La Double Vie de Cassiel Roadnight

La Double Vie de Cassiel Roadnight
Jenny Valentine
L’école des loisirs, 2013

 

Par Anne-Marie Mercier

Dans un foyer ladoublevied’accueil pour adolescents à la rue, Chap qui refuse de donner son nom est reconnu comme étant Cassiel, un adolescent disparu deux ans plus tôt. Il joue le jeu pour échapper à ceux qui le poursuivent et peut-être faire l’expérience d’un foyer, d’un confort dont il a toujours manqué. Jenny Valentine explore le versant psychologique de l’usurpation d’identité, de façon un peu lourde : les cas de conscience de Chap sont répétitifs et entravent la dynamique du récit ; cependant, ils ont le mérite de dire de façon insistante au lecteur que tout cela va mal finir, avant que le personnage ne découvre que le foyer aimant qu’il a cru trouver (un peu invraisemblable, mais bon) s’avère être un piège. Dans cette histoire à laquelle j’ai eu du mal à croire, je retiens un très beau portrait de grand père non éducateur, une critique acerbe des services sociaux et une belle réutilisation du vieux thème de la « reconnaissance » cher au théâtre classique et au roman populaire.

Le bureau des objets perdus

 Le bureau des objets
Catherine Grive
Rouergue, doado,  2015

 

   Tout perdre et se retrouver

Par Maryse Vuillermet

 

 

 

CVT_Le-bureau-des-objets-perdus_4758 image La narratrice de ce très court roman perd tout, ses affaires, celles des autres. Elle vient aussi de perdre son amoureux, et ses parents sont si distraits qu’ils ne la voient pas. Son père chercheur a des ennuis au labo, sa mère généalogiste est sur une piste, sa bande de copains rigolarde ne lui est pas d’un grand secours. Reste son petit frère affectueux, sa meilleure amie amie Raph.  Elle a donc perdu l’objet auquel elle tient plus que tout, le blouson que son oncle Tozzi lui a offert pour son anniversaire, un blouson de baroudeur, d’aventurier. Tonton leur raconte toujours des histoires d’aventures et de rencontres merveilleuses. Elle a donc décidé pour une fois de chercher seule, sans ennuyer tous ses amis et sa famille. Elle va au bureau des objets perdus et on lui rend un blouson presque comme le sien, qu’elle prend, mais qui n’est pas le sien. Dans la doublure, elle trouve un nom donc une piste sur laquelle elle se lance. Et au bout de sa recherche de plusieurs jours, de révélations en révélations, elle le retrouvera mais aura surtout compris ce que signifie perdre, et que ce qu’on cherche est parfois tout près de nous, mais il faut savoir ouvrir les yeux.

Un roman d’éducation donc, agréable, et assez profond, quand on oublie un peu le langage « djeun » un peu convenu !

Véra veut la vérité, Dora demande des détails

Véra veut la vérité, Dora demande des détails
Nancy Huston
L’école des loisirs (Mouche), 2013

Quand la littérature dit le vrai

Par Anne-Marie Mercier

veraL’école des loisirs réédite deux petites merveilles (surtout la première) de philosophie à hauteur d’enfant.

Pourquoi les fleurs et les oiseaux doivent-ils mourir ? Où vont les gens quand ils sont morts ? Telles sont les questions que pose Véra à ses parents, et leurs réponses, parfois embarrassées, la satisfont en partie, jusqu’au moment où la formule « c’est la vie » la révolte et où elle force son père a décrire ce qu’il pense être la « vie » après la mort, sans fable ni religion.

Qu’est-ce que l’hérédité ? C’est la question que pose Dora qui n’aime pas aller à la piscine parce que ses parents lui ont transmis leur horreur de l’eau et qui rencontre Roberta qui a des yeux de deux couleurs différentes. L’histoire se poursuit en conte à fin heureuse, où tout s’arrange après des épreuves, de façon sympathique mais pas très… véridique.

L’Odyssée d’Outis

L’Odyssée d’Outis
Jean Lecointre

Thierry Magnier, 2013

Mythique photomontage

Par Dominique Perrin

odyL’Odyssée d’Outis a reçu la “pépite” de l’album à Montreuil il y a de cela une éternité (en 2013) : la bonne nouvelle annoncée ici est que ce faramineux ouvrage n’a pas perdu de son éclat dans cet intervalle – pas plus que depuis l’antiquité dont il semble sorti en trombe, tout patiné et chevauchant une grande vague méditerranéenne. C’est un chef-d’oeuvre d’humour visuel – télescopant les plus beaux visages de marbre des dieux grecs, les maillots de bain et costumes masculins les plus stylés et le casque aveugle de bioman –, et textuel – associant les vertus du résumé le plus sommaire à un art consommé du dialogue (voir la première page d’exposition téléphonique où Outis parie avec son fils et sa femme qu’il arrivera avant eux à la gare de Lyon où il doit les accueillir à leur retour de vacances en Grèce). C’est bien “toute” la mythologie qui est là (ou presque), dans ses rebondissantes extensions (à de nombreux épisodes de L’Odyssée proprement dite se mêlent allègrement quelques autres tout aussi dignes de revivre), et dans sa merveilleuse fraicheur.

En compagnie des ours : douze histoires en attendant le printemps

En compagnie des ours : douze histoires en attendant le printemps
Alex Cousseau
Rouergue, 2014

Allez les ours, c’est  le printemps !

Par Anne-Marie Mercier

Alex Couourscompagniesseau aime mettre des ours dans ses histoires (voir l’excellent Je suis le chapeau, Rouergue, 2009, récit d’aventures très original). Ici, les histoires sont plus courtes et encore plus fantaisistes. Un ours qui avale un téléphone, un ours qui nage avec des bottes, un ours qui devient facteur, un autre qui a honte de ses poils… On ne résumera pas ces histoires, non seulement parce que ce serait trop long (il y en a bien douze), mais aussi parce qu’elles sont si fantaisistes et pleines de détails hilarants ou charmants qu’on ne peut les réduire à une trame.

je-suis-le-chapeauPour donner une idée, voici le début de « l’ours qui avait pour voisin un caméléon » :

« Il était une fois un jeune ours, Yvon, qui avait pour voisin un caméléon, Bobby. Normalement, tous les caméléons s’appellent Léon. Sauf Bobby, qui s’appelait Bobby. Normalement, tous les caméléons changent de couleur pour passer inaperçus. Sauf Bobby, qui portait un complet veston et une valise en peau de renard.

Bobby était vendeur. Vendeur de pluie. Ce jour là (c’était un lundi), il se rendit chez son voisin Yvon avec sa valise remplie de pluie. »

Je vous laisse découvrir la suite : elle est drolatique, tragique, … politique. Tout cela en cinq pages. Chapeau !

Te voilà !

Te voilà !
Anaïs Vaugelade

L’école des loisirs, 2013

Intergalactiques

Par Dominique Perrin

te voila

La gestation et la naissance d’un petit humain racontées comme aventures intersidérales : c’est la vision (probablement fort réaliste) qu’offre cet album d’Anaïs Vaugelade, sous la forme d’un récit personnel transmis par une mère à son enfant, sur fonds de vols d’oiseaux et de poissons, de bals planétaires et de constellations en expansion. Munificence rime avec évidence : ce regard, cette mise en histoire si singuliers transfigurent en un mythe personnel à l’usage de tous l’imagerie scientifique des cellules, mais aussi une longue tradition de légendes tout aussi autorisées sur la naissance comme oubli d’acquis antérieurs. Ce tour de magie est un tour d’artiste. Et ce bébé à la peau dorée et au filament incandescent sur le crâne est l’un des moins mièvres et des plus beaux qu’aient donné la littérature de jeunesse… Et voilà !

L’invité surprise

L’invité surprise
Géraldine Barbe
Rouergue

Devine qui vient à ton anniversaire, maman !

Par Michel Driol

inviteEtre fils d’une famille « normale », avec une sœur gothique, et des parents profs, ce n’est pas le fun pour Louis, Certes, il y a de bons côtés, comme les vacances au ski. Mais la visite d’expos, l’écoute de chanteurs aussi ringards que Jo Dassin ou Benjamin Biolay, et la télévision parcimonieuse, c’est trop ! Surtout quand, dans la classe, d’autres sont nés au Vietnam, ou ont une mère brésilienne. Ce sont surtout les enfants de divorcés que Louis envie :  deux familles, de nouveaux frères et sœurs, une nouvelle vie, plus de libertés… Une seule solution : faire en sorte que ses parents divorcent. Et Louis va tout faire pour que ce plan diabolique s’exécute… jusqu’à inviter Benjamin Biolay, ex-camarade de classe de sa mère, pour son anniversaire !

Voilà un premier roman avec un angle original : d’habitude, le divorce en littérature jeunesse est surtout vu comme une épreuve, la famille unie restant le modèle. L’auteure montre un jeune garçon en passe de perdre ses repères en souhaitant que ses parents divorcent, tout en continuant de s’aimer : Qu’est-ce que s’aimer ? La routine est-elle à l’opposé de l’amour ? Où est le bonheur ? Avec humour, ce récit à la première personne – le narrateur est, bien sûr, Louis – montre les désarrois du héros, sa naïveté et sa bonne foi, sa rouerie dans l’invention d’un plan étonnant que ne renierait pas Marivaux pour faire en sorte que ses parents tombent amoureux chacun d’une autre personne. La morale – en grande partie énoncée par Benjamin Biolay, guest star de cet ouvrage – est une leçon de sagesse et permet au héros de grandir et de comprendre un peu de la complexité des sentiments et du monde des adultes.

Un roman léger et drôle, qui ne manquera pas de conduire ses lecteurs à se questionner…

 

 

Mingus

Mingus
Keto von Waberer
Traduit (allemand) par Jaqueline Chambon
Rouergue (epik), 2015

Pouvoir animal

par Anne-Marie Mercier

MingusUn monde futur sans animaux, dominé par un «  Präsi » éternel qui se dégrade de clonage en clonage (souvenir de Jodorowski et Moebius ?) et par une aristocratie qui profite de la misère du peuple ; un savant fou (mais peut-être pas tant que cela), sa créature (une chimère, mi homme-mi lion) et sa captive et future victime (une belle aristo qui tomera bien sûr amoureuse de l’homme lion), une secte masculine, une autre féminine, des religions, des guerres, un trésor enfoui, des poursuites… Il y a une multitude d’ingrédients dans ce roman, et des personnages secondaires attachants et originaux mais son charme principal réside dans le personnage de la chimère, Mingus, dans son langage, dans les chapitres où il prend le rôle du narrateur, et dans son évolution : Mingus grandit, apprend, comprend, et sent. Sa voix porte le récit et lui donne une allure particulière, à la fois naïve et brutale.

Le Loup à la bonne odeur de chocolat

Le Loup à la bonne odeur de chocolat
Paule Battault / Maud Legrand
L’élan vert

Doukipudonktan

Par Michel Driol

Loup odeur chocolat-COV-GC2.inddLoulou, petit loup, sent bon le chocolat… mais tout le monde se moque de lui. Alors, pour effacer cette odeur, il se roule dans un ruisseau bien pollué, dans la boue et dans du cambouis. Ayant repris confiance en lui, il croque quelques animaux. Mais cette nouvelle odeur pestilentielle attire à nouveau les moqueries, et Loulou déprime jusqu’à ce qu’un oiseau lui révèle qu’il sent mauvais. Alors Loulou prend un bon bain et se décide à assumer son odeur de chocolat.

Sur des sujets graves – estime de soi, regard des autres, différence, odeurs corporelles, hygiène et pollutions diverses de la nature, les auteures réalisent un album léger et plein d’humour. Humour du texte, Loulou passant pour un loup de Pâques, l’oiseau s’exclamant « Tu pues, toi »… Humour aussi du texte qui n’hésite pas à s’adresser au lecteur, avec le retour des « Oh non ! Que fait Loulou ? ». Humour des illustrations : même les lapins du papier peint de la chambre de Loulou s’éloignent de lui, Loulou est sans arrêt représenté entouré de carrés de chocolat ou de taches de couleur signifiant sa mauvaise odeur… Légèreté du personnage de Loulou, loup sympathique et naïf, cherchant à s’intégrer, ne comprenant pas ce qui lui arrive, comique malgré lui avec son arête de poisson mort sur la tête…

Un album qui invite tout simplement à s’accepter soi-même, et à accepter les autres, quels que soient leurs bruits et leurs odeurs…

 

Emily et tout un tas de choses

 

Emily et tout un tas de choses

Piret Raud,
Traduit (estonien) par Olek Sekki
Rouergue, 2015

La plus importante des choses

par François Quet

EmilyImaginez quelque chose. Depuis toujours, vous avez une existence bien rangée. Vous consacrez chaque instant de votre vie à l’accumulation sans fin de possessions. Et puis, un jour vous découvrez qu’il vous manque la chose la plus importante qui soit. Votre recherche ne fait que s’accélérer, devenir plus fébrile, jusqu’à ce que vous découvriez que la chose la plus importante qui soit, c’est vous-même. Que feriez-vous une fois que vous vous seriez ainsi retrouvé(e) ?

C’est un petit conte, à première lecture très énigmatique, que propose l’auteure estonienne Piret Raud, l’histoire d’un poisson qui s’appelait Emily, une petite histoire tout à fait absurde : un poisson qui se réveille à 6 heures précises, qui se brosse les dents avec ponctualité et qui recueille les objets perdus au fond des mers. Qu’on ne songe pas à une fable écolo ! Piret Raud embarque — si l’on peut dire — son lecteur dans une aventure sous-marine plutôt loufoque où l’humour conduit peu à peu à la philosophie et à la sagesse. Emily trouve des haltères ou une pipe ( « des choses excellentes pour la santé et des choses mauvaises pour la santé »), un lustre, un palmier, une glace avec deux boules, etc. Tous ces objets, que le trait naïf de l’illustratrice représente à peu de frais sur une page blanche, avec une rare touche de vert et une bidimensionnalité revendiquée, s’accumulent autour d’Emily jusqu’au jour où un message dans une bouteille l’entraine à la recherche de la chose la plus importante et qui s’est malheureusement perdue elle-même.

La métaphore devient dès lors un peu plus transparente : rien n’est très important, aucune possession en tous cas. Emily se débarrassera bientôt de tous ses biens : désormais elle se contentera de regarder. « Et ça c’était une chose merveilleuse ». Un crayon, du papier et un regard sur le monde, c’est bien suffisant pour l’héroïne dont le visage et les yeux s’arrondissent enfin de plaisir.