Ma Sœur est une brute épaisse

Ma Sœur est une brute épaisse
Alice de Nussy, Sandrine Bonini
Grasset jeunesse,  2018

Fraternité renversante

Par Anne-Marie Mercier

De deux personnages, l’un est rêveur, câlin, aime les livres, le calme, n’aime pas l’eau froide, les éclaboussures…, l’autre est tout le contraire : brise-tout, agité, hardi, brutal. On pourrait imaginer, si on n’avait pas lu le titre, que le premier est une fille et le second un garçon. Et pourtant, c’est bien la petite fille qui est, d’après son frère aîné, une « brute épaisse ». Voilà les stéréotypes de genre bien mis à mal, tandis que la situation des aînés qui doivent supporter un frère ou une sœur plus jeune sont ici bien défendus. Puisqu’on est en littérature « pour » la jeunesse, qu’on se rassure, le consensus apparaît à la fin de l’album et de la journée : avec l’histoire du soir, lue par le grand frère, la petite fille calme ses cauchemars, et son frère fond de tendresse… pas longtemps.
Les illustrations sont acidulées comme des bonbons. Sur fond beige, les personnages et les objets se détachent avec des couleurs contrastées, parfois « fluo ». Si la fille est souvent en jupe, porte du rose, a les cheveux longs, elle est aussi souvent en premier plan, en déséquilibre, en mouvement. L’album est organisé en doubles pages et joue sur la pliure ; elles montrent à gauche le garçon seul, tranquille, et sur la page de droite, la sœur, ou les deux – l’un dérangé par l’autre. La double page centrale montre un renversement de situation, niant la pliure : le garçon habillé en super héros poursuit sa sœur dans la moitié supérieure, et est poursuivi par elle dans la moitié inférieure. L’image de l’histoire du soir qui gomme elle aussi la pliure est la seule à les montrer vraiment réunis sur une double page.
Amis, ennemis, collés et séparés, les frères et sœurs sont bien illustrés dans ce bel album.

La Bible, Nouvelle traduction, texte intégral

La bible, Nouvelle traduction, Edition intégrale
François Bon, Frédéric Boyer, Olivier Cadiot, Emmanuel Carrère, Florence Delay, Jean Echenoz, Marie Ndiaye, Valère Novarina, Jacques Roubaud…
Bayard 2018, 2001 pour la première édition.

« Rendre le texte biblique de façon à la fois exacte et littéraire »

Par Maryse Vuillermet

Cette nouvelle traduction a pour but d’ « échapper aux lourdeurs convenues d’une langue érudite, d’un français académique,  d’être plus sensible aux jeux du langage » dit dans la préface Pierre Gibert. Claudel en 36 se plaignait déjà que « Malheureusement, les bibles de langue française ne nous donnent que des transcriptions pauvres et plates, sans résonnance et poésie. »
Il s’agit aussi de restituer la dimension orale du texte et sa diversité, étant entendu que la bible est une somme de livres qui a traversé différentes civilisations et qui a puisé aux différents genres littéraires.
« Il ya du roman, dans la bible, du théâtre, des énigmes, des élégies, des chants d’amour et de détresse. »

Plusieurs dizaines de traducteurs et d’exégètes, vingt écrivains et vingt sept exégètes ont donc accepté de participer au travail et chaque livre est l’œuvre d’un exégète et d’un traducteur. On note parmi les traducteurs les grands noms de la littérature contemporaine.
Et le résultat est parfois surprenant mais donne à la langue une puissance et une force jusqu’alors noyées dans l’académisme et la mièvrerie.

Ah, ça…j’y avais pas pensé!

Ah, ça…j’y avais pas pensé!
Ludovic Souliman, Ill Bruna Assis Brasil
Utopique 2018,

Une fable contemporaine sur la solidarité

Par Maryse Vuillermet

Une très jolie fable qui illustre la nécessaire solidarité dans un monde cupide, dur aux vieux, aux sans abris, aux orphelins, aux animaux.
Un vieux monsieur perd sa maison mais dans sa fuite, il va aider un grillon sans foyer, une poupée de chiffon, une petite fille seule, un géant sans abri et ensemble, ils vont trouver l’entraide et la chaleur d’une maison commune.
L’auteur est un conteur voyageur breton et on retrouve parfois avec bonheur les répétitions et les techniques du conte mais adaptées à notre époque. Les illustrations à base de collages de Bruna Assis Brasil donnent également au livre une touche très contemporaine et joyeuse.

Animal totem

Animal totem
Agnès Domergue, Ill Clémence Pollet
Hongfei 2018,

Trouver son animal totem

Par Maryse Vuillermet

Le narrateur part à la recherche de son animal totem. « Sur terre, toute âme possède un animal totem. Celui qui lui ressemble, celui qui le protège. »
Il rencontre successivement Grand corbeau, Biche, ours, araignée… Chaque animal lui offre, un regard, de la nourriture, un peu de chaleur, une parole, mais aucun ne le retient ou ne lui convient. Il continue…
Puis, il retourne au village  et là,  la chute est très inattendue.
Un magnifique récit d’initiation au monde animal, à la diversité, à la persévérance et la description d’un monde où hommes et animaux vivaient en interrelation.
Les illustrations de Clémence Pollet sont envoûtantes, les regards surtout, profonds et mystérieux.

A l’intérieur de mes émotions

A l’intérieur de mes émotions
Clotilde Perrin
Seuil Jeunesse 2018

Voyage au centre des émotions

Par Michel Driol

Cinq doubles pages pour aborder cinq émotions : la colère, la tristesse, le dégout, la peur et la joie. Le dispositif est identique : page de gauche, un portrait de l’émotion, avec des rubriques relativement récurrentes : caractéristiques physiques, points forts, points faibles, sensations repas préférés, jeux préférés, chansons préférées… Sauf que, bien sûr, tout s’inverse pour le dégout où détesté prend la place de préféré. Page de droite, un personnage allégorie de l’émotion, véritable monstre sauf en ce qui concerne la joie, permettant de découvrir l’intérieur par un astucieux système de rabats.

Format géant pour cet album qui manifeste un regard vif et créatif, plein de facétie et fait percevoir les émotions dans le monde actuel à hauteur d’enfant : si les personnages rencontrés vont du capitaine Haddock au père de Peau d’âne, les repas préférés sortent de l’ordinaire, bien sûr. On notera que chaque émotion possède ses points forts (même la colère ou la peur), ainsi que des points faibles, permettant ainsi d’échapper à l’instant présent et au côté moralisateur ou bienpensant quant aux émotions « négatives ». Avec des mots justes, non dénués d’humour, l’album permet à chacun d’ explorer les grandes émotions, et de mieux se situer par rapport à celles-ci. Selon l’âge, on sera sensible aux couleurs (grisaille de la tristesse, verdâtre du dégout, arc en ciel de la joie), à l’intertextualité qui invite à explorer la littérature pour la jeunesse sous le regard des émotions, ou au regard positif porté sur les émotions qui donnent comme une leçon de vie.

Un album ingénieux, malin pour  vivre avec ses émotions sans les masquer, mais en les comprenant.

Le Voyage

Le Voyage
Caroline Pelissier, Mathias Friman
Seuil jeunesse, 2018

Safari chez les enfants

Par Anne-Marie Mercier

Trois amis sont las de philosopher en rond et décident de mener un voyage d’exploration afin de combler les lacunes de leur encyclopédie et rapporter à leur Académie de nouveaux savoirs.
Récit d’exploration à la manière des Derniers géants de François Place ?  Pas vraiment, car ces personnages sont un lion, une girafe et un hippopotame. Ils quittent leur savane dans le ventre d’un grand cétacé, qui vole… grâce à un assemblage de ballons ! Ils partent ainsi  à la recherche d’un être fabuleux… l’enfant.
Arrivés à Paris, ils enquêtent discrètement en se mêlant à la population d’un zoo. Ils découvrent ainsi, par l’expérience autant que par les témoignages des autochtones (les animaux du zoo), les mœurs de ces curieux animaux. On retrouve le renversement opéré par Alain Serres : si celui-ci l’avait fait de manière plus radicale et permettant de remettre en cause le regard porté par l’enfant sur l’animal — et l’usage des animaux dans les classes, dans Le Petit humain, cet album en propose une version rieuse et distanciée.
Les dessin à la plume avec quelques rehauts de couleurs sont d’une grande finesse, pleins de gaieté et de sérénité.

 

 

 

La Mer !

La Mer !
Piotr Karski
Traduit (polonais) par Lydia Waleryszak
De La Martinière jeunesse, 2018

Sur place ou à emporter?

Par Anne-Marie Mercier

La Mer ! Tout un programme, plus encore qu’on ne croirait, même si ce n’est pas de saison ces jours-ci (aurant anticiper ou rêver aux prochaines vacances ensoleillées…) .
La mer n’est pas que la plage, c’est une immensité. Les pages de garde qui proposent au lecteur de retracer le périple de Magellan sur un double planisphère annoncent le propos : c’est sérieux et c’est un espace pour jouer, réfléchir, dessiner, rêver, apprendre…

Chaque double page ouvre un aspect autre de cet univers : on apprend (en les faisant!) comment faire des nœuds marins, comment repérer un phare, les bizarreries des animaux, les vents, on dessine les nuages et les intempéries, on trace son chemin dans les grands fonds, on observe ce qui vit dans les petites flaques ; on fabrique des jeux, des méduses, des sacs à mains pour des sirènes et des sacs de marin pour des navigateurs solitaires…

C’est beau, intelligent, inventif. Si vous êtes à la mer avec un enfant, et si les délices de la plage et des amis ne le comblent pas entièrement, il ne s’ennuiera jamais. Si vous n’y êtes pas, il en saura beaucoup plus qu’un autre qui y aura été sans rien voir.

Encyclopédie tout autant que livre-jeu, livre d’activité, de coloriage de bricolage, c’est un livre monde qui donne envie de voyager avec les explorateurs et de se rêver explorateur soi-même.

Hyper bien

Hyper bien
Fred Fivaz
Editions du Rouergue, 2018

Eloge de la dispersion

Par Anne-Marie Mercier

Charles est dans son transat, et tout à coup une envie le prend : aller faire du canoë. Charles est à la rivière et, tiens, il a envie d’une glace, tant pis pour la canoë. Charles est arrivé devant la glacier, mais il décide tout à coup de construire une cabane… etc, jusqu’au dernier désir, ce lui de faire une sieste, qui le ramène au point de départ. Ronde des désirs, liste des choses agréables à faire, fantaisie des images qui montrent le personnage – silhouette rouge étrange – passer devant des bribes de décors et des objets qui lui ressemblent. C’est hyper surprenant, et séduisant.

Les Etrangers

Les Etrangers
Éric Pessan et Olivier de Solminihac
L’école des loisirs, Médium +, 2018

Le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé…

Par Michel Driol

Toute l’histoire du roman tient en une nuit, la première nuit des vacances d’été. Basile, qui vient de terminer ses années collège, n’a pas envie de rentrer chez lui. Il se retrouve dans une gare désaffectée où il rencontre Gaëtan, un de ses anciens camarades d’école primaire, puis quatre adolescents qui ont fui le centre de mineurs isolés. et que Basile surnomme le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé. Ils suivent Nima, plus âgé qu’eux. Ce dernier, presque sous leurs yeux, se fait enlever par une mafia de passeurs, dirigée par un certain Soliman, que personne n’a jamais vu. Commence alors la recherche de Nima pour le délivrer, avec l’aide de Mamie, une ancienne sagefemme et de son étrange compagnon, Pesrić.

Le roman respecte tous les codes du thrilleur, et cela dès la couverture : les décors, la nuit, la gare abandonnée, les tunnels, la maison isolée, les dangers provenant tant des gendarmes que de la mafia, le camp constitué de conteneurs, les cachettes secrètes. Dès lors il fonctionne comme un page turner entrainant le lecteur au plus près de Basile, narrateur à la première personne de ce récit haletant. Mais ce serait réducteur de n’y voir qu’un thrilleur. D’une part à cause de l’arrière-plan familial de Basile dont le père, qu’il adore, a des oublis, se retrouve soudain perdu en Belgique, disparait pendant plusieurs jours.  D’autre part en raison de l’identité de Gaëtan, qui se révélera petit à petit au cours du texte, révélant une blessure, une déchirure dans un autre tissu familial. Enfin, bien sûr, car ce roman court (124 pages) évoque la situation des migrants dans une ville portuaire du Nord, leurs relations avec les passeurs mafieux et ceux qui tentent de les aider. Basile sait bien qu’il y a des migrants dans sa ville. Mais sans les avoir rencontrés. Et le voici confronté à un devoir de solidarité envers Nima, qu’il n’a vu qu’un bref instant. Le roman permet alors de faire place à des micro histoires de réfugiés, depuis celle des ados jusqu’à celle de Pesrić, d’une guerre à l’autre, rendant visibles aux yeux de Basile ceux qui lui étaient cachés depuis presque toujours. Le héros se pose de nombreuses questions sur le courage, la solidarité, les relations familiales, éveillant la conscience du lecteur et le renvoyant à ses propres réponses avec finesse et intelligence. Le roman appartient donc aussi à la catégorie du roman d’apprentissage à travers une nuit qui fait figure d’initiation, et le sentiment d’un point de non-retour à partir duquel l’enfance se termine, et la conscience de la lourde imperfection du monde. Quant au titre, comme au écho à celui de Camus, au singulier, il invite aussi à faire travailler la polysémie : au delà de l’aspect administratif du terme, il invite à s’interroger sur tous les sens de ce pluriel.

Le roman enfin est servi par une écriture à quatre mains. Les chapitres sont écrits en alternance par chacun des deux auteurs. On peut le sentir au début,  en percevant des décalages liés à la longueur ou la complexité des phrases, mais ce sentiment s’estompe progressivement lorsque l’intrigue se met en place. Le roman aborde dans une forme originale un sujet qui reste d’actualité. Il ne cherche pas à analyser la question, et, en ce sens, on regrettera peut-être qu’il n’aille pas assez loin. Ce serait ne pas percevoir ce qui en fait la richesse : au-delà du portrait en creux de milieux familiaux fragiles, la nécessité de la solidarité, de l’éveil des consciences, de la générosité et du dépassement de soi et de ses peurs.