J’aimerais

J’aimerais
Portraits de Ingrid Codon,
Textes de Toon Tellegen, (trad. Maurice Lomré)
La joie de lire,   2013

  Sublime album pour Grands

par Maryse Vuillermet 

jaimerais_RVB_carre_200 Un album  étrange et d’une beauté envoûtante

 Trente-trois portraits d’enfants,  de femmes et de bébés, qui vous regardent,  mais ne sourient pas,  ils semblent tristes et vulnérables,  leurs yeux sont perdus dans un rêve, expriment  une nostalgie,  un étonnement ou encore une détermination sérieuse. Ils  portent des vêtements et arborent des coiffures  sans âge  et difficiles à situer, ce qui les rend à la fois proches de chacun de nous et étrangement décalés.

A chaque visage, l’écrivain  Toon Tellegen a prêté un rêve, parfois   une question. En effet en face de chaque portrait, on peut lire un texte qui commence le plus souvent par « J’aimerais.. »

« J’aimerais une baguette magique,… que quelque chose soit tout à coup annulé,… pouvoir me faire confiance, …avoir plus de courage moi qui n’en ai aucun… »  Ce sont de courts paragraphes,  des réflexions philosophiques et oniriques, parfois de petits rêves « J’aimerais marcher un jour le long d’un mur… »  qui donnent autant à penser qu’à rêver, qui donnent envie de nous  demander ce que nous aimerions, nous aussi…

Un album qui s’adresse aux grands à partir de quinze ans  et à tous les adultes.

Ligne 135

Ligne 135
Germano Zullo, Albertine
La Joie de lire, 2013

Espace-temps

Par Anne-Marie Mercier

Ligne 135L’espace, le temps, deux notions à la fois normées relatives, sont explorés dans cet album avec beaucoup de simplicité et de richesse. Une enfant voyage en monorail (japonais) entre le lieu où elle habite, la ville, et celui où réside sa grand-mère, la campagne. C’est un voyage.

Le paysage s’étire sur un format très allongé, tracé à la plume ; seul le train est coloré et il l’est avec des couleurs qui claquent : jaune fluo, orange, vert. II montre divers états de la ville, de la zone, de la vraie et de la fausse campagne ; des architectures réalistes ou biscornues, des animaux étranges, jalonnent un parcours qui frise parfois l’impossible. Le texte évoque les discours des adultes sur le monde qui serait trop vaste pour un enfant, sur le temps qui s’écoulerait de plus en plus vite, sur la vie insaisissable…

A quoi l’enfant répond par la puissance du désir et de l’imaginaire.

Sweet Sixteen

Sweet Sixteen
Annelise Heurtier

Éditions Casterman, 2013

They have a dream: one day…

Par Matthieu Freyheit

Sweet sixteenLes éditions Casterman le présentent comme « La couleur des sentiments pour les ados ». Comme si la littérature de jeunesse nécessitait toujours et encore un référent adulte pour asseoir sa valeur. Comme si un roman sur la ségrégation raciale en équivalait nécessairement un autre… Le roman d’Annelise Heurtier n’a pourtant rien à envier au comparant qu’on lui impose.

Dans Sweet Sixteen, aucune Blanche bienfaitrice ne vient au secours des pauvres Noirs désemparés et avilis. Les choses sont désespérément et violemment plus complexes. Inspiré de faits réels, le roman reprend l’arrêt de la Cour Suprême « Brown versus Board of Education » sous l’influence duquel Noirs et Blancs pourront désormais (nous sommes en 1954) fréquenter les mêmes établissements d’enseignement. Un arrêt de la Cour Suprême ne suffit cependant pas à calmer les réticences (un euphémisme coupable : parlons plutôt de rage insensée) des ségrégationnistes majoritaires dans le sud du pays. À Little Rock, en Arkansas, neuf ‘élus’ se préparent à une rentrée mouvementée. Mouvementée ? Encore un euphémisme pour ce véritable cataclysme de sentiments vécu par les intéressés. De rejet en insultes, d’humiliations en violences, l’auteure restitue l’atmosphère psychologique engagée par ces bouleversements. Et pour faire entendre des voix différentes, elle propose de donner intelligemment la parole à deux personnages successifs. Molly Costello fait partie des neufs étudiants Noirs à faire sa rentrée au milieu de deux mille cinq cents Blancs. Grace Anderson fait partie des deux mille cinq cents Blancs. Belle et populaire, elle assiste à l’humiliation des neufs Noirs à la fois victimes et héros du processus d’intégration. De quoi faire cheminer en elle un sentiment resté jusque là silencieux. Et le silence, Annelise Heurtier le maîtrise. Silence de la rage et de l’angoisse qui se partagent la jeune Molly. Silence des interrogations que se fait Grace à elle-même, sans pouvoir les adresser à personne. Silence des deux jeunes filles entre lesquelles si peu de mots sont échangés. Silence du lecteur enfin, dont l’estomac se tord à son tour devant ce que l’auteure a voulu être non pas « une leçon d’histoire, conforme en tous points à la réalité, mais [une retranscription de] la brutalité des jours que Melba Patillo et ses huit autres camarades ont endurée au Lycée central », précise-t-elle dans son avant-propos.

Au cœur de ces silences, Annelise Heurtier ne laisse de place à aucun cliché. Aucune fausse amitié. Aucun sentiment d’héroïsme : seul le désir de survivre à l’enfer des autres. Le personnage de Grace Anderson permet notamment à l’auteure de prendre le contrepied de beaucoup d’autres romans. Nullement éclairée ou en lutte contre son monde, la jeune fille connaît un développement progressif et d’autant plus crédible, qui confère à l’ensemble du récit une grande intelligence.

Voilà, en somme, un roman à conseiller à toutes et à tous. Adolescents et adultes, sans distinction. Et, surtout, enseignants qui y trouveront une formidable occasion d’évoquer une part d’histoire (et d’esprit) souvent oubliée des programmes de littérature.

14-18. Une minute de silence

14-18. Une minute de silence pour nos arrière-grands-pères courageux
Dedieu
Seuil, 2014

Indicible – visible ?

Par Anne-Marie Mercier

14-18Les albums peuvent être supports de textes mais aussi de silences, c’est ce que prouve admirablement cet album de Dedieu dédié à la « grande guerre ». Une première phrase l’ouvre, d’une écriture tremblée : « Hélas ma chère Adèle, il n’y a plus de mots pour décrire ce que je vis ». Une lettre le clôt, la réponse d’Adéle à son mari, d’une écriture serrée,  souple et élégante, pliée en quatre dans une petite enveloppe collée sur la troisième de couverture. Entre les deux, un album sans texte ni narration, en très grand format – on ne s’en « saisit » pas facilement, au propre comme au figuré – des images au pastel sépia, dont le contour blanc imite ceux de la photographie ancienne. On est de fait dans un entre-deux, mi documentaire mi-artistique.

Ces doubles pages montrent l’horreur de la guerre, la fuite des humains et des animaux, la destruction générale, un monde sens dessus dessous. Pas de récit qui mette à distance, pas de mots qui permettent une prise. Pas d’humanité autre que fracassée, jusqu’à la lettre finale qu’on n’ouvrira peut-être pas. Des portraits crayonnés et de la photo rassurante du poilu  souriant  du début jusqu’aux aux portraits cauchemardesques de « gueules cassées » de la fin, en passant par le gros plan d’un pou, ou des images d’assaut et de blessures à mort, l’album réussit le pari de décrire l’indicible, un peu à la façon des encres de Goya, « les désastres de la guerre ». Autant dire que ce spectacle fait violence au regardeur.

La lettre de la fin complète ce tableau avec les difficultés des familles qui voient revenir les blessés, font face au quotidien, aux travaux des champs devenus encore plus difficile sans la présence des hommes, attendent le retour des aimés, en espérant qu’ils feront partie des chanceux. Oui, il leur a fallu du courage, aux hommes et aux femmes qui ont vécu ce long temps de guerre. Et au lecteur, il en faudra aussi un peu…

Autant le dire nettement, au risque de fâcher certains: il ne semble pas pertinent de proposer cet album (et, si on y tient, surtout pas sans précautions) à de  jeunes lecteurs et même à des lecteurs pas forcément jeunes qui n’auraient pas envie d’affronter certaines images. Il est superbe, vrai. Justement. C’est une oeuvre d’artiste, qui dit bien quelle place l’album pourrait tenir aussi chez les moins jeunes : montrer ce que les mots peinent à dire, interroger sur le pouvoir des images et connaître ce que chacun peut/veut voir et savoir, faire oeuvre.

 

 

 

Rose et l’automate de l’opéra

Rose et l’automate de l’opéra
Fred Bernard, François Roca
Albin Michel Jeunesse, 2013

Douceur robotique

par Sophie Genin

RoseetlautomateAprès l’opus de l’an dernier du célèbre duo, La Fille du Samouraï, magnifique mais très sombre, Fred Bernard et François Roca avaient envie de douceur. C’est réussi ! Quel plaisir de se glisser dans les chaussons de Rose pour visiter les coulisses de l’opéra et découvrir avec elle un vieil automate qui n’est pas sans rappeler celui de Hugo Cabret dont on retrouve ici l’ambiance !

L’héroïne est comme on les aime : combattante, elle ira jusqu’au bout pour faire entendre raison au directeur et faire danser l’automate mis au rebut et oublié dans un coffre. Le choix de la narration interne incarnant l’automate et ses sentiments sert admirablement le propos. Les personnages sont attachants et tendrement présentés, en particulier le vieux machiniste à moustaches, grand-père symbolique aidant Rose à réaliser son rêve.

Les illustrations de François Roca rappellent celle du fabuleux Jésus Betz : cet automate-tronc déambulant dans les bras de la jeune fille est une réminiscence betzienne! Un des tableaux en particulier, à la Degas, marque l’esprit du lecteur : les tutus blancs pendus sur leur cintre, comme suspendus dans l’air, fantômes émouvants.

L’atmosphère surannée et nostalgique de ce conte moderne fait rapidement effet : voyageant dans le temps sans quitter le nôtre, on sort de cet album un sourire tendre aux lèvres et on a envie de remercier les magiciens qui ont permis cette bulle volée à la vitesse, la consommation et à l’efficacité absurdes de notre monde. Voilà qui est fait : merci !

L’Homme à la peau d’ours. Un conte de Grimm

L’Homme à la peau d’ours. Un conte de Grimm
Ann Jonas, Sébastien Mourrain
Seuil jeunesse, 2013

GRRR !

Par Anne-Marie Mercier

hommealapeaudoursC’est un conte bien étrange que celui de L’Homme à la peau d’ours, des frères Grimm : Au début de l’histoire, on voit que la paix est un malheur… pour les soldats qui ne savent rien faire d’autre et que la société abandonne. A la fin, deux des personnages se suicident (certes, il s’agit des méchantes sœurs de l’héroïne). Au milieu, un pacte avec le diable : le héros accepte de revêtir une peau d’ours et de ne pas se laver ni se couper les ongles et les cheveux et ainsi de provoquer le dégoût chez ses semblables, malgré sa bonté. C’est une sorte de métamorphose réaliste qui oppose apparence animale d’une part, bonté et … richesse d’autre part, le second étant le plus souvent plus efficace que le premier.

Le mélange est curieux, entre obsession de l’argent et fantastique. Les dessins stylisés et sobres Le-Vaillant-Petit-Tailleurde Sébastien Mourrain. Le texte d’Anne Jonas suit fidèlement l’original.

Pour écouter le conte: http://www.youtube.com/watch?v=5CV87WJoM88

ET… puis, pour les adultes qui auraient envie de rire un peu des frères Grimm, lisez Le Vaillant petit tailleur d’Eric Chevillard, il existe en plus maintenant en version poche, un régal !

Capitaine Squelette

Capitaine Squelette
Stéphane Tamaillon

Flammarion, 2013

Vieille marmite et bonne recette

Par Matthieu Freyheit

51S2x48jZRL._SY445_Difficile, vraiment, de faire du neuf avec un personnage définitivement connu et reconnu. Stéphane Tamaillon se situe volontairement dans une tradition du genre en reprenant à son compte quelques vieilles recettes de ceux qui, avant lui, se sont emparés du pirate. Dans Capitaine Squelette, un équipage pirate se grime pour se déguiser en squelettes et effrayer leurs adversaires. Le travestissement du capitaine reste le plus réussi, pour de tragiques raisons qu’il vous faudra découvrir. Quoi qu’il en soit, on retrouve ici les pirates de Pierre Mac Orlan qui, dans les Clients du Bon Chien Jaune, faisaient déjà usage de la même ruse.

Le sinistre capitaine, ancien esclave Noir mû par un désir de vengeance à l’encontre de son ancien maître, n’est pas sans faire penser au merveilleux Atar-Gull d’Eugène Sue ou au Captain Blood de Sabatini. Bref, rien de très très nouveau dans ce roman, ce qui n’empêche pas le plaisir d’être au rendez-vous. Tout à fait classique, le roman de Stéphane Tamaillon rend hommage à une longue tradition de l’aventure, à laquelle se mêle souvent un zeste de fantastique.

Ici, Fréhel est un jeune garçon devenu orphelin, comme dans bien des romans d’aventure, de Stevenson à Mac Orlan. Embarqué à bord d’un navire négrier pour rejoindre son planteur d’oncle, il est vite fait prisonnier par une bande de pirates dont la spécificité, plus encore que d’être déguisés en squelettes, est d’être tous noirs. Tamaillon rappelle discrètement la réalité du terrain, et la présence importante de Noirs parmi les équipages pirates. L’occasion, surtout, est parfaite pour remettre en perspective les réalités du commerce d’esclaves. L’auteur ne cherche pas à offrir un héros parfait et pur, double impossible du lecteur contemporain : c’est petit à petit que le jeune Fréhel ouvre sa conscience aux duretés des préjugés, et conserve tout au long de l’aventure une réserve plutôt réaliste. Le géant noir qui se cache derrière le capitaine Squelette n’a, quant à lui, rien du libérateur au grand cœur monolithique que l’on aurait pu craindre de rencontrer : personnage complexe, il n’est pas sans rappeler certains héros romantiques (les surhommes hugoliens, mais aussi ceux de Sue). L’oncle de Fréhel reste sans doute le personnage le plus stéréotypé, tristement fidèle au modèle tout aussi tristement réel du maître planteur tout puissant.

Sorte de Captain Blood sinistre, Capitaine Squelette parvient à l’aide d’une narration simple à restituer un grand nombre d’éléments non seulement historiques mais également psychologiques, qui font des personnages aux relations ambiguës dans un contexte qui l’est plus encore. Comme souvent l’aventure offre une belle manière d’aborder de manière vive et ludique, mais néanmoins sérieuse, des sujets importants.

Et si je mangeais ma soupe ?

Et si je mangeais ma soupe ?
Coralie Saudo, Mélanie Grandgirard
Seuil jeunesse, 2013

Quand la matérialité du livre joue avec le propos…

Par Frédérique Mattès

soupeOn se plonge avec bonheur  dans ce livre tout en longueur illustrant avec beaucoup de malice l’imaginaire d’un petit garçon qui explore les conséquences de l’injonction qui lui est faite : « Mange ta soupe ! ».

Après avoir, comme le bon sens populaire le prédit, grandi, grandi, grandi …, il se voit , tour à tour obligé de se mettre au dernier rang tout le temps, obligé de dormir tout recroquevillé dans un lit beaucoup trop petit et …  bien d’autres désagréments encore …

L’illustration pleine page composée par un trait simple et naïf renforcé par un jeu d’échelle caricatural nous transporte aussitôt dans le monde onirique de l’enfant. La collaboration texte (une simple phrase par page) et image fonctionne parfaitement.

Un vrai moment de plaisir à partager entre petits et grands autour de cet album « impertinent ».

A destination de tous les enfants qui n’aiment pas la soupe ! (Quelques arguments dans leur escarcelle !) Mais qui peut aussi permettre à ceux qui se trouvent trop petits de mesurer leur chance ! …

La guerre des livres

La guerre des livres
Alain Grousset

Gallimard, Folio Junior, 2009, 2013

Book wars

Par Christine Moulin

product_9782070651009_244x0Voici une réédition d’un roman d’Alain Grousset. Le problème qu’il abordait il y a quatre ans en est encore un: faut-il craindre la disparition des « vrais » livres, sur papier? le tout numérique est-il dangereux? On se doute un peu de la réponse… Mais l’argumentation n’est pas pesante. Parce qu’elle se développe au sein d’un récit de science-fiction digne des aventures de Lucas avec combats (celui qui ouvre le roman est un modèle…), factions, empereur, fille d’empereur, héros en forme de Jedi (Shadi), faux traîtres, vrais traîtres, et même quelques maîtres (certes moins pittoresques que Maître Yoda mais quand même…). Autre charme: le décor est un labyrinthe borgésien, une immense bibliothèque qui renferme tous les livres (ou presque) de l’univers. De quoi rêver… Enfin, en exergue de chaque chapitre, figurent des citations sur la lecture, certaines assez connues (« Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux », Jules Renard), d’autres peut-être moins (?) (« Les livres nous obligent à perdre notre temps de manière intelligente », Mircea Eliade), en tout cas, toutes très belles (« Lire, c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister », Italo Calvino).

Camp Paradis

Camp Paradis
Jean-Paul Nozière
Gallimard, Scripto, 2013

 

Que les hommes sont cruels !

Par Maryse Vuillermet

camp paradisLe narrateur Boris, orphelin,  est amené au Camp Paradis par un complice de son père,  trafiquant d’armes. « Eclopé de la vie » comme quatre autres enfants qu’il va y rencontrer, il est aimé et sécurisé par Pa et Ma, les responsables du camp  qui se sont donné la mission de sauver ces enfants.  Chacun d’eux a un passé horrible qu’on découvre par bribes, enfant esclave, enfant soldat,  enfant handicapé  et martyrisé ou affamé.  Dans ce camp, les règles sont strictes, pas de religion,  pas de prières,  pas de race, on travaille et on s’entraide. Mais les guerres tribales de religion ou de pouvoir sévissent tout autour et se rapprochent.

Le lieu et le camp sont imaginaires  et le récit présente quelques invraisemblances, mais c’est un roman tendre et violent,  qui se lit avec  terreur. Il tient bien sa place dans la collection Scripto.