L’invité surprise

L’invité surprise
Géraldine Barbe
Rouergue

Devine qui vient à ton anniversaire, maman !

Par Michel Driol

inviteEtre fils d’une famille « normale », avec une sœur gothique, et des parents profs, ce n’est pas le fun pour Louis, Certes, il y a de bons côtés, comme les vacances au ski. Mais la visite d’expos, l’écoute de chanteurs aussi ringards que Jo Dassin ou Benjamin Biolay, et la télévision parcimonieuse, c’est trop ! Surtout quand, dans la classe, d’autres sont nés au Vietnam, ou ont une mère brésilienne. Ce sont surtout les enfants de divorcés que Louis envie :  deux familles, de nouveaux frères et sœurs, une nouvelle vie, plus de libertés… Une seule solution : faire en sorte que ses parents divorcent. Et Louis va tout faire pour que ce plan diabolique s’exécute… jusqu’à inviter Benjamin Biolay, ex-camarade de classe de sa mère, pour son anniversaire !

Voilà un premier roman avec un angle original : d’habitude, le divorce en littérature jeunesse est surtout vu comme une épreuve, la famille unie restant le modèle. L’auteure montre un jeune garçon en passe de perdre ses repères en souhaitant que ses parents divorcent, tout en continuant de s’aimer : Qu’est-ce que s’aimer ? La routine est-elle à l’opposé de l’amour ? Où est le bonheur ? Avec humour, ce récit à la première personne – le narrateur est, bien sûr, Louis – montre les désarrois du héros, sa naïveté et sa bonne foi, sa rouerie dans l’invention d’un plan étonnant que ne renierait pas Marivaux pour faire en sorte que ses parents tombent amoureux chacun d’une autre personne. La morale – en grande partie énoncée par Benjamin Biolay, guest star de cet ouvrage – est une leçon de sagesse et permet au héros de grandir et de comprendre un peu de la complexité des sentiments et du monde des adultes.

Un roman léger et drôle, qui ne manquera pas de conduire ses lecteurs à se questionner…

 

 

Mingus

Mingus
Keto von Waberer
Traduit (allemand) par Jaqueline Chambon
Rouergue (epik), 2015

Pouvoir animal

par Anne-Marie Mercier

MingusUn monde futur sans animaux, dominé par un «  Präsi » éternel qui se dégrade de clonage en clonage (souvenir de Jodorowski et Moebius ?) et par une aristocratie qui profite de la misère du peuple ; un savant fou (mais peut-être pas tant que cela), sa créature (une chimère, mi homme-mi lion) et sa captive et future victime (une belle aristo qui tomera bien sûr amoureuse de l’homme lion), une secte masculine, une autre féminine, des religions, des guerres, un trésor enfoui, des poursuites… Il y a une multitude d’ingrédients dans ce roman, et des personnages secondaires attachants et originaux mais son charme principal réside dans le personnage de la chimère, Mingus, dans son langage, dans les chapitres où il prend le rôle du narrateur, et dans son évolution : Mingus grandit, apprend, comprend, et sent. Sa voix porte le récit et lui donne une allure particulière, à la fois naïve et brutale.

Le Loup à la bonne odeur de chocolat

Le Loup à la bonne odeur de chocolat
Paule Battault / Maud Legrand
L’élan vert

Doukipudonktan

Par Michel Driol

Loup odeur chocolat-COV-GC2.inddLoulou, petit loup, sent bon le chocolat… mais tout le monde se moque de lui. Alors, pour effacer cette odeur, il se roule dans un ruisseau bien pollué, dans la boue et dans du cambouis. Ayant repris confiance en lui, il croque quelques animaux. Mais cette nouvelle odeur pestilentielle attire à nouveau les moqueries, et Loulou déprime jusqu’à ce qu’un oiseau lui révèle qu’il sent mauvais. Alors Loulou prend un bon bain et se décide à assumer son odeur de chocolat.

Sur des sujets graves – estime de soi, regard des autres, différence, odeurs corporelles, hygiène et pollutions diverses de la nature, les auteures réalisent un album léger et plein d’humour. Humour du texte, Loulou passant pour un loup de Pâques, l’oiseau s’exclamant « Tu pues, toi »… Humour aussi du texte qui n’hésite pas à s’adresser au lecteur, avec le retour des « Oh non ! Que fait Loulou ? ». Humour des illustrations : même les lapins du papier peint de la chambre de Loulou s’éloignent de lui, Loulou est sans arrêt représenté entouré de carrés de chocolat ou de taches de couleur signifiant sa mauvaise odeur… Légèreté du personnage de Loulou, loup sympathique et naïf, cherchant à s’intégrer, ne comprenant pas ce qui lui arrive, comique malgré lui avec son arête de poisson mort sur la tête…

Un album qui invite tout simplement à s’accepter soi-même, et à accepter les autres, quels que soient leurs bruits et leurs odeurs…

 

Emily et tout un tas de choses

 

Emily et tout un tas de choses

Piret Raud,
Traduit (estonien) par Olek Sekki
Rouergue, 2015

La plus importante des choses

par François Quet

EmilyImaginez quelque chose. Depuis toujours, vous avez une existence bien rangée. Vous consacrez chaque instant de votre vie à l’accumulation sans fin de possessions. Et puis, un jour vous découvrez qu’il vous manque la chose la plus importante qui soit. Votre recherche ne fait que s’accélérer, devenir plus fébrile, jusqu’à ce que vous découvriez que la chose la plus importante qui soit, c’est vous-même. Que feriez-vous une fois que vous vous seriez ainsi retrouvé(e) ?

C’est un petit conte, à première lecture très énigmatique, que propose l’auteure estonienne Piret Raud, l’histoire d’un poisson qui s’appelait Emily, une petite histoire tout à fait absurde : un poisson qui se réveille à 6 heures précises, qui se brosse les dents avec ponctualité et qui recueille les objets perdus au fond des mers. Qu’on ne songe pas à une fable écolo ! Piret Raud embarque — si l’on peut dire — son lecteur dans une aventure sous-marine plutôt loufoque où l’humour conduit peu à peu à la philosophie et à la sagesse. Emily trouve des haltères ou une pipe ( « des choses excellentes pour la santé et des choses mauvaises pour la santé »), un lustre, un palmier, une glace avec deux boules, etc. Tous ces objets, que le trait naïf de l’illustratrice représente à peu de frais sur une page blanche, avec une rare touche de vert et une bidimensionnalité revendiquée, s’accumulent autour d’Emily jusqu’au jour où un message dans une bouteille l’entraine à la recherche de la chose la plus importante et qui s’est malheureusement perdue elle-même.

La métaphore devient dès lors un peu plus transparente : rien n’est très important, aucune possession en tous cas. Emily se débarrassera bientôt de tous ses biens : désormais elle se contentera de regarder. « Et ça c’était une chose merveilleuse ». Un crayon, du papier et un regard sur le monde, c’est bien suffisant pour l’héroïne dont le visage et les yeux s’arrondissent enfin de plaisir.

TYPOS, tome 2 Poison noir

TYPOS, tome 2 Poison noir
Guido Sgardoli
Flammarion 2014,

 

 De jeunes étudiants en journalisme  s’attaquent  aux multinationales de l’agroalimantaire

Par Maryse Vuillermet

 

 

 

  Nous retrouvons la bande de jeunes étudiants en journalisme  qui, cette fois,  décide de comprendre comment et pourquoi la planète est menacée par un poison noir, une micro bactérie qui détruit les récoltes, les  agriculteurs sont ruinés,  et vendent leurs terres à bas prix, à  la même multinationale, spécialiste en désinformation Klab,  et Agrogen, une puissante entreprise agroalimentaire prétend,   comme par hasard,  avoir trouvé l’antidote. La famine menace des régions entières.  L’auteur nous rappelle que Harlequin,  Dusker,  Gipsy, Morph ont créé clandestinement l’équipe de Typos qui  s’est donnée une mission « se battre pour la vérité et contre KLab, la multinationale qui domine Maximum City ». Pour cela,  ils ont créé un journal clandestin. Ils ont pour but aussi de  permettre au père  d’ Harlequin, Seth,  de revenir sur terre. En effet, il avait dû s’exiler volontairement sur un satellite pour avoir la vie sauve car il s’était déjà attaqué à Agrogen.

 On a donc de nombreux  ingrédients  faits pour plaire aux jeunes :  une ambiance de campus américain, une équipe de jeunes soudés par un passé douloureux, (Gipsy a perdu ses parents et la sensibilité, Harlequin est séparé de son père),  un zeste de  films de James Bond, en effet,  ils utilisent des gadgets  hyper-sophistiqués, une montre qui détecte les mensonges, un camping-car suréquipé de  matériel de haute technologie, ils surfent sur internet et tous  les réseaux, un peu de  séries Mac Guyver, car ils sont très débrouillards et enfin, beaucoup d’héroïsme, une lutte à mort contre les méchants pour sauver l’humanité. Les méchants  sont  très méchants, très cyniques, ils créent des épidémies et tuent  des populations entières pour faire des expériences, ils affament la planète pour s’enrichir. La police et les hommes politiques sont corrompus, la ville est sale et polluée, seuls émergent de ce monde noir  qui ressemble à une caricature du nôtre, l’intelligence et le courage des Typos.

Un récit bien mené et un ultime rebondissement qui annonce le tome 3.

Quand je dessine, je peux dépasser

couvquandjedessineA voir dans notre page actualités : A la suite des événements du 7 janvier dernier, Actes Sud Junior, Hélium, Le Rouergue Jeunesse et Thierry Magnier  publient un ouvrage collectif d’illustrations destiné aux enfants.

Baptisé Quand je dessine, je peux dépasser, l’ouvrage réunit 50 illustrateurs autour du thème “Le dessin, c’est la liberté”

Le Voyage dans le temps de la famille Boyau

Le Voyage dans le temps de la famille Boyau. Un roman à lire et à jouer
Yves Grevet et Julien Meyer (illustrations)
Syros, 2014

Le passé est un jeu comme un autre

Par Matthieu Freyheit

Le Voyage dans le temps de la famille BoyauL’auteur reprend ici les codes du livre-jeu et, en sous-main également, ceux plus discrets du cahier de vacances auquel Le Voyage dans le temps de la famille Boyau s’assimile parfois davantage. Tutoyé dès les premières lignes, le lecteur est pris à partie par Victor, douze ans, fils d’un inventeur et d’une historienne. Victor, enfant typique du début du quatrième millénaire. Victor toujours, donc le père décide d’emmener sa famille dans un voyage interdit vers un passé mystérieux de l’humanité : le 21e siècle. Le voyage proposé par Yves Grevet a l’intérêt de mettre le lecteur en relation avec son propre passé récent (saura-t-il reconnaître les ancêtres de son téléphone bien-aimé ?), mais aussi d’engager l’idée qu’il appartient lui-même à un présent qui passera bientôt au rang de passé explorable, d’Histoire. Déjà dépassé, le 21e siècle ? Une leçon de relativisation, donc, diluée dans une succession de jeux, de codes, de rébus à déchiffrer, d’indices à découvrir qui mettent constamment le lecteur-joueur en rapport avec les différentes temporalités qui l’entourent, avec lesquelles il dialogue parfois sans en avoir conscience. Les illustrations elles-mêmes ne cherchent pas une quelconque poésie mais se mettent au service du jeu et de la redécouverte de son propre univers. Un voyage qui se prête, sur un mode ludique, à l’introduction de motifs complexes, et pourquoi pas au récit d’un certain Huron venu en France…

C’est à moi !

C’est à moi !
Laure Monloubou
Editions amaterra

Et moi, et moi, et moi !

Par Michel Driol

cestUne plage, un seau, un râteau et un tamis…Une petite fille joue avec ces trois objets. Survient un garçon, qui les prend, tour à tour. C’est à moi…De la même façon, il va s’accaparer tous les autres jouets, jusqu’à se retrouver la tête dans le sable. Arrive alors un autre petit garçon qui offre des jouets à la petite fille, et construit avec elle un château de sable… jusqu’à ce que le premier garçon se réveille et lance un « bin et moi alors ?!! »

Cet album, aux pages cartonnées, presque sans texte, aborde avec humour la difficulté du tout-petit de prêter ses jouets, et son désir de s’accaparer tout ce qui l’entoure. La chute montre bien évidemment qu’à deux, c’est mieux, et met en avant les plaisirs de la socialisation et du partage. Pour autant, cette chute n’impose pas une lecture moralisatrice et laisse le lecteur choisir : qu’est-ce qui pousse le premier garçon à prononcer la phrase finale – son égotisme ou l’envie de s’intégrer au groupe ?

L’album ne parvient pas tout à fait à échapper aux stéréotypes de genre : la petite fille est la victime souriante, puis interloquée des vols successifs du premier garçon, et c’est un autre garçon qui vient la séduire avec ses jouets qu’il partage avec elle. Mais du coup, le dispositif narratif permet de montrer un garçon positif et un autre garçon négatif.

Les illustrations, simples et efficaces, dans un décor dépouillé presque abstrait, permettent aux tout-petits de comprendre l’histoire, en particulier grâce aux attitudes et traits de physionomie des personnages (forme de la bouche, rose des joues…).

Un album plein de tendresse… les tout-petits voudront-ils le prêter ou se l’accaparer ?

 

Docteur Parking

Docteur Parking
Franz Hohler

Traduit (allemand — Suisse) par Ursula Gaillard
La Joie de Lire, 2012 (1ère éd. 2002)

Chasser les mouches

par François Quet

CVT_Docteur-Parking_1192Il y a au moins deux histoires dans Docteur Parking. La première, qui occupe les trente premières pages de ce petit roman (65 p.), évoque les surprenants remèdes que ce drôle de médecin recommande à ses patients. A vrai dire, le docteur Parking n’a pas fait d’études de médecine et c’est à la faveur d’une méprise qu’il devient le médecin le plus écouté de la ville. Le docteur Parking est docteur en lettres ; son vrai métier, c’est l’attention aux langues. Il a fui son pays en guerre pour venir s’installer dans ce coin tranquille où il espère bien consacrer tout son temps aux livres de sa bibliothèque et aux enregistrements de dialectes et d’accents locaux. Est-ce l’exercice de sa spécialité ? un trait singulier de son caractère ? en tous cas le docteur Parking sait écouter les malades qui défilent chez lui. Il a beau leur dire qu’il n’est pas docteur, il sait aussi leur parler : « Il avait une manière de dispenser [ses conseils] qui vous obligeait à les suivre ». Il devine la bonne méthode de sevrage pour un confrère alcoolique et encourage la vendeuse harcelée par son patron à changer de travail pour soigner ses maux de ventre. Cette première partie est charmante : la magie envoutante du bon docteur invite à voir le monde autrement, à le soulager de ses tensions par un code de conduite plein de bon sens et d’équilibre mais qui paraît étrange et merveilleux, tellement il est contraire à nos habitudes.

Une autre histoire s’engage ensuite, plus grave malgré la tonalité amusante du conte avec ses personnages caricaturaux et ses dialogues clownesques. La réussite d’un étranger contrarie la mesquinerie des habitants de la ville. Le docteur ne trouve pas grand monde pour le soutenir et on l’accuse vite de tous les maux de la cité. Il n’échappera à l’expulsion que de justesse. Une histoire similaire, dans un temps très ancien, avait entrainé la lapidation d’un marchand d’épices. Le docteur Parking se sauve en exhumant cette vieille histoire et en enterrant les mouches qui hantent depuis la cité au point de se réveiller quand une situation voisine se présente. « Souvenez-vous des mouches, dit le bon docteur, elles peuvent revenir à n’importe quel moment si vous n’êtes pas vigilants ».

Ainsi le conte touchant qui invite à voir le monde avec d’autres yeux glisse vers une fable plus grave, bien que très discrètement didactique : gare aux mouches qui sommeillent sous terre ou en chacun de nous, ne les laissez pas se réveiller !

Les A.U.T.R.E.S


Pedro Mañas

Traduit (espagnol) par Anne Calmels
La Joie de Lire, 2012

Société secrète

par François Quet

Les-A.U.T.R.E.S-Pedro-ManasIl suffit d’une visite chez le médecin pour basculer d’un monde dans l’autre. Hier vous étiez le plus normal des petits garçons, aujourd’hui, avec un bandeau sur l’œil droit, parce que l’ophtalmo juge le gauche paresseux, vous voici, pour les copains qui jusqu’ici vous aimaient et vous respectaient, Œil-de-Cobra ou Franz-Œil-mort.

Mais Les A.U.T.R.E.S. ne raconte pas seulement l’histoire d’une discrimination. Il suffit de regarder autour de soi dans la cour de récréation, pour voir que tout le monde est différent : celui-ci bégaie, celui-là est trop bon élève, une autre est affligée d’un appareil dentaire, etc. On a toujours de bonnes raisons de ne pas être dans la norme. Dans ce roman tonique et porté par une belle indignation, les rejetés de l’école se reconnaissent, se serrent les coudes, et fondent une société secrète qui les conduira à la victoire : la dignité retrouvée, une visibilité assumée et respectée.

Plutôt que de s’attarder sur la méchanceté des enfants entre eux qui conduit à l’ostracisation de quelques uns, Pedro Mañas raconte, avec le plus grand sérieux, les réunions et l’organisation de cette armée secrète, supposée défendre les plus menacés. Inutile d’insister sur sa puissance de frappe : un exemple suffit. Et d’ailleurs les plus odieux des gens normaux ne sont-ils pas, eux aussi, secrètement affaiblis par d’inavouables tares. Alors « …que tous ceux qui en ont assez se rassemblent ! ». L’essentiel est là : dans ce double plaidoyer pour l’acceptation des différences et pour la solidarité et l’action.

Bien plus qu’une réflexion sur le handicap, le livre offre une déclinaison de toutes les figures possibles d’anormalité. Le héros si parfait, si conforme (jusqu’au traitement qui lui donne une tête de pirate) forme avec sa sœur un joli couple antithétique, puisque celle-ci en a assez de passer pour la dingue de la famille : « Dans le fond on est tous anormaux. Sinon… comment pourrait-on nous différencier ? ».

Le livre se termine par une invitation: les Anormaux Unis Très Rarissimes Exceptionnels et Solitaires ont besoin du lecteur. À lui, donc, de prouver qu’il est aussi anormal que tous les autres. Et le S de A.U.T.R.E.S. ne signifiera plus jamais Solitaires, mais Superdoués ou Surprenants.