Je connais peu de mots

Je connais peu de mots
Elisa Sartori
CotCotCot Editions 2021

Oser prendre la parole

Par Michel Driol

Drôle d’objet que ce leporello qui se lit à l’infini, un peu comme un ruban de Moebius, puisque quand on l’a retourné, on se retrouve sur la première page. Il y est question de la langue, celle qu’on apprend, avec difficulté, car outre les mots, il y a aussi la syntaxe à maitriser, avec ses règles, et ses exceptions. Mais, malgré cela, il y a la communication, le lien, et l’envie d’apprendre d’autres langues, d’aller vers d’autres cultures… dont on ne connait que peu de mots… à l’infini.

L’album questionne notre rapport à la langue dans un texte d’une grande sobriété pour en dire l’essentiel : à la fois le sentiment d’échec et de découragement face à l’ampleur tâche et la réussite du lien établi et entretenu, malgré tout. Belle leçon d’espoir et d’ouverture aux autres donc : aller au-delà de ses doutes, de ses insuffisances pour prendre conscience de ses réussites dans le domaine langagier ! Et belle façon de parler de notre bien commun, la langue, que chacun fait sienne peu ou prou. Tout cela est illustré par des dessins à l’encre bleue représentant une danseuse stylisée, d’abord comme noyée dans un océan face à l’immensité de la langue qui la submerge, puis émergeant petit à petit d’une sorte de pluie jusqu’à vouloir replonger encore dans l’eau de la langue.

Un livre accordéon poétique pour donner confiance à toutes celles et ceux qui se sentent en insécurité linguistique !

 

 

 

Notre Boucle d’or

Notre Boucle d’or
Adrien Albert
L’école des loisirs, 2020

Le nouveau Boucle d’or

 Par Anne-Marie Mercier

Le conte de Boucle d’or est ici nettoyé de ses rituels surexploités à l’école (le jeu sur petit/ moyen/grand, etc.) pour revenir à sa racine : un enfant s’introduit dans une maison d’animaux (très anthropomorphisés puisqu’ils possèdent maison, table, chaises, bols et lits), il y met un certain désordre pendant leur absence (un bol est cassé, il y a du chocolat partout), et s’endort. Il s’enfuit à leur retour.
Mais il y a d’autres modifications : l’enfant est un petit garçon (aux boucles blondes), et les ours (désignés comme « le gros papa ours » et « la grosse maman ours » – belle égalité – et « le tout petit ourson ») sont plutôt gentils : loin d’être en colère, ils commencent à avoir peur de la « bête » qui s’est introduite chez eux, puis, attendris par l’enfant, ils le ramènent sur leur dos jusqu’à à la lisière de la forêt, mais pas plus loin car il ne faut pas exagérer la proximité avec les humains.
La modernité vient aussi du traitement des images : si de l’extérieur la maison a l’air d’un jouet et les ours de figurines en plastique trop grosses pour y tenir, l’intérieur est vaste, composé de plusieurs pièces et d’un étage. Les couleur franches et contrastées, les angles de vue variés et les effets d’échelle apportent du dynamisme et de la dramatisation à l’histoire, de même que la disposition des images, parfois organisées en séquences proches de la BD. La dramatisation est aussi accentuée par les interventions du narrateur qui s’indigne du comportement de l’enfant, s’adresse à lui pour lui enjoindre de ne pas, puis  qualifie ce qu’il a fait de « grosse bêtise », pour frémir ensuite sur ce qui arrivera… L’ensemble est beau, vivant et très réussi.

Pikkeli Mimou

Pikkeli Mimou
Anne Brouillard
L’école des loisirs (Pastel), 2020

Philosophie de confinement

Par Anne-Marie Mercier

« Je sais que tous les autres sont quelque part.
Et puis, il y a tous les arbres près de moi »

Cela faisait longtemps qu’on était sans nouvelles du pays des Chintiens : La Grande Forêt nous avait éblouis (2016), et on n’avait pas vu passer Les Iles (2019). C’est un plaisir de retrouver ce petit monde, ses personnages, pleins de simplicité et de chaleur et les superbes images d’Anne Brouillard, lumineuses même quand il fait nuit.
Ici, dans cet album au format plus réduit, il est question de souhaiter son anniversaire à un ami que l’on n’a pas vu depuis longtemps : faire un gâteau la veille, quitter sa petite maison tôt le lendemain, sous la neige, en tirant un  traineau, en espérant arriver avant la nuit après avoir traversé le lac gelé et la forêt, s’y perdre même jusqu’au moment où on tombe sur les traces laissés par les skis de l’amie Veronika, voilà tout ce que doit faire Killiok pour arriver chez Pikkeli Mimou.
Retrouvailles chaleureuses de tous ces isolés. À ses amis qui lui demandent s’il ne se sent pas seul, isolé au milieu des bois, Pikkeli Mimou répond : « Jamais ! Je sais que tous les autres sont quelque part. Et puis, il y a tous les arbres près de moi ». Et le lendemain, tout le monde rentre chez soi.
Ces propos de Pikkeli Mimou peuvent être une explication au fait que l’album ait pour titre son nom alors qu’on ne le voit que sur quatre doubles pages : le cœur de l’histoire est le trajet à faire pour le rejoindre, la poésie de la forêt, de la neige, de la nuit. Cet album évoque aussi le bonheur de la solitude, loin de tous, auprès du poêle, avec un livre offert par un ami, bien au chaud grâce à la couverture donnée par un autre ami : quand on a des amis et qu’on est seul, on ne l’est pas vraiment car « tous les autres sont quelque part». Et si par malheur on n’avait pas d’amis, il y aurait encore les arbres.

 

La Grande Forêt. Le pays des Chintiens

Imagier du vivant

Imagier du vivant
Martin Jarrie
Seuil, 2020

Images vivantes

Par Anne-Marie Mercier

L’album de Martin Jarrie est à lui tout seul une exposition. En ces temps où l’on est privé de la contemplation des œuvres, depuis la fermeture des musées, c’est un bonheur de s’arrêter sur ses images, reproductions de vrais tableaux de l’artiste qu’est Martin Jarrie, dans lesquelles on devine l’épaisseur de la matière à travers la richesse de la palette. Certaines images ont la précision du trompe l’œil, d’autres la beauté d’une nature morte, parfois celle d’un tableau abstrait. Les fonds vont du noir le plus profond au rouge le plus éclatant, en passant par des verts, des blancs, des jaunes aux multiples nuances.
Selon le principe de l’imagier, des animaux et des plantes sont présentés, seuls, sans décor, et avec pour seul accompagnement textuel leur nom. Certains occupent toute une double page, le plus souvent ce sont de gros animaux (la vache, le mouton, le cochon, le cerf – superbe sur un fond de vert tendre – le maquereau, si bleu). D’autres occupent une seule page et jouent au jeu des correspondances avec leur vis-à-vis : complémentarité (un citron entier et un citron en coupe), rapprochement de couleurs (le radis et l’œillet rouge) ; parfois c’est juste un détail (la crête de la poule et la fraise), parfois c’est le début d’une histoire (un coq face à un renard) ; parfois c’est plus mystérieux : que va faire le chat avec le raisin? ou drôle (le cheval et le poivron).

On ne se lasse pas de contempler chaque détail, de se rassasier de ces couleurs : c’est magnifique, vibrant… vivant.

Feuilleter sur le site de l’éditeur

Taupe et Mulot : Tome 3 – Notre part de ciel

Taupe et Mulot : Tome 3 – Notre part de ciel
Henri Meunier illustrations de Benjamin Chaud
Hélium 2020

Amitié, poésie et fantaisie

Par Michel Driol

Trois histoires indépendantes pour ce tome 3 des aventures de Taupe et Mulot. L’un n’y voit pas beaucoup, l’autre est aux petits soins pour son ami. Comment se baigner quand on a oublié son maillot ? Comment faire le nettoyage de printemps en aout  sur des airs de Django Renard ? Comment repérer tout ce qu’il y a sur le chemin et faire l’inventaire de tous les cailloux qu’on nomme et qu’on reconnait intimement ?

Trois histoires et trois personnages qui font penser à l’univers d’Arnold Lobel par la façon de révéler une vision et une approche poétiques du monde, pleine de fantaisie. D’abord, on a l’amitié indéfectible entre deux animaux de race différente, et pourtant liés par ce qu’ils ont en commun et ce que chacun peut apporter à l’autre : une vision du monde particulière, un enthousiasme et un souci de l’autre. Car, si Taupe y voit peu, il poétise le monde qui l’entoure, et a une attention particulière pour tous les petits riens. Il vit à son rythme et a sa façon bien à lui de profiter de chaque instant. Le calendrier du cœur compte plus pour lui que le calendrier des autres. Ces deux personnages sont dépeints avec humour, à travers des dialogues savoureux, dans une écriture pleine de malice. Les illustrations, aux couleurs chaudes, donnent à voir deux animaux très anthropomorphisés, d’emblée sympathiques pour le lecteur, dans des décors soignés, qu’il s’agisse de la nature luxuriante ou de la maison très confortable de Taupe.

Trois histoires courtes, enlevées, pleines d’optimisme et de joie de vivre pour conforter le sens de l’amitié et aiguiser le regard sur le monde.

Poussin

Poussin
Davide Cali, David Merveille
Sarbacane, 2019

Par Anne-Marie Mercier

«  à tous ceux qui rêvent de devenir de grands auteurs »

Dans cet album très drôle, il y a de  grands sujets : comment devient-on écrivain ? Et écrivain pour enfants ? Qu’est-ce que la vocation, l’inspiration, et que pèsent ces mots face à l’édition, à l’économie, à la loi du marché ?
Le héros de cette histoire veut depuis son enfance devenir écrivain, il sent qu’il en a la fibre, s’imagine un destin. On le voit faire plusieurs tentatives, se remettre sans cesse à l’ouvrage, persuadé chaque fois d’avoir créé un chef-d’œuvre, et découragé par les refus successifs des éditeurs auxquels il envoie ses romans.
Pour se venger de l’un d’eux qui lui a écrit qu’il fallait « simplifier son écriture », il envoie un torchon absurde, avec un héros idiot et banal (un poussin), illustré par ses soins, c’est-à-dire n’importe comment. Poussin fait du ski est un succès, il y a des suites, malgré ses tentatives pour décourager l’éditeur : Poussin fait un gâteau, Poussin fait du vélo, Poussin fait pipi au lit, etc. L’écrivain est invité dans les écoles, à l’étranger. Poussin est adapté à la télévision, fait vendre des produits dérivés et est traduit en 60 langues. L’écrivain apprivoise peu à peu sa créature et son succès en voyant ce qu’il apporte à ses petits lecteurs : la joie partagée, l’amitié d’un héros récurrent placé dans des situations simples.

L’album réussit à être à la fois une satire très drôle du monde des séries populaires pour enfants et à poser des questions graves sur ce qu’est l’écriture, la création, et la réception de ces œuvres.

Feuilleter sur le site de Sarbacane.

La petite boîte

La petite boîte
Yuichi Kasano, Diane Durocher (trad. du Japonais)
L’Ecole des Loisirs, 2021

La moufle, euh, non… la boîte

Par Christine Moulin

On ne compte plus les adaptations du conte slave La moufle. En voici une pour les tout-petits, de format carré, en carton résistant, qui met en scène non pas une moufle, mais un objet très riche, fantasmatiquement: une boîte!
L’histoire par accumulation est courte: peu d’animaux se présentent pour entrer dans la boîte et pour que cela aille plus vite, certains, tels les canards, viennent trois par trois. Ces animaux sont des classiques du répertoire de la maternelle: renard, élan, canards, donc, et ours. La situation est réduite à sa plus simple expression: on ne sait pas vraiment pourquoi tout le monde veut entrer dans la boîte, les conditions météorologiques ne semblant jouer aucun rôle, à la différence de ce qui se passe dans le conte originel. Pour le plaisir, sans doute?
Mais malgré ce dépouillement, cet album a de nombreux atouts: les animaux sont très mignons, avec leurs grands yeux malicieux, leur bouche souriante et leur expression très lisible. Le texte est varié: la narration est animée par des onomatopées et des dialogues enlevés.
Ce qui peut surprendre l’adulte qui connaît l’histoire, c’est la fin: la boîte n’explose pas, si bien que l’on peut chercher une nouvelle interprétation. Cela signifierait-il que l’on peut toujours accueillir autrui, même si les conditions matérielles ne semblent pas favorables? L’air réjoui des animaux, sur la dernière double page, laisse entendre que même serrés, on est bien, ensemble.

Mona aux doigts de miel

Mona aux doigts de miel
Marie Zimmer illustrations de Madeleine Pereira
Editions du Pourquoi pas ? 2020

Le merveilleux voyage de Mona au sein de la ruche

Par Michel Driol

En visite avec sa classe chez un apiculteur, Mona se retrouve sur le dos de Meline, qui la conduit au sein de la ruche dont elle est reine et où on a besoin d’elle pour un travail bien spécifique : écrire des slogans sur les banderoles que les abeilles utiliseront pour manifester et dire qu’elles sont en danger.

A travers ce récit merveilleux se pose la question de l’urgence de la sauvegarde des insectes, des abeilles en particulier, menacées par les insecticides. Pourtant, le texte est plein de légèreté. Mona, la narratrice, est une enfant ordinaire que rien ne prédisposait à vivre cette aventure. Chacun pourra donc s’identifier à elle. Avec une certaine naïveté, elle subit sa miniaturisation, et découvre dans la ruche un univers organisé, où chacun a un travail à accomplir. Il y a là comme un clin d’œil à tout un pan de la littérature de jeunesse qui vise d’abord à instruire en faisant découvrir un univers étranger, et on retrouve là les techniques et les codes de nombreux récits. Mais, tout en respectant l’univers des insectes, il y a aussi comme une façon de les anthropomorphiser et de rapprocher leur univers de celui des hommes, mieux connu par l’enfant lecteur : si la ruche est une usine, pour la sauvegarder, il convient de manifester, de se chercher des alliés (Mona, choisie pour ses qualités d’écriture). Enfin, la conclusion, explicite, incite à faire un pas vers l’autre pour dominer ses peurs en le connaissant mieux. Les illustrations mettent l’accent sur le côté enfantin de l’univers représenté (abeilles qui sourient…), mais aident aussi à prendre conscience de la transformation des campagnes par une agriculture chimique mécanisée.

Un récit fantastique destiné aux jeunes enfants, au service de la défense de la cause des abeilles.

 

Rosie

Rosie
Gaëtan Dorémus
Rouergue, 2020

Où est ma maman ?

Par Anne-Marie Mercier

L’argument de ce très bel album pourrait sembler mince, puisqu’il tient à un fil : celui qu’une petite araignée cherche désespérément.
En fait il est lourd de sens, puisqu’au bout de ce fil, à la fin de l’album, on découvre la mère de Rosie qui s’exclame à l’avant dernière double page « Ma fille ! », en écho aux « où est mon fil ? » répétés de page en page par Rosie.  Ce jeu sur les mots rend la métaphore de la fil-iation bien claire pour tous et rattache cet album à tous ceux, bien connus, où l’on voit un petit chercher sa maman (et parfois son père), avec de l’originalité en plus : un insecte, et encore plus une araignée comme héroïne, ce n’est pas courant. Les arachnophobes n’ont rien à craindre d’ailleurs : Rosie est très mignonne ; c’est une petite boule rose aux grands yeux étonnés (où perle, à la fin, une larme) et aux pattes en bâtonnets qui la font ressembler à une boule hérissée d’épingles.
L’autre mérite de cet album tient à la dynamique des pages qui font rebondir la lecture de l’une à l’autre : en suivant un fil, un geste (l’épisode avec les moustaches du chat est superbe), une plante, on suit les aventures de Rosie, tantôt jubilatoires, tantôt effrayantes. Pour ajouter à ce continuum, chaque décor placé à droite des doubles pages pourrait se coller à celui qui s’inscrit à gauche dans la page suivante pour former un leporello continu. Les paysages étranges, tantôt tracés délicatement sur fond blanc, tantôt envahissant tout l’espace comme la forêt de champignons, les créatures géantes rencontrées (à l’échelle d’une toute petite araignée), tout cela propose un beau voyage en images et une histoire captivante et… attachante.

C’est le troisième album de G. Dorémus proposé aux tout-petits, après les jolis Quatre pattes et Tout doux, tous aux éditions du Rouergue.

 

Mon petit carré de terre

Mon petit carré de terre
Cathy Ytak Illustrations de Christelle Diale
Editions du Pourquoi pas ? 2020

Il faut cultiver notre jardin

Par Michel Driol

Pour son anniversaire, Tilo fait construire, par sa mère, un petit jardin dans une caisse en bois sur le balcon de l’appartement qu’ils occupent, avec sa sœur, au 9ème étage d’une cité de béton. Malgré les sarcasmes de sa sœur, qui souhaiterait un jardin potager, il plante quatre bégonias, et voit, avec surprise une cinquième fleur pousser… qui s’avère être une carotte que l’on mange en famille.

Publié dans la collection [Pourquoi pas la terre ?], ce récit familial à la première personne – le narrateur est Tilo – repose sur une intrigue minimaliste pour aborder les problématiques liées à notre rapport avec la nature. Devant la plante inconnue qui apparait sans son jardin, Tilo est condamné à choisir entre la laisser pousser et la traiter comme une mauvaise herbe. D’un côté, il y a la grande sœur, dont toutes les paroles semblent motivées par l’envie de s’opposer à son frère, qui propose de l’arracher. De l’autre, il y a Tilo, qui cherche quelle peut être cette plante sans grâce, et qui lui laisse une chance. De façon simple, c’est le thème d’une certaine  biodiversité qui est ici abordé, en incitant à laisser la nature libre de se développer, pour, finalement, apporter aux hommes plus que ce qu’ils en ont souhaité. Cette parabole vaut aussi par l’arrière-plan parfaitement évoqué par Cathy Ytak, avec un soin apporté à l’évocation des petits détails de la vie quotidienne dans un immeuble (balcon servant à faire sécher le linge, ascenseur souvent en panne…), et dans la peinture des relations au sein de cette famille monoparentale au travers de dialogues vivants, souvent plein d’humour et expressifs. Les illustrations de Christelle Diale, très colorées, jouent à la fois sur le réalisme dans la représentation de la ville, des plantes, et l’imaginaire en exprimant le lien entre les plantes et l’homme. Elles se découpent souvent en petites vignettes qui mettent l’accent sur le travail, ou le temps qui passe. Enfin, elles proposent un parcours entre une ville grise au début et une ville où poussent les fleurs à la fin.

Un récit simple et efficace pour contribuer à sensibiliser les enfants à l’importance du jardin… qui se termine par une recette de salade de carottes à l’orange !