Brexit Romance

Brexit Romance
Clémentine Beauvais
Sabracane (« Romans »)

Le Brexit, romance, linguistique et fantaisie déjantée

Par Anne-Marie Mercier

Faire de la question grave du Brexit un roman (au sens de « romance ») comique et sentimental est osé pour qui, comme l’auteure, en connait bien les enjeux. Mêler à tout cela des éléments de politique (avec les personnages de Marine Le Pen et Jeremy Corbyn) l’est également. Et tisser sur tout le livre une réflexion sur les deux langues, l’anglais et le français, et les deux cultures, avec les difficultés pour se comprendre et s’accepter relève encore d’une autre ambition.
Tous ces paris sont réussis : Clémentine Beauvais livre un « roman de mariage » (ou Mariage plot, voir le livre de J. Eugenides) digne de ses devanciers victoriens (mais beaucoup plus déjanté) : on se demande jusqu’au bout qui va épouser qui et dans quel but, ce que deviendra la jeune orpheline méritante et son dévoué protecteur, et c’est là le cœur du roman.
Il est aussi porté par des personnages originaux et un peu excessifs (surtout les anglais !), des rebondissements, des quiproquos… C’est aussi un roman sur les mœurs contemporaines : le langage des jeunes et leurs obsessions, la culture (de l’opéra aux réseaux sociaux), le monde de l’aristocratie anglaise et celui de la débrouillardise des middle class ou des jeunes désargentés. C’est aussi un pastiche de Lewis Caroll, avec des duchesses hystériques, un cochon habillé en bébé, un jeu de croquet qui dégénère…  Mais c’est surtout un roman sur la langue, très drôle, avec des traductions littérales, des contresens et des faux amis, avertissement indispensable à qui veut apprendre l’anglais sur le tas.
Et c’est aussi un roman sur le Brexit, ses raisons avouées ou non, la fracture profonde qu’il installe – ou qu’il révèle – dans le pays et les difficiles relations franco anglaises, mêlant amour et haine.

 

Festival de la Première Oeuvre de littérature de Jeunesse

Le Festival de la Première Oeuvre de littérature de Jeunesse, organisé par le CRILJ01, fête, cette année, sa dixième édition. Suite au vote des Comités de lecture sont invités :
Lisa Blumen pour Gros Ours (Kilowatt) dans la catégorie des 3-5 ans
Richard Petitsigne pour Le pirate le plus terrible du monde (P’tit Glénat) dans la catégorie des 6-9 ans
Gally Lauteur pour Ne m’appelez pas Blanche-Neige (Hachette) dans la catégorie des 13 ans et plus

Vous pourrez aussi rencontrer, dans le cadre d’un partenariat avec le Réseau de Lecture Publique la marraine du Festival, Florence HINCKEL et Alex SANDERS 
à la Médiathèque Vailland à 18h30 le vendredi 7 juin

L’autre nuit au milieu des arbres

L’autre nuit au milieu des arbres
Lancelot Hamelin
Editions espaces 34 – Théâtre jeunesse 2018

En dehors du chemin, c’est plus intéressant

Par Michel Driol

Autour du Petit Héros, personnage principal et omniprésent, gravitent trois personnages : l’amimaginaire, le grand-père, le voisin. Dans une courte première partie, l’amimaginaire fait pénétrer le petit héros au-delà des bornes du chemin dans des maisons qui semblent s’emboiter les unes dans les autres. Puis, dans une deuxième partie, le grand père et le voisin évoquent la nuit qui tombe, et le petit héros découvre la signification de Fée Nomen. La troisième partie est un monologue du Petit Héros, adressé à l’amimaginaire : la nuit du Onge, où il est question du périple dans la forêt, des loups, du monstre, le Onge, qui l’emmène. Enfin, une quatrième partie, Est-ce que ça peut finir comme ça ? reprend le dialogue initial entre le Petit Héros et l’amimaginaire, sauf que, cette fois-ci, les rôles et les répliques sont inversés.

La pièce aborde de nombreux thèmes liés à l’enfance : la filiation et la transmission, l’envie de sortir du chemin tout tracé, de franchir les bornes, et les peurs. Dans un univers imaginaire davantage construit par la parole que montré sur scène, ces thèmes se croisent et se tissent pour construire progressivement l’identité du Petit Héros : il n’a pas de nom, se revendique comme un je et non comme un on, se définit par ses peurs. L’univers est celui des contes, petite maison dans la forêt, arbres, loups, monstres dévoreurs. Tout ici est jeu : jeu avec les mots, quand les adultes croient sérieusement que la nuit tombe, jeu avec l’identité, jeu avec le double qu’est l’amimaginaire, jeu avec les peurs, jeu aussi avec le théâtre car le Petit Héros se donne explicitement comme personnage de théâtre, sait qu’on est au théâtre et évoque le lieu même du théâtre, qui risque aussi d’être dévoré par les monstres. Mais ce jeu est celui des enfants, c’est-à-dire un jeu auquel on joue sérieusement.

La pièce parle donc du théâtre, boite noire, lieu de tous les possibles, lieu qui donne à voir au spectateur un double de lui-même, lieu de la parole et du merveilleux, de la magie, lieu où les peurs et les obsessions peuvent être dites et le monde convoqué par le simple pouvoir du verbe.

 

 

 

 

Entre les gouttes

Entre les gouttes
Anne Cortey, Vincent Bourgeau (ill.)
L’école des loisirs (« Mouche »), 2017

Comment faire une fête entre amis (ou presque)

Par Anne-Marie Mercier

Il pleut… quel ennui ! Mais l’écureuil a une idée : il va inviter ses amis de la forêt à une fête. Toutes les étapes sont respectées : la liste des invités (il invite même Martin Pêcheur qui est désagréable avec tout le monde, pour tenter une grande réconciliation), les moyens de faire parvenir les invitations à leurs destinataires (il charge Merle de la voie aérienne et Taupe, une très vieille dame, de la voie souterraine), le menu, les provisions…
Il a tout prévu mais la fête tourne à la catastrophe à cause de la mauvaise humeur de Martin Pêcheur et de la distraction de l’écureuil : tout est brûlé, raté, que faire ? Bien sûr, tout s’arrange grâce à la bonne volonté de chacun, et grâce à la leçon que Taupe inflige au Martin Pêcheur qui, confus, revient à de meilleurs sentiments.
C’est un joli récit, notamment à travers la minutie de la description des listes de provisions, de gâteaux, d’odeurs… tout un festin de mots. Il y a de nombreuses péripéties et un rythme bien tenu, enfin, les belles vertus de l’amitié et de l’entraide y sont mises en valeur, ce qui ne gâte rien.

Hématome(s)

Hématome(s)
Stéphane Bientz
Editions Espaces 34 Théâtre Jeunesse 2018

Bord de mer et griffes de dragon

Par Michel Driol

Trois enfants au bord de la mer. Tom, garçon peureux, dont le père est guetteur sémaphorique. Dilo, fille de pêcheur, énergique et intrépide. Et Ema, presque mutique, la nouvelle venue, dispensée d’éducation physique, qui traine une poupée informe, et dont la mère est actrice de cinéma. Alors que Tom et Dilo habitent sur le continent, Ema habite une ile qu’on ne peut rejoindre à pied qu’à marée basse. Etrange trio, trois solitudes entre la plage et l’école, jusqu’au moment où Ema disparait. Dilo et Tom vont alors sur l’ile, font la connaissance de son père, sympathique orfèvre fumeur de cigarette, qui leur annonce qu’Ema est partie sur un tournage avec sa mère. En plein orage, ils découvrent qu’Ema est sous le pouvoir de son père-dragon et ils vont la libérer.

On a là quelques éléments qui feraient penser au Club des Cinq : le bord de mer, une toponymie et une géographie que ne renierait pas Enid Blyton : l’ile du Creux du Diable, les falaises, les passages  accessibles à marée haute, les caves et souterrains, la fillette intrépide. Mais là s’arrête le parallèle avec le Club des Cinq, car l’imaginaire et la langue de Stéphane Bientz sont bien plus complexes, plus riches et plus inquiétants que ceux d’Enid Blyton. Comment parler au théâtre de la maltraitance  enfantine, des pères abusifs – voire de la pédophilie ? Par les images, et d’abord en montrant Ema, prostrée, attachée à sa poupée et à l’image maternelle, solitaire, enfant dont on perçoit la singularité, mais sans savoir à quoi l’attribuer. Ensuite par le recours au conte et aux images du dragon incarnant le père, dragon qu’il faut terrasser par le pouvoir de la musique afin qu’il ne nuise plus. Et la fin de la pièce entraine dans un univers merveilleux fait d’or et de pierres précieuses, de dragon et de cygne, permettant à Tom de se révéler comme garçon courageux et de rétablir l’harmonie. Tout est alors à réécrire, réinventer, recommencer entre les trois enfants. Et surtout par le recours au récit, qui laisse à chaque spectateur le pouvoir d’imaginer.

Le titre renvoie au corps meurtri et, par homophonie, reprend le nom de deux des personnages, Ema et Tom. Le texte est écrit dans une langue particulièrement travaillée, poétique et inventive, moins dans le lexique que dans la syntaxe : répétitions, énumérations, reprises, ruptures. Par ailleurs, les enfants se disent et se racontent autant qu’ils agissent ce qui contribue à installer l’univers de la parole des enfants comme un univers singulier dans lequel dire compte autant que faire. Il faut nommer et dire les choses pour les maitriser. Et ce n’est pas pour rien que le père d’Emma est nommé le papapa…

Un texte qui montre que grâce à l’imaginaire le théâtre jeunesse peut aborder les problématiques les plus sombres.

Comment le Petit Poucet a semé des gaines en jetant des cailloux

Comment le Petit Poucet a semé des gaines en jetant des cailloux
Mathilde Paris, Marion Tigréat
Dyozol, 2018

Poucet découpé

Par Anne-Marie Mercier

Le conte du Petit Poucet est ici très réécrit : l’enfant, qui vit dans une ville moderne, grise et triste, entend ses parents s’inquiéter de leur peu d’argent. Il part à la recherche d’un trésor qui, dit-on, se trouve au-delà du pont, dans la forêt. Semant des cailloux gris, il part en quête, et rencontre un géant très gentil, sa femme, et leurs six filles qui s’affairent gaiement aux travaux de la terre.
Il découvre chez eux que le bonheur n’est pas dans ce que l’on possède mais dans l’amour d’une famille. Il rentre chez lui avec cette leçon et les graines données par le géant : tout fleurit alors dans la ville triste et la nature rend à tous le bonheur.
L’histoire a perdu les aspects sombres et terrifiants du conte, même si les auteurs insistent sur l’angoisse de l’enfant, son errance lorsqu’il ne retrouve plus son chemin… et la leçon en est un peu convenue. L’illustration faites de formes colorées découpées dans des pièces de feutrine, donne à l’image un relief intéressant.

Orphée Divin musicien

Orphée Divin musicien
Sylvie Gerinte – Daniele Catalli
Amaterra 2019

Tout sur Orphée…

Par Michel Driol

Dans la collection Les grands textes à hauteur d’enfant, ce volume adapte l’histoire d’Orphée. En Thrace, le berger Atys rencontre souvent le musicien et poète Orphée. Il le questionne d’abord sur l’origine de sa maitrise de la musique et du chant, puis lui demande de raconter le voyage des Argonautes. A la fin de ce récit, Orphée aperçoit Eurydice. Atys assiste au mariage, puis à la mort d’Eurydice. Il encourage alors son ami à aller chercher sa femme au royaume des morts. A son retour, Orphée raconte son échec à Atys.  Quelques temps plus tard, Atys, horrifié, assiste à la mise à mort d’Orphée par les Bacchantes.

On a affaire à une adaptation qui permet à un jeune lecteur de s’imprégner du mythe d’Orphée. Le recours à un personnage secondaire, Atys – clin d’œil à l’opéra baroque ? – permet dans le dialogue de donner des informations sur le personnage d’Orphée de façon naturelle. Cette volonté de vulgarisation des éléments antiques se retrouve partout : explication de Charybde et Scylla, des causes du la quête de la Toison d’Or… En quelques mots, le jeune lecteur possède tous les éléments mythologiques lui permettant de comprendre les enjeux des histoires racontées, sans que cela ne nuise à la dynamique du récit. Le texte, au présent, est facilement accessible et vivement conduit. Une notice finale signale les auteurs grecs et latins qui ont popularisé ce mythe.

Les illustrations de Daniele Catalli en trois couleurs, bleu, ocre et noir, soulignent certains passages  et esquissent un univers particulier qui ne cherche pas à prendre la place de l’imaginaire suscité par le texte, mais l’accompagnent.

 

 

 

 

Le Noir de la nuit

Le Noir de la nuit
Chris Hadfield et Kate Fillion, The fan Brothers (ill.)
Traduction (anglais) d’ilona Meyer
Edition des éléphants, 2016

« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie »… (B. Pascal)

Par Anne-Marie Mercier

On a souvent de mauvaises surprises quand on ouvre un album signé par une « célébrité »,  vedette de la chanson ou du cinéma, de la politique ou du sport… Ici, la première surprise (quoique…) c’est que l’histoire est signée par un astronaute, Chris Hadfield, un peu aidé sans doute par Kate Fillion, dont le nom ne figure pas sur la couverture. La deuxième, c’est que le résultat est très réussi, combinant autobiographie et fantaisie.

Du côté de l’autobiographie, on nous montre le jeune Chris possédé à la fois par une passion de l’espace et par des terreurs nocturnes. Le dénouement associe ces deux éléments, le jour où il voit à la télévision Neil Armstrong et la mission Apollo 11 se poser sur la lune : il deviendra pilote et il se souviendra que rien n’est aussi noir que le noir de l’espace. Des photos en fin d’album montrent la cohérence de ces vies.

Le côté fantaisie est assuré par les illustrations, belles, drôles, rêveuses, qui évoquent tout à la fois un imaginaire de l’espace, comme dans les Tintin et les Caroline, et le monde de la nuit, rassurant par la représentation des parents, de la maison, du chien, inquiétant par les ombres qui prennent des allures d’extraterrestres et évoquent certaines créatures d’Ungerer ou de Sendak. L’infini des rêves et de l’espace se combinent pour faire rêver celui qui oublie d’avoir peur.

Mes Amis de partout

Mes Amis de partout
Thomas Scotto, Isabelle Simon
L’Initiale, 2016

Lire et dire l’image

Par Anne-Marie Mercier

Isabelle Simon est bien connue en littérature de jeunesse pour ses figurines en terre et ses photos (voir La Mouche qui lit, Les Petits Bonshommes sur le carreau…) ; Thomas Scotto pour ses poésies et ses textes poignants (Sables émouvants, Une guerre pour moi) et drôles (La Dentriste). La rencontre de ces deux sensibilités donne un album atypique, dans lequel le regard du lecteur est inviter à chercher au-delà des formes, à créer lui-même : Isabelle Simon propose des images dans lesquelles on peut imaginer un visage, surfaces rouillées ou usées, écorces, pierres peintes… Thomas Scotto leur donne un nom, une histoire, à travers quelques lignes denses et poétiques : à nous de poursuivre…

 

Elle est bizarre la dame !

Elle est bizarre la dame !
Laure Monloubou
Editions Amaterra 2018

La vérité sort de la bouche des enfants

Par Michel Driol

On retrouve le P’tit Gars, personnage récurrent de l’auteure, dans les transports en commun. Il décrit sa voisine, et la trouve bizarre. Page de gauche, le P’tit Gars, qui imite sa voisine, page de droite, les éléments du portrait de la dame, façon dessin d’enfant. Un nez rond et rouge, des cheveux violets frisés, que rejoindront vite les yeux, les oreilles… On croit entendre en haut de page le P’tit gars , en gros caractère, commenter ce portrait qu’il fait, tandis, qu’en petits caractères, on entend la voix gênée de la maman, chut, ça suffit… Jusqu’au moment où le dessin d’enfant fait place à la dame… très ressemblante à sa description… Et, cerise sur le gâteau, le P’tit Gars veut ajouter quelque chose…  savoir s’il peut l’inviter à son anniversaire !

Comme les autres albums de la série, celui-ci explore, avec humour et tendresse, une situation dans laquelle nombre d’adultes ou d’enfants se reconnaitront. Ici, ce sont les commentaires sans gêne de l’enfant sur le physique d’un tiers. Rien de méchant : juste un constat, et une volonté du petit d’aller vers l’autre, avec ses mots à lui, son franc parler, ce qui questionne aussi sur l’attitude des adultes face à qu’ils prennent pour quelque chose de désobligeant envers l’autre. Comme toujours avec l’auteure, une grande simplicité des codes narratifs, qui, avec expressivité, vont à l’essentiel sans disperser le lecteur.

Un album tranche de vie qui parle avec malice de différence et du regard des enfants sur les autres…

Un autre album de la série : C’est à moi