Animorphs (vol. 1, L’invasion ; vol. 2, Le visiteur)

Animorphs (vol. 1, L’invasion ; vol. 2, Le visiteur)
K.A. Appelgate
Traduit (américain) par Nicolas Grenier
Gallimard jeunesse (grand format), 2012

Métamorphoses en série

Par Anne-Marie Mercier

animorphs-1-2Publiée en poche pour la première fois en 1997, adaptée à la télévision, cette série est reprise dans une belle présentation : la nouvelle couverture propose le visage d’un adolescent qui se transforme en tête d’animal (chat, lézard…) quand on l’incline.

Pour tout savoir de la menace des Yirks, horribles limaces qui prennent possession des corps et de la lutte d’un groupe d’adolescents qui a obtenu le pouvoir de se transformer en animaux, voir le site de wikipedia qui donne la liste des 48 volumes parus, de ceux qui n’ont pas été traduits, des hors séries, etc. C’est un monument de la littérature de science-fiction pour ados qui est ici réédité dans un mouvement inverse de l’ordinaire : le poche est réédité en grand format, signe d’une consécration de l’œuvre comme du genre.

 

 

Plus grand que toi

Plus grand que toi
Orit Bergman
Rouergue, 2013

Du droit d’ainesse chez les tout petits

Par Dominique Perrin

plus gPiou est un tout jeune et tout petit oiseau, doté par sa créatrice d’un caractère affirmé. Toto est un éléphanteau aussi potelé que conciliant, d’une taille déjà considérable. La vie du premier, sort décisif ( !), compte trois jours de plus que celle du second. L’album décline  diverses situations où le minuscule oiseau impose son « droit d’ainesse » à un camarade de jeu qui, de fait, ne maitrise pas bien la portée de ses gestes.
Quand la coupe est pleine, heureusement, le jeune éléphant parvient non sans élégance à renverser un peu l’ordre établi par son compagnon obsédé de hiérarchie : récit percutant qui offre aux tout petits la possibilité d’ajuster par l’humour le principe de leurs interactions.

Guerre. Et si ça nous arrivait ?

Guerre. Et si ça nous arrivait ?
Janne Teller
Illustré par Jean-François Martin
Traduit (danois) par L W. O. Larsen
(Les grandes personnes), 2013

Comment peut-on être réfugié ?

Par Anne-Marie Mercier

Guerre-GP« Et si aujourd’hui il y avait la guerre en France… Où irais-tu ? » Tout ce petit livre est dans cette question-programme.

Imagine, dit le livre au lecteur, imagine la France gouvernée par un régime autoritaire et tentant d’imposer sa loi à l’Europe. Imagine les démocratie libres du nord liguées contre elle et ses alliés du sud, la guerre, les maisons détruites, des personnes emprisonnées, le pays déstructuré, la terreur, le froid et la faim : où aller ? Le récit raconte au lecteur son itinéraire possible. Réfugié avec sa famille au Moyen Orient, mal accepté dans un pays dont il ne parle pas la langue, d’une culture et d’une religion différente, qui se méfie de la sienne, il ne peut pas faire d’études, doit se résigner à des emplois qui le rebutent ; il rêve de retour, mais le pays qu’il a quitté ne veut plus de lui.

Janne Teller a transposé le quotidien banal d’un réfugié en se contentant de décaler les situations et de faire vivre (par le tu et le vous : le texte est écrit du début à la fin à la deuxième personne) cela par ceux qui regardent les choses de l’extérieur. La forme du livre est-elle même exemplaire : il imite le format et la couverture d’un passeport européen ; les dessins stylisés illustrent la simplicité et la rigueur de la situation.

Un tout petit livre, un grand choc et une belle leçon.

Voir la présentation par l’auteur 

MéliMélodie

MéliMélodie
Henri Meunier, Martin Jarrie
Rouergue, 2013

Fragments de monde en notes de musique

Par Dominique Perrin

mélimDire le monde en notes de musique est sans doute un vieux rêve artistique. Qui n’a jamais rêvé sur une suite telle que « sol si fa si la si ré si la si ré do ré » (voir les variations truculentes de Boby Lapointe) ? C’est sur ce principe que repose cet original petit imagier solide et carré, où la faconde langagière liée aux contraintes de la gamme va de pair avec des images d’une douce espièglerie. Le décodage amusant de ces jeux bon enfant ouvre sur des réalités plus ou moins mystérieuses – que ce soient « la  raie-scie », ou, tout en décalages successifs, le « dollar émis », avec en vis-à-vis le « dodo doré » associé à l’image d’un mendiant.

demanderl’impossible.com

demanderl’impossible.com
Irène Cohen-Janca

Rouergue, 2012

Révolutions muettes

Par Matthieu Freyheit

demanderl’impossible.comMuettes, comme les nombreux silences qui tissent ce roman nourri de non-dits et de dialogues en creux. Voilà un livre plutôt subtil qui mérite de s’y arrêter et de passer un premier malaise : car c’est bien un malaise, et non de l’ennui. Mais sans abricela, il faut le découvrir, comme on découvre peu à peu tout ce qui, dans la vie d’Antonin, va de travers.

Antonin a quelque chose du loser : c’est en ces termes en tout cas qu’il se présente au lecteur. Loser, il n’a cependant que le sentiment de l’être. En réalité, c’est un adolescent comme les autres, et c’est peut-être ce qui pose problème. Car Antonin se réfère parfois malgré lui aux idées de son oncle Max, celles de mai 68. Là, ça y est, vous avez compris le titre. Mai 68 ? Il était temps, c’est vrai, qu’un roman intelligent y revienne. Car mai 68, il y a ceux qui l’ont vécu, et il y a les autres. Entre les deux, un fossé, un on-ne-sait-quoi d’inexplicable. Et pourtant, c’est bien mai 68 qui, de ses relents libertaires, gangrène l’existence d’Antonin et celle de sa famille. Ce qui ne va pas ? Mai 68, qui fait penser à Antonin qu’il n’est peut-être pas à la hauteur. Et la grande révolution étudiante de donner naissance à de muettes révolutions familiales, et personnelles.

Au départ, rien que de très normal. Antonin va au lycée. Il sort avec Léa. Se sépare de Léa. Sa sœur, parfaite (ou presque), est la première à introduire le bouleversement dans la famille. Sa mère, parfaite (ou presque, bis), nie le réel jusqu’à ce qu’il s’impose violemment à elle. Son père… RAS. Et sur le trottoir en face de la maison, ce sans abri qui s’est installé et qui intrigue tant Antonin. Antonin qui, dans une belle sensibilité, comprend et nous fait comprendre les maux et les silences, et qui devant l’écran de son ordinateur jouit d’autres formes de révolutions : sur le web, l’existence fait jour, le rêve se poursuit, et le réel des sentiments s’impose bien plus que dans un quotidien désespérément tacite. Il faut en passer par là pour que les mots surgissent, et que la vie reprenne ses droits. Pour que l’anorexie de sa sœur soit enfin chose dite, et que la tristesse de sa mère soit chose du passé. Pour balayer l’ombre de mai 68, et bâtir des rêves nouveaux.

Manquer la joie, c’est manquer tout, écrit Stevenson. C’est le fond du discours délicatement mené par Irène Cohen-Janca, qui derrière quelques lieux communs parvient à tisser une trame d’une belle finesse. Et de rappeler que si l’on nous parle sans cesse de révolutions technologiques, notre temps connaît aussi des révolutions de sensibilité, plus discrètes mais peut-être plus profondes.

Frankenstein

Frankenstein
Fabrice Melquiot
L’arche (Am Stram Gram), 2012

Fankenstein on the beach

Par Anne-Marie Mercier

Frankenstein Fabrice Melquiot« Il ne faut pas naître près des lacs
Les lacs sont dangereux
Il y a des malheurs au fond des eaux blanches
Avec les remords et les cailloux
Je le sais »

Mary Shelley crée le personnage de Frankenstein au bord du lac Léman, en 1816. Dans la pièce de « théâtre musical », on la voit faire émerger par ses évocations les ambiances, les lieux et les personnages. Incarnant plusieurs rôles, elle donne la réplique à Frankenstein, tandis que la parole est également donnée au monstre, nommé Beurk et incarné par une marionnette.

Complainte du mal aimé Beurk, dialogues entre Frankenstein et son ami à qui il confesse son crime, entre Frankenstein et sa fiancée qui mourra comme l’ami sous les coups vengeurs de la créature, commentaires de Mary sur son histoire, les voix se croisent et créent un chant d’une extrême mélancolie entrecoupé de rires. Sur ce fond sombre, l’exaltation de la création et la puissance de l’imaginaire mènent le jeu. Le texte est superbe, d’une grande poésie.

Frida et Diego au pays des squelettes

Frida et Diego au pays des squelettes

Fabian Négrin

Seuil Jeunesse 2011

Hommage à Frida Kahlo et Diego Rivera

par Sophie Genin

 Dans ce très bel album grand format, l’auteur illustrateur raconte d’abord une histoire d’amour d’enfants, donc une histoire extrême et profonde, sans compromis. Il raconte aussi une histoire de jalousie et de mort. En effet, le jour de la fête des morts, au Mexique, est un jour de friandise et de jeu pour les enfants. Mais cette nuit-là, Diego et son amoureuse, Frida, vont descendre au pays des squelettes dont la jeune fille, Orphée au féminin, va sauver son Eurydice masculin, grâce à un xoloitzcuintle, chien sans poil traditionnel de leur pays.

Les planches de ce livre sont autant d’hommages à la culture mexicaine, aux ancêtres, aux rites traditionnels qu’à la fabuleuse histoire d’amour de Diego Rivera et Frida Kahlo, que l’on imagine tout à fait sous les traits que leur a donnés Fabian Négrin lorsqu’ils étaient enfants. L’atmosphère baroque des illustrations n’est pas sans faire penser aux histoires de Tim Burton, la culture mexicaine en plus ! C’est dire si l’envie de plonger avec les héros dans ce monde étonnant est grande ! Il ne vous reste plus qu’à les suivre et, si cela ne vous suffit pas, rendez-vous au musée d’Orsay pour l’exposition « Frida Kahlo/Diego Rivera. L’art en fusion », d’ici le 13 janvier 2014, pour prolonger la magie de cet album.

Le Petit Chaperon bleu

Le Petit Chaperon bleu
Guia Risari, Clémence Pollet

Le Baron perché, 2012

Le jeu des contes

Par Anne-Marie Mercier

Chaperon-BleuExercice n°1 : lire une énième histoire de chaperon, placée dans notre époque, et peu respectueuse des grands mères et des injonctions maternelles. Une jeune fille rencontre un garçon avec un costume de loup (Max devenu grand ?) qui tente de l’impressionner et de l’entrainer dans une histoire où il aurait le dessus. A la fin de l’histoire, ils sont devenus amis. Les illustrations de Clémence Pollet, qui présentent les deux enfants en bleu (la fille) et en rouge (le garçon) sur un fond blanc/beige et un décor urbain stylisé, suffiraient à elles seules à démontrer le côté décalé de ce Chaperon bleu. Pas très original.

Exercice n°2 : Un conte peut en cacher un autre : la fille propose au garçon de jouer d’autres contes, d’autres rôles. Les deux enfants se livrent ensuite au jeu des métamorphoses (les auteures nous invitent à imaginer en quoi la peur nous transformerait) : le jeu est une façon de décliner de multiples histoires et d’échapper aux rapports de forces.

Exercices N°3 : on lit les notes qui accompagnent certaines pages du texte. Faussement sentencieuses, elles commentent sur un ton moralisateur, disent le probable et le faux, proposent des listes, compléments, précisions, et donnent à l’ouvrage une bonne part de son originalité.

 Pour d’autres chaperons rouges, une page de croqulivre …

 

La Meilleure nuit de tous les temps

La Meilleure nuit de tous les temps
Séverine Vidal
Rouergue (dacodac), 2012

Premier amour fantasque

par Sophie Genin

LameilleurenuitdetouslestempsLa meilleure nuit de tous les temps, c’est celle où le narrateur, Raph, se marie avec Colombe, rencontrée un mois auparavant : coup de foudre, amour fou, interdiction de se voir par les parents, chef et employés dans un même magasin de bricolage et, finalement, fugue chez la mamie et dans le cabanon de jardin de l’amoureux !

Ce livre, bref mais riche en rebondissements, adopte le point de vue du héros, garçon de 11 ans, pas dénué d’humour, arrivant en sixième et foudroyé par l’amour d’une jeune fille étonnante, surprenante et douée d’une imagination débordante !

Séverine Vidal a su adopter un ton très juste et son écriture s’adapte parfaitement à la collection « Dacodac », réussite éditoriale, adaptée à tous types de lecteurs et traitant de sujets vrais et profonds.

Comme mise en bouche, un extrait du mariage des amoureux :

« Colombe a crié un énorme oui, qui venait de loin, genre du coeur ou des environs.

 Quand ça a été à moi de dire oui, j’ai eu le hoquet. Le stress sans doute. » (p. 55)

 

Conquise

Conquise
Ally Condie
traduit (américain) par Vanessa Rubio-Barreau
Gallimard jeunesse (grand format), 2013

Conquête de la maturité ou refus de l’utopie ?

Par Anne-Marie Mercier

conquiseAprès Promise, au sujet duquel je me demandais si la dystopie était un genre réactionnaire, Insoumise, qui proposait de beaux cas de manipulations, voici le dernier volet, Conquise. Il n’a pas le défaut du précédent (un peu trop de sentimentalisme ressassé) et a le mérite de trancher enfin dans le vif des hésitations du personnage principal, de faire des omelettes en cassant quelques œufs, enfin de montrer que les héros ont grandi et sont passés d’une adolescence rose à un âge adulte durement gagné. C’est en ce sens qu’il faut comprendre le titre, un peu trompeur.

promiseLes différentes intrigues se rejoignent, le monde se complique, c’est passionnant et cette trilogie, portée par la poésie de Dylan Thomas et d’Emily Dickinson, est attachante. Les trois couvertures sont parfaites et illustrent (comme celles de Twilight) l’effort des éditeurs pour faire du sériel même en images. Sur la dernière, l’héroïne enfin libérée de sa bulle, nous tourne le dos et semble prête pour d’autres aventures.

Il semble que le traitement actuel des utopies (voir l’excellent dossier de la revue Europe sur ce sujet) se confirme ici : l’utopie est à la fois « porteuse d’espoir et désenchanteresse » (J. Berchtold), notre temps souffre d’un « déficit d’avenir » (B. Baczko). Dans le roman pour adolescents, toute société quelque peu organisée est vue comme une entrave aux libertés (à consommer comme à se cultiver, ce qui brouille uinsoumisen peu les pistes idéologiques) et toute rébellion est suspectée d’être téléguidée par des personnes en place, ou d’être récupérée. Il n’y a pas d’avenir radieux ; le triomphe d’un camp sur l’autre est le gage d’une redistribution des cartes qui n’est que partielle et temporaire. Le désenchantement est la règle. Cette littérature pour adolescents remplit une fonction critique, mais se refuse à dire que d’autres mondes sont possibles, aussi bien dans la fiction que dans la réalité.