L’Art des Geeks

L’Art des Geeks
Floriane Herrero
De la Martinière, 2018

L’art pixelisé

Par Anne-Marie Mercier

Le titre peut tromper ceux qui n’ont pas suivi l’évolution du mot : désignant à l’origine des fondus d’informatique asociaux, le mot est devenu positif, et désigne aussi les adeptes des écrans. Parmi eux, des créateurs qui détournent les images de la culture populaire portée par la télévision, les animés, les jeux vidéo… mais aussi les produits dits dérivés. On y trouve aussi bien des icônes modernes comme Batman, Mario, les Simpson, les Playmobil… que des icônes religieuses, des personnages de contes (Cendrillon victime d’un accident de carrosse filmé par des paparazzi)…

L’ensemble est étonnant d’inventivité, de liberté joueuse, de détournements cocasses… que ce soit sous la forme de photo, d’objets, de meubles même (ceux imité de Star wars par Superlife et Eyal Rosenthal, par exemple). Il se présente comme un livre d’art : grand format, doubles pages, photos en pleine page, belle impression).

Le Silence du serpent blanc

Le Silence du serpent blanc
Arnaud Tiercelin
Le Muscadier 2019

Comme une transposition de la Flûte enchantée…

Par Michel Driol

Dans le pays de Thibault, le président s’est proclamé roi, et a imposé le silence à tous. Chacun n’a droit qu’à quelques mots, prononcés à voix basse, par jour. Cette règle s’impose à la maison, dans la rue, à l’école. Si cette loi n’est pas respectée, les militaires interviennent et emmènent les contrevenants on ne sait où. Depuis trois ans, Thibault est sans nouvelles de son père, disparu. Un beau jour Pamina arrive à l’école, et ne respecte pas la loi. Elle disparait, reparait, puis entraine Thibaut dans un univers musical et propose à tous les enfants de l’école de l’aider à rendre au pays sa liberté.

Publié dans la collection Rester Vivant, ce roman – lisible relativement tôt – aborde des problématiques actuelles graves dans notre société : la volonté du pouvoir de museler l’expression individuelle, la destitution des gouvernants, la dictature militaire, la désobéissance civile… Mais il le fait à hauteur d’enfant, car on s’identifie au narrateur, Thibault, à sa vie de famille avec ses deux petits frères,  à son désir de retrouver son père. Il le fait aussi en jouant sur différents genres romanesques : le roman d’aventure, bien sûr, aventures subies plutôt que souhaitées par le narrateur, le roman de critique sociale, proche de la dystopie, mais aussi, de façon plus surprenante, le roman merveilleux. Cette dimension est introduite par le personnage de Pamina, une fillette dotée de pouvoirs magiques lui permettant de franchir des passages secrets et d’entrainer le narrateur dans un univers musical bien loin de celui qu’il connait.

On note enfin la volonté de l’auteur de protéger d’une certaine façon les enfants à qui ce conte s’adresse. D’une part par l’explication donnée au comportement du roi – qu’on ne révélera pas ici, mais qui fournit une explication au titre.  Il s’agit de rassurer le lectorat enfant en occultant ce qu’il peut y avoir de machiavélique, d’antidémocratique ou de tyrannique  dans les décisions des hommes politiques, en nous donnant à lire un monde sans « méchant », où tous ne sont que des victimes innocentes…. D’autre part par le recours à la traditionnelle utilisation du rêve pour expliquer les phénomènes merveilleux ou fantastiques, ramenant ainsi tout ce conte au cauchemar d’un enfant . « Tout ceci n’était qu’une histoire», dit ainsi l’auteur, mettant en abyme sa propre pratique d’écriture, d’inventeur d’histoires.

Une fiction forte, portée par une écriture vive et rythmée, entrainante, qui pourra conduire à discuter de l’importance de la liberté d’expression et de création artistique dans notre société.

 

 

Théo et Élisa à la poursuite de la grande baignoire blanche

Théo et Élisa à la poursuite de la grande baignoire blanche
Pascal Prévot
Rouergue, 2018

Moby Dick ? Et zou !

Par Anne-Marie Mercier

On avait beaucoup aimé la première aventure de Théo et Élisa, chasseurs de baignoires, celle-ci est tout aussi délirante, et peut-être plus, car elle maintient la même impression extraordinaire tout en étant une reprise des surprises du premier.

Un prologue montre les héros à la recherche d’un robinet en fuite (la jungle, milieu humide comme on le sait est un refuge parfait pour les robinets rebelles). Ce robinet n’est autre que celui de la source du Nil, on imagine le désastre.   Le dialogue entre Élisa et son père donne une idée de la logique imparable de l’ensemble :

« C’est tout de même bizarre qu’un robinet soit la source du Nil, avait remarqué Élisa. J’avais lu que c’était un mélange de pluies et de lacs.
– C’est ce qu’on dit,. La vérité est plus simple et plus pratique, avait rétorqué mon père. Un problème ? Hop ! on ferme le robinet, et tout s’arrange. Ça se passait déjà comme ça dans l’Antiquité. On tourne le robinet et zou, c’était parti pour une nouvelle crue annuelle. »

Ces premières pages nous mettent dans l’ambiance pour partir avec les deux enfants et leur père à la recherche de la grande baignoire blanche, « l’aventure la plus terrible, la plus excitante » , non sans avoir au préalable revissé le robinet du Nil, pour traverser ensuite le lac Victoria, , l’Ouganda, le Soudan…

La suite est une réécriture de Moby Dick de Melville : le capitaine a une jambe en fonte et est obsédé par la baleine, pardon, la baignoire, qui est la cause de son infirmité ; il déborde d’ « énergie intérieure » à tel point que ses œufs brûlent dans son assiette.

Aventures, loufoqueries, rencontre d’une momie (plutôt sympathique et pleine de vie), rebondissements multiples au propre comme au figuré, tout est à l’avenant dans un rythme endiablé, pour un plaisir parfait.

 

Par Anne-Marie Mercier

 

Les poètes maudits

Les poètes maudits
Textes choisis et dossier Jean-François Frackowiak
Gallimard,  Folio  collège, 2019.

Pépites  et douleurs poétiques

  Maryse Vuillermet

Ces poètes sont maudits  parce qu’exilés, prisonniers, pauvres, rebelles, fous, marginaux, obsédés par la gloire,  mélancoliques,   mais ils ont en commun de tirer de cette malédiction des chants d’une humanité et d’une beauté très émouvantes. Les exilés sont Hugo, Chénier, les marginaux,  Rimbaud, Deudel, les hallucinés,  Antonin Arthaud,  Nerval, Rimbaud, Germain Nouveau, les obsédés par une tache noire,  Nerval,  les incompris et malheureux,  tous. Leurs poèmes reflètent détresse et mélancolie,  révolte et cri.

Mais le choix pertinent des textes, et le dossier pédagogique  qui les replace dans leur contexte, mettent en valeur leur modernité. Cette anthologie me semble bien faite et pensée  pour gagner  l’empathie de lecteurs adolescents,  en crise ou en recherche eux-mêmes.

Meurtres dans l’espace

Meurtres dans l’espace
Christophe Lambert
Syros (Mini Syros, « Soon »), 2017

Dagobert en robot

Par Anne-Marie Mercier

Publié dans un premier temps en 1998 chez Hachette jeunesse (« Vertiges SF »), ce roman trépidant paraît en petite collection de poche. Il est petit… mais concentré : de nombreux thèmes de la SF sont mêlés : le voyage interstellaire avec les contraintes qu’il suppose, le huis-clos, la biologie, les aliens, et surtout les robots, clin d’œil permanent aux livres d’Asimov. C’est l’originalité de cet ouvrage car PUCK (Personnalité unique à circuits kryptonisés) est l’ami, le confident et le compagnon de jeux d’Alexia, qui a embarqué avec ses parents à bord du Space Beagle 3, à destination d’Alpha du Centaure, et il joue un rôle déterminant. Les assassinats et sabotages se succèdent, qui est le coupable, le chef mécanicien ? le pilote ? le capitaine ? une chose est sûre (pour Alexia) : ce ne sont pas ses parents, et le lecteur le devine bien aussi.

On ne racontera pas l’intrigue, de peur de divulgâcher la surprise finale qui fait penser aux dénouements d’Agatha Christie.  Mais c’est aussi aux romans pour enfants d’Enid Blyton qu’on pense : Alexia et Puck valent bien à eux deux tout le groupe du Club des cinq, face à des adultes bornés et passifs, quand ils ne sont pas malveillants. Le fait que tout se passe dans l’espace, que Dagobert est un robot (énorme différence, Asimov n’avait pas prévu que les chiens sont plus fiables) et que les morts s’accumulent au fil du texte font la différence essentielle.

 

 

Mon père le plus grand des agents bricoleurs

Mon père le plus grand des agents bricoleurs
Barroux
Little Urban 2019

Bricoler ensemble

Par Michel Driol

Voici un album qui parle d’un papa bricoleur… Est-on dans les stéréotypes de genre ? Certes non. En 14 doubles pages, qui chacune porte un titre, on découvre progressivement les facettes de ce père bricoleur, vu par sa fille, future bricoleuse. Cela va de la caverne à la sieste, en passant par la guerre et les cartes postales. Et, bien sûr, l’album parle de la relation entre un père et sa fille qui partagent la même passion du bricolage.

D’entrée de jeu, on est dans un imaginaire enfantin : la petite fille assimile son père à un agent secret, qui change de tenue le weekend, afin de bricoler. Dès lors, il possède un coin secret, et une assistante, sa fille… Tous les attributs liés au bricolage sont là : les multiples boites qui servent à ranger, les outils aux noms poétiques et énigmatiques,  les blessures aussi… Au service de tout le quartier, le bricoleur sait aussi se faire inventeur, et proposer à sa fille, en grand secret, une invention qui les rapprochera encore plus… On trouvera peut-être que la mère est quasi absente, réduite à un rôle d’infirmière ou de spectatrice. Cela participe de la volonté de l’auteur de mettre en évidence la relation père fille.

Le récit est conduit avec beaucoup d’humour, en particulier à cause du regard de la petite fille et de son ton familier et ses énumérations qui tentent de dire l’univers du père. Les objets sont quasi animés : le père leur redonne vie dans son espèce de jardin secret qu’il partage avec sa fille. Les illustrations – souvent en double page – montrent un univers coloré, désordonné, et donnent une impression de joie et de bonheur dans la complicité qui se noue.

Un album à la fois joyeux et tendre, plein de poésie et de douceur, qui montre que le bricolage n’est pas réservé aux garçons !

Le Royaume de Pierre d’Angle, t. 1 : l’art du naufrage

Le Royaume de Pierre d’Angle, t. 1 : l’art du naufrage
Pascale Quiviger
Rouergue, 2019

Pur délice par mer, terres, bois, jusqu’à La Forêt

Par Anne-Marie Mercier

Sous un titre assez banal (combien de royaumes imaginaires depuis ceux de George R. R. Martin (Le Trône de fer) ou même la Terre du milieu de Tolkien (au fait, sur ce dernier il se passe des choses : allez voir dans la page actualités de Li&je) se cache une œuvre très originale.

Cette originalité tient sans doute à son écriture, qui n’a rien de révolutionnaire mais est simplement belle, fluide, parfaite. Chaque image est juste et parlante, les mots sonnent comme des petits cailloux chargés de sens qu’on peut tenir dans sa main. Une évidence, direz-vous ? pas tant que cela. Les dialogues ne sont jamais creux, et ils portent la marque des locuteurs : chacun son style et son allant.

Quant à l’histoire, elle est palpitante, étrange ; elle reprend de vieux thèmes de contes et de romans d’aventure en leur donnant une allure toute neuve tant ils sont retravaillés et insérés de manière naturelle dans un monde autre. On devine assez vite que les amours longtemps différées des deux héros trop parfaits vont être entravées. Le Prince Thibault et la belle Ema, jeune femme noire, esclave en fuite, sont charmants.

Mais la plus agréable découverte, c’est celle des personnages secondaires. D’abord les marins et le capitaine de bateau, puis la cour du pays de Thibaut, sa marâtre, son frère sinistre, son précepteur lumineux, le chambellan (ici, on pense aux Vestiges du jour), les cochers, les boulangers, cuisinières, lingères, aubergistes… tout ce peuple plein d’espoirs et de rumeurs, de traditions et d’intrigues aussi. On n’apprend, comme Ema, que très progressivement, la terrible malédiction qui pèse sur le peuple.

L’autre charme du récit se trouve dans la poésie de la mer, des travaux à bord, du temps qui passe, lentement, et parfois des tempêtes, des monstres marins et des naufrages. On visite le monde autour de Pierre d’Angle, avec ses différents peuples, leurs différentes cultures : les uns sont esclavagistes ou guerriers (on pense beaucoup au Trône de fer), d’autres pas, surtout pas le beau pays de Pierre d’Angle qui apparaît comme un monde paisible et bien gouverné. Puis on visite ce pays de Pierre d’Angle, lors de la tournée qu’effectue Thibault devenu roi, avec la poésie des travaux ordinaires, de paysages contrastées, d’accueils différents selon les hôtes, de repas, de spectacles. Et puis l’hiver vient…

Les 483 pages du roman filent comme le bateau de Thibault pris dans une course contre la montre… trois autres tomes sont prévus.
Sur le site du Rouergue, on peut feuilleter le début.

 

Scènes d’élections

Scènes d’élections
Emile Zola, dossier par Annie Vocanson
Gallimard, Folio Collège, 2019

La politique devenue romanesque et pédagogique

 Maryse Vuillermet

Emile Zola raconte une campagne électorale à travers 5 tableaux ou comédies ou reportages dans cinq endroits de France :
Faucigny, un joli village de Bourgogne
L’Estaque, un village de pécheurs près de Marseille
Villeblanche, Montagnac en Gascogne,  Grandpont.
L’analyse  sociologique est fine, paysans,  propriétaires,  commerçants,  curé se côtoient et se déchirent.  Et l’analyse politique est précise, Républicains contre Droite soutenue par l’Eglise. Mais le talent de Zola est aussi de mettre tout ce monde en action, que ce soit sur la route du village, pour aller voter et arrêtés par les coups à boire ou sur la plage de l’Estaque,  lors de l’inauguration par le candidat d’un  seul réverbère qui ne fonctionne que quelques minutes, ou encore à l’église lors d’une homélie très partisane, les scènes sont savoureuses.
On ne s’ennuie pas un instant. La scène de l’Estaque est pagnolesque. C’est une comédie qui n’a pas vieilli et  qui  est très instructive sur les enjeux personnels et financiers de chacun  qui,   en fait,  sous-tendent le combat politique.

Le dossier est impeccable, comme toujours, dans cette collection.

La Face cachée des insectes

La Face cachée des insectes
Clara Corman
Amaterra, 2018

A la loupe

Par Anne-Marie Mercier

Cette encyclopédie fait partie de celles qui, au grand agacement ou émerveillement des parents, rendent les enfants plus savants que la plupart des adultes. Sur la question des insectes, peu sont très au fait, même ceux qui ont vu l’exposition récente du musée des Confluences de Lyon sur ce thème.
Dans cet album carré de grand format, les insectes se rangent en différentes catégories d’une même classe (coléoptères, lépidoptères, blattoptères, , etc.) sur la page de gauche, tandis qu’un des leurs est mis en vedette, seul et accompagné de sa larve dans la page de droite.

Les couleurs sont éclatantes, les détails minutieux, des rabats permettent de soulever les ailes des « vedettes » (ce qui n’apporte pas grand-chose, mais c’est du beau travail). Les textes, courts, sont pleins d’informations intéressantes sur les mœurs et étrangetés de ces animaux : comment ils se nourrissent, échappent aux prédateurs, ou comment ils chassent leurs proies, mais aussi les circonstances de leur identification, leur réputation, les dégâts qu’ils provoquent ou leurs effets bénéfiques : tout un monde !

Bernie c’est mon ours

Bernie c’est mon ours
Janik Koat
Hélium, 2019

Un ours à l’infini

Par Anne-Marie Mercier

Six petits livrets dans un joli coffret, qui, posés à plat, forment un puzzle permettant de reconstituer la figure de… Bernie.
Il est partout, sur toutes les doubles pages, en pleine page, seul sur les cinq premières, tantôt jouant à différents jeux (ballon, toboggan…) , tantôt se déplaçant de différentes façons (en vélo, en trottinette, en avion… tantôt se cachant, changeant de couleur, comptant jusqu’à cinq… la sixième double pagede chaque volume le montre avec son ami, celui qui peut dire « c’est mon ours ».
Magnifique graphisme, « pépite » sur les ours, avec un ours imperturbable (et pour cause), quelle que soit la situation où son ami le met.

Un petit bijou à mettre sur l’étagère des beaux albums sur les (noun-)ours, par exemple avec Nours de Christian Bruel et Nicole Claveloux.