Les Minuscules

Les Minuscules
Claude Clément – illustrations de Tildé Barbey
Editions du Pourquoi pas  2022

Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière (Hugo)

Par Michel Driol

Dans un pays en guerre, se rendant à l’école, Bassem découvre sa maison soufflée par une explosion. Orphelin, cheminant parmi les décombres, il rencontre d’abord une vieille femme qui réussit à sauver quelques plants de fleurs et de légumes de son jardin, puis un jeune homme qui joue du piano, son amie Shadia et son petit chat, son instituteur qui s’acharne à sauver les livres de la bibliothèque, un homme qui traine une charrette remplie d’eau potable et une troupe d’artistes ambulants… de quoi se délivrer de ses larmes et continuer à vivre.

Il s’appelle Bassem… il pourrait bien aussi s’appeler Yuriy  ou Anastasiya, Moussa ou Fatou…Les Minuscules dit avec force, à hauteur d’enfant, les désastres de la guerre, dans une langue épurée et réduite à l’essentiel, dans un texte qui force le lecteur à épouser les sentiments et les émotions du héros, son désarroi, le grand vide qu’il ressent à la perte de tout ce qui constituait sa vie et son univers, à l’image de cette boutique, héritée d’un aïeul, désormais détruite. On suit donc son errance dans cette ville détruite, à travers des rencontres symboliques qui mettent l’accent sur ce qu’il faut pour vivre et survivre : les plantes pour la nourriture, les fleurs pour la beauté, l’eau, l’amour, et aussi la culture. Pourquoi sauver les livres s’il n’y a plus rien ? Parce que le jeu, le rire, l’art sont indispensables face à la brutalité des bombes. Ils sont ce qui constitue notre mémoire, notre humanité, notre façon d’être ensemble dans un partage d’émotions sans lequel nous ne pourrions pas vivre, pour continuer à aller de l’avant. Les Minuscules, ce sont tous ces personnages, Bassam comme celles et ceux qu’il rencontre, ces gens de peu, ces gens de rien, ces victimes de ceux qu’on nomme grands, mais qui peuvent se montrer solidaires, créatifs, et capables de combattre la folie aveugle, absurde et destructrice de la guerre. Parvenir à semer quelques grains de lumières, écrit l’autrice à propos de son texte, c’est une piste que suit avec bonheur l’illustratrice. Grains de lumière ou grains de sable, telles sont les traces laissées par Bassam dans sa fuite, celles qu’on retrouve en forme d’étoile, ou sous les pattes du chat, qui constituent comme un fil doré au sein de cet album. Les illustrations ne cherchent pas le réalisme, mais déconstruisent et reconstruisent le monde, à la façon de métaphores visuelles dans lesquelles les livres deviennent portes ou tentes,  et les touches du piano des marches sur le chemin. Comme un contrepoint au tragique de l’histoire, elles disent l’espoir d’un monde meilleur vers lequel marcher pour aller, comme écrivait Hugo, vers sa lumière.

Un album qui adopte un point de vue singulier et original sur les enfants dans la guerre, pour dire de façon très poétique la nécessité de la solidarité et de la culture pour résister et survivre  aux atrocités du présent.

Architectures fantastiques

Architectures fantastiques
Nancy Guilbert – Illustrations de Patricia Bolaños
Editions courtes et longues 2022

Réelles architectures de l’imaginaire

Par Michel Driol

La narratrice a du mal à supporter l’homogénéité et l’uniformité de sa ville, béton et brique. Soudain, devant un mur de miroirs, elle entend une voix et se retrouve entrainée dans un univers fantastique qui la conduit autour du monde, au sein de réalisations architecturales artistiques qui la conduisent du Jardin des Tarots de Nikki de Saint Phalle à la Closerie Falbala de Jean Dubuffet, en passant par les Etats Unis (les Watts Towers de Sabato Rodia), le Japon de la Maison de thé Takasugi-an de Terunobu Fujimori ou encore l’Italie des Jardins de Bomarzo de Vicino Orsini. Au total, ce sont ainsi près d’une vingtaine de sites qui sont visités, autant de façons de nourrir l’imaginaire pour chasser chagrin et ennui au moment de retourner la ville ordinaire.

A l’aide de la fiction de la petite fille et de ce voyage fantastique où l’on passe d’un univers à l’autre, ce documentaire explore l’univers des architectures insolites, lorsque des artistes confirmés – ou de simples facteurs comme à Hauterive – réalisent des lieux incroyables, alliant avec originalité l’utilisation des matériaux, des couleurs,  des formes, bien loin de la grisaille unie du béton industriel. Dans une langue souvent plein de poésie, le texte associe un récit à des  « commentaires » plus explicatifs, écrits en italique sous forme de vague. L’originalité de ces commentaires est qu’ils sont pris en charge par les œuvres elles-mêmes, qui évoquent leur histoire, le projet de leur créateur. Ils invitent à observer, à réfléchir, à s’amuser, à explorer. Cette façon de nouer un dialogue entre œuvre et visiteur ne manque ni d’humour ni de profondeur dans la confrontation entre le regard émerveillé de la fillette et l’explication des œuvres qui deviennent parfois un formidable terrain de jeu ou d’exploration, suscitant parfois l’effroi, l’émerveillement, la surprise, ou l’étonnement. Les illustrations cherchent à interpréter à leur manière ces œuvres, ne voulant pas atteindre le réalisme absolu, mais parvenant à les sublimer tout en jouant avec elles, avec beaucoup de vie.

Un album dont on conseillera la lecture à toutes celles et ceux qui trouvent nos villes trop monochromes, nos rues trop droites, et à toutes celles et ceux qui pensent que rêve, imagination et créativité devraient être plus présents partout.

La Petite fille qui avait peur de tout

La Petite fille qui avait peur de tout
Aurora Cacciapuoti
Traduit (anglais) par Christian Demilly
Grasset jeunesse, 2022

Mais ça finit bien quand même

Par Anne-Marie Mercier

L’auteure « a étudié la psychologie et l’art thérapie avant d’obtenir son diplôme en illustration », dit la présentation, et on constate effectivement qu’elle a exploré les terreurs enfantines : la petite Amélie pense à tout («on ne sait jamais ce qui peut arriver», répète-t-elle) : de l’orage, des chutes, des orties, des araignées, de tous les animaux… et  elle se prive ainsi de beaucoup de choses : de la nature, des sorties en famille, des amis.
Un jour, arrive un petit être tout gris et larmoyant qui se présente de manière mystérieuse : « Tu ne cesses de m’éviter. Si ça continue comme ça, je ne pourrai jamais réaliser mes rêves ». Pour consoler cette petite chose, Amélie l’emmène faire ce qu’elle refusait de faire seule.

Prendre de la distance avec une émotion, s’occuper d’autrui pour oublier ses soucis, tout cela est intéressant. Mais le dédoublement est un peu étrange et le happy end apparait un peu facile. Cependant il y a de bonnes idées de choses à faire pour bercer son chagrin et les dessins sont précieux pour donner une forme à ce qui n’en a pas .

Le Roi de la blague

Le Roi de la blague
Thomas Scotto – Illustrations de Vanessa Hié
A pas de loups 2022

Tel est pris qui croyait prendre

Par Michel Driol

Le héros est un Pique-Bœuf qui, nettoyant les dents de différents animaux de la savane, piaille qu’il voit leur culotte jusqu’au désert, voire jusqu’au Pôle Nord. Et chacun, Hippopotame, Crocodile, Gnou, Caméléon, Girafe, de se sentir affreusement gêné. Mais, lorsque c’est au Lion qu’il entend faire sa blague, couic… C’est la fin du livre et du farceur.

Voilà une histoire en randonnée autour d’un personnage bien impertinent. Le texte est enlevé, rythmé, et on le lira de préférence à voix haute pour apprécier les multiples onomatopées qui le parsèment. Tic tic, slurp… On entend le Pique-Bœuf facétieux faire son office, et réitérer sa blague qui ne fait rire que lui… et le lecteur, bien sûr ! De fou rire en fou rire, le héros ne se sent plus de joie ! Tout semble permis à celui qui se moque des autres, veut leur jouer un mauvais tour, les mettre dans l’embarras avec ce qu’ils ont de plus intime et qui devrait rester caché. Jusqu’à ce pas de trop, ce Lion qui n’a pas le sens de l’humour, et affirme ne jamais porter de culotte… Ne reste alors plus du Pique-Bœuf qu’une plume dans les mains du Lion. C’est une fable, animalière et traditionnelle, avec une morale explicite qui veut rester dans la tonalité légère et humoristique de l’album : Les plumes courtes d’un Pique-Bœuf blagueur sont toujours les meilleures. Morale explicite et décalée qui masque sans doute la vraie morale, que chaque lecteur aura soin de construire par lui-même, où il sera bien sûr question d’humour et de pouvoir. Mais ceci est une autre histoire ! Les illustrations de Vanessa Hié répondent bien à la légèreté du texte : il n’est que de voir les yeux rieurs du Pique-Bœuf, son bec qui esquisse des sourires, et les autres animaux anthropomorphisés. La palme revient-elle au maillot de bain-salopette rose de l’Hippopotame ou aux tee-shirts du Crocodile ou du Gnou ? La savane devient ainsi une espèce de Club Med où il fait bon vivre, jusqu’à la rencontre avec le Lion.

Oui, comme disait Pierre Desproges, on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui… Le Roi de la blague est un album cruel et pourtant léger, aux images hautes en couleur, malicieux, humoristique et que l’on prendra plaisir à lire à haute voix !

C’est ce soir

C’est ce soir
Clémence G
A pas de loups 2022

Objectif lune

Par Michel Driol

Une poule pleine d’entrain part à la rencontre de ses amis, 1 oie, 2 ours, 3 cochons… jusqu’à 12 lapins, sans oublier une centaine de fourmis et leur donne rendez-vous ce soir. Mais pour quoi faire ? Pourquoi, dans leurs galeries, les fourmis transportent-elles des tubes plus longs qu’elles ? Et quel est le rôle de cet oiseau fantaisiste qui fait l’acrobate d’une page à l’autre sur les fils électriques ? Tout ce petit monde se retrouve donc le soir, pour un compte à rebours suivi d’une magnifique pyramide d’animaux en direction de la lune, les tubes des fourmis servant à construire l’échelle.

C’est d’abord un album à compter les animaux jusqu’à 12, mais aussi jusqu’à 100 pour les fourmis. C’est ensuite un album en randonnée et à énigme, invitant le lecteur à se questionner sur ce qui va se passer ce soir, secret partagé par tous, sauf le lecteur ! C’est enfin un album  sur l’entraide qui permet grâce à l’union de réaliser ses rêves et de tenter de toucher la pleine lune. L’album est porté par un graphisme plein de couleur, de vie et de fantaisie. Les doubles pages en format paysage regorgent de détails à découvrir, comme ce minuscule escargot récurrent. Il faut enfin déplier un volet pour découvrir dans son ensemble la majestueuse pyramide. Le style plutôt naïf de la représentation des animaux, les paroles sagement enfermées dans des bulles donnent à lire une sorte de bande dessinée au dénouement inattendu, poétiquement absurde.

Autour d’un personnage exalté, un album qui suit le rythme d’une journée, joue sur les variations des modes d’invitation, sur l’attitude des différents animaux, pour célébrer les plaisirs de l’entraide et rendre hommage à la nature.

Le Livre coquin, Le livre qui a bobo

Le Livre qui a bobo
Le Livre coquin

Ramadier et Bourgeau
L’école des loisirs, 2021 et 2022

Jouer avec le livre ou être joué ?

Par Anne-Marie Mercier

Voici les 7e et 8e de la série.

En effet, « Le » livre a eu bien des aventures. Ramadier et Bourgeau ont eu le talent de lui faire vivre beaucoup de moments qui font de lui un miroir de l’enfant : avoir peur, s’endormir, être en colère, aller à l’école… toutes ces expériences ont été vécues par le  livre – et par son lecteur.

Et voilà que celui-ci se rebelle… un peu : le coquin se cache, il faut l’appeler, il joue à faire peur, le voilà devenu le compagnon de jeu de l’enfant… accompagné de l’adulte.
Dans le livre qui a bobo l’enfant est conduit à imiter les adultes qui le soignent quand il est malade : on joue au docteur pour soigner ce pauvre livre.

Toutes ces propositions qui demandent au lecteur d’agir avec le livre et suggèrent une interaction sont portées par le graphisme minimal et très expressif du « visage » enfantin attribué au livre, sur un fond de couleur tramée, couleur presque constante dans chaque volume : bordeaux pour l’un, vert maladif puis jaune soleil pour le deuxième. Un livre gai et en bonne forme !

Le Bouton magique du professeur Lapin

Le Bouton magique du professeur Lapin
Antonin Louchard
Seuil Jeunesse 2022

Ah ! la magie des livres !

Par Michel Driol

Dès la première page, le professeur Lapin souhaite la bienvenue au lecteur dans ce livre magique. Il lui suffit d’appuyer sur le bouton rouge pour obtenir tout ce dont il a rêvé. Une glace à la fraise, un cornet de frites, un dauphin… Mais lorsque le lecteur doit demander « un truc tellement extraordinaire » qu’il « n’imagine même pas pouvoir le commander à Noël », rien ne se passe, le bouton est cassé… Une fois réparé, on découvre qu’on est hélas arrivé à la fin du livre…

Antonin Louchard reprend ici son personnage récurrent de lapin. Devenu professeur, il est affublé d’une longue blouse blanche, de lunettes rondes, mais tient soigneusement son doudou à la main ! Dans des poses très expressives, il discourt depuis la plupart des pages de gauche tandis que les pages de droite sont occupées par le fameux bouton, très réaliste ! Le dialogue et le jeu conduits avec le lecteur ne manquent pas d’humour. Le sérieux du professeur Lapin contraste fort avec la légèreté des désirs qu’il suggère au lecteur. Quant au lecteur, il se voit manipulé, trompé, roulé  par ce drôle de professeur mentaliste, magicien ou charlatan pour son plus grand plaisir. Finalement, il n’y a pas de magie, on le savait bien. Juste un jeu, peut-être plus sérieux qu’il n’en a l’air, invitant à se méfier des beaux discours et des belles promesses. Mais ceci est une autre histoire !

Un album plein de charme pour dire à quel point la magie des livres peut opérer sur chacun !

La Vérité est comme un oiseau

La Vérité est comme un oiseau !
Andréa Farotto et Anna Pirolli
Amaterra, 2022

Vérité et mensonge : théorie et pratique

Par Anne-Marie Mercier

Comme un oiseau, comme un poisson, comme une graine… la vérité est indestructible et toujours victorieuse, d’après les développements proposés sur ces métaphores. Les mensonges, eux, tombent dans le noir, l’oubli… Tout cela est un peu grandiloquent, mais les images sont fortes, colorées, dynamiques, alors pourquoi ne pas y croire un instant ?

La chute, en noir et blanc qui ramène ces questions philosophiques à une banale question de gâteau disparu fait un contraste drôle et saisissant : que valent les grandes affirmations de principe, devant les évidences de la complexité du quotidien ?
Elles ont le mérite d’être séduisantes, colorées, vives… alors que le quotidien est gris ? Mais le gris est drôle, alors…

L’Ogre de la librairie

L’Ogre de la librairie
Céline Sorin, Célia Chauffrey
L’école des loisirs (Pastel), 2022

Fais-moi peur !

Par Anne-Marie Mercier

Faut-il proposer aux enfants des livres qui leur font peur, des personnages comme les ogres, par exemple, terrifiants ?

Cet album propose une réponse en forme de fable : une petite fille accompagnée de sa mère entre dans une librairie, et la libraire lui propose son aide. Après un débat sur le personnage qu’elle veut rencontrer, elle la laisse entrer dans un petit espace de la librairie avec des fauteuils. Sur l’un d’eux, un ogre est en train de prendre le thé. Il a de très bonnes manières et commence à raconter une histoire d’ogre à la fillette, jusqu’au moment où chacun doit rentrer chez lui : façon de dire que, une fois le livre terminé, on peut en sortir en y laissant toutes les émotions, la frayeur comprise.
Entretemps, la fillette aura eu droit à une belle histoire d’ogre dévoreur, où le personnage de la fiction est bien différent de l’être bonasse et timide qui se trouve sur le fauteuil de la librairie.
Avec toutes ces fictions enchâssées, voilà un joli portrait du livre, un « ami prêt à se plier en quatre pour la faire rêver et apprivoiser ses peurs ». Dessins à la belle étrangeté, triples pages, pages à rabats, tout est mis en œuvre pour captiver et charmer à la fois.

 

Le Marron d’Anatole

Le Marron d’Anatole
Céline Person, Sophie Bouxom
Amaterra, 2022

De l’âme des objets

Par Anne-Marie Mercier

Il est bien mignon, le timide Anatole, avec son air doux et son petit nez. Il a un ami secret qui lui porte chance : un marron tout rond, trouvé dans la cour de l’école. Mais un jour, le marron est perdu, le monde se fissure.
Les tentatives d’Anatole pour le retrouver sont tout aussi mignonnes : refaire le trajet (mais il y a plein de marrons dans la cour de l’école), mettre un avis de recherche…
La trouvaille de l’autrice est d’avoir proposé une fin heureuse qui ne prenne pas les enfants pour des idiots : non, le marron ne sera pas retrouvé, jamais. Mais il sera remplacé par un autre objet, accompagné d’une amitié.
Dessins stylisés et expressifs sur fond blanc, typographie simple, décor réduit à juste ce qu’il faut, tout est à sa bonne place pour cette petite histoire, facile en apparence mais qui touche aux questions de perte, d’acceptation, de changement de perspective : grandir, en somme.