Rose et l’automate de l’opéra

Rose et l’automate de l’opéra
Fred Bernard, François Roca
Albin Michel Jeunesse, 2013

Danse avec les ombres

Par Anne-Marie Mercier

Les auteurs ont vRose et l’automate de l’opérau grand : grand en volume (l’album est d’un format inhabituel), grand en espace. On parcourt l’opéra Garnier, le grenier, les vestiaires, comme la scène ou le toit. Quant à l’histoire, elle fait songer aux contes fantastiques où des automates s’animent, mais ici, rien d’inquiétant. Rose est une danseuse bien humaine, enfantine, aux joues rondes et roses, toujours vêtue de son tutu et de ses collants blancs ; l’automate (dont on apprend qu’il s’appelle Hermès), narrateur de l’histoire, attentif et bienveillant, se reconstruit, dans tous les sens du terme, progressivement.

Conte merveilleux, exploration de l’univers de la danse, le récit est porté par de superbes images pleine page, tantôt à droite, tantôt à gauche, et l’art du clair obscur de François Roca apparaît dans toute sa virtuosité.

Le Mystère de Lucy Lost

Le Mystère de Lucy Lost
Michael Morpurgo
Traduit (anglais) par Diane Ménard
Gallimard jeunesse, 2015

Sans famille, sans mémoire et sans patrie

Par Anne-Marie Mercier

Michael Morpurgo poursuit son exploration sur la Le Mystère de Lucy Lostpremière guerre mondiale, mais cette fois de manière détournée, du côté des civils et dans un lieu qu’il n’avait pas encore évoqué dans ce contexte, les îles Scilly, situées au sud ouest de la Grande Bretagne. Chacune de ces îles, célèbres pour leurs épaves, y est évoquée, avec le rythme des bateaux et des pêches, l’école où les enfants se rendent en bateau, les chevaux, les récoltes, les passages, les oiseaux de mer…

On y voit se dérouler une vie simple et tranquille, avec cependant la guerre qui fait rage. Les habitants en ressentent les effets à travers la disparition de jeunes gens partis en France et qui ne reviennent pas, ou avec le retour de certains, très abimés. Une famille de pêcheurs recueille une enfant qu’ils ont trouvée à demi morte de faim sur une île ; c’est elle le « Mystère » : qui est-elle ? pourquoi ne parle-t-elle pas ? est-elle allemande comme semble l’indiquer la couverture qu’elle porte sur elle ?

Progressivement, celle qu’on appelle du nom qu’on lui a entendu prononcer, Lucy (on découvrira par la suite que ce nom est en fait l’abréviation du mot Lusitania) revient à la vie, et très lentement à une forme de communication. Son journal nous révèle ses origines et l’histoire de son mutisme, un drame pathétique. Les désastres de la guerre, la cruauté humaine, et la xénophobie sont une fois de plus montrées, ici à l’occasion d’un beau récit de quête des origines. Les personnages sont divers et certains sont attachants : la famille du pêcheur, l’oncle un peu fêlé, le docteur, l’instituteur cruel, son assistante bienveillante… et la jument Peg.

Mademoiselle Zazie ne veut pas être hôtesse de l’air

Mademoiselle Zazie ne veut pas être hôtesse de l’air
Thierry Lenain, Delphine Durand
Nathan (premiers romans), 2014

Mademoiselle Zazie – sauvetage impossible
D’après un scenario original de Nicolas Digard
Nathan (un héros Zouzous), 2014

Zazie et sa contrefaçon

Par Anne-Marie Mercier

zazie hotesseOn connait et on aime mademoiselle Zazie, l’héroïne impertinente de Thierry Lenain et Delphine Durand, la retrouver déclinée en série est un plaisir. Ici, on est face à une séquence gentiment caricaturale, une préparation de visite d’écrivain dans la classe de Max et Zazie. Tyrannie de l’institutrice, arrière-pensées des enfants, ronchonnements, on devine que Thierry Lenain joue avec des situations qu’il a pu rencontrer. Le renversement final, plein d’humour, reprend la thématique de l’égalité des sexes. Parfait. C’est aussi un vrai « petit roman », comme le titre de la collection l’indique, avec des personnages bien typés, des clins d’oeil, de l’intertextualité, une chute…

En revanche, qzazie sauvetageuand on arrive au produit dérivé, issu de la série animée, on est déçu, et même indigné : on y présente les garçons comme des débiles violents et Max lui-même est un être à la virilité menacée qu’il faut protéger par des mises en scènes truquées. A quelles filles (car visiblement cet album leur est exclusivement réservé) veut-on s’adresser ici ? Des répliques de sit-com qui prennent des airs supérieurs pour évoquer la fragilité des hommes et les mensonges qu’il faut leur présenter? Et pour quel projet : il n’est pas question d’égalité fille-garçon mais de manipulation de l’un par l’autre. Enfin, les images n’ont pas d’autre rôle que de commenter le texte, rien à voir avec la drôlerie de celles de Delphine Durand. Vive le (vrai) livre !


Le Zizi des mots

Le Zizi des mots
Elisabeth Brami, Fred L.
Talents hauts, 2015

Quand le veilleur allume sa veilleuse…

Par Anne-Marie Mercier

D’accord, le title_zizi_des_motsre est accrocheur et les grammairiens vont tiquer devant cette association du masculin ( comme genre grammatical ) avec le phallus, comme les puristes des études sur le genre (voir « la théorie du », qui n’existe pas paraît-il, comme les fantômes) devant l’assimilation du « genre » grammatical avec le sexe – le « genre » social devant être distingué du sexe biologique.

Mais ne boudons pas le plaisir du jeu avec les mots et de la surprise : que le féminin de chauffeur soit chauffeuse, celui de charentais, charentaise, celui de carabin, carabine, celui de batteur, batteuse (la machine), celui de meurtrier, meurtrière (la fenêtre) fait rire puis réfléchir.

Le fait que j’ai senti le besoin d’ajouter des parenthèses montre bien que le passage par le dessin est très utile. Ceux de Fred L. sont superbes, drôles, inquiétants. Ils jouent parfaitement avec les clichés, une belle réussite en duo.

une jolie chronique chez livres et merveilles

Modèle vivant

Modèle vivant
Carole Fives
L’école des loisirs (medium), 2014

L’art, l’amour, la haine…

Par Edwige Planchin

 Carole a quinze ansModèle vivant. Elle est séparée de son frère par le divorce de leurs parents : chacun a gardé son enfant préféré. Pas facile pour elle de trouver sa place dans sa nouvelle famille avec une belle-mère qui essaie de l’évincer. Le temps d’un été, Carole va faire l’expérience de l’amour, de la haine, de la mort et de l’art.

Loin de toute stéréotypie, ce roman aborde avec force, subtilité et justesse des thèmes difficiles comme le divorce, mais du point de vue des ados, la pulsion criminelle (sans passage à l’acte et contre sa belle-mère), la mort et l’entrée dans une véritable démarche artistique. Carole prend des cours de peinture depuis un an. Cet été là, elle rencontre José, qui a quitté ses études pour se consacrer à la peinture. La puissance de leur histoire et la disparition tragique du jeune homme amènera Carole à chercher la vérité, puis à lâcher prise, ce qui lui permettra de voir surgir, sous son crayon, et à son insu, la profondeur des choses. L’été de ses quinze ans, Carole est devenue une autre.

 

La Déclaration des droits des filles

La Déclaration des droits des filles
Elisabeth Brami, Estelle Billon-Spagnol
Talents hauts, 2014

Par Anne-Marie Mercier

Il est d’La Déclaration des droits des fillesutilité publique de rappeler certains points évoqués par ce petit livre qui propose 15 articles de cette « déclaration des droits » : le droit d’aimer, de jouer, de travailler, etc. en suivant son goût, à égalité avec les personnes de l’autre sexe.

Mais qu’une déclaration des droits propose sur le même plan des libertés fondamentales et d’autres qui ne le sont pas interroge:

  • L’affirmation du droit de ne pas savoir coudre ou tricoter n’est sans doute pas très approprié à notre époque.
  • On présente comme un droit une activité qui dans certains contextes est proscrite, même aux garçons, cela se discute. Par exemple, être débraillée, hurler, n’être « pas géniale en français » (signe d’indépendance des filles, à encourager ?), se battre, pratiquer des activités à risques…
  • Enfin, l’ouvrage commence par « Les filles comme les garçons ont le droit de… », cela signifie-t-il qu’être une fille libre, c’est être comme un garçon ?

Questions sérieuses, et sans doutes déplacées pour ce petit livre humoristique où les dessins d’Estelle Billon-Spagnol affichent un refus des convenances bien assorti au propos : mais est-ce là sa visée principale ? En tous cas, il aura le mérite de poser des questions… s’il y a un interlocuteur pour y répondre.

Fantoccio

Fantoccio
Gilles Barraqué
Ecole des loisirs, 2015

Fantastique Pinocchio !

Par Anne-Marie Mercier

fantoccioOn croyait avoir fait le tour des réécritures de Pinocchio, des bonnes comme des mauvaises, en revenant toujours au constat qu’il valait mieux retourner à l’original. Avec ce roman on a affaire à une belle surprise : Gilles Barraqué réussit le tour de force d’être très fidèle à l’esprit de l’œuvre tout en faisant radicalement autre chose.

Récit merveilleux à l’origine (un pantin qui s’anime, des animaux qui parlent, des enfants métamorphosés en ânes,… tout cela ne heurte aucun personnage dans le roman de Collodi), l’histoire de Pinocchio est ici traitée sur le mode fantastique.

Une sorcière est à l’origine de tout. On ne sait pas exactement comment ni pourquoi, car l’histoire de Fantoccio est racontée à la première personne. Elle commence au moment où il s’éveille à la conscience, découvre qu’il comprend la langue des autres et peut parler, qu’il a des terreurs innées et des sensations. On assiste à l’éveil d’un être, un peu comme dans les fictions épistémologiques du dix-huitième siècle. Combinant les sensations et les idées cette petite statue qui s’anime (c’est l’image utilisée par Condillac) accède progressivement à l’intelligence et à l’autonomie.

Très vite, Fantoccio a la pleine conscience d’être pour son maître, Giuseppe, ancien charpentier devenu fabricant et montreur de marionnettes, un « fantoche, pantin, celui qu’on manipule, qui n’a pas de volonté ni d’agissements propres ». Il fait le pantin et vit caché, donc en plein mensonge pour fait croire à la virtuosité de Giuseppe qui l’exhibe sur des tréteaux de commedia dell’arte, à Sienne. Ne dormant pas, saisi par l’ennui, relégué dans un coffre, ou caché, il apprend de son maître le métier et, à sa demande, la lecture. Par ses questions et les livres il découvre progressivement le monde : à l’abécédaire de Pinocchio s’ajoutent une encyclopédie et des contes persans (notamment l’histoire d’Aladin).

A l’évasion par la lecture succède la fugue. S’acoquinant avec deux voyous qui deviennent ses amis après avoir été ses tortionnaires, tombant amoureux de la belle Livia, semant la pagaille dans le Palio de Sienne, Fantoccio accède à l’indépendance. Il n’y aurait pas de Pinocchio sans nez qui grandit : les changements de nez auxquels, apprenti expert en menuiserie, il procède lui-même marquent les étapes de son évolution : tantôt petit nez rond de marionnette, tantôt appendice grotesque de mascarade ou substitut viril, il désigne son hésitation entre les divers états auxquels il aspire et ses interrogations sur son identité : Pourquoi est-il au monde ? Qu’est-ce qui fait qu’il est garçon plutôt que fille ? Quel âge a-t-il ? Quels liens peut-il construire avec ses semblables ? Qu’est-ce que l’amour ? Quel lien les unit, Giuseppe et lui ?

Roman sensible et poétique, récit d’apprentissage amoureux, Fantoccio propose aussi une belle incursion dans la vie et les paysages de Sienne et dans la culture des tréteaux : le parcours de Fantoccio et Livia de la commedia dell’arte au théâtre de Goldoni est à l’image de la métamorphose du pantin en être humain, comme ce changement est à l’image d’un passage d’une enfance passive à une existence libre.

Les Rêves rouges

Les Rêves rouges
Jean-François Chabas
Gallimard (Scripto), 2015

Pourquoi les humains aiment-ils les monstres ?

Par Anne-Marie Mercier

« On ne sauvelesrevesrouges pas les gens malgré eux », ces mots clôturent le premier chapitre et l’on croit qu’ils s’appliquent à l’un des personnages, mais tout le roman diffracte ensuite cette affirmation sur chacun d’entre eux. Ce qui commence comme un roman mi sentimental-mi policier avec un zeste de fantastique s’avère être une réflexion sur ce thème de l’impuissance et de la culpabilité, tout en ouvrant une voie vers l’espoir.

Le « Méchant du lac », autrement dit Ogopogo, ou N’ha-a-itk comme le nommaient (et le nomment encore secrètement) les natifs, indiens du Canada, existe-t-il ? Ce monstre aquatique est-il si méchant ? pourquoi semble-t-il vouloir ne se révéler tout d’abord qu’aux deux adolescents qui sont au cœur de cette histoire, le narrateur, Lachlan, indien par sa mère et celle dont il est amoureux, Daffodil, fille aux yeux mauves venue d’Ottawa, qui souffre de trichotillomanie : elle s’arrache littéralement les cheveux. Cela fait d’elle une souffre douleur au collège, notamment pour la bande de petits voyous qui jusque là étaient les amis de Lachlan.

Tous les personnages sont fortement typés : les parents de Daffodil, maniaques eux aussi, mais dans un autre sens, la mère du narrateur, Flower Ikapo, forte femme qui a rompu avec les siens, Edward le pervers, Farren le drogué, un masseur tatoué accompagné de son  fils énorme et simplet, une pseudo-écossaise, une policière abrupte… Et les sentiments de Lachlan explosent comme la chaleur qui écrase les jours et les nuits de la petite ville et de son lac endormi…

Si Lachlan ne sait toujours pas à la fin du roman qui est son père, il en sait pourtant un petit peu plus ; si Daffodil n’est pas guérie de sa manie, on en découvre les raisons ; si les mères de l’une et de l’autre ne sont pas sauvées elles sont sur la bonne voie, quant aux anciens amis de Lachlan, ils lui montrent qu’on ne connaît jamais vraiment les autres : chacun a quelque chose à cacher et le dévoilement, tout en apportant la honte, ouvre une possibilité de libération : c’est ce que fait Ogopogo.

Oui, mais qu’est-ce qu’un rêve rouge? au delà de la symbolique populaire des rêves (« voir rouge », exprimer une frustration ou une passion, la violence…), on peut y voir une référence à la « couleur » de Lachlan et de sa mère, indiens en marge de la société des natifs comme de celle des blancs, mais rattachés au passé par le mythe, et inventant un avenir meilleur à travers lui.

Le 1er…

Le 1er… c’est canard
Olivier Douzou
Rouergue, 2014

Petite merveille !

Par Anne-Marie Mercier

Un canard, sur la page de couverture, c’est le canard_douzou_couv_mpremier forcément. Mais non, le livre est conçu comme une succession et l’on voit sur la page de gauche qui suit le même canard barré : « non, non quelqu’un est devant canard », tandis que sur la page de droite on lit sous l’image d’une oie « C’est oie la première à ce jeu ».

« C’est moi, dit-elle »… et tout l’album est à l’avenant : jeux de mots, clins d’oeil (à Alice avec le lapin consultant sa montre, à La Fontaine avec le renard et le fromage, etc. ), questions de logique (avec l’œuf et la poule), inversions, … Une inventivité infinie pour un album infini : la dernière de couverture s’enchaine avec la première pour un éternel recommencement qui convient parfaitement à ces animaux à l’allure de jouets mécaniques défilant sur des pages qui proposent un circuit fléché.

voir l’article de Sophie van der Linden

Pas à vendre !
Isabelle Rossignol

L’école des loisirs (théâtre), 2012

Ravisseur d’enfants *

Par Anne-Marie Mercier

Cette courte pasavendrepièce en cinq scènes et cinq personnages est un bel exemple de ce que peut le théâtre pour la jeunesse et des voies qu’il emprunte.

Une fille de 11 ans, Iris, suit une femme, Viviana, qui l’attire avec de l’argent et des promesses de château et d’or pour l’abandonner dans une rue sombre d’un quartier pauvre de la ville. Ce schéma réaliste et un peu glauque est déplacé par une suite qui montre Iris prête à vendre ce qu’elle a pour retourner chez elle : sa peur, ses jambes, sa voix… Si l’on songe à une version plus cruelle encore de la petite sirène, et sans prince aucun, cette impression s’éloigne avec l’épisode suivant où Iris, momentanément sauvée par un personnage « simple », retombe dans la même erreur que celle qui l’a perdue, son incapacité à dire non.

Viviana la fée ou la sorcière est l’image de la tentation, Albert le sauveur est un pédagogue, et Iris, l’éternelle enfant à la fois désobéissante et soumise, est l’image d’un jeune spectateur qui passe de l’effroi à la réflexion puis au rire soulagé. L’importance de savoir dire « Non » pour sauver l’intégrité de sa personne est ici bien démontrée, sans qu’il soit besoin de loup ni de sorcière.

* un clin d’oeil à l’ouvrage de Maurice Yendt publié sous ce titre sur le théâtre pour la jeunesse.

http://www.letheatre-narbonne.com/cpjp/01-02/bio/mauriceyendt.html

Livre sélectionné par le Ministère de l’Education nationale