Même les princesses doivent aller à l’école

Même les princesses doivent aller à l’école
Susie Morgenstern (texte et lecture) Sylvain Kassap (musique)
L’Ecole des loisirs (chut !)

Tout le monde à l’école, avec l’accent, et en musique !

Par Anne-Marie Mercier

Il n’y pas que les vampires qui aspirent à aller à l’école (voir la BD de J. Sfar) ! Le savoureux livre de Susie Morgenstern est lu par l’auteure (qui a encore plus d’accent américain que lors de ses interviews), et accompagné de soulignements musicaux. La caricature de la famille de la princesse (le père, Georges CXIV, déteste tout ce qui a un rapport à la République et la reine Fortuna ne met pas le nez dehors), la peinture de leur milieu de vie avant la vente de leur château médiéval et leur installation dans une tour moderne, l’habillement et les distractions de leur fille Alyestère, la princesse à qui on répète sans cesse de ne pas oublier qu’elle est « une princesse », sont très drôles.
Le désarroi de la princesse, son envie d’aller à l’école, de porter des tennis et d’être comme tout le monde sont une jolie leçon pour les petites filles qui de leur côté rêvent d’être des princesses sans penser à l’inconfort des vêtements avec lesquelles on ne peut pas courir, à la nécessité de paraître… Enfin, la jolie formule selon laquelle « toutes les petites filles sont les princesses » de leur papa devrait les satisfaire.

 

Petit Vampire, acte 1 : le serment des pirates

Petit Vampire, acte 1 : le serment des pirates
Joann Sfar
Rue de Sèvres, 2017

Les enfances d’un vampire

Par Anne-Marie Mercier

Même si les vampires ne vieillissent pas, ils ont une histoire. Et même si les séries ont des « saisons », elles peuvent être rétroactives.  On découvre ici comment le héros auquel Joann Sfar a consacré 7 albums (de 1999 à 2005) publiés chez Delcourt, est devenu, en même temps que sa mère, un « mort-vivant ». Sfar reprend donc l’intrigue du délicieux  Petit Vampire va à l’école en la modifiant un peu et en anticipant sur son début.
On retrouve la fantaisie de l’univers de la série : monstres en tous genres, en général sympathiques, ennemi terrifiant,  dessins qui ignorent la ligne droite et créent de belles atmosphères aux couleurs évocatrices. Les séances de ciné-club  (consacrées à des films de monstres) sont parfaites… L’album offre un beau contrepoint entre le héros et le « vrai » petit garçon, Michel, et présente une belle histoire d’amitié entre deux êtres qui ne sont pas du même monde, et n’ont pas les mêmes rythmes – et en devraient pas se rencontrer.

Mon Cher Voltaire

Mon Cher Voltaire
Jean René

Bulles de savon (« Mon cher… »), 2015

 

Les éditions Bulles de savon se sont fait une spécialité de l’exploration de la vie de créateurs, avec la collection « qui êtes-vous » ?, avec des romans biographiques (Moi, Stevenson, de Jean René lui aussi) et avec la collection dans laquelle s’inscrit cet ouvrage.

Le parti pris de la lettre, certes artificiel, a cependant le mérite d’impliquer le lecteur qui, avec le narrateur, s’adresse ainsi à l’auteur, recherche une proximité, est en connivence avec lui (voir Lettre à l’écrivain qui a changé ma vie). Chaque « lettre » présente un aspect de la vie de Voltaire, qui coïncide souvent avec une période de sa vie. Présentées sur fond blanc, en caractères à empâtements (du Didot ?), ces lettres alternent avec des chapitres imprimés sur papiers de couleur en typographie plus simple (proche du type Arial) dans lesquels on voit Voltaire agir, parler, écrire, se promener, manger, écrire…
Ses œuvres sont évoquées surtout par la notoriété qu’elles lui donnent ; les contes seuls sont un peu détaillés, uniquement par le sujet et peu par la forme. Le but de l’ouvrage étant de dire un peu de tout, le reste de l’œuvre fait l’objet d’allusions, de courts dialogues, d’extraits de lettres (la correspondance est très présente, ce qui est une bonne chose). Le corps est au centre du récit, avec les maladies réelles ou feintes, l’alimentation, la recherche de confort. L’accent est également mis sur les conditions matérielles de l’exercice d’une pensée et d’une expression libre et sur la recherche par Voltaire d’une indépendance financière indispensable.
Enfin, l’image de l’écrivain engagé domine, avec un développement sur l’affaire Calas et sur celle du chevalier de La Barre ; un accent particulier est mis sur les incarcérations de Voltaire à la Bastille, son exil, les dangers qu’il court et les précautions qu’il prend pour publier ses œuvres. L’ensemble est donc assez complet, d’une lecture facile et stimulante.

Le Château des étoiles, vol. 2 et 3

Le Château des étoiles, vol. 2 et 3
Alex Alice
Rue de Sèvres, 2017

De la terre à Mars via la Lune

Par Anne-Marie Mercier

Alex Alice, auteur de l’adaptation en BD de la saga de l’Or du Rhin (Siegfried, La Walkyrie, Le Crépuscule des dieux parus chez Dargaud) poursuit son parcours mythique en plaçant la conquête de l’espace sous les auspices de Louis de Bavière, en 1870. Tous les ressorts du roman populaire sont également sollicités : le manuscrit volé, le thème du complot politique contre le savant pur et visionnaire, la trahison, l’enfance malheureuse, la quête d’une disparue… L’intrigue est complexe, les personnages multiples, le suspense permanent, ce qui n’empêche pas une pointe d’humour.
Comme le précèdent volume, ces deux tomes sont vertigineux par la succession des événements, la multiplication des points de vue, l’originalité des inventions proches d’un imaginaire Vernien. On y retrouve le roi de Bavière et, brièvement mais de façon déterminante), sa cousine Elisabeth d’Autriche (Sissi), Bismarck, et l’on se retrouve sur la lune, Mars… en compagnie des trois héros et de leur grand-père (cette fois c’est leur père qui a disparu). Jusqu’où ira-t-on ?
Revoir pour l’occasion le merveilleux Une Femme dans la Lune, film muet de Fritz Lang (1929), qui a bien des points communs avec l’intrigue.

Banquise blues

Banquise blues
Jory John, Lane Smith
Gallimard jeunesse, 2017

Philo pour les manchots  

Par Anne-Marie Mercier

 

Encore une histoire de grognon ! Ici c’est un petit manchot qui trouve la nuit trop noire, la neige trop blanche (et froide), qui aimerait voler comme d’autres oiseaux, être différent, unique… Un gros morse s’adresse à lui pour lui indiquer, sinon le sens de la vie, le moyen d’être heureux : contempler le monde autour de soi, voir sa beauté, sentir l’affection de ses proches… et le morse conclut « jamais je n’échangerai ma vie avec celle d’un autre, et je sais parfaitement que vous non plus. Je suis convaincu qu’en y réfléchissant vous comprendrez que vous êtes exactement à votre place ici ».
Que le morse s’exprime sur un ton un peu vieillot et que le petit manchot s’exclame, après avoir entendu cette longue leçon, « Mais qui c’est ce type ? ! » casse un peu le côté édifiant de l’album, de même que la fin : on ne change jamais vraiment même après avoir écouté les meilleures leçons du monde – mais on sait qu’on peut essayer…
Les images sont délicieusement touchantes et drôles : ce manchot est très expressif tout en ne l’étant pas ; son ennui, ses interrogations et son sentiment de solitude parmi la foule des ses très-semblables sont rendus à la perfection, comme ses cauchemars qui nous font bien comprendre que non, ce n’est pas toujours facile, la vie – sur la banquise comme ailleurs, mais quand même…

Chut !

Chut !
Morgane de Cadier, Florian Pigé
Hong Fei, 2017

Fable du grognon

Par Anne-Marie Mercier

L’histoire de monsieur Franklin est dédiée par les auteurs « à tous les grognons, les râleurs, les jamais contents ». C’est aussi une fable sur le bon voisinage – et le mauvais. Franklin aime le calme et le silence, la solitude. De ce fait, un rien le dérange : un voisin qui fait la fête, un oiseau qui chante… Lorsqu’un oiseau s’installe sur son toit, chaque chut ! prononcé par Franklin fait grossir l’oiseau. Belle métaphore de l’attention excessive que l’on porte à de petites choses, attention qui augmente leur importance et rend la vie invivable.
La chute est édifiante : l’attitude de Franklin ruine sa vie très concrètement et c’est avec l’aide de son voisin bruyant qu’il arrivera à la reconstruire et à devenir un homme nouveau.
Bel optimisme. Mais qui a dit que les fables devaient être réalistes ? En tout cas, le dessin ne l’est résolument pas et l’esthétique précaire de bruns et de noirs sur papiers découpés, l’organisation récurrente des pages, tantôt centrées sur la maison de Franklin, tantôt sur l’espace occupé par les deux maisons, montre bien le schématisme et l’aspect exemplaire de la situation.

Moi j’irai dans la lune, et autres innocentines

Moi j’irai dans la lune, et autres innocentines
René de Obaldia, Emmanuelle Houdart
Grasset jeunesse, 201

Jardins d’enfants fous

Par Anne-Marie Mercier

Avec Obaldia, la poésie s’affranchit, et pourtant elle rime toujours. Les mots se tordent, les sens se multiplient, les syllabes se contractent et l’esprit d’enfance fait sa révolution. Le garçon et la fille de « Chez moi » rivalisent d’exagérations, l’enfant du « secret » court après des choses vues en rêve, la fillette de « J’ai trempé mon doigt dans la confiture » est excessive, Pétronille veut être un garçon, Zaza envie le zizi de son frère, « Antoinette et moi » rêvent de grandir pour être amants en vrai… On n’a donc pas que des histoires de confitures et de jeux ici, et quand il y en a, ça s’emballe sérieusement et les chevaux de bois ruent dans les brancards, tandis que les enfants mordeurs ne se laissent pas faire. Les dessins  colorés d’Emmanuelle Houdart ont la cruauté et l’innocence qui sied.
Un texte déroule toutes les caractéristiques de la langue anglaise et des anglais (enfin, celles que le locuteur débutant imagine), un autre un voyage dans le lune, un autre le charme des départs en « Ouiquenne, un autre une Sologne rêvée…

Vivement mes dix ans
(Ah ! cogne mon cœur cogne !)
Vivement mes dix ans
Pour aller en Sologne

En Sologne la neige
Tombe jusqu’au mois d’août
On y chasse en cortège
On y chasse le loup

Des loups qui sont tout blancs
Mais avec des dents noires.
Leurs pattes de devant
Ecrivent des histoires. […]

Dans les forêts perdues
Quelque part en Sologne
Mon cœur déjà fendu
bat pour les autochtones.
[…]

 

Petit jardin de poésie Robert-Louis Stevenson

Petit jardin de poésie
Robert-Louis Stevenson,  Ilya Green
Grasset jeunesse (la collection), 2017

Jardin d’enfants sages

Par Anne-Marie Mercier

Suivant le principe de « La collection » de Grasset, l’illustratrice a disposé d’une palette limitée à trois ou quatre couleurs et d’une semaine de délai pour illustrer le texte classique qui lui a été proposé. Les dessins d’Ilya Green ont une allure un peu désuète, imitant à la perfection des images de livres d’enfants d’autrefois.
Les poèmes de R.L. Stevenson sont joliment traduits, sagement, avec des rimes et des vers réguliers. Ils évoquent la maison, les heures de la journée, les jeux et les jouets, toutes choses charmantes reflétant l’idée que l’on se faisait à l’époque des bonheurs enfantins – du Maurice Carême en somme avec des problèmes liés à la traduction.
Cette sagesse fait un contraste intéressant avec l’album précédent de la collection, La Valse de Noël de Boris Vian, décapante et détonante.

Popville

Popville
Anouck Boisrobert, Louis Rigaud
Hélium, (2009), 2017

Pop up culte !

Par Anne-Marie Mercier

Si vous avez manqué la parution de Popville en 2009 et regrettez régulièrement qu’il soit devenu introuvable, ou si votre exemplaire est en miettes à force d’avoir été manipulé pendant 7 ans et 77 jours par de petites mains maladroites, réjouissez-vous : les éditions Hélium l’ont réédité. On le retrouve avec plaisir, tout neuf, avec ses formes de bâtiments qui ressemblent à un jeu de construction en bois peint, qui en ont les couleurs et la géométrie.
Une ville c’est d’abord, selon la première page, une route, une église peut-être, et une maison, des arbres autour. Puis les routes se multiplient, des bâtiments de plus en plus hauts remplacent les maisonnettes, tandis que la végétation se réduit, disparaît… Mais tout reste beau. La poésie de la ville est célébrée dans le texte qui clôt le livre : une ville ce n’est pas, seulement, comme une certaine doxa nous le répète, des miasmes et du bruit, c’est aussi le rassemblement volontaire d’humains venus d’horizons divers, l’animation, la variation des couleurs et des formes à l’infini.

C’est ma mare !

C’est ma mare !
Claire Garralon
MeMo, 2016

Posséder ou profiter ?

Par Anne-Marie Mercier

Les jeunes enfants ont du mal à faire la différence entre prêter, donner, partager. Ce petit album est parfait pour la dernière de ces notions ; elle est présentée sous la forme d’une fable dont la morale resterait à construire.

Un canard arrive au bord d’une mare et la trouve belle : « quelle jolie mare ! c’est ma mare ! » Arrive un autre qui la veut lui aussi. Le premier propose de la partager en deux. Marché conclu. Arrive un troisième, puis un quatrième, etc. et chaque canard se trouve maître d’un petit bout de mare, coincé. Arrive un canard noir qui ne demande pas un bout de mare mais veut tout simplement en « profiter », s’amuser, nager… L’idée d’une mare qui serait « à tout le monde » surgit et le bonheur nait : tous les canards barbotent joyeusement et chacun est maître de profiter de la totalité de la mare… Quand arrive un hippopotame qui s’exclame « quelle jolie mare ! c’est ma mare ! »… et occupe la totalité de l’espace.

Lorsque le deuxième hippopotame arrive, que se passera-t-il ? Jusqu’où peut-on partager ? Quels autres modes de partage mettre en place lorsqu’il n’y a pas assez de place pour tous… Début de débats passionnants !

Pour ne rien oublier, disons aussi que ce petit album est charmant, ces canards qui ressemblent aux jouets de la « pêche aux canards » des forains sont tous de couleurs différentes. On peut aussi travailler les couleurs et les nombres : de quoi faire de la philosophie, du vocabulaire et des mathématiques en s’amusant !

Avis aux enseignants : les éditions Memo, belles et généreuses comme toujours (merci Memo!) donnent le début de l’album sur leur site, prêt à projeter pour donner envie de lire la suite.