Si je grandis – Des ombres chinoises au goût d’infini

Mélusine Thiry
Si je grandis

HongFei, 2009

Des ombres chinoises au goût d’infini

Par Dominique Perrin

sijegr1.gifForte de son expérience d’illustratrice pour le marquant Marée d’amour dans la nuit de Xu Dishan, Mélusine Thiry continue à élaborer un univers d’une singulière beauté dans Si je grandis, dont elle a créé le texte et l’image. Jeune auteure et illustratrice, vidéaste et éclairagiste, elle explore, toujours avec les éditeurs qui ont encouragé son début, la magie de papiers découpés photographiés sur table lumineuse.
Si je grandis
est ainsi un poème verbal et graphique on ne peut plus cohérent, d’une légèreté merveilleuse, à mille lieues de la mièvrerie des paillettes obligées et ombres chinoises de pacotille dont les grands magasins pourvoient les rêveries des petites filles. La technique est ici bien solidaire d’un rapport à la vie ; si l’enfant est porteuse d’ailes de libellule, c’est bien parce qu’elle est toute mouvement, du corps et de l’esprit ; et le scintillement qui persiste sur la rétine du lecteur-spectateur trouve sa source à la fois dans le ciel des contes, partout présent en filigrane, et dans le firmament terrestre sur lequel s’ouvre la dernière page.

Bobo lapin – …Faut-il qu’une « histoire à colorier » soit plate ?

Bobo lapin
Ramadier et Bourgeau
L’école des loisirs, 2011

…Faut-il qu’une « histoire à colorier » soit plate ?

Par Dominique Perrin

 

bob.gifBobo lapin est sans doute d’abord une « histoire à colorier » : feuilleter celle-ci comme une invitation à faire œuvre de coloriste à partir de son dessin en noir et blanc, précis et efficace en même temps que naïf, conduit à en faire une évaluation plutôt enthousiaste. Cependant, une histoire à colorier est-elle nécessairement au-delà, ou en deçà des exigences qu’on peut avoir habituellement vis-à-vis d’un album pour la jeunesse ? Nullement, serait-on tenté de répondre.
Or l’histoire est ici bien plate, et décevante : Bobo lapin se réveille malade, rejette méthodiquement les traitements fort convenus que lui proposent ses amis en fonction de leurs propres habitudes alimentaires, et finit par trouver secours chez maman lapin. Il propose finalement avec succès son remède de lapin – un jus de carotte, faut-il le préciser – à tous ses amis malades à leur tour. On est bien loin de l’absorbant Docteur loup d’Olga Lecaye, où le questionnement sur le même et l’autre, le commun et le différent, leurs jeux de miroir et de trompe-l’œil, était exploré de façon merveilleusement prenante. On est également loin d’ouvrages au texte, au dessin et à la colorisation beaucoup plus simples, et néanmoins rafraîchissants pour les esprits de tous âges.

Poucette

Poucette
Andersen, Charlotte Gastaut

Père Castor, 2011

Une nouvelle vision de Poucette

par Sophie Genin

9782081246423.gifCharlotte Gastaut est l’auteur et l’illustratrice du Grand Voyage de mademoiselle Prudence, dédicacé à sa Prudence : « Sois libre mon amour ! Mon hirondelle, ma toute belle. » Le personnage que la petite fille avait inspiré, ainsi que l’hirondelle évoquée dans cette phrase, semblent conduire logiquement à cette magnifique version de Poucette, dédicacée, cette fois-ci, à sa Violette, nouvelle inspiratrice : « Toujours heureuse mon amour. Je t’aime infiniment. Ma merveille. Ma mignonne. Ma rigolote. »

 Le grand format et le fond bleu violet de la couverture, avec l’hirondelle et l’héroïne du conte entourées de fleurs, attirent le lecteur. En ouvrant l’album, on découvre les illustrations caractéristiques de Charlotte Gastaut : l’utilisation du rose fluo, les détails fleuris japonisants et le petit personnage féminin, sorte de petite soeur de Prudence. L’illustratrice est une habituée du Père Castor mais aussi d’Andersen, puisque Cendrillon et La Petite Sirène l’avaient déjà inspirée. Cette fois-ci, son ton s’est affirmé et le résultat est à la hauteur de ce beau conte qu’elle réactualise dans une atmosphère atemporelle et onirique. Redécouvrir ce conte classique grâce à cette illustratrice est un vrai bonheur !

Voilà le loup !

Voilà le loup !
Alex Sanders

L’Ecole des loisirs (loulou & Cie), 2011

 Délivez-moi ! au pays des loups 

par Sophie Genin

alex sanders,loup,forêt,objet livreEn 1996 était sorti le fameux et très original Délivrez-moi !, histoire d’un petit ours à délivrer de sa cage. Le héros était sauvé par le lecteur qui refermait vite le livre, « clac ! », sur le méchant croco qui voulait l’attraper.

En 2011, Alex sanders remet ça, mais cette fois-ci, il ne faut pas sauver le gentil mais échapper au loup, grâce, à nouveau, à la fermeture du livre, « clac ! ».

On peut s’attendre à lire et relire ce petit album cartonné autant qu’on a pu le faire avec le premier opus mais on peut aussi regretter la facilité de l’auteur illustrateur à refaire à l’infini le même livre ! Un peu d’originalité ne peut nuire aux plus jeunes lecteurs…

Dans

Dans
Ramadier et Bourgeau

L’école des loisirs (loulou & Cie), 2011

Récit enchâssé 

par Sophie Genin

 9782211203616.gifLa couverture, constituée par un seul mot, jaune, dans un coeur rouge sur un carré rose, grand format et cartonnée, attire le regard. Quand on ouvre l’album, on se retrouve face à une série de propositions, issues de la vie quotidienne d’un tout jeune enfant, cachées/dévoilées, contenant/contenu, grâce à un jeu de fenêtres à soulever : « dans la boîte/il y a des bonbons ; dans la bouteille/il y a du lait ». On avance ainsi jusqu’à la chute finale, attendue.

« Dans le tiroir/il y a un trésor » fait penser à deux chefs-d’oeuvre du genre, destinés à des plus grands : Ma Boîte à bonheur, de Isabelle Hoarau et Aurélia Moignot, chez Océan Jeunesse et Tiroirs secrets, de M. Xabi et Olivier Thiébaut chez Sarbacanne.

 Certes, le principe a déjà été bien utilisé, avec autrement de poésie et un véritable récit enchâssé, dans Un Coeur qui bat, de Virginie Aladjidi et Joëlle Jolivet chez Thierry Magnier, mais, ce qui est intéressant ici, c’est de rendre cette poésie du quotidien accessible à de très jeunes lecteurs, grâce à des illustrations grand format avec aplats de couleurs unies, très simples à saisir.

Le voyage de Kaouto le petit renne – Une épopée norvégienne pour l’enfance

Jan-Magnus Bruheim, Reidar Johan Berle
Le voyage de Kaouto le petit renne
Traduit du néo-norvégien par Aude Pasquier
Circonflexe, 2011

Une épopée norvégienne pour l’enfance

Par Dominique Perrin

renne0.jpg

Tu vas entendre l’histoire de Kaouto,
Le petit renne lapon de Kautokeino,
Qui a grandi en gambadant
Avec deux enfants, Matti et Aino.

(…) Le petit renne voulait rentrer, revoir
les aurores boréales et le soleil de minuit.
Chaque jour, il attendait Matti et Aino…
Il se languissait de son pays.

Voici un album de 1963 au statut assurément patrimonial à l’échelle de la Norvège, mais aussi à une échelle plus vaste. Republié dans la collection « aux couleurs de l’Europe » développée par la Bibliothèque internationale pour la jeunesse de Munich, il peut évoquer pour les lecteurs français quelques bijoux à dimension documentaire de la grande production du Père Castor, tout en s’en démarquant par son ampleur et sa forme. Il s’agit en effet d’un long récit que sa progression par strophes de quatre à cinq vers à la fois fort libres – du moins en traduction française – et attentifs à leurs effets sensibles rattache à une forme d’épopée pour la jeunesse : celle du voyage initiatique d’un renne résolu à retrouver les enfants dont il a été séparé pour être vendu à l’autre bout d’un pays long de plus de mille kilomètres de forêts et de neiges. Si la forme et le type de progression du texte sont assurément loin des habitudes actuelles – mais il y a bien de la fraîcheur dans la voix du poète qui hèle le jeune lecteur-auditeur –, l’image sobre et forte ne pâtit sans doute pas du même effet d’éloignement : les deux valent sans conteste le dépaysement.

L’Oiseau de feu

L’Oiseau de feu
Adapatation : Mairi Mackinnon
Usborne (La Malle aux livres), 2011

Nouvelle version d’un classique russe

par Sophie Genin

 9781409526667.gifDe nombreux éditeurs fameux et sûrs se sont attaqués à cette adaptation d’un des contes russes les plus connus et les plus populaires dont une des versions a inspiré un ballet célèbre à Igor Stravinski. L’adaptation proposée par Usborne est accompagnée d’illustrations d’Alida Massari brillantes, colorées et nombreuses. Elles rendent le texte vivant et son univers magique accessible. Mais l’ensemble manque de virtuosité et d’originalité. En effet, la collection « la Malle aux livres » est trop « didactique », dans la mesure où l’éditeur a voulu calibrer un très beau texte, pour qu’il « colle » au « niveau trois », qui « convient au lecteur plus âgé capable d’aborder une longue histoire ».

 Préférez, pour découvrir ou redécouvrir le pommier aux fruits d’or, l’oiseau mythique et la quête du fils du Tsar, la version proposée par L’Ecole des Loisirs dans le recueil de Contes russes d’Afanassiev ou celles avec CD chez Actes Sud Junior et Calligram.

Henri le petit cerf – Un trésor « est-allemand »

Fred Rodrian, Werner Klemke
Henri le petit cerf

Circonflexe, 2011

Un trésor « est-allemand »

Par Dominique Perrin

cerf3.gifUn jeune cerf amené de Chine dans un zoo d’Allemagne tente de se faire à sa nouvelle existence, avec beaucoup de bonne volonté et d’exigence en même temps. Les visites des enfants parviennent à le rendre heureux, mais à l’approche du solstice d’hiver, leur suspension l’affecte vivement – sa connaissance de la société humaine étant lacunaire concernant les fêtes de Noël. Voici donc Henri le jeune cerf parti pour regagner les forêts de Chine : la chose est périlleuse et éprouvante, et le jeune animal rebrousse finalement chemin vers le zoo lorsqu’il comprend mieux les usages des humains et retrouve des enfants sur sa route.
Mais peu de choses transparaissent, dans ce simple synopsis, de la qualité très singulière de cette œuvre parue en RDA en 1960 : il faut surtout dire l’humour sans équivalent, aigre-doux et tendre, du dessin autant que du texte, la justesse constamment imprévisible du décentrement dans le point de vue de l’animal candide et lucide.  Les deux pages de présentation savante – caractéristique de la collection « aux couleurs de l’Europe » soutenue par la Bibliothèque internationale pour la jeunesse de Munich – rappellent le parcours prestigieux et la popularité réelle, auprès des aultes comme des enfants du dessinateur Werner Klemke (1917-1994) en Allemagne de l’Est. Son association régulière avec l’également talentueux Fred Rodrian, spécialisé quant à lui dans la littérature de jeunesse, donne ici lieu à un ouvrage extrêmement tendre et incisif, qui constitue, sans doute, un témoignage parlant de la tonalité singulière de la création littéraire pour la jeunesse en RDA.

La bête et les petits poissons qui se ressemblent beaucoup – « Vague-à-bonder » en connivence avec les jeunes lecteurs de Taïwan

Pei-Chun Shih, Géraldine Alibeu
La bête et les petits poissons qui se ressemblent beaucoup

HongFei, 2011

« Vague-à-bonder » en connivence avec les jeunes lecteurs de Taïwan

Par Dominique Perrin

 A déguster : trois histoires rieuses, fondantes et nourrissantes de « la Bête », à qui le lecteur s’identifie rapidement et volontiers malgré son étrange physique de têtard-félin à corps de poupon (ou « écureuil-chat-limace » selon un groupe de jeunes lecteurs évoqué par l’illustratrice) : mentalement, elle est parfaitement humaine, ou humainement parfaite, curieuse et disponible – mais sa patience a des bornes – poète et attentive – et cela sans modération. Ce sont là comme trois épisodes d’une histoire bien plus ample, où l’on apprend, petit ou grand, à « vague-à-bonder » en toute confiance au pays des vivants mais aussi au pays des mots.

« La Bête », cousine lointaine plus étrange des Ranelot et Buffolet d’Arnold Lobel, est à Taïwan, son pays d’origine, l’héroïne d’autres histoires, et son propre parcours éditorial en constitue une à part entière. Elle a été créée en 2003-2004, publiée et primée par l’association de littérature de jeunesse de Taïwan en 2007, traduite pour la première fois et illustrée à nouveaux frais en France en 2011 (dans l’illustration taïwanaise, elle était encore autre, « toute mignonne, avec la queue d’un renard, le visage d’un ours et les pieds d’un cochon »)… (entretiens de Pei-Chun Shih et de Géraldine Alibeu en ligne sur http://blog-de-hongfei-cultures.hautetfort.com).

Berceuses et comptines pour s’endormir

Berceuses et comptines pour s’endormir
illustrées par Hervé Le Goff

Père Castor, 2011

Inégales berceuses

par Sophie Genin

 9782081247703.gifCe livre CD est inégal. En effet, c’est une riche idée de remettre au goût du jour des chansons et comptines traditionnelles françaises (« Fais dodo, Colas mon p’tit frère, Frère Jacques » ou « Au clair de la lune » et d’autres moins connues telles que » La Cloche du vieux manoir » et « Fais dodo, le petit Pierrot ») et de faire découvrir aux très jeunes auditeurs des berceuses d’ailleurs, telles que « Chut Petit enfant » « Hush little baby », des Appalaches, Etats-Unis ; « Dodo, ti pitit maman », des Grandes Antilles ; « Dors mon petit gars », d’Allemagne ; la Berceuse de Brahms, « Guten Abend, Gute Nacht » et celle de Mozart, d’Autriche ; « Maman mi aller chercher l’eau », de Louisiane ; « Ce petit garçon a sommeil », d’Espagne,  « Duerme, duerme Négrito », de Cuba, et « Dobrou Noc », de Tchéquie, chantées dans la langue d’origine puis en français et, enfin, « Ani couni », berceuse amérindienne célèbre dans les maternelles. On découvre même une berceuse corse.

 Mais si les voix des chanteuses et chanteurs adultes sont évocatrices de différents horizons musicaux et vocaux, l’idée des voix d’enfants, bonne au départ, n’est pas judicieuse : ils chantent faux ! Et si c’est pour montrer que chanter est un métier et rendre les berceuses plus accessibles, c’est raté car certaines sont à la limite de l’acceptable ! Dommage pour cette erreur de casting qui aurait pu paraître touchante mais qui nuit à l’ensemble, par ailleurs mis en valeur par des illustrations pleine page relativement classiques mais parfois amusantes ou surprenantes !