Polo le plot

Polo le plot
David Delcloque, Line Viera
Editions Croche-patte, 2025

Un nouveau héros du quotidien

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une belle surprise que ces éditions du Croche patte, fondées en 2023 à Lausanne, nous offrent.
Polo est, comme le titre le dit, un plot. Plot de chantier, d’interdiction, de protection, il est bien utile. Mais il en assez, et craint les accidents, si vite arrivés, comme l’ont constaté à leurs dépens d’autres camarades : plots, écrasés, souillés, méprisés. Sa rencontre avec un tas de sable ouvre ses horizons. Il ira voir la mer.
Et le voilà parti, en catimini : on le voit se glisser dans les rues, discrètement, sans céder au découragement malgré la nuit et le froid, et surtout malgré l’opposition active d’un goéland conservateur qui estime que chacun doit rester à sa place. Mais tout finit bien : Polo réalise son rêve et devient un jouet pour les enfants, tandis que le goéland s’envole vers un autre destin.
Les images sont aussi originales que l’histoire, mêlant effets de transparence, calques, papiers découpés, rognures de découpes… Le bleu pâle se marie au sable et au brun, parfois aux silhouettes noires, tandis que les rayures orange et blanches du plot le font se détacher sur la page. L’espace est stylisé à l’extrême, comme les reliefs et les paysages, urbains ou naturels : une petite merveille d’humour et de beauté.

Méchant Charles

Méchant Charles
Alex Cousseau, Philippe Henri Turin
Seuil (Seuillissime), 2026

Poémes en flammes

Par Anne-Marie Mercier

Paru en grand format en 2019, cette histoire méritait bien une réédition. Le format poche à couverture souple lui donnera sans doute une plus grande diffusion, au prix d’une perte en dimensions. C’est un épisode d’une série commencée en très grand format avec Charles à l’école des dragons (2010) – voir la critique excellente de Christine Moulin sur lietje. Dans le tome troisième on le voyait tomber amoureux d’une princesse (2015).
Charles est donc un dragon (les enfants adorent, bien sûr !) ; son amie la princesse Cornélia (non, pas Camilla, ha !) est une dragonne. Tout va bien jusqu’ici. Mais Charles est tout petit et elle, immense. Il est poète. Il porte un chapeau melon (normal, on est en 1833). Il a des allergies terribles au pollen.
Toute cette histoire est magnifiquement illustrée dans des couleurs éclatantes. Charles est d’un très beau jaune, sa dragonne en rose et noir fait une élégante cocotte, les fleurs sont écarlates, et l’océan bien bleu. Les points de vue et cadrages varient comme au cinéma : du grand et beau spectacle !
Cette aventure les montre atterrissant sur une île fleurie, d’où arrive le drame : Charles éternue, ils se disputent, Cornélia s’en va, Charles est menacé par une tribu sauvage, s’en pend à plus petit que lui… enfin les catastrophes s’enchainent jusqu’au happy end qui montre les deux dragons réconciliés, fuyant une bataille bien humaine qui se déroule tout en bas alors qu’eux frôlent les nuages. Les dragons sont pacifiques (quand ils ne souffrent pas d’allergie), les hommes non. Ils sont aussi poètes et l’aventure est ponctuée de belles créations de Charles, tantôt amoureuses, tantôt vengeresses, à la manière du Cyrano d’Edmond Rostand (mais en moins bien, ses vers étant souvent du genre mirliton). Charles conclut, voyant les hommes de deux continents s’entretuer : « Regardez-les
Oh qu’ils sont laids
A brandir leur fusil
Comme un second zizi »
Le fait que l’un des camps soit celui des anglais colonisateurs et l’autre celui d’une tribu native n’est pas évoqué : Charles pratique un pacifisme radical.

L’Arythmie des Papillons

L’Arythmie des Papillons
Sandrine Gaussein-Casanova
Risabela, 2025

Palpitant pulsant

Par Anne-Marie Mercier

Ce beau titre annonce bien la couleur du roman, énigmatique et poétique et surtout très rythmé. Le rythme tient autant au sujet qu’au style. D’entrée, on est saisi par des formules qui se répètent, et surtout par des onomatopées qui accompagnent la lecture. « Zip zzzzzip zip » est le bruit du boulier que tous les habitants de la Cité souterraine, bOuld’hOmmes et rOndelles, tiennent devant leurs yeux – le royaume est guidé par le calcul binaire et les probabilités. Finissant son travail de comptage, la jeune Antic lève son boulier (Clic), prend un tube de transport (Fiiiiii, … Ding ding, …Viou), sautille (tic tic) en rentrant chez elle, mais elle dévie de son chemin tout tracé en suivant un drôle de petit animal.
Comme Alice, elle tombe dans un lieu plus vivant que le sien, coloré, plein de danse et de musique, et surtout de papillons : les humains qui s’y trouvent leur sont mystérieusement liés et ce lien vital est une image de ce que Antic pressent en elle, elle qui cherche tout à coup à s’ouvrir. On retrouve l’idée présente dans la série de Philip Pullman, À la Croisée des mondes, dans laquelle chaque personnage est lié à un animal, et où des personnages cyniques cherchent à briser ce lien. Dans le monde d’Antic, c’est chose faite, les papillons ont disparu ; elle ignorait même qu’ils aient existé. Elle découvre ce qu’était le monde avant l’intervention du tyran : il a voulu anéantir le hasard et tout soumettre au calcul binaire. Elle apprendra aussi comment ses parents ont disparu en s’opposant à lui.
Sa grand-mère lui révèle toute l’histoire, celle de ses parents et celle du tyran qui, miné par un chagrin d’amour, voulut éliminer le rêve de tous les cœurs, y compris celui des enfants. « Le rythme du Papillon, dit-elle, c’est l’essence de la vie. La survie du Papillon, de notre puissance vitale, de notre poésie, c’est devenu leur combat. Tes parents se sont battus pour la Cité entière. Puis pour toi. » Le Papillon d’Antic la pousse à tenter de retrouver le lieu mystérieux de la fête et surtout de partir à la recherche de son mystérieux danseur pour lequel son cœur s’est mis à battre de manière désordonnée. Tout cela l’amènera à rejoindre la résistance alors qu’elle arrive à l’âge où l’on doit l’apparier à un garçon de manière aléatoire… je n’en dirai pas plus car on va de surprise en surprise, la plus belle étant l’énergie que ce livre dégage.
Il y a beaucoup d’originalité dans ce roman: l’histoire, la typographie, l’utilisation du calcul binaire, la place de la poésie et de la danse et bien d’autres choses. Cependant, on retrouve aussi de nombreux thèmes classiques, comme la vision d’un monde futuriste opposant froide rationalité et énergie du vivant, la chute inopinée dans un monde autre, le secret d’un tyran, la quête de parents disparus, celle d’une fête étrange et d’un amour bizarre. Tout cela s’entremêle de bien belle façon.
Ce premier roman a été édité avec une cagnotte solidaire Ulule. Vous trouverez sur ce lien comment commander l’ouvrage, mais aussi un descriptif plus détaillé, une interview, un extrait, la bio étonnante de l’autrice, et bien d’autres choses intéressantes que je n’ai pas pu ou pas su développer.
Le nom de la maison d’édition, Risabela, est en rapport avec la technique d’impression utilisée, écologique et artisanale, la risographie.

 

 

Ararat

Ararat
Davide Cali, Claire Zaorski
Sarbacane, 2025

« Encore heureux qu’il ait fait beau… » : les aventuriers de l’Arche échouée

Par Anne-Marie Mercier

L’arche de Noé est une ressource courante dans la culture d’enfance, surtout à cause des animaux qu’elle a transportés : effet de liste pour s’endormir dans L’arche que Noé a bâtie de Henri Galeron (Les grandes personnes, 2022, chroniqué sur lietje)) , de surprise dans Les Étonnants Animaux que le fils de Noé a sauvés, de Alain Serres et Martin (Rue du Monde, 2001). Ici, c’est tout autre chose, l’histoire se passe à l’époque moderne, sans animaux (ou presque) et l’album vise un lectorat bien plus âgé.
1927, c’est l’année de l’exploit de Lindbergh. Davide Cali choisit de nous raconter un autre exploit de cette année, imaginaire celui-là, et présentant un échec. Un jeune géologue, nommé Charles-Antoine Lemoine, publie une annonce pour recruter des coéquipiers afin de chercher des traces de l’arche de Noé sur le mont Ararat, lieu sur lequel on a traditionnellement supposé qu’elle avait échoué. De nombreuses expéditions ont poursuivi le même but avec cette montagne comme lieu d’enquête et l’on trouve en ce moment sur le net (sans garantie de vérité scientifique…) le récit d’un projet du même type qui pourrait servir de trame à un récit fantaisiste.
Trois femmes répondent à l’annonce, à la grande surprise de Charles-Antoine : une libraire astronome amateur, une écrivaine qui ne se sépare jamais de son chat, et une institutrice, illustratrice, un peu naturaliste et championne de tir à l’arc ; le pauvre Charles-Antoine est un peu désarçonné…
Un peu à la manière de la chanson « La Marie-Josèphe » des Frères Jacques, les quatre coéquipiers s’embrouillent dans les préparatifs autour de questions de hiérarchie et de compétences avant de commencer leur expédition qui relève plutôt de la promenade et leur permet de découvrir tous les charmes et les désagréments du camping. La naïveté des protagoniste fait penser à celle de certains personnages de Jules Verne et l’humour règne à toutes les pages, y compris dans la résolution de l’histoire par abandon.
Les images sont bien servies par le grand format de l’album. Les couleurs douces, le style japonisant aussi bien qu’années 20. Les effets de superposition et l’insertion de dialogues lui donnent une allure très originale. Ce pastiche de récit d’exploration est très réussi. Drôle et poétique, il donne une belle place aux femmes et à la rêverie.

Le Secret de Golden Island

Le Secret de Golden Island
Natasha Farrant
Gallimard jeunesse, 2025

Les possibilités d’une île

Par Anne-Marie Mercier

Sur cette île interdite au public, sans trésor malgré son nom, se dévoileront plusieurs secrets : celui de Céleste, qui se sent coupable de n’avoir pas pu aider son grand-père qui lui avait fait découvrir cette île, celui de Iakov et des cauchemars nés des bombardements qu’il a subis en Ukraine. Lui aussi porte une culpabilité bien lourde qu’il ne pourra révéler qu’à un moment de crise, tard dans le récit. Enfin, d’autres personnages qui concourent avec eux pour gagner l’île comme cela était proposé dans une annonce cachent eux aussi un passé parfois trouble.
Le roman, très riche en événements et en émotions fortes, met en scène la naissance d’une belle amitié, celle qui unit Iakov et Céleste autour de ce projet fou. Elle les rend complices de gros mensonges pour se libérer de la surveillance des adultes et leur fait affronter de multiples dangers, maritimes, terrestres et souterrains, se sauvant mutuellement la vie à tour de rôle.
Le secret c’est aussi celui de cette île enchanteresse qui semble appeler Iakov par une musique que lui seul entend. La géographie de l’île, illustrée par une carte, se révèle peu à peu dans le texte, depuis la description faite par le grand-père de Céleste qui y a abordé clandestinement quand il était jeune, jusqu’aux indices cachés dans une vieille chanson de marins, en passant par les explorations qu’ils mènent, de jour, puis de nuit et sous la menace d’un individu armé et dangereux.
Le pari proposé par les propriétaires de l’île, proche d’une chasse au trésor avec des indices et des passages secrets se transforme en course inquiétante plus proche des Chasses du comte Zarov que d’un jeu enfantin. Mais tout finit bien et les deux enfants apprennent à surmonter leurs silences et leurs peurs, à dénouer leurs blocages et à découvrir quoi faire d’une île : bien autre chose que ce qu’en font les héros du Club des cinq. Ici, l’île rayonne vers l’extérieur.

H mort ou vif

H mort ou vif
Pascale Quiviger
Rouergue, 2025

Un autre royaume pour un cheval

Par Anne-Marie Mercier

Pascale Quiviger, auteure canadienne de nombreux romans, nous avait éblouis avec le Royaume de Pierre d’Angle (2019-2021), sa première saga pour la jeunesse. Mélange d’aventures et de fantasy, publiée au Rouergue, cette série est pour moi l’un des meilleurs romans de ce genre de ces dernières années. Il a d’ailleurs été récompensé, à défaut d’autres prix qui auraient été bien mérités, par le prix Millepages (2019) et le prix Elbakin. Ses quatre volumes faisaient évoluer des personnages étonnants et attachants dans un pays imaginaire aux allures celtiques. Avec sa géographie et ses multiples royaumes, son univers était si riche que l’on avait le désir de pouvoir l’explorer encore davantage. Le roman suivant, La Dernière saison de Sélim (2023), avait exaucé en partie ce désir, projetant deux des personnages, Esmée et Mercenaire (alias Arash), dans un autre espace, cette fois teinté d’orientalisme. On retrouve ici quelques éléments du premier livre avec le même duo amoureux qui retrouve, au royaume du roi Fénélon, au-delà des mers, un ambassadeur et un soldat venus de Pierre d’Angle. Si ce roman ne s’étend que sur un seul volume, celui-ci couvre plus de six cents pages et le lecteur a du champ pour y faire voyager son imagination.
Mercenaire a été convoqué par le roi Fénélon et navigue avec Esmée vers le royaume, mais à peine arrivés en vue du port, ils entendent résonner un gong qui annonce la mort du roi. Ils rencontrent à sa place son héritière, sa fille la Princesse Geneviève et le notaire chargé du testament et des dernières volontés du roi. Fénélon avait deux autres enfants : une fille morte en couches et un fils devenu fou après la mort de sa sœur. Les dernières volontés du roi indiquent implicitement qu’il y a un autre héritier, un enfant que l’on a cru mort à sa naissance il y a une vingtaine d’années, dont le nom commence par H, et que Mercenaire est chargé de retrouver pour le (ou la) faire couronner avant le délai fixé (douze jours). De multiples personnages gravitent autour de cette quête dans laquelle les deux héros échappent de peu à plusieurs tentatives d’assassinat.
Qui est coupable et tente de les faire échouer ? la douce Princesse Geneviève, son mari le sauvage baron noir (qui est aussi le premier mari de sa sœur et le père de l’enfant que l’on cherche), les autres barons, la colonelle Kyil… Guirec, le fils relégué dans une maison de fous, était-il fou ou bien cherchait-on à l’écarter ? Ces aventures trépidantes relèvent du roman policier : enquêtes, recherche d’indices, interrogatoires croisés… alternent avec des moments d’action  dans un suspens permanent jusqu’à la chute.
Ajoutons à cela de nombreuses intrigues secondaires mettant un scène une corsaire, des orphelins réfugiés dans une tour au milieu de l’eau (magnifique épisode), un magicien, une ambassadrice d’un royaume de montagnes qui pense trouver en H. la réincarnation de son roi, des oiseaux partout, des chevaux, tout cela dans de multiples décors (salles de bal, banquets, souterrains, geôles, forets et rivages et pour finir dans un cirque et une fête foraine, dans lequel un palais des illusions composé de miroirs livre la solution de toutes les énigmes).
Porté par un style vif et efficace, parfois poétique et toujours juste, tantôt tragique tantôt drôle, c’est un beau récit de vengeance, d’amour et de mort. Ajoutons aussi qu’il ne finit pas totalement bien, belle entorse à la règle tacite du roman pour la jeunesse.

La Danse sauvage d’Harmonie Stark

La Danse sauvage d’Harmonie Stark
Sigrid Baffert et Jean-Michel Payet
L’école des loisirs (médium +), 2024

Duo dans l’Ouest sauvage

Par Anne-Marie Mercier

On connaissait Jean-Michel Payet comme un excellent auteur de romans de cape et d’épée (Mademoiselle Scaramouche, Éditions des Grandes personnes, 2010), de romans policiers, imités des romans-feuilletons des XIXe et début XXe siècles (Balto, l’École des Loisirs, 2020-2022), de science-fiction (Ærkaos, Panama, 2017 ; Éditions des Grandes personnes, 2011). Le voilà qui s’attaque au genre du western, celui-ci mâtiné de thriller ; on ne sait si l’idée vient de lui ou de sa coéquipière d’écriture (autrice de la trilogie Krol le fou entre autres) ni quelle a été la part de chacun dans le scénario et l’écriture, le roman étant parfaitement cohérent. Est-ce Sigrid Baffert qui a pris en charge les chapitres consacrés à Harmonie, souvent baignés de musique, mais sanglants, et Jean-Michel Payet qui s’est attaché au trio d’enfants et à leur errance, ou l’inverse?
Ce roman est excellent, captivant, mystérieux et plein des ambiances qu’on aime trouver dans ce genre. Le début, un medias res, nous plonge dans une scène bien connue, celle d’une ferme isolée attaquée et enflammée alors que des enfants dorment à l’intérieur. Le père, Fillmore, est abattu tandis qu’il cherche à les défendre ; les enfants survivants fuient d’abord en panique, puis partent sur les traces de l’assassin avec un désir de vengeance. Par la suite, on tombera sur un sheriff alcoolique, un shaman indien silencieux, des chercheurs d’or, une ville fantôme, un saloon avec des filles (danseuses, chanteuses, ou plus), une « veuve qui se déplace avec le cercueil de son mari mort depuis des lustres), une caravane de chariots de pionniers, un grizzli…
Les enfants (Petit, un garçon de huit ans, Grand, un adolescent, et une fille du même âge nommée Calamité) ont chacun leur personnalité. Ils s’opposent parfois mais ont tous le même but et un courage égal. Ils ont aussi des rapports différents à leurs origines (tous ont été recueillis par Fillmore) et tous des souvenirs différents de leur bienfaiteur, des habitudes, des tics de langage, des bribes de son grand savoir et de sa sagesse. Le personnage du méchant (ou plutôt de la méchante), est intéressant : on suit son itinéraire, ses souffrances, ses crimes. Chapitre après chapitre, les fils des différentes intrigues se croisent et se rejoignent et l’on finit par découvrir l’explication de tous les mystères… comme dans les romans populaires d’autrefois. La chanson qu’Harmonie la bien nommée chante merveilleusement parcourt tout le roman, lui donnant une allure musicale, pour s’achever dans un opéra entre océan et désert, en une scène grandiose. Le style, tantôt poétique et tantôt nerveux et sec, épouse parfaitement les méandres de ces aventures cheminantes à la suite du cheval (car bien sûr il y en a un), Captain Wynn.

 

 

Balto, t. II : Les Gardiens de nulle part

Jojo le manchot papou

Jojo le manchot papou
Julia Donaldson et Axel Scheffler
Traduit (anglais) par Emmanuel Gros
Gallimard Jeunesse, janvier 2025

« On ne change pas une équipe qui gagne »

Par Lidia Filippini

Avec Jojo le manchot papou, nous plongeons de nouveau dans l’univers tout en couleurs d’Axel Scheffler. Son trait caractéristique, reconnaissable au premier coup d’œil, a un côté rassurant. Les couleurs vives, le sourire plaqué sur chacun des personnages… c’est un monde dans lequel on aimerait vivre tant tout y paraît joyeux et bienveillant. Le lecteur retrouve en outre des paysages glacés et une baleine qui ressemblent à s’y méprendre à ceux d’un autre album des mêmes auteurs, La Baleine et l’Escargote.
Le texte rimé de Julia Donaldson suit lui aussi la recette habituelle : le protagoniste animal (ici un manchot papou comme l’indique le titre) rêve d’aventure. Il parcourt le monde et rencontre, ce faisant, une galerie de personnages tantôt menaçants (un troupeau de morses), tantôt amicaux (un ours blanc, une sterne). Il traverse des moments difficiles et noue des amitiés sincères ce qui lui permet, en retour, d’en apprendre un peu plus sur lui-même. Arrivé grandi au terme de son voyage, il est prêt à commencer une nouvelle vie.
Il s’agit bel et bien d’un récit initiatique qui suggère à l’enfant de partir lui aussi à la recherche de lui-même, de prendre plaisir à avancer dans la vie, de rebondir après les coups durs pour mieux apprécier les bons moments.
Rien d’original ici, par rapport aux autres albums de Donaldson et Sheffler. Mais, même s’il manque le petit quelque chose en plus qui a fait le succès de Gruffalo, on prend tout de même un très grand plaisir à suivre Jojo le manchot dans sa recherche du Pôle Sud.

On peut sans doute le mettre en relation avec Le Long Voyage du pingouin vers la jungle, œuvre théâtrale riche et complexe de Jean-Gabriel Nordmann (NDLR).

 

 

 

L’Affaire Petit Prince

L’Affaire Petit Prince
Clémentine Beauvais
Sarbacane, 2025

Dessine-moi un chapeau…

Par Anne-Marie Mercier

Voilà Pierre Bayard, critique, professeur de littérature française, psychanalyste, transformé en personnage de roman. Il l’aura bien cherché, lui qui se permettait de réécrire des œuvres ratées (2000), de proposer des lectures vagabondes pour parler d’œuvres qu’on n’a pas lues (2007), et de dénicher les zones d’ombres dans des textes aussi célèbres que Le Chien des Baskerville de Conan Doyle et Le Meurtre de Roger Ackroy d’Agatha Christie. Si Le Petit Prince de Saint-Exupéry n’est pas un roman policier contrairement aux œuvres citées, le livre de Clémentine Beauvais qui met en scène P. Bayard en « déteXtive privé » relève à la fois de ce genre et de la critique littéraire.

Au début de l’intrigue, Pierre Bayard et sa fidèle (!) adjointe, Edith, sont forcés à l’inactivité car pour un forfait qu’on ignore ils sont interdits d’enquête. Or, un client se fait annoncer, arrive devant leur porte, puis disparait (ça rappelle vaguement quelque chose, non ?), ne laissant qu’un chapeau et un dessin dans la poussière. Qui est-il ? quel danger le guette, qui est ce personnage mystérieux qui espionne sous leurs fenêtres ? Bayard et Edith ne peuvent que se mettre en quête de réponses. Ils seront aidés par un jeune garçon, inventeur et amoureux des livres, Minuit-Pile, et une jeune rebelle en skate-board, nommée Bas de Casse.
Leur quête les conduira à explorer Le Petit Prince, car (bon sang mais c’est bien sûr !) les indices laissés par le mystérieux visiteur, un chapeau et un dessin représentant un vague chapeau, les conduisent au fameux dessin représentant un boa ayant avalé un éléphant.
L’enquête est un jeu de piste, un jeu aussi pour le lecteur. C’est un régal où le brio et l’inventivité accompagnent un travail rigoureux sur le texte, beaucoup moins simple qu’on ne le croit. Des figures de style et des bribes de narratologie sont les outils de ces bricoleurs qui affrontent la redoutable Elise Mieux, reine de la confrérie de la CLEF (les quarante « Chevaliers de lecture experte de France », allusion narquoise à l’Académie française, à ses rites et à ses normes), protégée par le fidèle et féroce Roman Noir, et le non moins redoutable et caricatural Lucien Voldenuit, curateur de l’exposition consacrée à l’auteur du Petit Prince à la Bibliothèque nationale.
Si le début du roman accumule les blagues et jeux de mots avec brio, mais sans beaucoup avancer, la deuxième est menée tambour battant ; elle entre aussi plus avant dans les entrailles du texte et de ses images, et propose un atelier d’intertextualité passionnant. C’est drôle, intelligent, plein de clins d’œil et ça ne se prend pas au sérieux. C’est aussi une série de belles leçons sur la lecture et ses pièges, la première étant donnée au lecteur à travers l’entrée du personnage d’Édith (mais chut, on de divulgâche pas !), l’indispensable assistante du détective. Le Petit Prince est démonté de façon certes irrévérencieuse, exhibant tous ses trous et ses absurdités, pour être rétabli ensuite dans son statut de grand texte irrigué par l’esprit d’enfance. Ainsi, le débat proposé par Voldenuit (titre d’un roman pour adultes de St -Ex) pour savoir si l’auteur est un auteur sérieux (pas pour enfants) ou si Le Petit Prince est un texte négligeable à cause de son inscription dans la littérature de jeunesse.
D’autres enquêtes sont annoncées puisque ce volume est le premier d’une série : Pierre Bayard-Sherlock Holmes et sa fidèle Édith- Dr Watson ne s’arrêteront pas de sitôt !

On en parle sur France Culture…
et sur le site de l’éditeur, on vous propose de PROLONGER LA LECTURE
« Afin que tous et toutes s’emparent de l’enquête littéraire, des kits d’enquêteurs, des fiches suspects, et un appareil pédagogique exceptionnel conçus et rédigés par Clémentine Beauvais sont mis à disposition gratuitement sur l’espace pro de ce site »

Le Jour où le monde est devenu bizarre

Le Jour où le monde est devenu bizarre
Marie Pavlenko
Flammarion Jeunesse 2024

Rentrer dans son corps

Par Michel Driol

Un beau matin le narrateur, Aaskell, se réveille collé au plafond et voit son propre corps couché dans son lit. Il comprend qu’il n’est plus que gaz, tandis qu’un autre habite son corps, et se fait passer pour lui. Avec la complicité de son chat, d’une amie de sa sœur, de sa propre sœur, qu’on croyait atteinte d’une maladie mentale, et de quelques tonnes de côtes de blettes, il va réussir non seulement à réintégrer son corps, mais aussi à sauver la planète ! Rien que ça !

Dans sa note d’intention, Marie Pavlenko évoque Roald Dahl, et elle nous propose bien ici un univers à la hauteur de cet auteur. Tout est délicieusement fantaisiste, farfelu. Les péripéties s’enchainent, toutes plus loufoques les unes que les autres.  Laissons au lecteur le soin de découvrir un chat tapant sur les touches d’un ordinateur, feuilletant pour le héros les livres de la bibliothèque, ou encore les innombrables nuances de vert dont l’une de personnages se vernit les ongles ! Tout ceci est agréablement déjanté et diablement agencé.

Pour autant, cette légèreté, qui s’inscrit dans la parodie des romans de science-fiction mettant en scène des extraterrestres, ne manque pas de fond. Aaskell est un adolescent seul, mélancolique, depuis qu’il a perdu la complicité de sa sœur, qui vit recluse dans sa chambre, après un séjour en hôpital psychiatrique.  Il est victime de harcèlement au collège. Mais ce n’est pas l’essentiel. Il est question de santé mentale et d’intime, voire d’intimité. La vie serait-elle supportable si nous ne pouvions cacher nos émotions, nos sentiments ? Quel lien entre le corps, manifestation physique, et l’esprit ? Pourrait-on cohabiter à deux dans le même corps, partageant ainsi une intimité forcée ? Quelle est la part de notre quant-à-soi ? Autant de questions qui traversent l’adolescence et qui sont abordées ici comme en passant, sans s’y appesantir.  Il est question aussi des filles et de la physique, du rapport entre le corps et les ongles vernis et l’intelligence profonde. On y parle aussi d’amitié et de confidences…

On se demandera enfin, non sans ironie, quel rapport l’autrice entretient avec les côtes de blettes : l’ouvrage sert-il à redorer le blason de ce légume aqueux, ou à lui régler son compte ?

Un roman plein de fantaisie, d’humour et d’entrain, avec une bande de personnages pleins d’énergie confrontés à des situations incroyables au milieu des champs de tulipes !