Le Chemin de Sophie

Le Chemin de Sophie
Sophie Geoffrion – Sandra Desmazières
L’Initiale 2023

Mon esprit ne va, si les jambes ne l’agitent.

Par Michel Driol

Nuit d’été. Sophie allongée sur l’herbe, contemple les étoiles. Mais quand arrive l’orage, impossible de retrouver le chemin de la maison. Elle trouve refuge dans une grotte,  où habite une chouette. Sur le chemin du retour, une troupe de comédiens ne la voit pas. Elle rêve et, au réveil, retrouve le chemin de la maison.

A la lecture du résumé, on aura compris que dans cet album, tout est symbole, du nom de l’héroïne à la caverne, en passant par la chouette, compagne d’Athena. Prenant la forme d’un récit initiatique, l’album conduit son personnage – et le lecteur – vers une démarche philosophique. Ce n’est pas pour rien que chaque page se termine par une question comme : Que puis-je comprendre ? Est-ce que j’existe ? C’est beau, mais est-ce vrai ? A ces questions classiques de la philosophie d’inspiration platonicienne, l’album ne donne pas de réponse, mais conduit le jeune lecteur sur un chemin où chaque question en entraine une autre. L’album fait la part belle à l’imagination, aux émotions et aux sens.  Sophie s’émerveille, s’étonne, est déçue, apeurée, rassurée, éblouie. Le texte, parfois de façon très poétique, souligne tout cela, comme pour dire que la philosophie n’est pas une sèche rationalité, mais une façon de s’interroger à partir de tout notre vécu. Les illustrations, qui passent de la nuit au jour, du sombre au clair, de l’obscurité à la lumière, miment la démarche philosophique.

Ce chemin vers la connaissance suppose de comprendre soi-même et le monde. Ce n’est pas pour rien que le « Connais-toi toi-même » est gravé dans la grotte, au cœur de l’album. Il suppose de se questionner pour aller au-delà des évidences, de voir le complexe dans ce qui apparait simple, de se méfier des illusions sensorielles. Ce Chemin de Sophie constitue une belle initiation à une attitude philosophique décrite ici au travers d’une fiction, de termes, et de questions facilement accessibles aux enfants.

Beaucoup aujourd’hui tentent d’initier les enfants à la philosophie, empruntant pour cela différents chemins. Saluons l’originalité de cet album qui, par une sorte d’allégorie poétique, conduit le lecteur sur la voie de la vie, de la connaissance, de la sagesse. Et comme toujours, aux Editions L’initiale, une fiche (disponible sur leur site) propose un questionnement pour aller plus loin, ou faire naitre un débat.

Ribambelle

Ribambelle
Mathilde Brosset
Versant sud 2023

Sur les tréteaux l’arlequin blême…

Par Michel Driol

Aujourd’hui, c’est Carnaval. Mais Nils, tout de blanc vêtu, n’a pas de costume et pleure dans son coin. Alors tous ses amis lui donnent qui des plumes d’oiseau, qui des bouts de tissus de couleurs différentes. Et voilà Nils revêtu de tous ces morceaux dans un magnifique manteau d’Arlequin.

Arlequin, on le sait, est un des personnages de la commedia dell’arte, au costume aisément reconnaissable, qui représente les différentes facettes du personnage ainsi que sa pauvreté. Page après page, on retrouve différents enfants costumés, les uns dans des personnages de commedia dell’arte, Pierrot et Colombine, les autres en animaux (oiseau, dragon, lapin…). Ce joyeux défilé carnavalesque de personnages déguisés sur fond noir évoque différentes cultures. Le texte, souvent rimé, prend des aspects de ritournelle, avec deux « refrains » qui se répètent en alternant et qui rythment ainsi les différentes pages. Joie du déguisement, joie du partage, plaisir de retrouver du même et du différent à chaque page, tout ceci pour constituer le personnage d’Arlequin, comme un personnage dans lequel tous peuvent se retrouver, synthèse de toutes et tous. Ce défilé de personnages est illustré par des collages – ce qui évoque le patchwork de tissus du manteau d’Arlequin, tandis que sur la page de gauche, en plus du texte, se regroupent petit à petit les morceaux découpés. Répétition, accumulation : on retrouve là les techniques fondamentales des albums en randonnée, randonnée très graphique cette fois.

Un texte simple, une joyeuse ribambelle d’enfants aux prénoms de toutes les origines, tous déguisés, tous prêts à aider celui qui n’a rien, dans la gaité et la bonne humeur, pour faire la fête tous ensemble !

Sous une même lune

Sous une même lune
Jimmy Liao
HongFei, 2023

L’enfant, la lune et la guerre

Par Anne-Marie Mercier

Un enfant accompagné d’un lapin en peluche et d’un chat attend, accoudé à une fenêtre. Le paysage devant lui est banal : un jardin, quelques buis, une allée de dalles roses. Au loin, une montagne, un ciel tantôt clair tantôt nuageux, ensoleillé ou rosé.
D’abord arrive un lion ; après un appel de l’enfant à sa mère, puis une course inquiète, la rencontre se fait au clair de lune. L’enfant soigne le lion blessé. Arrive ensuite un éléphant, une grue… le ciel s’obscurcit de plus en plus et la blessure de l’animal est de plus en plus grave. La peluche a disparu, le chat vaque à ses occupations. Enfin, arrive celui que l’enfant attendait, un soldat. Il lui manque une jambe, l’enfant emballera sa prothèse dans des bandages.
« Je pensais à toi tous les jours sous la lune » dit l’enfant. « Moi aussi », dit le père : était-ce la même lune ? Le monde du père avec ses avions et ses bombes tel qu’on le voit en dernière page est-il le même que celui de l’enfant et de sa mère ? Le monde du rêve est-il le même ? Vaste question, mais toujours est-il que les mondes se rejoignent à travers cet enfant, son attente et son désir de réparation. Les illustrations très simples, qui reprennent le même décor mais font varier les spectateurs (peluche, chat…) les temps et les heures, installent le temps du rêve sur fond blanc, faisant contraste avec les images aux couleurs denses, sur des pages à fond perdu, qui montrent le temps de l’attente et celui des retrouvailles.
C’est un album beau et sensible sur un sujet très peu traité dans notre époque dominée par la paix.

 

Loup Gris à l’école des chasseurs

Loup Gris à l’école des chasseurs
Gilles Bizouerne (texte) et Ronan Badel (illustrations)
Didier Jeunesse 2023

Les leçons du gourou

Par Michel Driol

Dans ce nouvel opus des aventures de Loup Gris, le héros, toujours aussi affamé, va trouver Maitre Crock, célèbre chasseur devenu bien vieux, qui lui donne trois conseils. Le flair pour sentir, les oreilles pour entendre, les yeux pour voir. Sauf que, au lieu de mettre en œuvre les trois conseils simultanément, Loup Gris les applique successivement, ce qui le conduit à trois échecs cuisants. Retournant voir Maitre Crock, il entend un dernier conseil : utiliser un oignon pour pleurer, attendrir ses victimes, et les manger… Conseil qui, bien sûr, ne sera d’aucune utilité pour Loup Gris qui sortira de cette histoire aussi affamé que des épisodes précédents !

Pauvre loup ! Malmené par les deux auteurs, le redoutable prédateur est ici la victime toute désignée des autres animaux, pourtant bien inoffensifs. Antihéros magnifique, il souffre de sa bêtise, de ses appétits, de sa précipitation et finit empuanti par un putois, la gueule écrasée contre les piquants d’un porc épic ou piétiné par une horde de sangliers au point qu’on le plaint et qu’on le trouve sympathique ! On apprécie l’inventivité des deux auteurs pour construire des aventures drôles, pleines de vie et de rebondissements. Jouant sur les couleurs, la typographie, les onomatopées, les exclamations, la langue familière, le dialogue (et le monologue omniprésent du loup), le texte, découpé en petites saynètes, a tous les atouts pour être dit à voix haute. Quant aux illustrations, elles sont un régal d’expressivité et de mouvement. S’invite dans cet album un nouveau personnage, Maitre Crock, figure de gourou dont les conseils et les trucs paraissent à la fois pleins de sagesse, et bien évidents. On songe aux clefs de la réussite que certains vendent à prix d’or ! Ce vieux sage vit confortablement dans une grotte aux parois ornées représentant les animaux à chasser, qu’il montre, à la façon d’un maitre d’école, avec sa règle (un fort bel os !)… et nous voici plongés en pleine préhistoire !

Les fidèles de Loup Gris auront plaisir à le retrouver ici, et apprendront, peut-être, qu’un loup averti en vaut deux… et qu’avant d’agir, il faut bien observer et analyser la situation avec tous ses sens ! Car la dernière image nous laisse anticiper une fin bien douloureuse, sans aucun doute, pour ce pauvre Loup Gris !

Lire la chronique de Chantal Magne-Ville sur Loup Gris se déguise

La véritable Histoire de King Kong

La véritable Histoire de King Kong
Luca Tortolini – Marco Somà
Sarbacane 2023

La rançon de la gloire

Par Michel Driol

Devenu une star, King Kong raconte sa vie. Certes, il est riche, mais il doit se soumettre à tant d’obligations prévues par son contrat : les vêtements, le garde du corps, les publicités qu’il doit tourner, la fiancée choisie pour lui… Il expose alors son histoire, depuis son repérage dans la jungle par des hommes qui l’assurent qu’il est fait pour la gloire, jusqu’au tournage pour lequel il a dû apprendre le jeu d’acteur. Souffrant de la solitude, sans réponse aux lettres qu’il envoie chez lui, il décide de tout quitter pour redevenir Ughm et être lui.

Quel contraste entre l’image que l’on a de King Kong, le monstre qui kidnappe une jeune femme et se bat contre les avions, accroché au sommet d’un gratte-ciel, et l’être civilisé, doux, gentil, élégant,  que cet album propose ! Il n’est plus vu comme un animal sauvage, mais comme un acteur au faite de la gloire. Ce dont parle l’album, c’est bien du poids que représente la célébrité, de l’aliénation qu’elle impose, de la privation de liberté qui l’accompagne, de l’absence d’intimité. King Kong est toujours en représentation dans cette Amérique des années 20-30 représentée avec finesse par Marco Somà dans de douces teintes pastel, un peu sépia, à l’image des vieilles photographies. Décors, vêtements, accessoires, caméras… tout évoque ces roaring twenties, ces fantastiques années. Avec subtilité l’album oppose la vie publique et la vie privée de ce nouveau nabab, et laisse le lecteur trancher quant à la question de son consentement. Consentement à suivre ces hommes qui le flattent, consentement à signer un contrat qu’il n’a pas lu, consentement à devenir autre, à perdre sa nature première, animale, pour devenir une icône de mode, une célébrité, un « people ». En ce sens, c’est bien ce phénomène qui est au cœur de l’album. Bien loin de profiter d’un système, King Kong en est la victime. L’argent fait-il le bonheur ? Quelle est la vraie identité du personnage ? Est-elle compatible avec l’image que l’on veut donner de lui ? Personnage déçu, malheureux, nostalgique de sa vie d’avant, mais sans aigreur ni agressivité, King Kong n’est pas dans l’accusation ou la revendication et il accepte de renoncer à la vie de rêve, de luxe dont on croit qu’il jouit à Hollywwod. Par un petit clin d’œil, le dessinateur le montre se dépouiller de ses vêtements luxueux, mais termine sur un plan où l’on voit un gorille lire, ou regarder, un ouvrage dont la couverture représente King Kong, comme une trace du passé.

Cette « véritable » histoire de King Kong prend le détour de la fiction pour conduire chacun à s’interroger sur son identité propre, sur la façon dont on peut être prêt à l’aliéner pour jouir de son quart d’heure de célébrité. A l’élégance (aussi bien physique que morale) du personnage de King Kong correspond l’élégance du graphisme de Marco Somà. L’album est autant une façon de s’interroger sur ces problématiques que de découvrir, à travers une multitude de détails, le mode de vie des stars des années 20 et les techniques du cinéma de l’époque. Un splendide hymne à la liberté d’être soi !

Qu’on me permette de dédier cette chronique à François Quet, cinéphile averti, qui aurait apprécié cette réécriture intelligente et iconoclaste d’un des grands mythes du cinéma hollywoodien.

Shahrzad et le roi en colère

Shahrzad et le roi en colère
Nahid Kazemi
Saltimbanque 2023

Ce que peuvent les histoires

Par Michel Driol

Shahrzad est une petite fille qui adore écouter et observer les autres, qui lui inspirent des histoires qu’elle aime raconter et écrire. Lorsqu’un petit garçon triste lui explique qu’il a dû fuir son pays parce que son roi, qui avait perdu sa femme et son bébé, était devenu tellement en colère qu’il avait interdit de rire, de danser, d’être joyeux, Shahrzad se demande comment elle peut l’aider. Dans un magasin de jouets, elle voit un avion, et s’imaginant qu’elle est à son bord, se retrouve au palais du roi cruel. On s’en doute, par le pouvoir de ses histoires, elle parviendra à le décider à permettre à son peuple d’être aussi heureux qu’il l’était avant son malheur. Et Shahrzad se retrouve dans le magasin de jouets.

Avec sa bouille toute ronde, ses épais sourcils, ses cheveux touffus (un peu à l’image de son autrice), Shahrzad incarne une héroïne des mots, une fillette mue par l’altruisme, le désir de mieux comprendre ceux qui l’entourent en racontant leurs histoires. C’est bien un l’album sur le pouvoir  politique et le pouvoir de subversion que représentent les mots bien employés. Pouvoir politique du roi, à l’image du tyran du conte persan, dont la colère semble ne pas connaitre de limite, colère que le conte explique par le malheur qui l’a frappé, et qui lui dicte de ne vouloir que des sujets à son image, aussi malheureux que lui. Contrepouvoir des mots, de l’esprit de finesse, de l’argumentation par le récit : car il faut à Shahrzad un réel talent d’abord pour être écoutée  par le tyran, puis pour le convertir. On laissera à chaque lecteur le plaisir de la découverte de cette stratégie, des voies par lesquelles elle passe pour convaincre le roi, le mettre face à ses propres contradictions. Avec douceur, sans le brusquer, Shahrzad introduit peu à peu dans l’esprit du roi d’autres choses que son chagrin, mais aussi le conduit à mettre des mots sur ses maux. Cette réécriture du Conte des mille et une nuits magnifie elle aussi le pouvoir du récit en lui donnant une dimension facilement accessible aux enfants. D’abord par l’âge des protagonistes, Shahrzad et le petit garçon. Ensuite par l’empathie que l’on ressent envers tous les personnages, de l’héroïne au roi, victime avant d’être tyran. Enfin par le traitement des illustrations. Des doubles pages qui ne cherchent pas à imiter un style orientalisant, mais s’inscrivent dans un contemporain occidental : trottinette, métro, jardin public, magasin de jouets, dans un style naïf, enfantin et joyeux. Un mot enfin sur la dimension fantastique : la métamorphose du roi est-elle réelle ? Ou le pouvoir des mots n’est-il qu’un beau rêve ? Ce qui est sûr, et c’est ainsi que se clôt l’album par une pirouette metatextuelle, c’est qu’elle fera une très bonne histoire afin de s’interroger sur ces questions si actuelles.

Un album qui dit le pouvoir du rêve, de l’émotion, de l’empathie suscitée par le récit, véritable source de connaissance sur l’humain, un album très contemporain par son ton, par son choix d’une héroïne courageuse et forte, bien décidée, un album qui rappelle à quel point le récit et la littérature sont des contrepouvoirs indispensables. Un grand merci aux Editions Saltimbanque de faire connaitre Nahid Kazemi, autrice d’origine iranienne vivant aujourd’hui au Canada, qui a écrit plus de 40 ouvrages autant pour enfants que pour adultes et qui a été nommée, entre autres, au prestigieux prix Astrid Lingren en 2020.

Le Jardin secret du dernier comte de Bounty

Le Jardin secret du dernier comte de Bounty
Philippe Mignon
Les Grandes Personnes, 2023

Lecture -voyage dans un jardin

Par Anne-Marie Mercier

Voilà un autre album étonnant au catalogue des Grandes Personnes qui nous avaient déjà ravis avec de multiples chefs-d’œuvre. Celui-ci ne ressemble à aucun autre et il a s’inscrit dans différents genres : encyclopédie imaginaire, livre-jeu, traité de l’histoire des jardins, histoire d’un personnage…
« Nous sommes en 1842 » … Henry Blackwood est le dernier comte de Bounty : il a perdu son fils unique, un savant naturaliste, mort dans le naufrage de son bateau en mer de Chine. Henry Blackwood, sachant sa fin proche, fait venir un ami, savant comme lui, pour lui faire visiter son jardin, l’œuvre de toute sa vie, avant de disparaitre et faire disparaitre son jardin avec lui. En effet, cette visite d’un lieu plein de vie, de sève et d’eau est aussi un chant funèbre, un testament.
Nous visitons, comme l’ami, avec Henry pour guide. On suit leur progression. On admire les statues. On passe d’un ruisseau à un étang, puis à une fontaine, un lac, une île… Henry explique comment il a procédé et où il a trouvé les matériaux. On dévoile de nouvelles perspectives en soulevant des rabats, on se perd dans le labyrinthe (oui, il y a un vrai labyrinthe). Notre gondole passe sous une bouche de monstre. On découvre le gigantesque poisson des abysses qui servira de tombeau au comte. L’album est un livre à systèmes : le poisson surgit au milieu d’une double page, ouvrant sa gueule devant nous. C’est une expérience de lecture étonnante qui mime celle d’une promenade dans un jardin spectaculaire (l’auteur s’est inspiré de jardins existants : Méréville, Bomarzo, Ambras, le parc Querini de Vicenza, le jardin de la perspective de Nanjing).
Le livre a une dimension historique et encyclopédique : on y trouve différentes techniques imaginées par les grands jardiniers pour donner une impression d’espace, créer de la surprise, déformer le réel. Le jardin est situé en Irlande, vers Killarney, avec un climat qui autorise tous les rapprochements ; des jardins italiens et français y côtoient un jardin chinois et des pagodes.
Des oiseaux exotiques s’y sont multipliés et le comte élève des espèces rares dont on comprend vite que la plupart sont fantaisistes. Mais là encore, le livre à système autorise de multiples variations. Les illustrations délicates imitent les aquarelles des naturalistes classiques, avec une finesse de trait et une délicatesse de couleurs superbes. Une quadruple page (la page de droite se replie en trois) développe une imitation de planches de zoologie, pour nous présenter des animaux fantastiques à l’allure sage et aux noms latins, mis en relation avec Linné, le grand naturaliste suédois : le Kamichi tête d’euphorbe (qu’on peut voir sur la couverture), l’Ibis Rococo, etc. Mêlant règne animal et règne végétal, jouant avec les espèces, ce dépliant fait face à une page dans laquelle un disque permet de faire varier le bec d’un oiseau : le lecteur pourrait lui-aussi inventer des animaux et leur donner des noms…
En somme l’album nous entraine dans un jardin fantastique (on songe au Jardin d’Abdul Gasazi de Van Allsburg) qui nous apprend beaucoup sur les jardins réels et nous fait voir des animaux proches des plus étranges qui existent, et plus étranges encore. C’est aussi une promenade qui ouvre sur un temps long : à la mort du comte, selon ses volontés, le jardin sera fermé à tous les visiteurs et abandonné pendant cent ans. Le palais de la belle au bois dormant connaît ici une version végétale paisible : après cent ans, il n’y aura personne à réveiller et sans doute plus de jardin autre que dans nos rêves, suscités par cet  album fascinant.

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Les Gens du Parc

Les Gens du Parc
Emma Robert, La Jeanette
Cipango, 2023

Des fleurs, des gens, des rêves

Par Anne-Marie Mercier

Au Parc, Timothée ne court ni ne marche ; il s’assoit et observe les gens. Il leur donne un nom, les imagine chez eux, leur invente un passé, s’inspire de leur vie pour rêver la sienne. Madame Pétale aime les fleurs, Monsieur Rêve contemple le ciel, Monsieur Moineau aime les oiseaux, le Magicien étonne les enfants, les amoureux dansent…

Ces sont des vies belles et ouvertes sur le monde. Timothée lui-même porte un beau regard sur les gens qui l’entourent et sur le parc, nous invitant à travers eux à apprécier fleurs, nuages, oiseaux, etc.
Les illustrations riches en couleurs et en détails mettent en valeur les visages, sur fond de fleurs et de verdure, montrant bien toute l’humanité du propos.

Billy – Le Bon, la brute et l’héroïne

Billy – Le Bon, la brute et l’héroïne
Loïc Clément – Clément Lefèvre
Little Urban 2023

Jane, la calamité des bandits !

Par Michel Driol

Quelque part au Far West, à la grande époque, Billy découvre en ville un magnifique cheval. Las, il appartient aux Loveless père et fils, les deux terreurs de la ville. Grâce à une première intervention, la correction de Billy, en pleine rue, par les deux terreurs, est évitée. Mais ne s’en prendront-ils pas au cheval ? Pour le sauver, Jane a une idée… Comme quoi, les filles, elles peuvent être courageuses, malines, et elles méritent bien d’être cheffes de bande !

L’album fait revivre l’univers du western – version Sergio Leone – en l’assaisonnant de thématiques plus contemporaines, le harcèlement à l’école et l’égalité filles-garçons. Clin d’œil à Billy (le Kid) et Calamity Jane, les deux héros sont des enfants qui ont à lutter contre les méchants – manichéisme du western oblige ! Saloon, face-à-face en pleine rue, shérif… tous les ingrédients sont là, qui évoqueront pour les uns des classiques du cinéma, pour les autres Lucky Luke… Le récit, circonstancié, autonome, pris en charge par Billy, le narrateur, occupe le bas des doubles pages, laissant le haut libre pour une image « format cinémascope »  dans lesquelles certains cinéphiles reconnaitront des cadrages archétypaux du western. L’aventure est rythmée, soutenue par un texte qui ne manque pas d’humour dans la façon dont le narrateur, sans illusion sur eux, caractérise les adultes qui l’entourent, mais aussi dans son emploi d’un vocabulaire imagé (mention spéciale pour la tronche de hibou hébété de ce grand cornichon…) – Et que dire du peigne-zizi, mis dans la bouche de Jane, sévèrement reprise par son père pour son langage ! Western, certes, mais western décalé, comme aseptisé pour en gommer la violence latente. Au fil des illustrations, on trouvera ainsi une carotte à la place d’un six-coups à la ceinture ou des carabines à bouchons. On suivra avec délices une histoire dans l’histoire, celle d’un chien qui a dû voler un chapelet de saucisses et les promène d’une page à l’autre. On appréciera aussi la façon dont, par deux fois, les illustrations font place à des dessins d’enfant, pleins de naïveté et d’autres clins d’œil (à la reine des Neiges, libéré, délivré…). Bref, tout ceci est à prendre au second degré !

Restent pourtant trois aspects plus sérieux. La maltraitance à l’égard des animaux contre laquelle s’insurgent les héros. Le harcèlement dont est victime Billy de la part du fils Loveless. Et enfin la place et le rôle des filles. Car c’est bien Jane qui invente le stratagème, l’exécute dans le plus grand secret, et épate le jeune Billy, qui, par certains aspects, a la naïveté, la candeur et la spontanéité d’un petit Nicolas dans ses propos.

Un western pour de rire, aux personnages attachants et au rythme soutenu. De quoi passer un bon moment, ouaip !

24 heures de la vie d’une fourmi

24 heures de la vie d’une fourmi
Delphine Chedru
Hélium, 2023

La vie, l’amour, le temps… et une petite fourmi

Par Anne-Marie Mercier

Avec un clin d’œil aux Vingt-quatre heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig, voici un album qui montre les émotions d’une jeune fourmi, Fourmiguette, avant le vol nuptial annuel des fourmis, alors qu’elle ignore au début de sa journée qu’elle y participera.
On admire avec elle sur son trajet les beautés de la nature et les dangers qui guettent les petites fourmis comme elle. Chaque double page indique une heure précise ; il faut qu’elle arrive à temps pour ne pas rater le spectacle. Le lecteur peut inscrire l’heure sur le cadran présent dans le trou de la page en tournant les aiguilles. Les enfants peuvent ainsi apprendre à lire l’heure. On y apprend aussi des détails sur différents insectes, leurs métamorphoses, leurs habitudes.
Selon l’heure, le rythme est à la hâte, à la fuite ou à la flânerie ; la fin se fera au galop. Arrêt au bord de la mare pour admirer les libellules ; de fait, que cette image est belle ! Enfouissement dans les fleurs, sous la menace de jeunes coccinelles qui ne l’ont pas reconnue ; au coucher du soleil, c’est le règne des abeilles dans le rosé du soir. La nuit est mauve et noire, sur fond de fleurs et de papillons de nuit ; l’aube est jaune dans les maïs, le jour est jaune puis bleu… Fourmiguette finit son voyage accompagnée par ses récents amis, papillons et coccinelles. A l’arrivée, elle sent que des ailes poussent sur son corps : elle ne sera donc pas spectatrice du vol des fourmis mais actrice.
La vie, l’amour, le temps, et la mort qui rôde… quel beau mélange.
Les images sont magnifiques. Le texte, court et précis, parfois drôle, est rythmé par une formulette.
Il est rare qu’un documentaire soit aussi délicat et riche tout en restant extrêmement simple, et en racontant une histoire avec un personnage attachant.

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