Je suis qui je suis

Je suis qui je suis
Catherine Grive
Rouergue 2016,

 Trouver son genre et son chemin

Par Maryse Vuillermet

Raph ne part pas en vacances car sa maman est sur le point d’accoucher. Elle s’ennuie donc et s’est mise à voler le courrier dans les boites aux lettres de son immeuble.

Et puis, il y a un autre problème, elle est remplie de chagrin et depuis très longtemps, elle n’est bien qu’avec les garçons et dans des activités de garçon. Elle fait la tête même avec ses amis.

Et puis,  grâce à son copain Bastien, elle rencontre Sarah, la première fille avec qui elle peut être amie et qui l’écoute sans la juger.

Mais elle est surprise en flagrant délit de vol de courrier et tout va s’accélérer. Dans ce roman, il est bien clair que si Raph commet des délits, c’est parce qu’elle ne va pas bien et ne sait pas comment et à qui exprimer son mal-être.

D’où l’importance de l’amitié, de trouver une personne jeune ou adulte qui sache vraiment écouter.

Un joli roman sensible et bien écrit auquel je mettrais un seul bémol : l’immeuble et ses habitants, comme microcosme de la société, est rempli d’humains vraiment compréhensifs, je me demande si tout se passerait ainsi dans la vraie vie.

 

Chouette Philo. Abécédaire d’Artiste à Zombie

Chouette Philo. Abécédaire d’Artiste à Zombie
Michaël Foessel, Myriam Revault d’Allonnes

Gallimard jeunesse – Giboulées (Chouette ! Penser), 2012

La philo par l’ABC

Par Anne-Marie Mercier

La préface corrige ce que le titre pourrait avoir de léger : ce n’est pas un dictionnaire, ni une encyclopédie mais « un instrument pour mieux s’orienter dans le monde », tout simplement classé par ordre alphabétique, imitant – en petit et en images fixes – l’exemple de l’abécédaire de Gilles Deleuze, présenté de façon posthume dans une interview avec Claire Parnet (réalisation Pierre André Boutang). Ici l’exemple est diffracté : ce n’est pas un philosophe, mais 26 qui s’expriment, avec 26 dessinateurs différents, chacun sur un mot : Artiste, Bonheur, Communauté, Désobéir, Egalité, Finance, Gène, Humain, Imaginer, Jeune, Kiffer, Loi, Moi, Naturel, Opinion, Président(e), Question, Respect, Santé, Travail, Urgence, Voix, Waouh ! X (né sous), Yeux de l’esprit, Zombie(s). On notera l’originalité des propositions de fin d’alphabet, la contrainte des lettres rares poussant à l’imagination…

La plus grande chance de ma vie

 La Plus Grande Chance de ma vie
Catherine  Grive
Rouergue, 2017

Quand tout s’écroule autour de vous

Par Maryse Vuillermet

C’est une histoire inspirée d’un fait divers réel et c’est au début, un cauchemar. Juliette est la fille unique d’un couple d’employés de la Française des jeux ; jusque là dans sa vie, elle a eu beaucoup de chance, elle s’entend très bien avec sa mère avec qui elle partage tout, les gouts, la joie de vivre… Un peu moins avec son père, elle a l’impression qu’il ne l’aime pas.

Ses parents se disputent beaucoup et un jour finissent pas se séparer, c’est à l’occasion du divorce que, le père refusant de payer la pension alimentaire de sa fille,  une recherche d’ADN en paternité est demandée et horreur ! Juliette n’est la fille ni de son père (mais ça elle s’en doutait) ni de sa mère.

Une enquête  de police montre qu’il y a eu échange de nourrissons à la maternité par une infirmière déséquilibrée. Suivent des semaines de désespoir, son monde de certitudes s’écroule, elle doit rencontrer ses parents biologiques à qui elle est indifférente,  elle souffre beaucoup.

Ensuite on comprendra par les faits, la différence entre liens biologiques et liens affectifs et l’importance dans l’éducation de l’environnement familial, culturel, social…

Les questions sont posées avec intelligence, et expliquées à hauteur de jeunes. Un bon roman.

 

 

La Grande Forêt. Le pays des Chintiens

La Grande Forêt. Le pays des Chintiens
Anne Brouillard

L’école des loisirs (Pastel), 2016

Un Pays à vivre

Par Anne-Marie Mercier

Anne Brouillard construit ici tout un univers que l’on espère pouvoir explorer davantage très vite : la Grande Forêt n’est qu’une partie du Pays du Lac tranquille, à l’intérieur de Chintia qui comporte bien d’autres provinces : le Pays Lointain, le Pays Disparu, le Pays des Châteaux… mais aussi le Pays Comici, sans parler du Pays Noyé ou des îles qui l’environnent… Des cartes, soit générales, soit détaillées, nourrissent les « amateurs de cartes et d’estampes » et travaillent avec finesse la veine des pays imaginaires.

Les créatures qu’on y rencontre n’ont rien de trop extravagant ou terrifiant : un chien, Killiok, installé confortablement dans une petite maison où il prend le thé, son ami, un humain, Vari Tchésou (« magicien rouge », on ne nous en dit pas plus), qui devrait être revenu comme tous les étés et qui n’arrive pas, Véronica, une fille qui habite une grande maison, deux corbeaux qui parlent, des bébés-mousse, Monsieur Hysope, Suzy le cheval blanc, des jumeaux volants, le chat Miroir, le chat Mystère…

Il y a un peu de l’univers d’Alice dans la fantaisie des personnages et des situations, un peu du Vent dans les saules avec ces petites maisons de formes diverses très meublées et ces gouters répétés, une pointe de roman d’aventures avec les préparatifs de l’expédition, les sacs à dos, les pique-nique, les dangers, le suspense… et beaucoup d’Anne Brouillard avec le mélange de familier et d’étrange, l’atmosphère nocturne des images, une ombre générale qui fait que la moindre déchirure de ciel bleu est un éblouissement. On se régale.

L’intrigue se déroule pas à pas et se complexifie progressivement ; on découvre par bribes ce monde, tout d’abord à travers Killiok qui, inquiet de ne pas voir arriver son ami, part demander à Véronica si elle a des nouvelles, puis repart avec Veronica et les corbeaux. De rencontres en rencontres, la petite troupe s’agrandit, va de mystère en mystère… et sauve les bébés-mousse. Mais on sait qu’un danger demeure…

Génération K

Génération K
Marine Carteron
Rouergue (Epik), 2016

Pot-pourri scientifico-fantastico-apocalyptique

Par Anne-Marie Mercier

Marine Carteron s’était fait connaître par les Autodafeurs, une trilogie publiée au Rouergue entre 2014 et 2015. Son ancrage dans la SF noire se confirme ici avec un roman haletant, faisant alterner les points de vue de différents personnages qui ne se retrouvent qu’en fin de roman (technique que l’on retrouve dans Game of Thrones, etc., aussi bien à l’écrit qu’à l’écran). L’arrière-plan du roman, fait d’annonce d’épidémies et de réveils de volcans, le rattache à une pensée de l’apocalypse que l’on retrouve dans beaucoup de romans récents (voir la série U4). On l’aura compris, ce roman efficace est dans l’air du temps, et plus encore.

Supers-pouvoirs d’une « race » qui remonte aux temps du déluge (tiens, on dirait le dernier Salman Rushdie, Two Years Eight Months and Twenty-Eight Nights…) , enlèvements, poursuites, retrouvailles inattendues, monstres sadiques, savants sans scrupules, manipulations génétiques, Mafia napolitaine, voitures puissantes, réveil d’un ancêtre mystérieux (on pense à un certain comte Dracula)… On retrouve ainsi des ingrédients connus d’une certaine littérature frénétique (donc post-gothique comme l’était le Romantisme frénétique). A cela s’ajoute un ancrage dans la tradition légendaire, celle du Livre d’Hénoch, apocryphe biblique qui a inspiré John Dee, des courants maçonniques et mystiques, et jusqu’à certains jeux vidéo. Le roman garde une certaine distance grâce à l’un de ses héros, Georges (ou plutôt Georg !) qui ne se laisse impressionner par rien : « Enoch, un descendant de Noé, […] une histoire d’anges qui se seraient accouplés avec des humains et auraient transmis certains de leurs dons à leurs enfants. Bref, un gros ramassis de bêtises », dit-il, préférant s’attarder sur la partie scientifique, théories de Mendel et étude de paires chromosomiques.

Si le livre a été primé (Prix Lire Meilleur roman jeunesse 2016), c’est sans doute grâce à ses héros, un garçon, délinquant violent au grand cœur et très très fort, une adolescente riche et rebelle (avec piercings et tatouages donc), accrochée à son portable et à sa musique « metal », et son amie de cœur (et peut-être plus), jeune fille sage de milieu modeste, en quête de son père.  Tous découvrent leurs origines ou la vraie personnalité de leurs parents (les mères s’en sortent mieux que les pères…), c’est sans doute grâce à ce mélange détonnant (mais pas très étonnant) que la sauce a pris.

 

Simon la Gadouille

Simon la Gadouille
Rob Evans
Traduit de l’anglais par Séverine Magois
L’Arche, 2012

Par Clara Adrados

Dans cette pièce de théâtre on suit l’histoire de Martin, histoire somme toute banale : celle d’un enfant, le nouveau de sa classe, un peu perdu, un peu seul, qui va se lier d’amitié avec l’autre nouveau de la classe, Simon.

L’histoire se passe dans une école primaire, les enfants se cherchent, se chamaillent… Martin est la risée de ses camarades qui s’empressent de se moquer dès qu’une légère différence pointe son nez chez l’un de leurs camarades. Pour Martin, c’est le fait de venir de Birmingham et peut-être d’être un peu timide, en manque d’attention. Simon le sauve et lui permet de rêver, de rire, de s’inventer une vie qui lui correspond, où les moqueries glissent sur lui. Jusqu’au jour où Simon tombe dans la boue et se ridiculise devant tout le monde. Martin ne réagit pas, ne va pas vers son ami pour l’aider. Et c’est le surnom de « Simon la Gadouille » qui poursuit le pauvre garçon où qu’il aille. Les enfants répètent en chœur ce surnom. Le lecteur ressent alors l’oppression à laquelle la victime doit faire face. La narration constituée de très peu de dialogue contribue à rendre ce sentiment d’envahissement, d’étouffement subi par Simon. Peu de mots sont dits, peu de dialogues mais des chuchotements incessants qui constituent une rengaine malveillante dans sa vie. Martin est déchiré entre la culpabilité de renier son ami, et l’envie de faire partie du groupe des « populaires », de ceux à qui on ne donne pas de surnoms dégradants. Il choisira l’entente avec tout le monde plutôt que de garder son ami d’enfance. Les années passent et Martin souhaite revoir son vieil ami. La culpabilité et la peur de le retrouver et de voir qu’il ne lui a toujours pas pardonné hantent ce quarantenaire. Les deux hommes se donnent rendez-vous pour se revoir : une façon de retrouver un vieil ami ? Un moment propice aux excuses, au pardon ? Ou un instant pour se redécouvrir, adulte, dégagé de ces schémas de martyr / groupe dominant ?

Le lecteur peut se faire sa propre fin.

Cette pièce aborde avec justesse un sujet précieux pour les enfants scolarisés : le harcèlement à l’école. Martin semble avoir autant souffert que Simon de cette situation, même s’il a intégré le parti des harceleurs à un moment donné. Cela a détruit une part de lui-même pour que trente ans plus tard il ne se le soit toujours pas pardonné. Le personnage de Martin faisant office de narrateur, nous n’avons pas le point de vue de Simon, et cela donne toute sa force au texte. Simon accepte de revoir son vieil ami et on peut imaginer que ce dernier a bien réussi dans la vie, qu’il s’est construit malgré les maux auxquels il a été soumis, peut-être même que sa force vient du fait de ne s’être jamais plié à ses bourreaux. Une pièce qui ne laisse personne sur le côté : bourreau, martyr … Une ligne facile à franchir.

Réclamez des contes !

Réclamez des contes !
Delphine Jacquot
Les Fourmis rouges, 2016

Belle salade de contes ! achetez ma belle salade, bien fraîche !

Par Anne-Marie Mercier

Pinocchio, la Petite Sirène, Barbe-bleue, la Petite marchande d’allumettes, la Reine de Blanche-Neige, enfin tous les personnages, héros ou ennemis de héros, des contes classiques ont eu un problème à résoudre. La magie n’étant plus de mise dans notre siècle matérialiste, on leur propose à travers des « réclames » à l’ancienne le produit miracle : le loup n’a plus faim, la reine narcissique ne doutera plus de sa beauté, Cendrillon ne perdra plus sa chaussure, le vilain petit canard sera sûr de grandir, la Petite Sirène aura le prince à coup sûr et sans douleur… le conte s’achèvera paisiblement, ou plutôt n’aura pas lieu d’être puisqu’il n’y aura plus de difficulté à résoudre.

La fausse magie du progrès matériel et les illusions qu’on nous vend sont vues ironiquement à travers ces pages de texte qui vantent les qualités d’objets, potions, lotions, ou entreprises, et livrent des slogans définitifs. Il sont accompagnés de superbes images en pleine page qui relèvent davantage de l’art que de la « réclame » et montrent des héros heureux et satisfaits, vivant en paix avec leurs ennemis, confortablement, ou s’« évadant » sans risque, comme la chèvre du professeur Serein, dans un univers virtuel.

 

Les Sorcières du beffroi

Les Sorcières du beffroi
1. P’tit-Boudin et Grande-Greluche
Kate Saunders
Nathan (1999- 2014)

Sorcellerie, espièglerie et fantaisie

Par Michel Driol

P’tit-Boudin et Grande-Greluche, deux sorcières de 150 ans, sont chassées de l’Ile aux sorcières par la terrible reine M’ame Cadabra. Les voilà qui trouvent refuge dans le beffroi d’un village anglais, dans lequel le pasteur et son vicaire sont tyrannisés par Violette Sac-à-Crasses. Comme on s’en doute, les sorcières vont sympathiser avec les victimes et troubler joyeusement le paisible village anglais…

Sur un scénario assez courant – sorcières pour rire faisant irruption dans le quotidien banal – Kate Saunders signe un roman plein d’humour, dans la lignée de Roald Dahl, illustré par Tony Ross – c’est tout dire ! Personnages caricaturaux, modèles de cruauté, utilisation malencontreuse de sortilèges mal maitrisés, voilà les ingrédients de ce roman qui dépeint un univers de fantaisie et de légèreté que la littérature pour la jeunesse oublie parfois.

Ne boudons pas notre plaisir !

 

De givre et de plumes

De givre et de plumes
Edwidge Planchin, Fabienne Cinquin
Editions du Hêtre, 2016


Par Clara Adrados

Très bel album qui aborde un sujet relativement tabou et difficile : la mort d’un nouveau-né.

A travers l’histoire de Grand et de Tout-Petit, le lecteur découvre la joie de l’attente d’un enfant puis la tristesse de perdre cet enfant avant même qu’il ait pu vivre autrement que dans les rêves des êtres qui l’entourent.

Grand, un pingouin, et son enfant Tout-Petit, vivent en harmonie ensemble. Lorsque Tout-Mini arrive soudainement sous la forme d’un œuf dans le trou de givre et de plumes.

Le Tout-Petit est un peu jaloux, un peu effrayé de ne plus avoir ses moments de bonheur avec Grand. Mais ce dernier le rassure.

Tout aussi soudainement que l’arrivée de l’œuf, on apprend que Tout-Mini est sorti trop tôt, il est mort. Tout-Petit s’interroge : « Quand est ce qu’il sera plus mort, Tout Mini ? », « Quand on est mort, on ne peut plus revenir. » lui répond Grand.

Les illustrations, aux couleurs pastel et douces avant la mort de Tout-Mini, laissent place à des images sombres, représentant un monde de neige, de froid, de tristesse. Les images en double pages montrent la distance qui s’opère entre Tout-Petit qui cherche son parent, et Grand qui veut cacher ses larmes, pour éviter que Tout-Petit ne « cesse de grandir ».

Les larmes de Grand sont dévorantes, elles font fondre la neige, Grand ne peut que plonger dans l’eau pour se calmer… loin du monde, loin de son petit. Les illustrations sont fortes de la détresse de Grand et de Tout-Petit. Grand va dans les profondeurs pour s’isoler du monde tandis que Tout-Petit se retrouve seul dans un monde effrayant, peu rassurant.

Puis Grand reprend conscience que son petit a besoin de lui, il sort et protège son petit, le fait sourire … et espère que Tout-Mini les entend et rie de leurs jeux.

Cet album plein de douceur évoque avec justesse la difficulté de faire son deuil pour continuer à vivre, à faire sourire son enfant, en imaginant que l’enfant non né sourit peut-être dans un ailleurs. On notera que les droits d’auteurs sont reversés à l’association Kaly qui soutient les personnes touchées par la mort d’un bébé ou d’un enfant.