Japon. A pied sous les volcans

Japon. A pied sous les volcans
Nicolas Jolivot
Hong Fei, 2018

Pluie et flammes

Par Anne-Marie Mercier

Carnet de voyage, avec un journal et des croquis aquarellés, c’est une saisie d’instants, de silhouettes, de sensations, et bien sûr de paysages. Arrivé à Osaka, dont il décrit l’effervescence tranquille, le narrateur voyage vers les îles, à Aso, Sakurajima, Unzen. En train ou à pied, dormant sous la tente quand il le peut, sinon dans des auberges de jeunesse, ou d’autres lieux pour voyageurs, il rencontre peu de monde : on est hors saison et la pluie l’accompagne, souvent diluvienne.
Avec les traces du récent tremblement de terre à Aso (on est en 2016) et celle des éruptions volcaniques plus anciennes à Sakurajima et Unzen, le Japon apparait comme la terre des catastrophes, un pays fragile où le vieillissement de la population a des conséquences inquiétantes.
Mais c’est aussi le pays de l’art de vivre, de la simplicité de mets délicieux, de l’ordre et d’une certaine  volupté. Tout cela est vu à travers de multiples détails, des rencontres, des atmosphères. On touche au plus concret (comment se déplacer, où dormir, quoi manger ou boire), au quotidien, et aussi à l’esprit des lieux à travers les paysages, les brouillards, les éclats de soleil, les touches de couleur. Les dessins sont délicats, le texte n’est jamais prétentieux ni aigre (même si la pluie fait pester le voyageur). C’est une très belle plongée dans une aventure pleine de quotidien.

Grandir

Grandir
Laëtitia Bourget & Emmanuele Houdart
(Les Grandes Personnes) 2019

Ce changement-là…

Par Michel Driol

S’il est un thème récurrent en littérature pour la jeunesse, c’est bien celui-là. On s’attend donc, avec un tel titre, et deux auteures qui travaillent ensemble depuis 2002, à une grande originalité dans le propos et le traitement graphique. Et, disons-le d’emblée, on n’est pas déçu. Dès la couverture, un bandeau coulissant dévoile ou cache un visage à deux âges de la vie, avec, paradoxalement, la vieillesse à gauche et la jeunesse à droite. Ainsi, le dispositif laisse s’éloigner la jeunesse vers la droite, et quitter la page, pour laisser place à une maturité qui envahit la couverture.

L’album conjugue un texte d’une grande précision et sobriété, d’une écriture millimétrée pleine d’échos,  avec des illustrations qui, au contraire, foisonnent de détails dans un univers imaginaire où se mêlent l’humain, l’animal et le végétal. Passées les premières pages, consacrées à l’arrivée au monde (D’abord je n’étais pas là /et puis j’étais là mais alors juste moi), le texte articule ensuite des propositions à l’imparfait (page de droite) avec d’autres au passé composé, page suivante, à gauche. (J’étais petite/je suis devenue grande). Ainsi, par métamorphoses successives, grandir apparait comme une série de transformations, les unes positives (de l’insouciance à l’utilité) les autres négatives (de l’entourage à la solitude). Car Grandir n’accompagne pas simplement, comme souvent en littérature de jeunesse, l’enfance et l’adolescence, il embrasse une vie entière, de la naissance (première image, une fusée qui se dirige vers le bas de la page, vers des verdures, jusqu’à la mort (dernière image, une fusée identique ou presque qui s’éloigne du bas de la page, qui quitte les verdures pour aller au-delà de l’espace physique de l’album). La vie est ainsi perçue comme une série de métamorphoses, physiques, psychologiques, affectives, relationnelles, comme une sorte de mouvement perpétuel qui fait passer d’un état à l’autre.

On ne peut donc s’empêcher de penser à la littérature baroque, au Ronsard de l’Hymne de la mort :

Mais la forme se change en une autre nouvelle,
Et ce changement-là Vivre au monde s’appelle,
Et Mourir, quand la forme en une autre s’en va…

De fait, les illustrations d’Emmanuelle Houdard dans leur complexité s’inscrivent aussi dans cette vision baroque du monde, où tout se transforme, où rien n’est stable, où les passages d’un ordre à l’autre sont possibles : les pieds sont des racines, les humains peuvent avoir des ailes ou porter une maison sur leur dos… Elles rendent compte d’une vision du monde parfois cruelle (le contraste entre l’enfant roi, choyé, auquel des animaux, comme trois rois mages, apportent des présents et la vieille femme seule devant un gâteau qu’on dirait d’anniversaire, mais sans bougies ou convives autour…), parfois pleine de fantaisie (l’image de la femme indépendante, chargée à outrance dans ses multiples poches de crayons, ciseaux, herbes, pelotes de laine…).

Ce voyage à travers une vie est avant tout un hymne à l’existence : s’il est parfois cruel, on l’a dit, il n’est jamais mièvre et surtout invite à savourer chaque instant pour ne rien regretter. Un album qui donne envie de réécouter Violetta Parra chanter Gracias a la vida…

Diane danse

Diane danse
Luciano Lozano
Traduit (espagnol) par Sébastien Cordin
Les éditions des éléphants, 2018

La danse (et les maths) pour toutes!

Par Anne-Marie Mercier

Diane, petite fille boulotte à lunette (on pense à la copine de Fantômette), n’a pas le profil d’une danseuse, et pourtant… elle s’y lance à corps perdu, cela donne du sens à sa vie, et l’aide même à réussir à l’école car elle arrive enfin à mémoriser ses tables de multiplication les apprenant en mouvement.

L’album est en partie à destination des parents : les problèmes d’attention de Diane et sa difficulté à percevoir l’intérêt des apprentissages scolaires parleront à certains. C’est aussi un album à la gloire des psychologues perspicaces puisque c’est dans le cabinet de l’un d’eux que Diane découvre (et sa mère avec elle) sa passion et son talent.
Quant aux dessins, ils sont charmants, avec la bouille ronde et toutes les autres rondeurs de Diane, l’énergie des petits danseurs et ils semblent dire que la danse est pour tous et pas seulement pour les filles filiformes. Un album manifeste ?

 

Esther

Esther
Sharon E. McKay
Traduit (anglais, Canada) par Diane Ménard
L’école des loisirs (grand format), 2016

Histoire d’une fille déguisée en garçon

Par Anne-Marie Mercier

Le récit commence à Québec, en 1738. L’intendant de la ville interroge quelqu’un qu’on lui présente comme un jeune marin, tout juste débarqué, et apprend son histoire : ce jeune marin est une fille, Esther, née dans une famille juive de Bayonne. Comme Shéhérazade, Esther sait que son sort dépendra de son histoire. Cependant, elle raconte (du moins on le pense) toute la vérité. A la fin du roman, son sort semble scellé…
La vie d’Esther est un… roman, même si l’on apprend à la fin du livre qu’elle est tirée de faits vrais, du moins qu’une fille est bien arrivée à Québec à cette époque sous une identité de matelot. Mais tout ce qui a précipité cette jeune fille vouée à une vie tranquille est une succession d’événements inattendus, surprenants, parfois incroyables qui tiennent le lecteur en haleine.
Le caractère de l’héroïne est le principal moteur de l’aventure : elle est curieuse, refuse de se laisser enfermer, de se laisser marier, exploiter, prostituer, etc. Elle a aussi un grand cœur qui lui fait tenter de sauver d’autres qu’elle. Passant d’une vie d’enfant choyée à l’errance, d’un travail en cuisine fort rude à une existence dorée de future favorite royale (péripétie bien improbable et dont on pourrait se passer), elle est portée par de nombreuses fidélités : fidélités à sa famille, tout en s’en éloignant, à sa religion, malgré bien des difficultés , à son ami- amour qu’elle cherche dans le port et sur les mers.
Cela fait un assez joli roman historique, qui retrace avec beaucoup de détail la vie du quartier juif de Bayonne, l’animation des boutiques et du port, la vie ordinaire et extraordinaire de ces côtes.

Inukshuk

Inukshuk
Camillelvis
Dyozol, 2017

Pleins et vides

Par Anne-Marie Mercier

Album graphique, comique, conceptuel, écologique… Inukshuk, étrange objet, est d’abord très drôle. Un inuit rencontre un ours farceur ; cette première étape, sur fonds blanc et gris, est tout en dynamisme, travail sur les formes, le vide et le plein, le dedans et le dehors.
Dans la deuxième partie, plus sombre, une baleine noire a pris la place de l’ours, et elle ne plaisante pas : Inukshuk est happé, retrouve l’ours, et d’autres,  le noir envahit le monde.

Jean-Kévin

Jean-Kévin
Cécile Roumiguière et Géraldine Alibeu
A pas de loups, 2018

Une étoile dans les bois

Par Anne-Marie Mercier

Jean-Kévin est un ours ; il vit dans la forêt avec sa mère qui le couve un peu trop. Un jour, il rencontre un oiseau qui s’appelle Pline (pourquoi pas ?) et qui l’émerveille par son chant. L’ours lui demande de lui apprendre à chanter, ce qu’il accepte ; il annonce à sa mère qu’il veut devenir chanteur, ce qu’elle accepte avec un peu plus de difficultés ; lorsqu’il a beaucoup progressé Pline accepte de l’envoyer à un autre professeur, un éléphant qui réside en ville, etc. A la fin, il est devenu un vrai chanteur dans un groupe qui swingue à la ville. Belle histoire…
Son intérêt réside dans l’idée que rien n’est impossible, si on en a le désir puissant, de bons professeurs, une famille aimante, et qu’on travaille d’arrache-pied pour réussir. Les images sont cocasses, aux couleurs contrastées ; elles swinguent elle-mêmes, ce qui dispenserait s’il le fallait de croire vraiment au talent de Jean-Kévin.

Calum ou le bonheur à portée de long nez

Calum ou le bonheur à portée de long nez
Rachel Corenblit, Julie Colombet
Sarbacane, 2018

Plaidoyer végétarien

Par Anne-Marie Mercier

Un tamanoir, ce n’est pas forcément noir depuis le poème de R. Desnos et ses tamablancs, tamableus, tamagris… Ici, ils sont bleus ou parme, et ils s’appellent Calum (prononcer Côlm), Ralum, Paluma Picassa (peintre célèbre), Krakum Luna (célèbre astronaute), Laluma, Baluma… tandis que les fourmis (noires, brunes, rouges…) s’appellent Louis, José, Marcello et Marcella, Sophie, Fofie et Sossie. Il y a parmi elles/eux, comme chez les tamanoirs, des explorateurs/trices, des surfeuses, des artistes… , et surtout il y a Dorothée, la préférée de Calum, le tamanoir ami des fourmis.
Pour cette raison, contrairement à tous les tamanoirs, Calum refuse de manger des fourmis ; sa mère a beau les lui préparer de toute les façons imaginables, sucrées, salées, cuites ou crues, c’est non. Transposant la situation des végétariens dans le monde animal, les auteures proposent une fin qui réconcilie toutes les générations avec une amitié entre espèces autrefois ennemies, scellée par un nouveau régime alimentaire : tartes aux pommes, muffins aux morilles, spaghettis au pesto, frites sans rien… un régime très enfantin et joyeux comme réponse à une question qui divise de nombreuses familles.

Tous cela est dit avec de larges images aux couleurs tendres et douces comme le bon Calum, et des gros plans drôles sur le peuple des fourmis. Calum, héros de rien contrairement à tous les membres de sa famille, est l’inventeur d’une nouvelle façon de vivre.

Big Bang Pop !

Big Bang Pop !
Claire Cantais
L’atelier du poisson soluble, 2018

… et le monde fut

Par Anne-Marie Mercier

Les papiers découpés de Claire Cantais, qui avaient fait merveille dans ses albums manifestes (On n’est pas des poupées, On n’est pas des super héros) sont tout aussi beaux ici, avec une autre visée. On retrouve leurs couleurs vives et contrastées, mais aussi de beaux noirs et gris lorsqu’il s’agit d’entrer dans le sujet : rien moins que la naissance du monde.
Une première partie relate donc toute l’histoire de la terre, depuis le big bang (et on devine les magnifiques effets d’explosions cosmiques) jusqu’à la conquête de la lune, en passant par les dinosaures (parés de couleurs extraordinaires sur fond de cieux jaunes ou roses), les premiers hominidés, les débuts de la civilisation, les inventions et découvertes, etc.
La deuxième partie montre une autre création, celle d’un enfant qui se développe dans le ventre de sa mère comme une planète, et émerge pour habiter cet univers que l’on vient de déplier.
Le texte est simple, une à trois lignes par double page, pas plus ; c’est l’image qui porte l’émerveillement et l’optimisme de toute cette belle histoire de l’humanité.

ABC. Une petite leçon d’anglais

ABC. Une petite leçon d’anglais
Bruno Munari
(Les Grandes Personnes), 2018

L’abc des langues

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce drôle d’abécédaire, publié pour la première fois en 1960, bilingue (où l’anglais est premier), à partir de la lettre F une petite mouche (« Flye ») se promène. Elle est parfois à sa place (à la lettre V pour « voyage »), ou s’immisce à bon escient (ZZZZ pour la lettre Z), parfois c’est une intruse qui se croit tout permis et n’a pas besoin de prétexte alphabétique pour apparaitre.
Sur le fond blanc des pages se font de belles rencontres, proche de la poésie : un navire et une pierre (Ship et Stone), un marteau et un chapeau (…et une mouche !), un éléphant et un œuf…
Et quelles couleurs : le bleu-vert de l’œuf, les gris sombres de l’éléphant, le jaune brillant de la poire, le rose granuleux de la pastèque… on a envie de toucher ces objets, de les croquer et de savourer la saveur de leur nom, en anglais comme en français.
La précision du lexique et de l’ordre alphabétique n’exclut pas la fantaisie comme celle du sac de jute tout simple rempli de neige et d’étoiles pour le Père Noël  (« A Sack of Stars and Snow for Santa Claus ») ou des parapluies volants.
Une belle façon de jouer avec les mots dans les deux langues et surtout de se régaler des beaux effets d’aquarelle et de la mise en page pleine de légèreté

Le Voyageur du doute

Le Voyageur du doute
Maud Tabachnik
Flammarion 2019

Sombre road trip…

Par Michel Driol

C’est d’abord l’histoire d’un homme, Simon, et de son chien Black, deux amis, désabusés et pessimistes. Lorsque leur route croise 5 jeunes qui vivent de mauvais coups et de cambriolages, Simon ne peut s’empêcher de vouloir les aider, malgré le désaccord de Black. Et lorsque la route des 7 croise celle de Konk et d’autres malfrats, cela devient de plus en plus dangereux pour tout le monde.

Le Voyageur du doute laisse aussi le lecteur en plein doute. Publié en jeunesse, avec la mention de la loi de 1949, il permet de mesurer à quel point les conceptions de la littérature jeunesse ont évolué. Car voici un polar sanglant, faisant parfois l’apologie de la marginalité, du vol, et montrant une société future dystopique. Certes, on retrouve l’amitié entre l’homme et l’animal, l’animal qui sauve les hommes, mais le roman cultive les ambigüités : que veut exactement Simon ? Tout à la fois vivre avec d’autres marginaux, agir par amour pour Sonate et les empêcher de se salir encore plus les mains en agissant à leur place… Ces ambiguïtés ne sont pas une faiblesse du roman, mais sa force, car il oblige le lecteur à réfléchir, à se positionner, à se questionner.

Le roman s’inscrit dans un futur particulièrement sombre : si, politiquement, l’Europe semble unie et prête à se désigner un président, la pollution est omniprésente (l’eau du robinet n’est plus potable), et les tensions entre communautés ont atteint un paroxysme. Politiciens et truands sont de mèche (c’est l’un des ressorts de nombreux polars…). Dans cette société inhumaine, se marginaliser et vivre hors la loi devient pratiquement une preuve d’humanité.  Du passé de Simon, on ne sait pas grand-chose, mais ce qu’on en sait le présente comme un individu qui a fait de la prison – sans que l’on sache pourquoi. Les 5 jeunes gens sont tous plus ou moins issus de « bonnes »familles, et ont rompu avec elles. Reste donc la route, qu’ils parcourent en moto, façon Easy Rider…, les plages et les chambres d’hôtel. Se marginaliser, c’est vouloir être libre, mais quel est le prix à payer pour cette liberté ?

Le roman pose aussi une relation particulière entre un homme et un chien, philosophes désabusés tous les deux. Ils conversent, et le chien a un point de vue sur le monde, une capacité à réfléchir mais aussi à agir. L’auteure a la subtilité de ne pas faire « parler » le chien. Mais l’écriture montre qu’ils se comprennent, et rend compte des positions du chien, à travers ce que Simon comprend, ou ce que les autres perçoivent de cette relation. Et par bien des aspects, le chien se révèle plus humain que nombre de personnages…

Ce roman vaut enfin par son écriture, qui, paradoxalement, dans un polar où l’action prime, joue abondamment de l’imparfait. C’est dire que l’arrière-plan – la société, les pensées des personnages – passe souvent au premier plan. Il y a là un ton particulier, une langue particulière, qui installent une distance propre à la réflexion du lecteur.

Un polar qui ne laissera pas indifférent, et qui pose de nombreux problèmes liés à notre monde.