Dans la peau d’une autre

Dans la peau d’une autre
Johan Heliot
Rageot (thriller), 2013

Métamorphose diabolico-show bizique

Par Anne-Marie Mercier

danslapeauduneautreCe roman, publié dans la catégorie des thrillers, exploite une belle idée : une société qui assoit sa fortune dans l’industrie du spectacle se met en cheville avec un médecin génial et véreux pour créer des icônes médiatiques et les exploiter… à mort. L’héroïne du récit est une très jeune pop star (15 ans), blonde et mince, qui mène une vie à un rythme infernal, craque nerveusement et est placée dans une clinique suisse, non  pour s’y reposer comme elle le croit, mais pour subir une opération de chirurgie esthétique qui la rend méconnaissable afin de laisser le champ libre à une réplique d’elle-même fabriquée artificiellement.

En dehors de cette idée et de quelques personnages secondaires originaux, dont une animatrice de blog de fans, cet ouvrage est lui-même quelque peu formaté. Il est fait avec une certaine efficacité et propose des situations et des personnages plus qu’improbables. Mais l’idée est belle, qui consiste à s’interroger sur les « icônes » médiatiques, au point de poser la question de leur existence réelle – ou celle de leur appartenance à l’humanité –  et au lien entre apparence et identité.

Un Ecrivain à la maison

Un Ecrivain à la maison
Roland Fuentès
Syros (tempo), 2010, 2013

L’art d’écrire

Par Anne-Marie Mercier

Un Ecrivain à la maisonJournées du livre à Saint-Cloque, c’est un événement. La prof de français et la documentaliste s’affairent avec le petit groupe d’élèves qui participe à l’organisation : communication, budget, installation, logistique… On découvre dans ce petit livre les nombreuses facettes de ce type d’événements. Le coeur de l’intrigue, assez ténue à vrai dire, réside dans le fait que l’un des deux auteurs invités loge chez l’habitant, plus précisément chez le narrateur, un jeune garçon timide qui se verrait bien écrivain lui aussi.
Les situation sont assez caricaturales mais le récit fourmille de réflexions sur l’écriture, la publication, la littérature et propose une vision plutôt drôle mais assez juste de la situation des écrivains qui rencontrent des classes.

Il y a une suite : Un écrivain dans le jardin

Points

Points
Gaëtan Dorémus
Rouergue, 2013

Magicien Dorémus

Par Dominique Perrin

poinDes auteurs-illustrateurs aussi originaux et percutants, il en existe, mais peut-être en est-il peu d’aussi constants que Gaëtan Dorémus dans la production contemporaine d’albums.
La présente aventure de Géant gris – deux titres ont précédé – est une méditation en acte sur le pointillisme comme moyen pictural d’appréhension de l’espace et du mouvement. Mais c’est aussi une histoire rigoureusement, subtilement en prise sur l’expérience enfantine du temps, de l’imaginaire, et de l’amitié pour les créatures bien à tort réputées impalpables qui peuvent en sortir. Tout au long de cette très belle aventure sensible, le grand talent de l’« illustrauteur » est là, semblable et renouvelé : dédié à la figuration du dynamisme humain, celui du corps et celui de l’esprit, dans un monde redevenu immense.

Des moutons à la mer

Des moutons à la mer
Einar Turkowski
trad. de l’allemand par Miléna Rambeau-Bisäth
Grasset, 2014

Humour d’Einar Turkowski

Par Dominique Perrin 

9782246787129FSLa taille et le format carré de ce petit livre d’un grand monsieur de l’album contemporain allemand semblent en annoncer le caractère plutôt minimaliste. « En Irlande », « un berger » « avait beaucoup de moutons ». Une galerie d’ovins, machinés autant dans leur essence de robots mi-futuristes, mi-surannés que dans leur désignation (le « mouton enveloupé » n’étant pas le moins attachant) s’offre d’abord au lecteur – qui peut, s’il est adulte, se trouver interloqué par la vision inaugurale d’un atelier où le tronc des moutons ressemble si l’on veut à une petite bombe. Quant au jeune lecteur, sans doute est-il interloqué par bien d’autres aspects : difficile d’en imaginer la liste.
Survient ensuite le pivot de la fable très sobre de cet album au graphisme très soigné, et au rapport plutôt libre aux codes narratifs dominants : l’existence du berger est assombrie par la hantise de perdre ses moutons (pour cause notamment de « rouille précoce », « manque de ressort », loup… et « grand vent d’ouest » au-dessus des falaises). Moyennant une unique péripétie, dont on taira ici le contenu mais non le caractère magistralement humoristique, le sentiment se fait jour pour le lecteur d’avoir été emporté en bateau par un album plus ambitieux qu’il ne le pensait, loin des potacheries post-modernes en vogue dans un monde volontiers matérialiste et hypocondriaque.  Le beau vers remis en circulation par le dernier film de Miyazaki y trouve une résonance : « Le vent se lève !… il faut tenter de vivre ! »

 

Le Dernier des aigles (les trois légions, III)

Le Dernier des aigles (les trois légions, III)
Rosemary Sutcliff
Gallimard (folio junior), 2013

La Chute de l’empire romain, vu de (Grande) Bretagne

Par Anne-Marie Mercier

LedernierdesaiglesPublié en 1959 et traduit pour la première fois en France en 2013, dernier volet en poche de la série consacrée à la présence des légions romaines en Grande-Bretagne, cet ouvrage est aussi le plus sombre. Il présente un tableau crépusculaire de la civilisation représentée par les Romains en situant son action au moment les dernières légions quittent l’île, laissant les habitants à la merci des Saxons et des pillards venus de Scandinavie. Le héros, jeune au début de l’histoire, déserte pour rester auprès de sa famille et la défendre. Il échoue dans ce projet comme il échoue dans beaucoup d’autres et l’amertume et la solitude deviennent le fond de son caractère sans que les événements qui auraient pu l’infléchir (comme le mariage et la naissance d’un enfant) modifient cela – du moins sur l’essentiel du roman. On est loin de la jeunesse et de l’enthousiasme du premier volume dont l’adaptation cinématographique est assez récente (L’aigle de la neuvième légion) mais plutôt dans une aggravation de l’atmosphère de fin de règne du deuxième volume, L’Honneur du centurion.
C’est un monde sauvage, cruel et brutal, un monde de guerriers, que ce soit en Scandinavie où le héros est emmené comme esclave, ou en Grande-Bretagne chez les  les Celtes ou à la cour du roi Ambrosius Aurélianus, roi légendaire qui a précèdé Arthur. Encore plus que dans les autres ouvrages de la série, Rosemary Sutcliff consacre de nombreuses passages à la description de la nature, une nature souvent mouillée et forestière, ou aux sensations des personnages, à leur rapport avec les animaux et notamment les chevaux, et à la nostalgie d’un empire qui ne laisse que des ruines. En voici un exemple :
« la grande rue de Durobrivae qui gravissait la colline s’étendait sous les yeux d’Aquila, désertée dans le soleil du soir. La ville avait dû se vider peu à peu pendant des années, tombant progressivement en ruine comme il arrivait aux cités les plus proches du pays saxon et à présent, les quelques personnes qui y étaient restées avaient fui vers l’Ouest.[…] Plus rien de vivant dans Durobrivae, à part un chat jaune à demi sauvage assis sur un mur. Un tel calme que l’ombre d’un goéland filant sur le pavé prenait de l’importance ». (p. 247 )

Mille choses à faire par tous les temps

Mille choses à faire par tous les temps
Fiona Danks, Jo Schofield
Gallimard, 2013

Créer dehors

Par Dominique Perrin

1000Que l’hiver (le printemps, et l’automne) soient givrants ou boueux, les lecteurs du continent ont certainement à apprendre d’un art britannique de cueillir le jour par tous les temps. Ce guide d’activités extérieures ludiques et artistiques peut passer pour l’un des joyaux nécessaires d’une bibliothèque enfantine ouverte sur le monde – en l’occurrence, celui des éléments. L’air, l’eau, la terre, et, au bord de quelques pages, le feu sont ici donnés à fréquenter et mettre en forme dans tous leurs états, d’une manière à tout le moins inventive et fantaisiste, et pour tout dire jubilatoire dès la simple lecture grâce à de nombreuses photographies de réalisations. Que le lecteur français, civilisationnellement empreint de bonnes manières, puisse rester ici et là abasourdi par certaines propositions touchant aux mille façons de réapprivoiser la boue, n’ôte aucun charme à ce guide par ailleurs prudent, et somme toute révolutionnaire…

Les folles aventures d’Eulalie de Potimaron, vol. 5 : le vampire de Castille

Les folles aventures d’Eulalie de Potimaron, vol. 5 : le vampire de Castille
Anne-Sophie Silvestre
Flammarion, 2013

Mantilles et mystères

par Anne-Marie Mercier

les-folles-aventures-deulalie-de-potimaron-05Pauvre Eulalie ! Séparée de son amoureux (Philippe d’Orléans, le futur régent), elle est exilée à la cour d’Espagne pour accompagner la soeur de celui-ci, Marie-Louise d’Orléans, qui a épousé le jeune Charles II, roi d’Espagne alors qu’elle aime son cousin, le fils du roi de France (vous suivez ?).  Le vampire qui donne son titre au roman n’est ici qu’une ombre inquiétante,  le dévoilement de son identité étant sans doute réservé au prochain volume. Mais l’essentiel du roman tient à la description de la cour d’Espagne, à l’influence de l’étiquette, aux coutumes bizarres, à la présence de la religion et notamment des confesseurs. L’histoire tragique de Marie-Louise est esquissée: l’absence d’enfant, l’hostilité de la reine mère,… mais pas encore scellée. Eulalie a la chance d’être nommée écuyère de la jeune reine et à ce titre bénéficie d’une grande liberté: une grande partie du le roman se déroule à cheval, au grand galop, comme un éloge de la liberté dans un monde étouffant et menaçant où les relations avec les animaux (chevaux, lapin, faucons…) mettent un peu de tendresse dans ce monde bien cruel pour les jeunes âmes.

(voir la notice pour le volumes précédent)…
pour les tomes 1 et 2
pour le t. 3

Du bonheur à l’envers

Du bonheur à l’envers
Pascal Ruter
Didier, 2013

Quand le « petit Nicolas » s’invente une autre vie

Par Dominique Perrin

bonhComme sans doute en partie son auteur Pascal Ruter, Victor vit avec ses parents dans une campagne lotie de pavillons en bordure de Paris. C’est d’abord le quotidien d’un « petit Nicolas » qu’il narre avec une certaine verve et une certaine fraîcheur, en un peu plus sombre du fait de son âge un peu plus mûr. Des drames bien réels traversent son existence, sans que le jeune protagoniste soit ni armé ni outillé pour les arraisonner : celui de l’incompréhension croissante entre des géniteurs comme venus de planètes différentes, celui de la jeunesse confrontée à la maladie et à la mort, notamment dans quelques chapitres occasionnellement pris en charge par la voisine adolescente de Victor. Ce récit-tableau décolle, et se mue avec une force inattendue en aventure initiatique, avec l’arrivée en fanfare d’un oncle viscéralement marginal, porteur consciencieux et désinvolte d’une partie riche et lourde de la mémoire familiale, et d’un rapport fondamentalement différent au monde. 

Le Dernier Ami de Jaurès (juillet 1914)

Le Dernier Ami de Jaurès
Tania Sollogoub
L’école des loisirs, 2013

Pourquoi ont-ils tué Jaurès?

Par Anne-Marie Mercier

CouvmediumGabaritLe dernier ami de Jaurès, c’est un adolescent solitaire et amoureux qui tente de lui tenir lieu de garde du corps au moment où des menaces se précisent, peu avant son assassinat le 31 juillet 1914, et surtout peu avant la mobilisation générale de la « grande » guerre à laquelle Jaurès s’opposait. La vie de Jaurès et celle du jeune homme – amoureux pour la première fois – alternent avec des scènes qui évoquent la vie du temps dans les couches populaires : travail, conversation, bal… et le quartier de la rue de la Gaîté.
Mais ce qui fait que ce roman est bien plus qu’un roman historique, ce sont les courts chapitres intitulés « prologue » qui donnent l’arrière-plan des événements : l’assassinat de Sarajevo, les réactions de l’empereur d’Autriche, de Poincaré, du Tsar et de Guillaume II, les manoeuvres en sous-main du ministre autrichien des affaires étrangères pour pousser à la guerre des dirigeants qui n’en veulent pas, les manifestations pacifistes en Russie comme en France, les ultimatums, l’engrenage. Il accroche à ces événements les réactions de Jaurès qui tente de sauver la paix, qui prépare ses discours, les prononce devant une foule qui l’acclame, mais aussi qui désespère et ressent la solitude.
C’est un Jaurès très humain qu’on nous présente, et le grand homme du Panthéon, celui-ci dont le nom a servi à nommer tant de places et d’avenues prend chair au milieu de multiples personnages secondaires issus du peuple. Tout cela vit, aime, souffre, se passionne et se dispute et  montre les multiples façons de réagir à ces événements.

Une occasion de se souvenir de la chanson de Brel, « Jaurès »?  Ici.

Je suis sa fille

Je suis sa fille
Benoît Minville

Sarbacane, 2013

Fuck la crise ?

Par Matthieu Freyheit

Je suis sa filleSuite à la perte de son emploi, le père de Joan braque une banque, armé d’un faux revolver. La manœuvre tourne mal : un policier lui tire dessus, le laissant entre la vie et la mort. Pour Joan, c’est la débâcle sentimentale. Celle de la colère. De la rage. Ce qui pourrait s’apparenter à une descente vers le fond se transforme en poussée vers l’avant : Joan prend la route avec son meilleur ami, Hugo. Leur but ? Tuer. Qui ? Un représentant de ce système écrasant qui a brisé l’existence du paternel. S’engage un road-trip sur les routes de France, direction Nice. Un road-trip textuel également, où se répondent des voix intérieures et les voix extérieures, les joies du voyage et le refus du monde, et les angoisses de savoir l’arme toujours cachée dans la boîte à gants : d’une manière ou d’une autre, tout est dit, tout est exprimé, sauf l’essentiel, qui reste douloureusement coincé dans les tripes de Joan. Tout cela sur fond de hard rock, comme pour libérer et accompagner ce cri refoulé, et cette décision difficile à assumer.

Un livre anti crise ? Peut-être, si ce n’est que ce livre anti crise ne parle que de la crise : économique, sociale, mais surtout sentimentale. Le parti-pris narratif de l’auteur restitue la complexité du ressentiment : les italiques répondent aux majuscules, comme pour manifester dans le texte l’insurrection de l’héroïne, qui n’en est pas tout-à-fait une. Submergée, Joan se laisse guider par Hugo et par ce mot d’ordre : Fuck ! Vraiment original ? On frôlerait la caricature adolescente dans cette répétition insolente, ou dans les mauvaises farces d’Hugo, personnage qui peut agacer plus qu’émouvoir. Mais cette caricature est elle-même un jeu pour détourner le torrent des émotions, pour éviter la confrontation de soi à soi. D’où un malaise devant le comportement des adolescents, qui n’est que le résultat d’un malaise situationnel : l’aventure sera-t-elle en mesure de canaliser les rages de Joan ? Les détours imposés par Hugo freineront-ils la détermination de la jeune fille ? sèmeront-ils en chemin son besoin de destruction, de vengeance ? Le flux de ses paroles, volontairement vaines, parviendront-elles à briser les voix qui hurlent en Joan et cisaillent la narration ?

Tout cela semble parfois passer au second plan, et la présence de l’égocentrique Hugo peut par endroits gâcher ce que le livre contient de sensibilité. D’autant que l’aventure parallèle de son frère, franchement cocasse, suffit pour le lecteur à apporter le degré d’humour nécessaire au désamorçage du drame. Le discours social, quant à lui, n’est pas totalement dénué d’une certaine stéréotypie populiste qui veut que le malheur vienne d’en haut. Mais enfin, qu’importe : le genre du road-trip adolescent méritait d’être investi, et le rapport à la musique et à la culture parentale fonctionne bien. Blanche, rencontrée en chemin, parvient à changer la violence en douceur, et s’attache l’affection des personnages comme du lecteur. Joan (un hommage à Baez ?), quant à elle, prise entre crises de larmes et crises de rires, va peu à peu traverser la France et se traverser elle-même de part en part, vers ce qui devait arriver, inéluctablement. Mais cela, je vous laisse le découvrir.

On peut ne pas être convaincu. Soit. Il reste que Benoît Minville essaie d’être une force de proposition avec un roman comme il n’en a pas encore été écrit, et qui comporte une vraie prise de risque.

 

Vous trouverez, aux liens suivants, quelques critiques enthousiastes :

http://culturez-vous.over-blog.com/article-benoit-minville-je-suis-sa-fille-roman-a-partir-de-15-ans-250-pages-sarbacane-xprim-septembre-119869504.html

http://luciebook.blogspot.fr/2013/08/je-suis-sa-fille-de-benoit-minville.html

http://lebruitdeslivres.blogspot.fr/2014/02/je-suis-sa-fille.html