Je suis le roi

Je suis le roi
Heyna Bé – Gaya Yoyotte
La Martinière jeunesse 2025

L’imaginaire comme royaume

Par Michel Driol

Sous les yeux de son papa, au parc, un petit garçon s’invente des histoires dans lesquelles il est le roi. Roi des mers.  Roi des inventeurs. Roi de l’espace infini. Roi de la scène. Roi de la jungle…  Mais, pour finir, roi du ciel, quand son papa le fait tournoyer au-dessus de lui.

Chaque double page présente une nouvelle situation, une nouvelle mise en scène de ce roi protéiforme plein de ressources. Seule compte l’imagination : pas besoin de tablette, de téléphone, ou de jouets. L’album explore la richesse et la puissance de l’imaginaire enfantin dans des univers variés. Cet imaginaire est évoqué avec une grande sobriété du texte. 3 phrases par situation, qui posent le décor, inventent une histoire, disent le plaisir de la découverte, de l’invention, de la reconnaissance… En creux, se dessine le portrait d’un enfant courageux, intrépide, repoussant toutes les limites terrestres, spatiales et maritimes. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, cet explorateur audacieux  est aussi roi de la cuisine… comme pour contrebalancer l’effet stéréotypes de genre que les premières pages auraient pu suggérer. Tous ces rêves sont pleins de fraicheur et de légèreté, qualités que l’on retrouve dans les illustrations, à l’aquarelle, dans des couleurs très tendres. Si le parc est présent dans la première illustration, il disparait ensuite au profit d’une nature féérique. Ainsi on y voit le héros caché dans une feuille d’arbre, épiant des papillons sublimes – clin d’œil à Peter Pan ? Quand il est roi de la scène, pas de théâtre, mais des fleurs comme spectatrices au milieu d’un jardin enchanté.  Nature fabuleuse dans laquelle on peut dormir lové contre un fauve, marcher sur un fil tendu entre deux montagnes, avec des champignons géants comme balanciers. Ne se dégage de ces illustrations rien d’inquiétant, mais au contraire un sentiment d’apaisement et de calme, comme si tout devenait possible et facile !

On serait… voilà un jeu de rôle familier des enfants. Ici, le conditionnel est remplacé par un présent, l’enfant vit pleinement ces différents rôles qu’il endosse avant un retour au réel  dans la relation parent-enfant, une relation ludique et pleine d’amour… Si le texte se clôt sur le réel de cette relation, l’illustration la montre dans un univers métamorphosé, aérien, fantasmé…  L’imaginaire a toujours le dessus !

Haïkus du bord de mer

Haïkus du bord de mer
Rhéa Dufresne – Maud Legrand
Rouergue 2025

La plage, de page en page

Par Michel Driol

Ce sont 18 haïkus que Rhéa Dufresne donne à lire, un par page. Elle y convoque l’ouïe (cris des mouettes), l’odorat (le fioul ou les poissons), la vue (le gris, le bleu, l’indigo). Si le haïku est le poème de l’instant, le recueil couvre une large gamme d’époques (l’été, l’automne), l’aube ou le crépuscule. Il évoque aussi bien la vie sur les pages (promeneurs, enfants, coquillages, oiseaux) que les objets naturels (bois flottés, galets) ou fabriqués (pelle d’enfant). Ces 18 haïkus sont autant d’instantanés révélant une sensation, une émotion, un regard sur un rivage toujours changeant.

Instantanés saisis par qui ? Par deux fois affleure un je, un je qui sourit à la façon des ailes du héron, qui, à la façon du ciel au couchant, a mis son pyjama jaune. Rien de plus, rien pour tenter de qualifier ce je d’adulte ou d’enfant (c’est le parti pris par l’illustratrice), un je, en tous cas, à l’unisson lors de ses apparitions dans le recueil avec la nature qui l’environne.  Chaque haïku, dans sa concision, est écrit dans une langue particulièrement évocatrice, à travers le jeu des métaphores qui humanisent la nature. Mais c’est aussi parfois le jeu des sonorités qui s’impose (Crépuscule, Cap, Kaléidoscope). Parfois encore, c’est, sans métaphore, sans comparaison, sans effet de style, l’enchainement des notations sensorielles qui rendent sensible un lieu à imaginer.

Au minimalisme du haïku correspond le minimalisme de l’illustration et de la mise en page. Un haïku par double page, imprimé sur une page de gauche colorée dans des teintes pastels, jamais la même, offrent ainsi au regard la grande variété des couleurs qui ne cherchent pas à copier les couleurs chromo du bord de mer. Le nuancier est beaucoup plus subtil ! Page de droite, une illustration, volontiers géométrisante dans sa conception, dans l’agencement de ses éléments, articulant des lignes horizontales et verticales. Des illustrations dont l’humain est absent, pour laisser place à ses traces (la chaise vide du maitre-nageur, les châteaux de sable), ou, par deux fois, à des silhouettes jaunes : celle des pêcheurs, celle de la fillette en pyjama à la fin. Autant que les haïkus, les illustrations sont une façon de faire voir la nature, de la saisir dans l’immédiateté, dans l’instant, figeant les oiseaux en vol ou l’écume de la tempête, dans des couleurs souvent saturées, comme pour exacerber le présent.

Un recueil pour dire la variation des saisons au bord de la mer, la variété des activités et la diversité de la vie qui y trouve refuge ou nourriture, le tout à hauteur d’enfant, entre pyjama jaune et château de sable.

Qui es-tu ? Les animaux du monde

Qui es-tu ? Les animaux du monde
Karine Daisay
Saltimbanque 2025

Le tour du monde en 21 animaux

Par Michel Driol

Un imagier tout carton, à destination des plus petits, pour présenter 21 animaux en provenance du monde entier. Si certains sont bien connus, comme le coq, d’autres le sont bien moins, comme le maki catta ou encore le dragon de Komodo. Sur chaque page de gauche, l’animal se présente, dit où il habite, raconte une petite anecdote qui le caractérise, évoque ses habitudes ou son mode de vie. L’illustration le montre dans son environnement, tandis que sur la page de droite figure sa tête qui regarde le lecteur.

Des animaux de toutes sortes, à poils, à plume, à écailles, – à l’exception  notable des poissons – des animaux sauvages ou encore des animaux d’élevage présentent une faune diverse. S’il est question souvent de mâles, on parle aussi des femelles. Mise à part la girafe (terme épicène, le texte ne portant de connotation sexuée), 5 sont explicitement des femelles. Il s’agit de la vache, pour laquelle est choisie la vache sacrée d’Inde, la jument, la lamate, la chatte, la louve  La parité n’est donc pas atteinte, mais on note la volonté de l’autrice de faire une place aux femelles…

Si deux mâles (le coq et le lion) sont assez stéréotypés, l’un qui parade au milieu des poules, l’autre qui attirent les lionnes par sa crinière, les autres animaux mettent plutôt l’accent sur leur pouvoir (la vache sacrée), sur la vie de famille (la louve), la liberté (la chatte de Grèce), leur couleur ou leur habilité à se camoufler. Cela donne donc une image assez variée et fascinante des caractéristiques animales.

Les illustrations, qui mêlent différentes techniques, le collage, le dessin, la couleur, sont très réalistes tout en prêtant aux animaux un visage et un regard parfois très humain, tantôt empli de tristesse (la vache ou le lion), tantôt de joie (le paresseux la girafe).

Un album qui fait voyager autour du monde pour présenter des animaux magnifiques qui sont tous heureux de leur condition.

Alexander von Humboldt, Explorateur de l’extrême

Alexander von Humboldt, Explorateur de l’extrême
Rocio Martinez
Saltimbanque 2025

Faire l’expérience de la nature avec ses émotions

Par Michel Driol

Ce documentaire assez particulier rend vivante la figure d’un explorateur assez méconnu en France, Alexander von Humboldt. Avec une formation d’ingénieur des mines, il a été aussi bien naturaliste que géographe ou géologue. Ses voyages l’ont conduit en Amérique, entre sommets volcaniques et fleuves comme l’Amazone ou l’Orénoque, entre la côte de l’Atlantique et celle du Pacifique, mais aussi aux confins de la Chine et de la Russie. Il a cartographié, herborisé, et passé sa vie à tenter de comprendre les interactions entre les forces naturelles, autour du début du XIXème siècle.

Très classiquement, l’album retrace de façon assez chronologique la vie de Humboldt, trois pages mettant l’accent sur ses grandes intuitions, la connexion du monde par l’eau, l’air et la terre. Chaque page associe, comme de coutume dans ce type d’album, des textes  offrant des explications, courts, agréables à lire, et des illustrations.

L’originalité est ici double. D’abord elle vient du format choisi, un format très allongé et très étroit, mais, quand on l’ouvre, les pages permettent de déployer deux rabats, proposant ainsi des pages d’un format assez gigantesque, à l‘image du monde à découvrir, du monde parcouru par cet explorateur aussi hors norme que l’album.  La seconde originalité vient de l’esthétique choisie pour les illustrations. On est loin d’un dessin qui se voudrait scientifique ou neutre. Il s’agit plutôt ici de reprendre les couleurs, les codes des peintures aztèques ou mayas. Très fouillées, très complexes, les illustrations sont à explorer sur chacune des pages, mettant ainsi la sagacité et la curiosité du lecteur en éveil, à la façon de l’homme dont il retrace la vie et les découvertes. On notera que par ailleurs les cartes, bien volontairement, ne respectent pas forcément les distances, n’ont pas les codes habituels pour être beaucoup plus dans l’esprit des cartes anciennes laissant une part importante à l’imaginaire dans une représentation plus naïve du monde.

Un album qui replace bien Humboldt dans son époque, ne cherche pas à faire de lui un précurseur, ne cherche pas à monter de façon explicite tout ce que nous lui devons (la notion d’isotherme, ou  encore la mise en évidence des différentes interactions entre les éléments naturels, dont l’homme…), un album qui fait le portrait d’un homme de son temps, un savant encyclopédiste, héritier des lumières et très sensible à la dignité des hommes, et révolté par toutes les formes d’esclavage.

Pleine nuit

Pleine nuit
Antoine Guilloppé
Gautier Languereau 2024

La nuit de Mère Ourse

Par Michel Driol

C’est la nuit. Le soleil s’est couché. Dans la forêt, les animaux se donnent rendez-vous autour de l’eau lorsqu’une étrange cérémonie commence, l’arrivée de Mère Ourse que tous, viennent honorer, chacun à sa façon. A la fin de la nuit, le soleil se lève.

Pas de découpe laser cette fois ci dans cet album de très grand format d’Antoine Guilloppé, mais un usage de deux fers à dorer, argent et or. Le résumé seul ne rend pas compte de la beauté et de la magie de l’ouvrage, de ses dominantes sombres, nuances de bleu variées et noir. Tout d’abord s’installe une atmosphère de calme, le calme de la tombée de la nuit, où les seuls êtres animés sont d’abord les oiseaux, sombres silhouettes dans le ciel ou découpées sur les champs. Mais, en fait, on suit une rivière jusqu’à la forêt, rivière que les dorures argentées font miroiter, et autour de laquelle toute une troupe d’animaux vient s’abreuver, des plus petits, les grenouilles, aux plus gros, le cerf. A la tache dorée du reflet de la lune dans l’eau correspond, page suivante, la lune dans le ciel, au milieu d’étoiles. Arrive alors la magie, avec une masse de petits points dorées, montant vers le ciel. Est-ce un feu ? Est-ce autre chose ? Tout cela marque l’arrivée de Mère Ourse, entièrement représentée en transparence, avec des contours dorés. Toute l’image montre qu’elle est autre, sans que rien ne vienne dire qui elle est. Fantôme ? Puissance protectrice ? Esprit de la forêt ? Force oubliée ? Lien entre terre et ciel, figure de la grande Ourse ? A chacun d’interpréter comme il l’entend la proposition poétique faite par l’album, qui évoque ce bref passage comme un instant de grâce et de beauté pure, de merveilleux,  de féérie absolue au sein d’une nature calme et apaisée.

Magique album tout en contraste, entre le bleu sombre des pages et la brillance des dorures, argentées ou dorées, entre la force qui se dégage de des animaux et le calme absolu qui règne, un album esthétiquement réussi d’où se dégage une grande impression de sérénité.

L’Arbrophone

L’Arbrophone
Donatienne Ranc – Barim
Editions du Pourquoi pas ?? 2025

Parler avec les arbres…

Par Michel Driol

A l’aide d’Amandine, Lou s’est construit une cabane dans son châtaigner préféré, Châty.  Une nuit, elle entend de drôles de bruits dans l’arbre, dont elle note le rythme sur son carnet. Comprenant que c’est l’arbre qui lui parle dans une sorte de morse, elle se débrouille pour le décoder, et, à l’aide d’Amandine, construit à partir d’un vieux gramophone un traducteur instantané. Les deux fillettes invitent tout le village à venir écouter ce que l’arbre a à dire.

Voilà un texte qui hésite entre le conte et le cri d’alerte. Du conte, on retient la cabane, le lien mystérieux qui unit la fillette et un élément de la nature, l’arbre. Du conte, on retient aussi l’utilisation poétique des vieux objets, comme un vieux gramophone, et non un banal ordinateur, pour transformer en paroles les signaux de l’arbre. Du conte, on retient aussi que les arbres peuvent parler le langage des hommes, et même le français ! Le cri d’alerte, il est porté par la voix de l’arbre, qui s’adresse aux hommes, à leur hubris, dans leur volonté de tout surexploiter, et dans la façon dont l’arbre fait connaitre son cahier de doléances. Face à l’urgence, le texte se fait alors moins poétique et plus militant. Cette hésitation est-elle la marque des limites du conte, de la poésie, du rêve pour dire l’urgence ? L’arbre qui parle un langage clair, explicite, argumenté et grave dit l’urgence dans laquelle nous sommes, et les impasses où nous conduit un certain type de rapports avec la nature.  Le récit se clôt par une fin heureusement ouverte, laissant entrevoir différents scénarios, différentes réactions pour sauver la nature, qui peuvent donner à réfléchir le lecteur.

Comme toujours, la langue de l’autrice est une langue de conteuse, une langue faite pour l’oral, avec sa respiration, son jeu sur les sonorités. C’est elle qui reprend les paroles de Châty, dans un discours indirect qui autorise les anaphores, les énumérations, lui donne du souffle. Les illustrations de Barim, dans des dominantes complémentaires de rouge et de vert, sont pleines de gaité et de fantaisie.

Un récit dont les hésitations, la double appartenance générique, disent bien les questions que se posent aujourd’hui les autrices et auteurs de littérature jeunesse face aux messages environnementaux à faire passer aux jeunes générations ? Quelle place y donner à l’imaginaire ?  Quelle place y donner au cri d’alarme ?

Si j’étais un oiseau

Si j’étais un oiseau
Barroux
Little Urban 2025

Pour faire le portrait d’un enfant

Par Michel Driol

Le texte de chaque double page commence par l’anaphore Si j’étais un oiseau… Puis, au conditionnel, s’affirment les propositions. Il y est question de bonne humeur, de voyage, d’émerveillements, de fruits à manger, de temps passé  à observer les libellules, ou les grenouilles, de vie en lien avec la nature, porté par les vents. Puis les références se font autres : survoler les murs, les frontières et les barbelés,  être moins méfiant envers les autres, accueillir du monde chez soi, ne pas se laisser enfermer. Vient alors la chute. Mais je suis un enfant… le nez au vent et la tête dans les nuages !

Nombreux sont les textes, les poèmes, qui associent l’enfant à l’oiseau. On songe à Prévert, bien sûr, à Hugo aussi, et, dans un autre genre, à la chanson de Marie Myriam. C’est dans cette tradition là que s’inscrit de recueil de Barroux, construit autour d’une solide anaphore qui invite à se projeter dans un autre monde.  Monde de découvertes, de plaisirs, dans lequel on peut s’affranchir des contraintes. On retrouve bien là l’oiseau symbole de liberté, liberté d’aller et venir, oiseau qui se refuse à toute cage qui l’emprisonnerait. Mais cette liberté s’associe avec une curiosité, curiosité envers les autres, par-delà la barrière des espèces, curiosité envers les plaisirs de toute sorte. C’est un recueil à la fois plein d’hédonisme et de sens du partage, écrit dans une langue d’une grande simplicité, très concrète dans ses notations, précise dans son lexique, dans sa façon d’évoquer les vents, la rosée ou les ronces piquantes…   La chute, attendue, clôt cette série d’anaphores avec malice, montrant à quel point l’enfant et l’oiseau partagent en commun , sur un plan métaphorique cette fois, deux qualités fondamentales,  le nez au vent et la tête dans les nuages. Si j’étais un oiseau fait, en fait, le portrait d’un enfant libre, curieux, ouvert, rêveur, attentif.

On apprécie le grand format de cet album, qui permet aux illustrations de Barroux  de se déployer dans des doubles pages pleines d’imagination et de poésie. Voyez, par exemple, comment le chant de l’oiseau semble repris par toute une chorale de chats citadins. La nature, représentée à toutes les saisons, de jour comme de nuit, affiche sa luxuriance, ses tendres couleur pastel, dans des cadrages toujours surprenants et inattendus. Si l’on suit de page en page un oiseau rose, toujours tourné vers la droite, vers le futur,  les oiseaux y sont multicolores, comme les fleurs.

Un recueil de poésie qui parle de liberté, de fraternité, d’ouverture aux autres et d’espoir dans l’avenir et dans les enfants. Du grand Barroux !

Nous sommes l’étincelle

Nous sommes l’étincelle
Vincent Villeminot

Pocket Jeunesse, 2024

L’espoir d’un avenir

Par Pauline Barge

2061, Montana, Dan et Judith pêchent au bord de la rivière, au cœur de la forêt qu’ils ont toujours connue. Ils se font capturer par un groupe de braconniers sans scrupules. Qui sont ces ennemis, ces soi-disant « cannibales » ? Et qui est cet homme dans les arbres qui tente de les sauver ?
Avec des va-et-vient sur trois générations, entre passé et présent, l’histoire se démêle petit à petit. On remonte aux origines de cette vie dans la forêt. Cette révolte, cette étincelle qui a poussé certains à se reconstruire dans un ailleurs loin de cette société, dans cette forêt hostile, mais si belle.
Le récit pousse à se questionner. Il nous plonge dans cet avenir proche et soulève toutes ces idées, ces ambitions, ces rêves d’une vie autre et meilleure. Mais cette vie utopique est-elle vraiment la solution ? Ce n’est pas un roman sur une révolution. C’est un roman sur le retour à la nature, le retour aux sources. C’est une lecture pleine de réflexion, qui nous interroge sur nous-mêmes, sur nos choix de vie, une parole engagée et poétique, mais surtout nécessaire face à ce futur incertain.

Paru en 2019, cet ouvrage est à présent en version poche. On peut entendre et voir des interviews de l’auteur sur youtube.

 

 

Si tu regardes longtemps la terre

Si tu regardes longtemps la terre
Jean-Pierre Siméon – Laurent Corvaisier
Rue du Monde 2024

Contemplations…

Par Michel Driol

Une cinquantaine de phrases poèmes de Jean-Pierre Siméon, qu’on n’a plus besoin de présenter, qui viennent dialoguer avec les paysages peints par Laurent Corvaisier.

C’est d’abord un album à regarder, comme on peut regarder les catalogues d’exposition, ou les ouvrages consacrés à un peintre. On va de page en page, de la mer à la montagne, de l’été à l’hiver, des grands formats à l’italienne aux petits formats verticaux, qui se juxtaposent sur la page. On parcourt des paysages aux couleurs fauves éclatantes, des paysages pleins de ciel, d’eau, d’arbres, de mer, mais aussi parfois de maisons, de villes aussi. Avec quelque chose d’intemporel, qui fait que, parfois, on se croirait dans les tableaux de Matisse. Des pins parasols, des iris, le mouvement de l’eau qui coule, la verticalité des ifs, des tons, et l’horizontalité des champs, des plaines composent un univers où règnent le calme et l’harmonie. Un mot pour la qualité des photographies, signées Françoise Stijepovic, hélas décédée avant d’avoir pu voir l’ouvrage achevé. Des photographies qui laissent percevoir la matérialité et la fabrique du tableau, certains coups de pinceau ou encore les veines du bois.

Sur ces toiles, les mots de Jean-Pierre Siméon apportent un éclairage, un prolongement, comme un commentaire, tantôt inclus dans les tableaux, tantôt isolés sur une page, ou entre deux tableaux, ou dans les  marges, de côté, en haut, en bas… Il poursuit son exploration des formes brèves, comme dans Le Livre des  petits étonnements du sage Tao Li Fu, formes brèves ciselées, concises, dans lesquelles chaque mot pèse de tout son poids au service d’une phrase unique, d’une idée singulière. Dans ces textes, le je s’efface au profit d’un « on » ou un « tu », comme une manière de toucher à l’universalité et de s’adresser à un lecteur à qui on donne le conseil d’être là, présent au monde, comme dans le poème ultime qui donne son titre à l’ouvrage :

Si tu regardes longtemps la terre, arbres, vents, soleils et rivières couleront dans tes veines.

On est parfois proche de la maxime :

Il n’est de bonheur
que s’il fait le bonheur de l’autre

du conseil, du mode de vie

Plus tu donnes
de sourires,
plus tu t’enrichis

de l’interrogation sur le sens des choses

On ne sait jamais si on choisit son chemin
ou si c’est lui qui nous choisit

Se dit aussi le lien secret entre poésie et peinture

Fais comme le peintre :
cherche en tout la couleur cachée

Un bel album dans lequel on retrouve toute l’atmosphère, les valeurs, et l’esthétique de Jean-Pierre Siméon, qui fait dialoguer des poèmes qui parlent de poésie, de nature, comme autant de leçons de sagesse à destination des jeunes et des moins jeunes, et les tableaux qui montrent une terre à contempler, une terre donnée à voir à travers le regard d’un peintre.

Ton cœur bat au rythme de la terre

Ton cœur bat au rythme de la terre
Claire Cantais
Editions Courtes et Longues 2024

Si par un jour d’été une voyageuse

Par Michel Driol

Quand la batterie de la tablette de la voyageuse de cet album est vide, elle s’endort. C’est alors qu’une créature bleue, aux longs cheveux rouges, l’entraine dans la nature, celle qu’on aperçoit de l’autre côté de la vitre du train. Cette créature féérique la conduit dans une rêverie où elle l’incite à écouter les  bruits de la terre, à regarder ses merveilles et sa fragilité. Suivant la rivière, elles arrivent à la mer. Arrivée en gare, la jeune femme sort du TGV, et court dans la nature, sous la lune.

Peu de texte dans cet album très poétique, mais d’abord de superbes images, souvent en double page à contempler, d’une facture à la fois simple (des aplats de couleurs et des papiers découpés) et élaborée. Des cadrages audacieux (la forêt vue en contre plongée, les arbres devenant comme les rayons d’un cercle céleste), les petites bêtes vues en plongée, aux pieds de l’héroïne, la vague si proche de celle d’Hokusai. Des couleurs  qui se complètent et s’opposent : corps bleu et cheveux rouges des personnages, verts variés de la nature, bleu profond de la mer, marron – couleur peau – du sable. Le tout prend parfois des aspects hypnotiques ou psychédéliques. Le personnage est tantôt vu en mouvement, et c’est comme une danse qui parcourt tout l’album – tantôt au repos, rêvant, pensant, contemplant. Deux attitudes qui contrastent et disent la jubilation d’être dans cette nature vivante, à écouter, à protéger.

Quant au texte, il est exclusivement consacré aux propos de la créature magique, qui se présente comme une initiatrice qui entraine, dès les premiers mots, la voyageuse dans un autre monde, de l’autre côté de la fenêtre du train. Ce passage dans un univers fantastique marque aussi le passage vers la réalité naturelle, celle qu’on peut percevoir, d’abord par l’oreille (et le texte multiplie les notations sonores), puis par la vue. Très court, le texte peut alors résonner avec les illustrations qui le portent, laissant le temps d’apprécier ses verbes (palpite, battre), ses adjectifs (merveilleux, fragile), ses noms (grondement, daim, coucou), sa comparaison (le sable tiède comme une peau) – tout ceci prépare la chute : le cœur de la terre bat au même rythme que le tien, façon d’assimiler la Terre à un être vivant avec lequel la voyageuse est en harmonie, en synchronie, loin de sa tablette et de sa batterie !

Un ouvrage proposant une expérience sensorielle qui nous entraine dans un voyage initiatique loin des chemins balisés des rails de chemin de fer, au sein d’un univers onirique, pour nous inciter à penser notre relation à la nature, à la terre, pour nous suggérer que nous ne faisons qu’un avec elle.