Je te vois, et toi ?

Je te vois, et toi ?
Siska Goeminne – Alain Verster
Versant Sud Jeunesse 2018

Sur la place chauffée au soleil… (Brel)

Par Michel Driol

Une place anonyme d’une ville qui pourrait se situer dans les Flandres, une place où l’on s’arrête l’espace d’une journée et où l’on va suivre quelques personnages dans leurs rêves, leurs espoirs, leurs souvenirs. Une vieille femme et son chien. Un homme aux dents blanches qui va à un rendez-vous avec une femme qui l’attend. Un petit garçon qui va à l’école, et voudrait bien avoir un chien. Une petite fille qui dort dans la charrette d’un vélo. Et deux animaux, le chien que l’on a déjà évoqué, et un poisson rouge, qui tourne dans son bocal. Sans oublier, au centre, la fontaine,

Le décor est posé, ainsi que les personnages, mais, bien évidemment, réduire à cela cet album, c’est le priver de ce qui fait sa profonde originalité qui consiste à la fois dans le regard porté sur les personnages et la construction narrative qui passe d’un personnage à l’autre, dans l’évocation de ces vies minuscules avec lesquelles on se retrouve en totale empathie. A quoi pensent les personnages ? De quoi rêvent-ils ? De choses simples, une tartine de spéculoos pour la vieille dame, un chien pour l’enfant, l’amour pour l’homme et la femme. Sourires, regrets, nostalgie, espoir, ce sont les grandes émotions de la vie, universelles, qui traversent cet album, dont les personnages incarnent à l’évidence trois âges différents, trois générations. Tout ceci est porté par une langue à la fois simple et travaillée, soucieuse du détail précis et s’ouvrant, par les métaphores et les comparaisons, à une dimension poétique forte, une langue qui dit – ou tait – ce qui se passe l’espace des rencontres et des regards. Car chacun regarde et voit un autre personnage, de la vieille dame qui regarde tout le monde, depuis sa position assise sur le banc, à l’homme qui se regarde dans la vitrine, à l’enfant qui regarde les traces de craie sur le pantalon du maitre.

Le texte possède sa cohérence indépendamment des illustrations d’Alain Verster qui l’inscrivent dans un temps et un lieu indéfinissables. D’un côté on a des éléments de collage photographiques qui évoquent les années 50, de l’autre quelques éléments écrits en néerlandais Reviennent, par ailleurs épisodiquement, des évocations de Batman, sur le sac de sport du garçon,  sur un écran de télévision, sur une tasse….  Les illustrations font alterner plans larges sur la place qui se remplit avant de se vider, avec l’horloge qui rythme le temps, de 8 heures à 18 heures, plans plus rapprochés sur les personnages, et éléments de décors, fontaine, fenêtre, arbre, vélo, dans un montage très cinématographique qui accompagne parfaitement le texte. Les illustrations montrent par ailleurs des photographies, des couvertures de livres, des affiches, des emballages, des calendriers… comme pour souligner cette omniprésence des images qui constituent comme un second univers autour des personnages.

Un bel album, riche et complexe, pour dire la vie d’une place à travers quelques personnages, pour dire les rencontres, pour inviter enfin le lecteur – le toi du titre, le tu des premières pages et de la dernière  – à prendre le temps d’aller aussi vers l’autre.

 

 

Laughton

Laughton
Stéphane Jaubertie
Editions Théâtrales Jeunesse

L’automne, et puis…

Par Michel Driol

La naissance de Laughton  a lieu entre la scène 1, où l’on assiste au départ de l’Homme, et la scène 2, où on le voit revenir un peu moins d’un an plus tard. Mais il ne reconnait pas Laughton. Laughton grandit, entouré de la femme, sa mère, qui passe son temps à écrire, de l’Ours – qu’il appelle Papa – , qui ramasse les feuilles mortes, de son petit frère – personnage absent – et de Vivi, une fillette de son âge, qui n’a pas la langue dans sa poche. Seul dans sa famille, cherchant l’amour de ses proches, Laughton s’en va… si l’on en croit la mère, à la fin, dans une maison de santé

Après Létée et Livère, voici Laughton. Les deux premières pièces avaient comme héroïnes des filles qui, pour différentes raisons, changeaient de famille. Laughton, lui, est un garçon, malaimé par les adultes qui n’écoutent que leurs peurs ou leurs désirs. Laughton cherche à exister dans cette famille, à attirer l’attention sur lui, à aider. Mais, avec brutalité, les adultes le rejettent. Quant à Vivi, qui dira à la fin s’appeler Marie Antoinette, elle le surnomme Plouc. Elle se veut unique, prétend habiter une grande et belle maison, appartenir à la bonne société… Mais est-ce si sûr ?

On le voit, le texte met en scène les relations familiales, sociales, et la parole, à travers une alternance de scènes et de monologues de Laughton. A défaut de pouvoir parler aux autres, Laughton se parle et se dit. Le texte montre une parole refusée, une parole tentée, une parole sur le théâtre aussi dans une étonnante scène où Vivi donne son point de vue très négatif sur le théâtre : ça raconte mal, on n’y comprend rien, ils gueulent comme des vaches. Où se trouve la vérité ? Que peut-on en saisir ? Sommes-nous condamnés à la solitude ? Et pourtant la fin est optimiste : la mère semble avoir compris qu’elle doit parler, raconter à Laughton, révéler les secrets… Mais le pourrait-elle ? la pièce ne le dit pas.

Avec Laughton, Stéphane Jaubertie continue son exploration sensible de ce qu’est trouver sa place au monde…

A l’intérieur de mes émotions

A l’intérieur de mes émotions
Clotilde Perrin
Seuil Jeunesse 2018

Voyage au centre des émotions

Par Michel Driol

Cinq doubles pages pour aborder cinq émotions : la colère, la tristesse, le dégout, la peur et la joie. Le dispositif est identique : page de gauche, un portrait de l’émotion, avec des rubriques relativement récurrentes : caractéristiques physiques, points forts, points faibles, sensations repas préférés, jeux préférés, chansons préférées… Sauf que, bien sûr, tout s’inverse pour le dégout où détesté prend la place de préféré. Page de droite, un personnage allégorie de l’émotion, véritable monstre sauf en ce qui concerne la joie, permettant de découvrir l’intérieur par un astucieux système de rabats.

Format géant pour cet album qui manifeste un regard vif et créatif, plein de facétie et fait percevoir les émotions dans le monde actuel à hauteur d’enfant : si les personnages rencontrés vont du capitaine Haddock au père de Peau d’âne, les repas préférés sortent de l’ordinaire, bien sûr. On notera que chaque émotion possède ses points forts (même la colère ou la peur), ainsi que des points faibles, permettant ainsi d’échapper à l’instant présent et au côté moralisateur ou bienpensant quant aux émotions « négatives ». Avec des mots justes, non dénués d’humour, l’album permet à chacun d’ explorer les grandes émotions, et de mieux se situer par rapport à celles-ci. Selon l’âge, on sera sensible aux couleurs (grisaille de la tristesse, verdâtre du dégout, arc en ciel de la joie), à l’intertextualité qui invite à explorer la littérature pour la jeunesse sous le regard des émotions, ou au regard positif porté sur les émotions qui donnent comme une leçon de vie.

Un album ingénieux, malin pour  vivre avec ses émotions sans les masquer, mais en les comprenant.

Les Etrangers

Les Etrangers
Éric Pessan et Olivier de Solminihac
L’école des loisirs, Médium +, 2018

Le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé…

Par Michel Driol

Toute l’histoire du roman tient en une nuit, la première nuit des vacances d’été. Basile, qui vient de terminer ses années collège, n’a pas envie de rentrer chez lui. Il se retrouve dans une gare désaffectée où il rencontre Gaëtan, un de ses anciens camarades d’école primaire, puis quatre adolescents qui ont fui le centre de mineurs isolés. et que Basile surnomme le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé. Ils suivent Nima, plus âgé qu’eux. Ce dernier, presque sous leurs yeux, se fait enlever par une mafia de passeurs, dirigée par un certain Soliman, que personne n’a jamais vu. Commence alors la recherche de Nima pour le délivrer, avec l’aide de Mamie, une ancienne sagefemme et de son étrange compagnon, Pesrić.

Le roman respecte tous les codes du thrilleur, et cela dès la couverture : les décors, la nuit, la gare abandonnée, les tunnels, la maison isolée, les dangers provenant tant des gendarmes que de la mafia, le camp constitué de conteneurs, les cachettes secrètes. Dès lors il fonctionne comme un page turner entrainant le lecteur au plus près de Basile, narrateur à la première personne de ce récit haletant. Mais ce serait réducteur de n’y voir qu’un thrilleur. D’une part à cause de l’arrière-plan familial de Basile dont le père, qu’il adore, a des oublis, se retrouve soudain perdu en Belgique, disparait pendant plusieurs jours.  D’autre part en raison de l’identité de Gaëtan, qui se révélera petit à petit au cours du texte, révélant une blessure, une déchirure dans un autre tissu familial. Enfin, bien sûr, car ce roman court (124 pages) évoque la situation des migrants dans une ville portuaire du Nord, leurs relations avec les passeurs mafieux et ceux qui tentent de les aider. Basile sait bien qu’il y a des migrants dans sa ville. Mais sans les avoir rencontrés. Et le voici confronté à un devoir de solidarité envers Nima, qu’il n’a vu qu’un bref instant. Le roman permet alors de faire place à des micro histoires de réfugiés, depuis celle des ados jusqu’à celle de Pesrić, d’une guerre à l’autre, rendant visibles aux yeux de Basile ceux qui lui étaient cachés depuis presque toujours. Le héros se pose de nombreuses questions sur le courage, la solidarité, les relations familiales, éveillant la conscience du lecteur et le renvoyant à ses propres réponses avec finesse et intelligence. Le roman appartient donc aussi à la catégorie du roman d’apprentissage à travers une nuit qui fait figure d’initiation, et le sentiment d’un point de non-retour à partir duquel l’enfance se termine, et la conscience de la lourde imperfection du monde. Quant au titre, comme au écho à celui de Camus, au singulier, il invite aussi à faire travailler la polysémie : au delà de l’aspect administratif du terme, il invite à s’interroger sur tous les sens de ce pluriel.

Le roman enfin est servi par une écriture à quatre mains. Les chapitres sont écrits en alternance par chacun des deux auteurs. On peut le sentir au début,  en percevant des décalages liés à la longueur ou la complexité des phrases, mais ce sentiment s’estompe progressivement lorsque l’intrigue se met en place. Le roman aborde dans une forme originale un sujet qui reste d’actualité. Il ne cherche pas à analyser la question, et, en ce sens, on regrettera peut-être qu’il n’aille pas assez loin. Ce serait ne pas percevoir ce qui en fait la richesse : au-delà du portrait en creux de milieux familiaux fragiles, la nécessité de la solidarité, de l’éveil des consciences, de la générosité et du dépassement de soi et de ses peurs.

 

Divers Cités 2

Divers Cités 2
Marine Auriol – Antonio Carmona – Claudine Galea – Sébastien Joanniez – Ronan Mancec – Lise Martin – Fabrice Melquiot  – Mariette Navarro – Guillaume Poix – Julie Rossello-Rochet
Editions Théâtrales Jeunesse 2018

10 pièces pour la pratique artistique en 5’55

Par Michel Driol

Ce recueil réunit 10 petites formes écrites par dix auteurs différents, destinées à être lues et interprétées par des lycéens, d’une durée de 5’55. Dans Dernier appel, Marine Auriol fait dialoguer au téléphone deux jeunes filles qui ont décidé de partir en Syrie. Dans Les pieds sous la table, Antonio Carmona traite sous forme de trois monologues ce qui se joue entre trois ados autour d’une table, gestes et interprétations des gestes sources de quiproquos. Claudine Galea propose un diptyque : Un bon coup(F) et Un bon coup(G) pour donner deux versions féminin/masculin d’une histoire d’amour entre ados de milieux différents. Sébastien Joanniez propose Moi aussi, un texte sans distribution, récit d’un couple pauvre attendant un enfant, et relatant quelques moments avec lui dans le centre commercial. Avec Le noyau affinitaire Ronan Mancec montre une réunion qui tourne en rond, sur la question de signer ou ne pas signer une lettre ouverte qu’on a écrite ensemble. Dans Un truc par cœur Lise Martin signe un texte choral avec un personnage et un chœur parlant des relations difficiles entre des élèves et un enseignant, des insultes et des remords.  Fabrice Melquiot  brosse dans Carré blanc sur fond blanc, sous forme de rap, un portrait de fille, et évoque la rencontre avec un garçon. La Place de Mariette Navarro montre les relations profs / élèves / spectateurs lors d’une sortie scolaire au théâtre, révélant préjugés et relations sociales. Jaillir de Guillaume Poix propose deux monologues Garçon  Fille, sans ponctuation, associant parole et poings. Enfin, It’s Okay to say no de Julie Rossello-Rochet part d’une agression actuelle dans un bus pour raconter Rosa Parks de façon chorale. Ces dix textes  sont suivis d’une autobiographie de chaque auteur : de moi, j’aimerais vous dire…

On le voit, les textes sont des propositions très variées, parlant de ce que vivent les adolescents d’aujourd’hui dans des formes dramatiques très contemporaines et dans une langue souvent très poétique. De nombreux textes sont choraux, sans personnages définis, ce qui laisse tout loisir pour la mise en scène et pose la question du personnage au théâtre. D’autres, plus classiquement, proposent des personnages et jouent – se jouent – de leurs relations amoureuses, sociales, interpersonnelles. Comment chacun est prisonnier de sa classe sociale, de son milieu, voilà ce qu’ils disent souvent. Mais aussi l’espoir d’un monde dans lequel le pouvoir de dire non peut faire changer les choses.

Qu’on les lise en classe ou qu’on les monte, ces textes proposent aux adolescents un miroir dans lequel ils se reconnaitront sans doute et ils constituent une bonne initiation, dans leur diversité, à la langue du théâtre contemporain et à sa richesse esthétique.

Vassilia et l’ours

Vassilia et l’ours
Françoise de Guibert – Laura Fanelli
Seuil Jeunesse 2019

L’ours qui voulait découvrir le village des hommes

Par Michel Driol

Vassilia et l’ours sont amis et se retrouvent tous les jours dans la forêt. L’ours aimerait bien accompagner la fillette au village, manger la soupe chaude, s’allonger sur un lit, mais elle refuse, pensant qu’il sèmerait la panique et risquerait d’y perdre la vie. Un matin, Vassilia le trouve à l’entrée du village, et le soir, il la suit, négligeant ses avertissements et ses pleurs. Par chance, l’ours profite d’un tourbillon de neige, des mauvais yeux de la grand-mère, de l’absence des parents et passe la nuit dans l’isba. Mais il fait des cauchemars, les bruits étranges de l’horloge le dérangent, et il préfère retourner dans la forêt.

L’album s’inscrit fortement dans les stéréotypes d’une Russie de tradition – isba, samovar, poêle sur lequel on dort – et ouvre au lecteur un champ imaginaire riche : c’est le lointain marqué par un hiver éternel qui signale le lieu du conte merveilleux dans lequel les enfants et les animaux peuvent se comprendre et devenir amis. Cette amitié passe par une complicité, une pensée de tous les instants, et la volonté de protéger l’autre qui ne serait pas forcément bien reçu. Chose que l’ours ne comprend pas qui, dans sa naïveté, veut aussi profiter des douceurs de la civilisation dont lui parle Vassilia. Mais la vie parmi les hommes est-elle possible pour un animal sauvage, habitué aux grands espaces ? Non, répond l’album, qui laisse chacun dans son espace : l’ours à l’extérieur, la fillette à l’intérieur, séparés par une fenêtre, mais amis.  Les deux personnages sont sympathiques et attachants dans leur contraste : l’ours, gosse bête souriante, entièrement mû par son désir de bénéficier des douceurs dont lui parle la fillette, et Vassilia entièrement mue par la volonté de protéger l’ours des dangers qu’elle pressent pour lui au village. Contraste entre la masse brune de l’ours, que l’on voit souvent danser devant la lune, son sourire et ses yeux expressifs qui font de lui l’archétype de l’enfant qui désire tout, tout de suite, et Vassilia, aux habits traditionnels (chapka, bottes…) colorés, que l’on sent mure et responsable, déjà une figure d’adulte bienveillante qui sait qu’on ne peut rien contre le désir.

Si la couverture nous montre les deux personnages dansant en pleine forêt,  les pages de garde nous conduisent  dans l’univers feutré de la maison, avec la reproduction des motifs de l’édredon qui servira de refuge à l’ours et à la fillette, mettant ainsi en page la dialectique entre la nature et la civilisation des hommes. Bien sûr, l’album parle de la différence avec subtilité, de la possibilité de vivre ensemble tout en respectant le lieu de l’autre, ses spécificités. Mais son intérêt est surtout dans la façon dont il entraine le lecteur dans un univers merveilleux et l’étrange hiver russe où l‘on retrouvera avec plaisir balalaïka,  poupées gigognes et isbas.

 

Noircisse

Noircisse
Claudine Galea
Editions Espace 34 – Théâtre Jeunesse 2018

Un été au bord de l’océan

Par Michel Driol

Quatre personnages, deux filles et deux garçons. Hiver- de son vrai nom Marion –  n’aime pas ce qui est moche.  Elle veut noircisser tout ce qui est moche, et se promène avec des photocopies de reproductions de tableaux. Sa meilleure amie est June, une anglaise. Arrivent deux garçons : le Petit, gamin du village – qui pourtant a un an de plus qu’Hiver – et un autre, arrivé par la mer, qu’Hiver baptise Mayo car il est né en mai. Entre ces quatre pré-adolescents des conflits, des solidarités, des premiers  amours se nouent. Lorsqu’une tempête surgit, de nouvelles solidarités se créent. Et les quatre personnages envisagent un départ commun pour la Polynésie, le pays de Gauguin ou de Matisse, mais aussi pays rêvé car sans doute, comme son nom l’indique, polyglotte.

Dans cette chronique estivale, c’est moins l’intrigue qui compte que les relations entre les personnages, ce qu’elles disent du monde qui les entoure et qu’ils essaient, tant bien que mal, de saisir, de déchiffrer, à l’image du Petit qui donne les définitions des mots qu’Hiver emploie et qu’il ne comprend pas. D’un côté, deux fillettes, de dix ans, deux alter ego opposées et soudées dans une amitié fusionnelle, de l’autre un monde extérieur sans couleur qui fait irruption. Présence de migrants échoués, qui vivent dans un camp, sous une tente, rejetés du village. Projets d’urbanisme d’un maire qui s’est pourtant fait élire sur la sauvegarde du littoral. Patron de la mère d’Hiver, omniprésent, harcelant au téléphone. Le personnage du Petit cherche à s’intégrer  dans le monde de June et Hiver, qui parlent mieux que lui : gamin du village, fils de marin, il dit le racisme ordinaire, le désir d’objets technologiques, voire de s’approprier ce que les autres ont. Mayo raconte, par bribes, quelques éléments de sa vie depuis sa Syrie natale, triche sur son âge pour se faire engager sur le chantier du lotissement. Le monde des adultes est déceptif : tout le monde triche, il convient de le noircisser, en tous cas de le refuser tel qu’il est

Le texte fait alterner des monologues – Bord de scène – qui permettent aux personnages de se dire et 12 tableaux faits de dialogues entre les personnages dans des situations variées.  Le tout est écrit dans une langue poétique, vive et joyeuse, particulièrement rythmée.

Un beau texte complexe et riche pour dire le désarroi des pré-adolescents devant le monde des adultes,  fait de tricheries, d’exclusion, d’exil et de noyades de migrants en mer, mais aussi pour parler des sentiments propres à  cet âge : les premières amours, le désir d’hospitalité, de rencontre, de courage mais aussi la jalousie, et les défis qu’on se lance.

 

Contes de la Vallée – Bonjour Monsieur Froid

Contes de la Vallée – Bonjour Monsieur Froid
Carles Porta
Seuil Jeunesse 2018

Un album aux odeurs de mousse, de forêt et de pays des fées

par Michel Driol

Les Contes de la Vallée sont une nouvelle série, en quatre épisodes, de Carles Porta. Bonjour Monsieur Froid en est le second volume.  Monsieur Froid, passionné pour la musique mais rejeté par ses proches et la fanfare de la ville, trouve refuge dans une vallée secrète. La Vallée. Là, il est aidé par la petite ballerine à tête d’oignon, qui le recouvre de tant de vêtements chauds qu’il ressemble à un monstre informe. En chemin, il porte secours à la petite louve, Yula. Mais les autres animaux de la vallée croient que Yula a été kidnappée et se déguisent en ver de terre géant pour la libérer et, découvrant leur méprise, se montrent accueillants pour Monsieur Froid. Et l’on attend le printemps, et le prochain épisode.

L’histoire plonge le lecteur en pleine fantaisie farfelue. Les personnages sont excentriques : depuis Monsieur Froid, amateur d’une musique qui ne fait pas l’unanimité, TIN-BLIN-TUT, espèce de grand échalas dont le visage n’est jamais représenté, métamorphosé en géant sous ses nombreuses  couches de vêtements. Une petite ballerine à tête d’oignon, un peu magicienne sur les bords. Une louve coquette et musicienne, pour n’en citer que quelques-uns. Quiproquos et déguisements improbables se succèdent à un rythme endiablé.  Inversions également : si l’homme trouve refuge dans un tronc d’arbre, les animaux vivent dans de superbes maisons, avec tout le confort ! Les illustrations renforcent l’aspect non réaliste du livre : très expressives,  elles plongent dans des univers très différents. Monstres et fossiles au fond de la terre,  maisons en équilibre sur des branches d’arbre. A la façon de la bande dessinée, elles peuvent intégrer du dialogue, ou des musiques traitées de façon graphique. Certaines pages regorgent de détails qu’il sera intéressant d’explorer. D’autres au contraire se concentrent sur l’action et les réactions des personnages.

L’histoire paraitra peut-être difficile à suivre pour les plus jeunes, dans ses rebondissements inattendus. Mais ils entreront sans doute dans cet univers poétique et la conclusion les réjouira : l’accueil d’un nouvel ami, autour des jeux et de la musique, dans la chaleur de l’arbre creux, leur parlera certainement.

 

Il a neigé

Il a neigé
Richard Curtis – Rebecca Cobb
NordSud 2016

Folle journée d’hiver

Par Michel Driol

Par un jour de neige, seuls un élève et un professeur n’apprennent pas que l’école est fermée. Or ces deux-là se détestent : l’un est le plus sévère de l’école, l’autre le plus mauvais élève du pays. Avant la récréation, le professeur fait classe, comme à son habitude, avec un seul élève. Mais, lors de la récréation, il l’aide à fabriquer un bonhomme de neige, puis tous les deux jouent : patin à glace, skis… en détournant les objets pédagogiques. Le jour suivant, tout le monde revient en classe, et rien ne semble avoir changé. Mais, au lieu de la punition, le professeur montre à l’enfant un projet fantastique de ville en iglous, qu’ils réalisent lors de la chute de neige suivante.

Découvrir l’autre, avoir un projet commun, aller au-delà des stéréotypes dans lesquels on est enfermé et dans lesquels on enferme l’autre, vaincre les préjugés et la solitude : voilà ce dont parle cet album avec finesse et humour. Il semble suggérer qu’il faut, pour cela, bénéficier de circonstances particulières : la neige, qui fait retomber en enfance le vieux professeur et le rapproche alors de l’enfant, dans une complicité souriante que l’image montre très explicitement. L’album entraine le lecteur dans une folle journée, faisant alterner les doubles pages contemplatives montrant la ville, la neige qui tombe, et les pages découpées à la façon de la bande dessinée en strips verticaux qui multiplient les situations et donnent autant d’occasions de voir évoluer les relations entre les deux personnages.

Un livre plein de charme, drôle, aux illustrations sympathiques,  qui aborde des sujets sérieux avec légèreté.

Flamme

Flamme
Zhu Chengliang
HongFei 2017

Mère courage et ses enfants

Par Michel Driol

Flamme est une renarde qui vit dans une forêt avec ses deux petits, Moucheté et Petit Roux. La forêt est perturbée par le passage du chemin de fer, ce qui conduit à Flamme a chercher la tranquillité ailleurs. Malheureusement en chemin, Moucheté est pris dans un piège et enfermé dans une cage par des chasseurs. Flamme fait preuve de ruse et tente tout pour délivrer son petit, malgré l’agressivité de chiens et les dangers. A la fin, la solidarité et l’union entre les renards permettra de libérer Moucheté et de reconstituer la cellule familiale.

Les thèmes – l’amour maternel, la persévérance, le courage, la ténacité – ont été souvent abordés en littérature de jeunesse. L’originalité de l’album tient à leur traitement tant graphique que textuel.  Les teintes dominantes sont celles de l’automne, en harmonie avec le pelage roux des renards. Une fois la première image passée, on l’on voit la mère et les deux enfants au repos, tout ensuite est mouvement : fuite des renards, chute dans le piège,  coq et poule qui volètent,  course effrénée de la renarde pour échapper aux chiens. Le rythme graphique et textuel s’accélère, la page se découpe en trois. Le texte se raccourcit. Les plans se succèdent : plongée, travelling et donnent cette illusion de mouvement rapide pour arriver  au moment où tout s’inverse et où ce sont les chasseurs qui fuient devant l’armée des renards, dont la seule présence statique au sommet de la colline les effraye.  Le texte, avec discrétion, s’intègre dans l’image, la bruite parfois (tchou chou, ouah ouah…) et souligne avec concision les actions.

Cet album, résolument du côté des animaux, s’inscrit dans une nature dont l’homme dérange et détruit l’harmonie et la quiétude : c’est le train, ce sont les chasseurs qui sont les dangers. L’album dit aussi simplement qu’il ne faut pas avoir peur, et que l’union des petits fait la force s’ils sont déterminés à agir.

Une histoire touchante qui tiendra en haleine ses lecteurs.