transmis cachent en réalité sous leur apparente banalité les cinq clés qui permettent d’échapper à la colère, à l’aveuglement, à la frustration, à la perte de repères et aux pensées négatives. C’est une véritable leçon de vie, apaisante, qui fait le constat que la lettre disait vrai : l’adulte qu’il est devenu est parvenu à s’approprier peu à peu ces nouveaux pouvoirs, en se replaçant dans toute sa lignée familiale, ce qui illustre la force de la filiation et de la transmission intergénérationnelle. Reste le motif de la pelote dont la mère elle-même ne sait à quoi elle sert, audacieuse réinterprétation du mythe de la Parque. L’image fonctionne le plus souvent en collaboration féconde avec le texte, mariant réalité la plus concrète et créations symboliques : témoins  la floraison des désirs qui grimpent partout dans la chambre ou la descendance, avec le chat qui a fait des petits, ou  encore le couple qui se constitue à la sortie d’un labyrinthe. La peinture sur papier de soie, par ses effets de texture, laisse penser à un tissu vivant, à l’image du message de vie qui est véhiculé et de l’idée qu’il ne faut jamais perdre le fil.

Une leçon de vie qui se découvre en toute simplicité, grâce à la force des mots, à la fois lourds de sens et immédiatement saisissables, ce qui en réserve la lecture à des enfants qui ont dépassé « l’âge de raison ».

2 Vives Voix : la jeune maison d’édition créée par Didier JEAN et ZAD en 2009: « des albums qui ont pour ambition d’aborder avec sensibilité des sujets peu traités dans les livres, de renforcer les liens intergénérationnels, et surtout de libérer la parole. »

Le Magasin de souvenirs

Le Magasin de souvenirs
Jeanne Taboni Miserazzi, Didier Jean & Zad
Illustrations ISALY
2 Vives Voix

Un dérouleur de souvenirs…

Par Chantal Magne-Ville

La plongée dans les souvenirs d’enfance est au cœur de ce tendre album, avec l’histoire attachante de Célia et de son arrière grand-mère, Mamine. Lors d’une incursion au grenier, la petite fille a découvert un coffre à jouets et désormais, à chaque visite, un objet fait resurgir anecdotes et souvenirs d’enfance de l’arrière grand-mère. La connivence entre les deux est perceptible. Hélas, sa mère lui apprend un jour que cette dernière perd parfois la mémoire.

Le magasin des souvenirs qui appartient à la collection bien nommée Bisous de famille, a un format élégamment étiré sur la verticale qui attire immédiatement le regard par une palette originale où se détachent des visages empreints de douceur. Mais c’est d’abord le choix du  thème, encore assez  rarement abordé avec les très jeunes enfants, que l’on retient : celui du lien intergénérationnel, non pas avec les grands-parents mais avec les arrière-grands-parents. De même que dans le petit roman Mon cœur n’oublie jamais d’Agnès De Lestrade, destiné à des plus grands, l’histoire séduit et évite avec bonheur l’écueil du didactisme que le petit encart final sur la maladie d’Alzheimer aurait pu laisser craindre.

Le texte aborde très simplement et directement la question de la perte de mémoire et de la dépendance, à travers le point de vue de la fillette, tout en offrant une réparation symbolique  étonnante, avec la trouvaille heureuse de Madame Sognia, sorte de fée contemporaine, capable de conserver la trace des souvenirs de chacun dans ses parchemins, ce qui permet un renversement des rôles. Désormais ce sera la fillette qui aidera son arrière-grand-mère à retrouver ses souvenirs. Quant au motif du grenier, où chaque jouet retrouvé ranime le passé et ses jeux, il est plus convenu mais demeure efficace. Il faut dire que le texte est remarquablement servi par une illustration toute en nuances sur un papier épais qui magnifie les couleurs. Le trait s’étire dans une esthétique un peu japonisante, avec des visages blanchis et agrandis, légèrement étirés, où la moindre mimique donne à voir la sensibilité du personnage, et met en évidence les regards. La construction des images est particulièrement efficace avec notamment des contre plongées étonnantes pour illustrer les méandres de la mémoire. Sur un fond d’aquarelle, les rehauts de couleur sont du plus bel effet. Un album au message profond, qui pacifie autant les petits que les grands, sans doute accessible dès 5 ou 6 ans, mais que l’on comprendra mieux en prenant de l’âge.

Le Petit Prince et … (l’oiseau de feu, la reine de jade, Euphonie, les Eoliens)

Le Petit Prince et … (l’oiseau de feu, la reine de jade, Euphonie, les Eoliens)
Katherine Quenot

Gallimard jeunesse, 2011

La dérive des dérivés

par Anne-Marie Mercier

Voilà le petit prince mis en série comme on met en boîte, en accompagnement à la diffusion de films d’animation. Si les illustrations qui reprennent des images en 3D sont originales et la mise en page élégante, les histoires ont un petit air de préfabriqué et les textes sont plats.

Quant à l’esprit de l’oeuvre de Saint-Exupéry, il est bien oublié : le Petit Prince est un héros volontaire et plein de ressources; il est accompagné du renard  (on croyait qu’il s’étaient dit adieu définitivement) et le moindre problème se règle à coups de manteau magique, épée magique, langage magique, etc. A éviter donc, comme la version pour les petits des mêmes titres.

Une Petite Heure perdue, Coeur de lierre

Une Petite Heure perdue
Nathalie Hense

mØtus (mouchoir de poche), 2011

Eloge de l’attente

Par Anne-Marie Mercier

 Dédié « à tous les enfants dont les agendas de ministre ne laissent jamais de place aux petites heures perdues », ce livre est un éloge du temps «mort », un temps plein de vie pour qui sait s’y prendre.

Un garçon attend, regarde au sol, tortille ses doigts, chantonne, rêve. L’attente se meuble de merveilles et les dessins, en blanc sur noir font exploser le monde. Ces mini-livres de mØtus sont un concentré de pensée et de beauté.

Dans la même collection, Coeur de lierre de Michel Besnier, propose des variations autour de l’image d’une feuille de lierre et des mots et jeux associés.

 

Le mille-pattes
Jean Gourounas
Editions du Rouergue, 2012

Dessiner les nombres …

 Par Marianne Moulin

« Au début, un mille-pattes, c’est facile à dessiner : en gros, ça ressemble à une saucisse ou une banane, tout dépend de la couleur utilisée. Après c’est plus compliqué, il faut choisir la bonne couleur de la saucisse et la bonne couleur des pattes pour qu’elles soient bien visibles. On va faire notre mille-pattes jaune avec des pieds noirs, c’est décidé ».

Contrairement aux apparences, ce livre n’est pas un simple album à compter. Au travers d’un mille-pattes aux milles couleurs, l’auteur nous dévoile toutes les formes que peuvent prendre les nombres. L’important n’est pas de savoir compter, compter des « pattes » ou des « pâtes », mais de découvrir toutes les formes que peuvent prendre les nombres.

 Un, deux, trois … Au début on compte des pattes, par paires avec ou sans « chaussures ». Quatre cent cinq, quatre cent six … Ensuite, des traits bien droits pour simplifier. Sept cent huit, sept cent neuf … Puis des « pattes en lettres », des « pattes en chiffres », des « pattes en pâtes » et des « pattes en arbres ». Neuf cent quatre vingt dix neuf, mille … Et enfin, tout recommence.