Ramulf

Ramulf
Thomas Lavachery
L’école des loisirs (medium), 2015

Rois fainéants, héros entreprenants

Par Anne-Marie Mercier

Après sRamulfa série fantastico-nordique autour du personnage de Bjorn, qui l’a occupé pendant six beaux volumes, Thomas Lavachery propose un roman en un seul bloc, mais si dense et si riche qu’il en vaut bien trois à lui tout seul. Son personnage est à nouveau un jeune garçon fragile qui parvient à s’affirmer dans une société rude dominée par les épreuves et la violence. Mais ici, on se situe dans une société proche de la civilisation mérovingienne, sous Lothaire VI précisément (donc quelques générations après Charlemagne…). Moines, érudits, soldats, paysans, artisans et sorciers se partagent le terrain, tantôt sages, tantôt fous, féroces ou doux, mais chacun fait une apparition intéressante et vivante ; les personnages « secondaires » font une grande partie du charme du livre, comme d’ailleurs les apparitions d’animaux (notamment le fil d’intrigue conduit par un chien extraordinaire).

Pris pour un demeuré, frère d’un érudit, Ramulf à cause d’une bévue doit s’enfuir et c’est ainsi qu’il vit des aventures et accède à une gloire inattendue. Le roman suit un rythme extrêmement varié, tantôt en quasi pause pendant que le personnage se ressource et médite dans les bois, tantôt en accéléré, lorsqu’il devient un peu malgré lui homme de guerre et revient prendre sa revanche. C’est une belle rêverie romanesque dans laquelle tout est possible (même l’amour, mais non l’évitement de la mort d’êtres aimés) à condition de le vouloir assez fort.

deux autres de la collection boomerang

Plié de rire/Vert de peur
Rachel Corenblit
Rouergue (Boomerang), 2012

Mon Frère est un cheval/Mon cheval s’appelle orage
Alex Cousseau
Rouergue (Boomerang), 2012

Cheval partagé

Par Anne-Marie Mercier

Encore selomonchevalsappelleoragen le principe de la collection boomerang, l’auteur présente une histoire adoptant deux point de vue. Alex Cousseau imagine ici que deux enfants de cultures différentes sont reliés par un même animal qu’ils croient l’un posséder, l’autre avoir pour « frère ». Deux manières opposées, du moins en apparence, de considérer l’animal, domestique ou sauvage, mais dans les deux cas la passion est là. Le récit, efficace, en forme de parabole, n’est pas un prétexte à une leçon mais propose deux belles histoires qui n’en font qu’une.

 

Plié de rire/Vert de peur
Rachel Corenblit
Rouergue (Boomerang), 2012

Dans les livresvetdepeur, qu’est-ce qui fait peur, qu’est ce qui fait rire ? La réponse n’est pas si simple : cela dépend de celui qui la lit. Joseph n’a peur de rien, et est capable de raconter une histoire qui fera peur à tous, « même à la maîtresse ». Mais, en secret, il pleure et frémit en lisant les histoires d’amour que laisse traîner sa petite soeur. Avec beaucoup d’humour, Rachel Corenblit renvoie dos à dos les amateurs d’histoires roses et les amateurs d’histoires noires.

Je sauve le monde dès que je m’ennuie

Je sauve le monde dès que je m’ennuie
Guillaume Guéraud
Illustrations de Martin Romero
Rouergue (Zig Zag), 2012

Pouvoirs et déboires de l’imaginaire

Par Anne-Marie Mercier

Je sauve le mondeMême si les enseignants demandent aux élèves de faire preuve d’imagination, notamment pour écrire des histoires, ils ont traditionnellement pour mission de les empêcher de rêver (rêvasser ?) et ainsi les empêchent de mener les missions sensationnelles que leur propose leur fantaisie rêveuse : pirate, cosmonaute, champion de foot, Eugène est tout cela, tandis que se déroulent les leçons… et même les matchs de foot à la récréation.

Les récits d’Eugène sur ses aventures extraordinaires sont un beau concentré des topos de l’aventure, racontés avec allure, rythme, musique : on y croit – comme lui. L’indignation des enseignants et l’inquiétude de ses parents qui brisent les vagues de ses rêves aboutit à une belle surprise et une belle chute, avec la consultation d’un spécialiste et un dialogue entre celui-ci et le père de l’enfant.

« Eugène a juste besoin de s’évader.
– C’est tout ce que vous avez trouvé ? « Juste besoin de s’évader » ? Mais on en a tous besoin !
– Oui, mais votre fils, lui, est capable de le faire ».

Le Carnet de Théo T.1; Dans ma bulle

Le Carnet de Théo T.1; Dans ma bulle
Éléonore Cannone
Illustré par Sinath
Rageot, 2011

Une héroïne androgyne, Glam Rock et Cosplay!

Par Caroline Scandale

le-carnet-de-theo-1-1Dans ma bulle est le premier tome du Carnet de Théo, une trilogie pour adolescents, dont chaque volume se déroule sur une année scolaire. Écrit à la façon d’un journal intime illustré de dessins manga, il plonge le lecteur dans l’univers original de la jeune Théo, élève de 3°, dans un collège catholique parisien.

Les premières pages du roman laissent penser que Théo est un garçon,  mais très vite on comprend que Théo(dora) est une collégienne androgyne, issue d’un milieu favorisé, qui cultive le style Cosplay et Glam Rock car elle est fan de mangas. Nous partageons son quotidien entre les cours, son meilleur ami, ses parents trop occupés, sa « nounou » à temps plein, sa passion pour le dessin et son amitié naissante avec le sage Takeshi.

Le Carnet de Théo a un supplément d’âme car la narratrice, en utilisant le vocabulaire et des surnoms propres aux mangas, nous transporte au Japon… Ce roman passionne les ados déjà fans de mangas et fait aimer à tous, cet univers qui peut paraître très lointain. L’héroïne y est pour quelque chose, car tout en étant une parfaite ado râleuse et sombre, elle irradie par son intelligence et sa maturité. Théo ne veut pas rester dans une institution privée catholique, donc elle améliore encore considérablement ses résultats, pour être acceptée dans un grand lycée public parisien. Elle montre une image positive des bons élèves. Elle est intéressante car elle n’aime pas les choses traditionnellement associées au genre féminin; Les mangas pour filles (les shojos), les cœurs, être douce et fragile mais pour autant, elle n’est pas un garçon manqué. Elle cultive un look androgyne à souhait et son amitié avec un tatoueur d’origine japonaise d’une cinquante d’années atteste de sa différence et de son ouverture d’esprit. Elle trouve en lui un père spirituel, un guide en qui elle se reconnait car elle se passionne pour la culture japonaise.

Dans ce premier tome, se dessine en filigrane, un drame passé. La mort d’un frère, le deuil impossible à faire pour sa mère, la culpabilité, le froid qui s’installe dans le couple de parents… Théo, elle, se demande pourquoi elle ne se souvient pas. Ce drame, enfui dans son inconscient, n’est pas du tout le thème principal du roman mais on pressent déjà qu’il est la clé de cette trilogie…

Le roman est agrémenté d’une playlist tendance « années 90 », où Placebo côtoie Nirvana et REM. Éléonore Cannone propose des titres de groupes méconnus des ados, mais qui gagnent à l’être. Toujours dans une logique de « faire découvrir un univers » qu’elle semble maîtriser parfaitement, le « petit dico de Théo » sur la littérature manga, à la fin de chaque volume, est une excellente idée!

Ce roman réjouissant mêle des univers totalement opposés, brouille les pistes du genre masculin/féminin, du manga et du roman, mélange les codes du Glam Rock et du Cosplay. Il nous donne à voir une héroïne à l’univers hétéroclite et enthousiasmant malgré les aléas de l’adolescence.

Avec Les petites reines de Clémentine Beauvais, Le carnet de Théo rend parfaitement compte d’un des segments de la production littéraire young adult actuelle, de qualité, positive et jamais niaise.

 

L’Ogre au pull vert moutarde

L’Ogre au pull vert moutarde
Marion Brunet
Sarbacane (Pépix), 2014

Conte du « foyer »

Par Anne-Marie Mercier

Dans l’instituLOgre au pull vert moutardetion où se trouve le dortoir des jeunes héros, on ne rit pas tous les jours, alors quand il s’agit de faire une farce à un nouveau, comme ce veilleur de nuit tout juste arrivé, il faut en profiter. Oui, mais imaginez que celui-ci soit « pire » que ceux qu’il doit garder, « lie de la société », « graines de délinquance », mal-aimés ?

C’est ainsi que le narrateur, Abdou, présente ses camarades, mêlant ce qu’il sait d’eux avec les propos méprisants du directeur de l’institution. Les héros de l’histoire sont des enfants retirés à leurs parents pour diverses raisons, tous malheureux et perdus, même ceux qui font semblant du contraire, durs entre eux. Mais ce tableau ne s’arrête pas à la tristesse et à la dénonciation. Abdou livre dans quelques chapitres des conseils de survie pour affronter les éducateurs, psychologues, etc. et arriver à mettre un peu de joie dans son existence. Enfin l’histoire de l’ogre, dont le lecteur demande pendant un temps où elle va le mener, est délirante à souhait, comme une explosion d’énergie positive.

Un joli « Pépix« : humour aventures, irrévérence », le contrat est rempli !

Le Fils des géants / La Princesse et le dragon

Le Fils des géants
Gaël Aymon, Lucie Rioland
Talents hauts, 2013

La Princesse et le dragon
Robert Munsch, Michael Martchenko
Talents hauts, 2014

Deux illustrations du talents de Talents hauts

Par Anne-Marie Mercier

Le Fils des géLe Fils des géantsants est d’abord une histoire d’abandon (le roi et la reine trouvent leur enfant trop minuscule) et d’adoption (de pauvres géants recueillent l’enfant qui ne pourrait survivre sans leur force et surtout leurs mots et leur amour), elle mêle différents thèmes : ceux que l’on vient d’évoquer mais aussi richesse et pauvreté et genres de famille. A la famille composée d’un père et d’une mère, qui ne donne rien à l’enfant avant de voir quel intérêt il pourrait représenter s’oppose la famille homoparentale, généreuse et qui n’enferme pas.

La fin édifiante de l’histoire est certes un peu simpliste (l’enfant préfère sa famille d’adoption et la vie simple au destin princier qu’on lui propose), mais certaines vérités édifiantes sont bonnes à entendre et nécessitent, pour être entendues, que l’on y mette peu de nuance. Les illustrations dramatisent les points de vue (notamment celui de l’enfant) et grossissent les caractères, donnant du relief à cette fable.

L’ouvrage est soutenu par Amnesty international.

La Princesse et le dragonLa Princesse et le dragon est devenu un classique, à juste titre. Publié en Amérique du Nord en 1980 sous un titre plus original (« The Paper bag princess ») mais peu transposable en France où les sacs en papier de super marché sont peu répandus, il a été repris par la maison d’édition Talents hauts qui a fait de l’anti-sexisme sa principale ligne éditoriale. En 2014, on en est à la 4e édition. Pour moi, le charme principal de l’album réside dans l’illustration, subtilement cocasse, jamais trop caricaturale, tout un art…

 

Dragon de glace

Dragon de glace
George R. R. Martin
Illustrations de Luis Royo
Traduit (anglais) par P. P. Durastanti
Flammarion, 2015

L’enfant des neiges

Par Anne-Marie Mercier

La littératudragondeglacere de jeunesse profite des modes de tous les secteurs, et notamment ici de celui de la fameuse série télévisée, « Le trône de fer » (Game of thrones) de George R. R. Martin, auteur de ce petit conte. Les amateurs de la série seront peut-être déçus (mais est-ce le même public ?), même si le monde dans lequel se déroule cette histoire est assez proche de celui qu’ils connaissent : des dragons, des armées qui se font la guerre et des paysans qui n’en peuvent mais, et l’hiver qui s’est installé, tout cela nous rapproche de l’univers de sa grande saga romanesque.

Une petite fille est au cœur de l’histoire. Née un jour de grand froid, provoquant la mort de sa mère, elle a elle-même un corps et un cœur froids. La froideur de son corps lui permet de jouer dans la neige avec les animaux de l’hiver et de lier amitié avec un dragon de glace. La froideur de son cœur lui fait quitter sa famille au moment où celle-ci est menacée, mais que l’on se rassure, il se réchauffera. La fin de l’histoire est à la fois un dénouement heureux et une explosion grandiose en forme de lutte entre le feu et la glace : on retrouve le souffle épique de l’auteur, fort bien traduit dans un récit en phrases courtes et simples, mais précises et souvent belles.

C’est une réédition, parue chez actuSF en 2011, le livre sera en librairie à partir du 14 octobre.

Une (ou deux) fois n’est pas coutume

Une (ou deux) fois n’est pas coutume :

C’est la deuxième fois que nous postons un texte d’actualité non strictement littéraire, peut-être y en aura-t-il d’autres?

Brigitte Morel Éditions des (Grandes Personnes), nous écrit :  » Le livre de Janne Teller paru en 2012 est malheureusement d’actualité.
Et d’une grande efficacité pour expliquer aux adolescents ce que peuvent endurer les migrants… » Oui, je pense à ce livre constamment, le connaissez vous? Si non, voici la recension que j’en avais faite, « avant ».

Guerre. Et si ça nous arrivait ?

Guerre. Et si ça nous arrivait ?
Janne Teller
Illustré par Jean-François Martin
Traduit (danois) par L W. O. Larsen
(Les grandes personnes), 2013

Comment peut-on être réfugié ?

Par Anne-Marie Mercier

Guerre-GP« Et si aujourd’hui il y avait la guerre en France… Où irais-tu ? » Tout ce petit livre est dans cette question-programme.

Imagine, dit le livre au lecteur, imagine la France gouvernée par un régime autoritaire et tentant d’imposer sa loi à l’Europe. Imagine les démocratie libres du nord liguées contre elle et ses alliés du sud, la guerre, les maisons détruites, des personnes emprisonnées, le pays déstructuré, la terreur, le froid et la faim : où aller ? Le récit raconte au lecteur son itinéraire possible. Réfugié avec sa famille au Moyen Orient, mal accepté dans un pays dont il ne parle pas la langue, d’une culture et d’une religion différente, qui se méfie de la sienne, il ne peut pas faire d’études, doit se résigner à des emplois qui le rebutent ; il rêve de retour, mais le pays qu’il a quitté ne veut plus de lui.

Janne Teller a transposé le quotidien banal d’un réfugié en se contentant de décaler les situations et de faire vivre (par le tu et le vous : le texte est écrit du début à la fin à la deuxième personne) cela par ceux qui regardent les choses de l’extérieur. La forme du livre est-elle même exemplaire : il imite le format et la couverture d’un passeport européen ; les dessins stylisés illustrent la simplicité et la rigueur de la situation.

Un tout petit livre, un grand choc et une belle leçon.

Voir la présentation par l’auteur 

La Chute d’Ernest

La Chute d’Ernest
Gabrielle Vincent
Casterman, 2015

Fête manquée/ fête reconstruite

Par Anne-Marie Mercier

Pour aller à uLa Chute d’Ernestn mariage (celui de Jérôme), on se fait beau, on achète des fleurs… on part tout fiers. Et quand une chute malencontreuse abîme les habits, le museau, le bouquet, la fête est perdue. Que faire ?

Les héros de Gabrielle Vincent sont comme toujours des modèles d’adaptation et font, après un temps de consternation contre mauvaise fortune bon cœur, l’un (ici Célestine) soutenant l’autre. En transposant la fête chez eux, ils montrent comment réagir « quand on est fâché et qu’on boude » : une fête remplace l’autre ! Comme une belle réédition permet à un album, publié il y a plus de 20 ans (1994) de revivre.

Les Mésaventures de Noisette

Les Mésaventures de Noisette
Chris van Allsburg
Traduit (anglais) par Isabelle Reinharez
Ecole des loisirs, 2015

Roman d’éducation

Par Anne-Marie Mercier

Tout petit(eLes Mésaventures de Noisette?), déjà, Noisette le hamster a du caractère : dans l’animalerie il refuse de se faire adopter, puis finit par se laisser faire, imitant ses amis disparus les après les autres dans les bras de charmants bambins. Hélas, comme il l’avait deviné, l’enfance n’est pas un vert paradis pour les bestioles : délaissé pour un nouveau jouet (un ordinateur, bien sûr), donné à qui veut, terrorisé par d’autres animaux « de compagnie », habillé comme une poupée, roulé dans une balle, chassé par une mère hamsterophobe, exposé dans une cage à l’école, puis oublié dans la rue en plein hiver… il finit enfin par trouver, grâce à la complicité d’un écureuil, la liberté à laquelle il a toujours aspiré : l’histoire, un peu noire, finit bien… pour lui.

Portrait grinçant des comportements des enfants vis-à-vis des animaux qui leurs confiés, cet album est une leçon à méditer pour ceux-ci. Mais le caractère de la fable est atténué par l’humour des dessins, leur aspect dramatique, avec un usage de points de vue saisissants (plongées, gros plans…), et un trait et un usage de couleurs un peu passées sur un fond crème de papier à effet buvard. Tout ceci évoque les albums pédagogiques d’antan qui n’y allaient pas par quatre chemins pour tancer les garnements, tout en se délectant de leurs fantaisies et de l’infinie variété des « bêtises » à inventer.