1,2,3 Maison

1, 2, 3, Maison
Bernadette Gervais
Gallimard jeunesse (giboulées), 2016

1, 2, 3… livre à compter

Par Anne-Marie Mercier

1-2-3-maisonUne maison, c’est : une porte, deux cheminées, trois lucarnes, quatre fenêtres… Petit à petit, d’une page à l’autre le dessin se complète, proche d’un dessin d’enfant, fait de formes simples et géométriques. Des animaux et des fleurs couvrent peu à peu l’espace, la page finale propose un autre décompte, celui de la famille et des animaux domestiques, qui permet de refaire la liste des nombres et des chiffres jusqu’à dix.

Classique, efficace, c’est un joli album carré imprimé sur carton souple et lisse, de quoi construire pas à pas dessins et nombres en parallèle. L’utilisation de la maison pour l’initiation au calcul semble devenir un topos de l’album pour les petits.

Mirolioubov

Mirolioubov
José Parrondo
Rouergue 2016

Une journée de Piotr Obvodni Mirolioubov

Par Michel Driol

miroDu matin au soir, cet album raconte une journée de  Piotr Obvodni Mirolioubov. Sa particularité ? Il ne fait rien comme tout le monde : ainsi il se lève avant d’avoir fini sa nuit, plonge dans une rivière pour fuir l’averse, ou détache l’arbre sans faire tomber la feuille. Il se pose d’étranges questions qui en font un prochain parent du Hulul d’Arnold Lobel : « Suis-je à l’intérieur ou à l’extérieur ? ». Il effectue un voyage qui le conduit dans une forêt, puis il revient, suivant ainsi le vent et il s’endort, une heure avant d’avoir sommeil, à l’issue d’une journée finalement remplie de petits riens et de grandes interrogations.

L’univers de Mirolioubov se situe quelque part entre la folie, l’enfance et la poésie. Il offre une vision décalée du monde, toujours aux frontières, à l’image de cette scène où le héros s’interroge sur le dernier arbre de la forêt. Où sont les limites ?  Où est l’endroit ? Où est l’envers ? Ces questions que pose cet album sont celles que se posent les enfants dans leur découverte du monde, dans leurs premières interrogations.  La force de l’album est de ne pas y répondre, de les laisser résonner, d’attendre – non sans humour – que les idées se remettent en place.

Le texte est manuscrit, pour une meilleure intimité avec le lecteur. Les illustrations suggèrent un univers dont seules les grandes lignes sont dessinées. Mirolioubov, ce sont deux cheveux, deux yeux, un nez une silhouette et deux pieds. Rien de trop pour aller à l’essentiel et dire l’étrangeté fondamentale du monde qu’on découvre.

Un petit album, par sa taille, à savourer dans l’intimité, et un personnage au nom slave, Mirolioubov, parent du héros du Nez et de Hulul.

 

Cuisine de nuit

Cuisine de nuit
Maurice Sendak
L’école des loisirs, 2015

 Classique de la censure

Par Anne-Marie Mercier

cuisine-de-nuit_Publié en 1972 par L’école des loisirs, deux ans après la parution américaine qui avait fait scandale, ce grand classique ressort chez le même éditeur, la définition d’un classique venant, entre autres, de ses rééditions et de sa stabilité dans le paysage littéraire.

Cuisine de nuit est un album important en littérature de jeunesse, non seulement parce qu’il est l’œuvre d’un auteur majeur mais aussi parce qu’il a fait l’objet de censure, comme le célèbre Max et les maximonstres. Ce qui est en cause ici, c’est la nudité du personnage, le jeune Mickey qui, réveillé par un bruit, « plonge dans la nuit et perd son pyjama ». Il s’envole, tombe dans la pâte à pain que brassent trois cuisiniers jumeaux (qui ressemblent à Oliver Hardy – Stan Laurel n’aurait pas le physique de l’emploi, qui veut des rondeurs): Mickey, pour venir en aide au trio, fabrique un avion en pâte, prend du lait dans la Voie lactée au-dessus d’immeubles – boites de céréales ou de sucre qui donnent à la ville une image de cuisine géante, leur apporte l’ingrédient manquant et, mission accomplie,  retrouve enfin son lit (et son pyjama).
Ce déroulé qui imite celui des épisodes de Little Nemo – on retrouve le même lit dans les premières et dernières vignettes – est donc un épisode de rêve orienté autour des plaisirs des sens, celui du goût bien sûr avec la présence obsédante de la nourriture, mais aussi du toucher avec le pétrissage, de l’odorat, de l’ouïe avec le vacarme et les cris, et bien sûr de la vue avec les ciels étoilés, la blancheur des vêtements, des ingrédients et du corps de l’enfant, et les couleurs des carrelages, emballages, confitures. Par dessus tout cela, le dynamisme des mouvements, associé à celui de la tourne de page, qui permet au lecteur de s’envoler avec Mickey, en plein rêve d’envol…

Les Neuf Vies de Philibert Salmeck

Les Neuf Vies de Philibert Salmeck
John Bemelmans Marciano, Sophie Blackall
(Les Grandes Personnes), 2014

8 façons de mourir extraordinaires + 1

Par Anne-Marie Mercier

les-neuf-vies-de-philibert-salmeckDans la lignée des enfants milliardaires insupportables, Philibert bat de loin Artémis Fowl. Il faut dire que, comme son nom l’indique, il est le descendant d’une horrible famille qui a été à l’origine de bien des malheurs pour l’humanité : le capitalisme c’est eux, la déforestation, les génocides, le changement climatique… tout leur sert à asseoir leur fortune mais – bien mal acquis ne devant pas profiter –, ils meurent tous jeunes.

Philibert décide de vaincre la fatalité en se faisant greffer huit vies supplémentaires à partir de son chat (oui, les chats ont neuf vies et un dessin nous le prouve en montrant l’organe qui est à l’origine de cette particularité).

Le récit montre un enfant déchainé prêt à se lancer dans toutes sortes de sports ou de conduites à risque, jouant avec la mort de manière assez bouffonne et très vite rattrapé par le réel : lorsqu’il arrive (rapidement) à la fin de son capital, la peur s’installe –  leçon de La Peau de chagrin de Balzac pour les plus jeunes?.

Entre humour grinçant et fable philosophique, ce petit récit est illustré de manière très expressive et caricaturale en noir et blanc ; il pose la question de la vie et de la mort, du prix que l’on oublie d’accorder à l’une et des différentes façons d’arriver à l’autre, tantôt en négligeant les conseils avisés de l’entourage tantôt en les prenant trop à la lettre. Surprotection et exposition au danger sont les deux chemins qui mènent le personnage à sa perte.

Le Mur. Mon enfance derrière le rideau de fer

Le Mur. Mon enfance derrière le rideau de fer
Peter Sís
Grasset jeunesse, 2007, 2010

Une vie d’artiste – derrière le rideau

Par Anne-Marie Mercier

le-mur-mon-enfance-derriere-le-rideau-de-ferSur Li&je, nous chroniquons essentiellement les nouveautés, mais de temps en temps, lors de rééditions ou d’autres scircnstances, nous ne nous interdisons pas d’évoquer des classiques (cet été, Murice Sendak et Peter Sís).

Un peu comme dans l’album Le Tibet, Peter Sis propose une forme autobiographique ; mais ici il s’agit de ses propres carnets intimes et il s’agit du lieu où il a vécu durant son enfance : la Tchécoslovaquie communiste, et plus précisément Prague.

Les souvenirs d’enfance ne sont pas tous heureux, même dans les albums pour enfants, et celui-ci est aussi amer qu’il est instructif.

Pourtant, le récit est écrit à la troisième personne, comme pour mettre à distance ces événements et ériger un autre mur entre son passé et lui ; la postface fait la part du personnel et de l’inventé et montre que la vie de son personnage est emblématique de la vie du pays.

La présentation du contexte de la guerre froide et des événements qui l’ont ponctuée (soulèvement de Hongrie, construction du mur de Berlin, missiles de Cuba, guerre du Vietnam, printemps de Prague…) servent de toile de fond à la description de la vie quotidienne des tchèques et à l’histoire de la famille de l’enfant. Les images, tracées à l’encre noire sur fond blanc avec des touches de rouge et parfois quelques rares touches de bleu, plus rarement d’autres couleurs, sont entourées de vignettes, photos personnelles ou dessins. Ce qui est présenté naïvement comme des vérités est rapporté de manière plus distanciée au fur et à mesure que l’esprit critique de l’enfant s’éveille tandis que le pays s’ouvre (arrivée de la musique des Beatles, des Beach Boys…) puis se referme, avec les arrestations, tortures, délations…

C’est aussi l’histoire de la naissance d’un talent, depuis ses dessins d’enfant jusqu’à ses études et premières réalisations, conditionnées par une censure de plus en plus pointilleuse (il donne de nombreux détails très éclairants) et des rêves de liberté.

Médaille Caldecott (USA)
Grand Prix de la Foire de Bologne

T-Vegi, le petit tyrannosaure dévoreur de légumes

T-Vegi, le petit tyrannosaure dévoreur de légumes
Smriti Prasadam-Halls, Katherina Manolessou
Gallimard jeunesse, 2016

Les T-rex végétariens dont des dinosaures comme les autres !

Par Anne-Marie Mercier

T-vegiSi les albums pour la jeunesse développent beaucoup la question de la tolérance, peu se sont intéressés à la question des choix alimentaires qui font que des enfants peuvent été considérés comme différents des autres, voire moqués. Le végétarianisme, qui se répand aujourd’hui en France avec un certain retard par rapport à d’autres pays, est souvent mal perçu. Voici une petite fable pour dérouiller les esprits.

Quand on est un tyrannosaure rex, on se doit de correspondre à une image de grandeur, de force, et de férocité carnassière. Or, le pauvre Alex correspond en tous points à l’image que l’on se fait d’un T-rex sauf sur celui de l’alimentation : il n’aime que les fruits et les légumes. Las d’être la risée de son entourage, il s’enfuit et tente en vain de se faire des amis chez les mangeurs de végétaux… On le devine, tout finira par s’arranger; les couleurs vives tirant vers le fluo faisaient deviner que rien de vraiment dramatique ne pouvait s’inscrire dans cet univers joyeux.

Le Mensonge

Le Mensonge
Catherine Grive, Frédérique Bertrand
Rouergue, 2016

Comme un ballon

Par Anne-Marie Mercier

Le MensongeQuand on profère un mensonge, d’où vient-il, qu’est ce qui nous a poussé à cet acte absurde ? Qu’est ce qui fait qu’il est plus présent encore que la vérité? Il obsède et fait craindre une catastrophe : ne plus jamais être cru, ne plus être aimé…
Comment faire pour l’annuler, puisque revenir en arrière est impossible?

Le texte de Catherine Grive donne la parole à une enfant face à son mensonge, en famille, à l’école, dans la rue, dans sa chambre… Les images montrent ce mensonge sous la forme d’une petite bulle rouge qui grandit, grandit, jusqu’à tout envahir. La fin, très imagée, montre qu’il est aussi simple de se débarrasser du mensonge que de le formuler… Mais sans donner vraiment une recette, et en laissant l’interprétation libre. A chacun de trouver l’épingle qui dégonflera le problème.

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson
Kochka d’après Selme Lagelöf, Olivier Latyk
Flammarion, Père Castor, 2015

En vol pour la Suède !

Par Anne-Marie Mercier

Précieux petitnils livre… D’abord parce que c’est l’adaptation très abrégée d’un grand classique de la littérature adressée à la jeunesse, ensuite parce qu’il adopte une allure raffinée avec sa découpe dans la couverture par un rond évidé qui laisse voir une illustration en dentelle de papier noir montrant une oie et un décor de sapins, laissant voir le dessin en couleurs qui présente le héros vêtu de bleu et de rouge, portant un bonnet qui lui donne l’apparence d’un lutin. Plusieurs de ces pages-dentelles rythment le récit. Chaque chapitre est bien identifié (on trouve une table en fin de volume, ainsi qu’une carte de la Suède et une liste des personnages).

Les illustrations douces et naïves, en camaïeux de rouge et de bleu, et de violet, campent tout un monde paysan et naturel : les animaux, bien sûr, la neige et la nuit, les lumières d’hiver, les maisons et la mer, l’ensemble est rêveur et charmant. Bien sûr, on ne retrouve pas toute la poésie de l’oeuvre intégrale, mais c’est une très belle façon de faire découvrir cette oeuvre longue et parfois complexe pour de jeunes lecteurs.

J’atteste contre la barbarie

J’atteste contre la barbarie
Abdellatif Laâbi, Zaü, Alain Serres (dossier sur le terrorisme)
Rue du monde, 2015

J’atteste qu’il n’y a d’Être humain que celui dont le Cœur tremble d’amour
pour tous ses frères en humanité
Celui qui désire ardemment
plus pour eux
que pour lui même
Liberté
Paix
Dignité

Par Anne-Marie Mercier

jatteste contre la barbarieAprès les attentats de 2015, ceux de janvier qui ont visé la rédaction du journal Charlie-Hebdo, ceux de novembre dirigés contre le Bataclan, le stade de France, des terrasses de cafés parisiens, des passants… Alain Serres a publié dans la maison d’éditions qu’il dirige, le poème d’Abdellatif Laâbi complété par un dossier expliquant aux enfants les évènements, leur contexte, comment et pourquoi réagir à ces actes. Le massacre de Nice le 14 juillet 2016, l’assassinat d’un prêtre commis dans une église un peu plus tard maintiennent ce livre dans une actualité brûlante. Les enseignants et parents qui souhaitent trouver un support pour parler de ces questions trouveront ici un ouvrage à la fois beau, bon et vrai : utile.

Abdellatif Laâbi, poète né au Maroc, emprisonné dans son pays pour avoir parlé trop librement, prix Goncourt de la poésie en 2009, dit en quelques lignes, écrites le 10 janvier 2015, avec des mots simples, ce que c’est qu’être un homme revendiquant son humanité. C’est un appel à la paix, au dialogue, à l’effort pour être à la hauteur de cette déclaration. Zaü a rendu visibles et compréhensibles à travers de beaux symboles ces idées qui pourraient sembler très générales et lointaines.

Le dossier d’Alain Serres est concis et complet : rappel des événements et des réactions qu’ils ont suscitées, du contexte géopolitique (avec une carte), analyses : la religion est un prétexte qui cache d’autres mobiles, conseils ; on peut être en désaccord avec la façon de vivre ou de penser des autres, mais c’est avec des mots – ou des dessins – qu’on doit l’exprimer ; les extrémistes qui se réclament de la religion musulmane remettent en cause le statut de la femme, les libertés, la laïcité et ne sont pas tous les musulmans… le terrorisme ne vise pas que la France : l’Algérie, le Liban, L’Egypte, le Nigeria, l’Irak, la Syrie… sont aussi des cibles, et plus encore.

Fidèle aux idées de Rue de monde, Alain Serres lance un appel à la jeunesse, source d’espoir : les nouvelles générations sauront développer un monde où il fera bon vivre, ensemble.

Ecouter l’émission de France-culture : Abdellatif Laâbi : La poésie en réponse à la barbarie (janvier 2016)

 

Un Ours à l’école

Un Ours à l’école
Jean-Luc Englebert
L’école des loisirs (Pastel), 2015

Un petit coup de pouce pour l’entrée en maternelle?

Par Anne-Marie Mercier

Un ours à l'écoleSur le mode des albums « médicaments » dont il est coutumier, Jean-Luc Englebert imagine une histoire qui séduira les parents d’enfants d’âge pré-scolaire et apaisera sans doute les questions et inquiétudes des enfants devant cet événement qui les attend tous : l’entrée à l’école.

Un petit ours trouve un bonnet et se joint à une troupe d’enfants qu’il aperçoit jouant dans une cour de récréation. Pris pour un nouvel élève, il est très bien accueilli, on lui fait une place, il suit la leçon (la table d’addition du 1… jusqu’à 1+3= 4, ensuite il s’endort, donc pas de quoi faire peur à un jeune enfant). La maitresse finit par découvrir qu’il est un ours et emmène les élèves pour le raccompagner dans la forêt où il attend seul, bien tranquillement et patiemment, que sa mère vienne le chercher, chose qu’elle ne manque pas de faire très vite !

Le regret du petit ours de ne pas pouvoir retourner à l’école est la seule note triste: l’accueil par les autres enfants est parfait, ils ne notent aucun différence entre eux et ce nouvel élève qui porte le même vêtement qu’eux hors son « manteau de fourrure », tout le monde est très gentil, la leçon de calcul a bien été comprise et retenue par le petit ours… autant dire que cet album est bien orienté ! A ceux qui critiquent ce genre d’album, utilitaire, on répondra que le livre de jeunesse est un monde vaste et que, comme en littérature dite générale, il y en a pour tous les goûts et tous les usages, à condition de ne pas trop endormir l’enfant et ses parents : les petits ours bruns sont bien utiles, mais il serait dommage de donner au livre un rôle de « doudou », à l’exclusion de ses autres rôles… quel que soit l’âge du lecteur (vous avez lu quoi cet été?)