Un chat capricieux
Lionel Koechlin
Gallimard Jeunesse, 2012
Par Christine Moulin
Un chat, quoi…
Qui
connaît les chats, et les aime, aimera ce petit livre, destiné, pourtant, aux tout-petits, comme l’indiquent son nombre de pages cartonnées (9), le trait simple et malicieux de ses illustrations, ses douces couleurs pastel.
Le narrateur, Moustache (nom emblématique indiquant bien que c’est de l’essence féline qu’il s’agit dans cet ouvrage), est seul à la maison et il s’ennuie. Il attend avec impatience le retour de sa « grande amie ». Quand celle-ci revient de l’école et l’appelle, bien sûr… il se cache sous le fauteuil. Attitude typique du chat moyen.
On peut feindre de croire à l’explication de l’auteur (« je suis un chat capricieux ») mais de subtils indices nous mettent sur la voie: Lionel Koechlin sait bien qu’en fait, ce chat a eu très peur d’être abandonné, qu’il a essayé, comme d’autres, de se rassurer en imaginant par avance les marques d’affection qu’il prodiguerait à sa « famille », que l’angoisse a eu le dessus. Si bien que lorsque la tension s’apaise, il veut se prouver que tout cet amour est partagé : il décide donc de se faire un peu désirer, de rester sourd aux appels, pour en prolonger la douceur, en laissant toutefois traîner un indice caudal attendrissant (c’est qu’il faut qu’on le trouve, à la fin, sous son fauteuil!).
« Quand je vous parle de chat, je vous parle de vous », en quelque sorte…



La quatrième de couverture annonce que « parents et enfants se feront une joie de regarder ensemble ce livre cartonné sonore mais c’est peu probable car, une fois entendu les « pouet pouet » et autres « pin pon » ou « tuut tuut », les adultes se lassent !
Cet album en accordéon recto-verso proposé dans la série « caché pas caché » permet aux très jeunes lecteurs, côté recto, narratif, de s’identifier au petit crabe à la recherche de son papa (suffisamment original pour être souligné : pour une fois, il n’est pas en quête de sa maman !) ou, au verso, plus « documentaire », d’observer les animaux du bord de mer.
L’angoisse classique d’aller se coucher est, dans cet album humble et coloré, transcendée par les illustrations si particulières de Charlotte Gastaut qui met en image l’écriture poétique et minimaliste de Sylvie Poillevé : les assonances et les rimes font chanter la toute simple mais si grande aventure de la petite Lili riquiqui qui décide que, si elle y va dans ce grand lit, ce ne sera pas toute seule ! Gros ours, Lapinou costaud, son gros chat Mimi, « un foulard qui sent bon Maman », « une écharpe qui sent bon papa » et « quelques livres adorés » l’accompagneront ! L’univers proposé est propice aux rêves qui suivront à coup sûr cette lecture, si elle a lieu avant le coucher des plus jeunes ou même des plus âgés encore rêveurs ou futurs poètes !
On retrouve avec plaisir le trait d’Alain Le Saux, dont la bonhomie apparente semble porter en elle tout un rapport au monde, fait de tendresse incisive et d’acuité rieuse. Le récent quatrième coffret consacré aux « papas » atteste pourtant que la magie du style ne peut enchanter tous les projets. Il s’agit là de quatre petits livres subordonnés à une double fin relevant clairement de la rationalité instrumentale chère à l’Occident : représenter les rapports père-fils (il semble difficile d’y voir plus génériquement des rapports père-enfant) et faire parler sur eux ; susciter l’apprentissage précoce de quelques fondamentaux scolaires (pouvoir mobiliser quelques verbes à l’infinitif, associer un sujet constant à différents verbes, un verbe constant à différents objets, transformer des verbes en substantifs, avec quelques fausses pistes).
Par son format étroit et vertical, cet album se rattache immédiatement à l’esthétique chinoise pour mettre en scène deux « chengyu », proverbes très connus, dont la morale se décline en quatre mots en chinois : « attendre le lapin sous un arbre » et « un lapin malin a trois terriers ». Ces deux fables ont en commun l’attente et le jeu de cache-cache avec le paysan ou avec les chiens. L’illustratrice fait des collages où domine la texture des papiers et des tissus, mais l’expression des sentiments est toujours très raffinée, les postures et les mimiques extrêmement suggestives et empreintes d’humour. Autour des principaux protagonistes que sont les lapins et les chiens, les autres animaux de la forêt ou bien des villageois forment une espèce de chœur antique, avec une grammaire des visages qui figure en contrepoint, l’inquiétude, la déploration, l’incompréhension ou la moquerie, ce qui en rend la compréhension aisée même pour les plus petits. Les plus grands seront sensibles aux valeurs explicitées par l’histoire.
Dès les pages de titre, on se doute de quelque chose : rien n’est tout à fait « normal ». On nous parle de 10 cochons, nombre rassurant s’il en est, et dans la cabane sur la gauche, ce sont des éléphants qui se détachent sous forme d’ombres chinoises, et à droite, une souris.