Zazou a dit

Zazou a dit
Julia Frechette
Les Fourmis rouges,2026

Super mamie

Par Anne-Marie Mercier

Dans les albums pour la jeunesse on trouve toute sorte de portraits de grands parents. Beaucoup trop souvent, ils sont représentés pour évoquer la question du deuil, comme si un grand père ou une grand-mère était avant tout une personne âgée avant d’être une personne.
Zazou est une merveille, bien vivante, tellement que, si à la fin de l’album on dit qu’elle n’est plus là, c’est pour affirmer qu’elle ne disparaitra jamais parce que « les gens que l’on aime sont immortels ». Vivante, elle est vive par ses couleurs (lunettes vertes, duffle-coat jaune…), ses réparties, sa fantaisie. Sa maison biscornue est pleine de trésors, les pulls qu’elle tricote sont à la fois un poème et un défi au snobisme des marques.
Zazou est une artiste, une philosophe, une savante, une blagueuse.
Et l’autrice, Julia Frechette, est aussi tout cela. Sa Zazou est magnifique. Ses belles images sont toniques, fantaisistes, colorées, souples, vives et vivantes. On ne les oublie pas.

Michel Driol, qui a chroniqué cet album il y a peu, a été lui aussi emballé par ce personnage.

La Team

La Team
Audrey Bischoff
Rouergue collection doado 2026

Une place dans le monde

Par Michel Driol

Une colo pour ados dans les Alpes. Il y a là Louise, dont le séjour a été payé par le secours populaire, en révolte contre sa mère qui l’élève seule et sa pauvreté. Il y a là Sabri, toujours vêtu de noir, qui se réfugie dans sa musique pour résister aux moqueries et harcèlements, persuadé que ses parents l’ont inscrit à ce séjour pour pouvoir un peu respirer. Et puis il y a la Team pourriture, des filles de bon milieu social, qui se connaissent déjà, Noa, la Boss, charismatique, Awa la révoltée, Charlotte la déglinguée, Malia la coquette. Quand ces dernières lui proposent de faire partie de la Team, Louise est aux anges. Cette colo s’annonce bien, même si elle n’apprécie pas trop la façon qu’a la Team d’exclure et se moquer des autres.

Polyphonique, le récit fait alterner quatre voix, quatre perceptions de ce séjour. Deux voix d’ados, Louise et Sabri, deux voix d’adultes, Hakim le directeur et Antonia, la mère de Louise. La voix d’Hakim d’abord, celle qui ouvre le roman, dans un hôpital, au chevet d’un des  ados dont il avait la responsabilité, à l’issue du séjour. Ainsi le lecteur comprend qu’il s’est passé quelque chose de grave, mais l’autrice laisse planer le suspense sur l’identité de la victime, la nature du drame.  La voix d’Antonia, qui s’inquiète à distance, repasse et ressasse ce qu’a été sa vie de mère célibataire, ses espoirs déçus, sa rupture avec sa propre famille. Louise, dont on partage les colères, les espoirs, la difficulté à dire sa pauvreté, son admiration pour ces filles belles, rieuses, à l’aise en toutes les circonstances, dont les phrases courtes marquent bien la naïveté et le manque de confiance en elle. Et Sabri, le seul à parler en je, qui assiste à tout, comprend tout, mais reste en marge, exclus, victime…

Dans sa polyphonie, le récit fait alterner plusieurs histoires. Celle de la mère d’Antonia, qui ne comprend plus sa fille, qui la voit sans arrêt lorsqu’elle était enfant, aimante, attachée à elle. Il y a là quelque chose de déchirant dans sa conscience que quelque chose s’est brisé avec sa fille, sans qu’elle puisse en comprendre la raison, mais aussi dans le récit qu’elle fait de sa propre vie, de son exil forcé loin du Portugal, dans son adaptation à un nouveau pays, une nouvelle langue. C’est aussi l’histoire d’Hakim, qui s’est démené pour obtenir son BAFD, vit toujours à 22 ans chez ses parents, et mesure soudain tout ce à côté de quoi il est passé dans ce camp d’ados, culpabilisant au point de douter de vouloir continuer dans cette profession. Deux vies, deux vies gâchées, deux vies qu’on sent brisées. Mais c’est aussi l’histoire d’une bande de filles, vues à travers deux prismes. Celui de Sabri, qui a tout de suite compris en quoi elles pouvaient être toxiques, qui les observe, en décrit les comportements de l’extérieur, comme un coryphée antique qui assiste, impuissant, à la tragédie qui se joue sous ses yeux. Et Louise, comme fascinée, séduite, victime innocente qui a du mal à accepter qu’on se moque des autres, mais qui préfère, ici, être du côté des puissantes, des rieuses, de celles qu’elle croit fortes, elles qui choisissent leurs victimes

Pour autant, le récit n’est pas dans le manichéisme, avec d’un côté des riches sûres d’elles, hautaines, et de l’autre les pauvres, Chloé et Louise. Il y a dans le roman de vraies situations de complicité et de camaraderie. Ce qu’on devine de la vie de Noa, qui ne s’étend pas sur celle-ci, semble bien glauque. Son père fait une brève apparition à la colo, venant en moto, beau spécimen de mâle dominant, toxique tout autant que sa fille peut l’être. On est plutôt dans le tragique, tragique de l’existence, tragique de la difficulté qu’il y a à être adolescent aujourd’hui. Et c’est par cet aspect là que ce roman, qui se penche sur les sociabilités adolescentes, décrit assez finement les mécanismes de fascination, de jeu, de jalousies, d’absence de repère stable et lisible pour celles, comme Louise, qui sont exclues.

Comment se comporter à 15 ou 16 ans, entre le méfie-toi des autres de la mère et le désir de faire sa place dans le groupe, entre les scarifications, les tentatives de suicide, et les tatouages, quand les corps vont aussi mal que les âmes ? Voilà une question sensible que ce roman pose, au travers de situations justes et bien perçues… entre montagne et étoiles.

Les petits Tracas d’Eva : la maitresse écrabouillée

Les petits Tracas d’Eva : la maitresse écrabouillée
Eva Grynszpan – Emilie Sandoval
Nathan 2026

Horrible maitresse !

Par Michel Driol

On découvre Eva et sa copine cachées dans une armoire. Qu’y font-elles ? Lorsqu’arrive Marche-ou-Crève, leur maitresse, elles gigotent un peu trop, et l’armoire se reverse pour l’écrabouiller. Après ce prologue, un retour en arrière reprend l’histoire dans sa chronologie, montrant en quoi les enfants regrettent le maitre qu’ils avaient l’année précédente, et illustrant les multiples ruses des élèves pour se débarrasser ce cette insupportable maitresse, ruses toutes plus désopilantes les unes que les autres.

Pris en charge par Eva, qui n’entend pas céder son rôle de narratrice à une de ses camarades, le roman relate une tranche de vie scolaire et explore les relations entre une maitresse et des élèves. Et la nouvelle maitresse, surnommée Marche-ou-crève, offre un des types d’enseignants peu fréquents en littérature pour la jeunesse, et, on l’espère, dans la vraie vie. Classant dès le départ les enfants en fonction des professions et des revenus des parents, elle entend les destiner, dès l’enfance, à un déterminisme social. Revêche, peu souriante, elle impose des règles strictes et interdit toute fantaisie. Contraste assuré avec l’enseignant de l’année précédente. On comprend donc la rébellion des élèves, qui découvrent que les adultes de l’école ne leur sont d’aucun secours, et sont pleins d’égards pour la nouvelle maitresse. Clin d’œil de l’autrice, quand on découvre qu’elle est la femme du recteur !

Le roman vaut aussi par le regard que jettent ces grandes de CE sur les petits du CP, sur les adultes qui les entourent, sur leur esprit d’initiative, leur espièglerie toute enfantine qui les entrainent dans des situations bien cocasses, dans un humour bien décalé.

Au vu du titre, on peut s’attendre à ce qu’Eva devienne une héroïne récurrente, pour notre plus grand plaisir

7, rue Mirabelle

7, rue Mirabelle
Vincent Cuvellier, François Maumont (ill.)
Gallimard, jeunesse (giboulées), 2026

La Cosette des boutiquiers

Par Anne-Marie Mercier

Dédié à « tous les adultes qui tiennent debout » ce petit roman comporte de beaux portraits de personnages adultes. Ils ne sont pas idéalisés, au contraire : ils ont des peurs, des manies, des mesquineries, des ridicules, comme tout le monde. Mais quand il faut faire face, ils sont là. Les illustrations, et particulièrement celle de la première de couverture, sont fidèles à ce ton mi attendri, mi humoristique.
Personnages ordinaires, ils sont les commerçants de la rue Mirabelle, une jolie rue tranquille de Paris, un peu avant la révolution de 1848. Pour que l’histoire commence, il faut un peu d’histoire avec un grand H et aussi un peu de roman et de mystère. Un huitième personnage (comme dans Les Trois Mousquetaires, il y en a un de plus, le plus important), Alcide, le vendeur de livres d’occasion. Sa boutique a une allure inquiétante. Il n’a pas d’âge et il connaît bien des secrets sur le passé et même l’avenir. Il fait d’ailleurs un peu peur à tous les autres commerçants.
C’est lui qui devinera le mystère lié à l’abandon d’un bébé dans cette rue, et c’est lui qui parviendra à manipuler ses voisins, sans qu’ils en aient la moindre idée, pour leur faire adopter et protéger à tour de rôle cet enfant qu’ils ont trouvée au coin de leur rue. D’après le pacte qui les lie dès ce premier jour, la petite fille, que le groupe décide d’appeler Mirabelle (comme leur rue), sera confiée à chacun d’entre eux pendant un an. Après quoi elle passera chez le voisin et enfin, à sa septième année elle sera confiée à Alcide qui la réclame pour les sept années suivantes. Cela ressemble à une malédiction de conte de fées, mais c’est plutôt une bénédiction.
Ainsi, d’abord accueillie par le crémier (parce qu’il a du lait, et que c’est bon pour les bébés…,), puis par le pharmacien, persuadé qu’avec des vitamines, un enfant ne peut que croître et se mettre à marcher très vite, puis par le marchand de fruits et légumes, puis par le boulanger, puis par le boucher, puis par le poissonnier, puis par la mercière acariâtre, Mirabelle se réjouit de tout, et fait le bonheur de tous. Cela ne va pas sans péripéties : le crémier se rend vite compte que le lait de vache ne convient pas à un nouveau-né, le pharmacien doit renoncer à ses vitamines pour apprendre à cuisiner et à sourire, le marchand de fruits et légumes meurt prématurément, le boulanger a perdu sa femme sans même s’en rendre compte, etc. etc. Malgré toutes ces catastrophes, tout se résout, souvent avec l’aide d’Alcide qui agit secrètement.
Après une première moitié légère, le roman imite les romans populaires noirs du XIXe siècle : on trouve un sinistre aristocrate, des assassins, un complot… L’univers des Misérables sert de toile de fond à l’histoire, avec la description de Paris, des barricades et la solidarité des petites gens. La petite Mirabelle est une nouvelle Cosette qui aurait-eu une enfance heureuse. Mais on découvre qu’elle est plutôt une riche héritière poursuivie par de sombres assassins. Le roman n’est que le premier d’une série ; c’est un roman feuilleton, comme au XIXe siècle.
Tout cela est raconté avec beaucoup d’humour et de gaîté.

 

 

 

Rosa la goresse

Rosa la goresse
Sylvie Ferrero, Rillust
Sarbacane, 2026

Mots tordus

Par Anne-Marie Mercier

Rosa est une ogresse. Elles se nourrit de bêtes poilues et pas d’enfants, trop propres à son goût. Mais ce régime trop carné la rend malade. Son amie la fourmi la conseille : en suivant ses conseils, elle devient végétarienne, puis ne mange que du poisson, puis (son amie ayant le dos tourné) que des bonbons.
La morale est claire et définitive, il faut manger de tout en quantité raisonnable  (et avoir une activité physique).
Ce propos bien convenu n’a pas beaucoup d’intérêt autre que moralisateur. Il est rendu lisible par une expression qui frise l’illisibilité : les mots sont tordus (goresse pour ogresse, pranger pour manger, agnégnées pour araignées, yande pour viande, etc.). Les illustrations à grands  traits, les couleurs un peu criardes (rose, orangé, vert…) et les formes caricaturales illustrent bien le propos.

L’été où j’ai (enfin) eu chaud

L’été où j’ai (enfin) eu chaud
Hervé Giraud – Illustrations d’Aurélie Castex
Seuil Jeunesse 2026

L’enfant et l’oiseau abandonnés

Par Michel Driol

Noah a été abandonné à la naissance. Il vit en foyer, sauf pendant les vacances d’hiver et d’été où il est placé chez Solange et Fulbert. L’une est institutrice à la retraite, l’autre travaille encore. Un jour, Noah trouve un jeune coucou tombé du nid, et il décide de s’occuper de lui, de lui faire une place dans son petit village pour les bêtes. Entre la mare que la canicule assèche, les histoires qu’ils se racontent le soir, Solange, Fulbert et lui, et le tipi refuge, Noah, qui a toujours froid, parvient ainsi à remplir la promesse du titre, et à se réchauffer le corps et le cœur.

Ce roman est la chronique d’un été conduite par Noah, le narrateur. On apprécie sa syntaxe parfois hasardeuse, ses réflexions d’enfant malmené par l’existence, à la fois pleines de naïveté, de questionnements sur la vie, sur le fait de prendre soin des autres, dans une langue évocatrice de l’enfance.  La question du langage occupe une grande place dans le roman, à la fois dans la façon qu’à Noah de nommer les choses (un foyer, c’est pour les gens qui n’ont pas de famille) ou dans celle de Fulbert et Solange de masquer leurs sentiments par de l’humour ou des métaphores.

C’est un roman sans misérabilisme sur le manque, manque de famille pour Noah, manque de lieu à lui, manque d’enfants pour Solange et Fulbert, et sur les façons de combler ces manques (en adoptant des animaux, en s’intéressant avec amour et bienveillance à ce petit bout d’homme, si maigre qu’il n’a que la peau sur les os). Des personnages attachants, l’un par son regard sur le monde par lequel l’auteur fait bien ressentir sa profonde solitude, les autres par le soutien qu’ils savent lui apporter, en se tenant dans leur rôle difficile de famille d’accueil, en maintenant la distance nécessaire tout en montrant leur profonde affection à l’égard de cet enfant qu’il regardent grandir, aller de plus en plus loin dans le jardin, qu’ils accompagnent.

 C’est la question des racines pour un déraciné que pose aussi ce roman. Ses racines, ce lieu d’où on part pour y revenir, c’est bien le jardin de Solange et Fulbert,  et non le foyer où d’autres ont dormi dans le même lit que lui. Avec subtilité, le roman dit ce besoin de se sentir de quelque part, d’avoir un espace à soi, pour pouvoir, comme les oiseaux, quitter le nid.

Les illustrations aquarellées d’Aurélie Castex magnifient ce jardin, terrain d’aventure pour Noah, peuplé des nombreuses bestioles dont il prend soin. Elles sont pleines de vie et de gaité, avec ce qu’il faut de spontanéité et de naïveté pour être en parfaite harmonie avec les qualités du texte.

Un roman à la fois drôle et touchant, par la grâce de son jeune narrateur, un personnage émouvant et tendre, un roman qui aborde un thème cher à son auteur, celui de la protection de l’enfance, un roman qui montre comment peut se créer une atmosphère faite d’écoute, de respect, de chaleur. Il y a de nombreuses façons de faire famille. Ce roman en expose une bien belle…

Cahier d’activités Ortograf/phe

Cahier d’activités Ortograf/phe
Les linguistes attérées
Editions de l’Atelier 2026

L’orthographe dans tous ses états

Par Michel Driol

En cette période de vacances, quoi de mieux qu’un cahier d’activités ludiques signé des linguistes atterrées ? 80 pages de jeux sur la langue française. On explorera d’abord le lien entre le son et la lettre, puis on s’intéressera à une histoire de l’orthographe. Après un détour par les orthographes créatrices de certains écrivains, on se plonge dans l’écriture à l’heure des sms. Bien sûr, un chapitre est consacré à la sacrosainte dictée, sport national français… Et un dernier chapitre invite à réfléchir à l’orthographe, dans le futur, car, comme  tout phénomène linguistique, l’orthographe ne va pas cesser d’évoluer.

Mais en quoi ce cahier se différencie-t-il des cahiers de vacances ? Avant tout par son approche, à la fois très linguistique et décomplexante. Linguistique, il ne juge pas des formes, mais les met en contexte, les commente, les analyse au vu des variations historiques, géographiques et sociologiques, sans le moindre pédantisme.  Bien sûr, on y trouvera des termes familiers aux linguistes, phonème, graphème, homophone, ou plus rares comme logogrammes ou textismes, mais ces termes sont expliqués et mis au service d’une analyse, d’une réflexion sur les usages de la langue écrite. Le tout au travers d’activités ludiques et variées, qui font souvent appel à la sagacité, à la réflexion, mais aussi à la créativité du joueur. Si certaines  peuvent être pratiquées para des enfants, c’est surtout à des adolescents ou à des adultes que s’adresse l’ouvrage qui ne manque pas d’humour, dans certaines propositions, dans certaines réflexions. Un humour engagé au service d’une vision de la langue à démocratiser, à rendre accessible à toutes et tous, une langue dont l’histoire mériterait d’être connue pour ne pas être imposée comme un corps étranger. On apprécie en particulier les sauts dans le temps, et la façon de rapprocher les abréviations de l’écriture sms de celles utilisées par les romains ou les moines copistes, ou d’autres faits de langue au travers des siècles.  Il s’agit bien ici d’instruire, de démocratiser par le jeu des analyses précises, mais aussi de conduire une réflexion sur la maitrise de la langue écrite à travers les siècles. Le niveau baisse, entend-on régulièrement. Il faut revaloriser l’orthographe et pour cela, faire plus de dictées. A l’issue des jeux proposés par ce cahier, des statistiques  aussi auxquels il confronte les lectrices et les lecteurs, on mesure à quel point ces deux affirmations méritent d’être discutées, nuancées, relativisées. On mesure aussi à quel point une simplification raisonnable de notre orthographe devrait être un chantier prioritaire.

En plus du collectif des linguistes atterrées, l’ouvrage a recours aux analyses et données fournies par Nina Catach ou André Chervel, à des textes tirés de Riad Sattouf ou de Raymond Queneau de façon à montrer différents usages de la langue écrite, à en décomplexer les utilisateurs. Décidemment, la langue est bien un extraordinaire terrain de jeu, pour peu qu’on  autorise les locuteurs et les scripteurs à jouer, et pas seulement les écrivains, ce qui inclut forcément une réflexion sur les règles du jeu, les règles d’usage dans leur contingence et leur côté parfois aléatoire,  les normes et les variantes.

Un ouvrage ludique et précieux, dont on ne saurait que trop conseiller la lecture à tous les collégiens et lycéens, à leurs enseignants, mais aussi aux ministres de l’éducation nationale !

Un An ailleurs

Un An ailleurs
Max Ducos
Sarbacane, 2026

Une maison, ailleurs

Par Anne-Marie Mercier

L’ailleurs évoqué ici, c’est le village de Red Hook, pas très loin de New York. L’auteur s’y est installé avec sa famille, en septembre et  pour douze mois. Si certaines doubles pages évoquent une zone large (une promenade au bord d’une rivière, une visite à la grande ville, un voyage aux chutes du Niagara qui se déploie sur trois doubles pages en superbes images), l’essentiel reste centré sur la maison dans laquelle ils ont aménagé. C’est une jolie maison, typique de la Nouvelle Angleterre, en bois, avec porche à colonnettes au-dessus d’une petite terrasse, un grand jardin.
L’album ressort davantage du genre documentaire que de l’autobiographie, même si l’on trouve une photo de la famille prise sous ce porche en fin d’album et des remerciements aux personnes qui ont accompagné ce séjour (on pense à Moi, Fifi de Solotareff, mais ici pas d’embrouille, tout est a priori réel). La narration est portée par les deux fillettes, qui racontent leurs découvertes, mois après mois, de la vie américaine et de la nature en différentes saisons.
C’est le portrait d’une Amérique paisible (mais qui proteste parfois — l’actualité affleure discrètement ici, et en dernière page) et d’une nature aux hivers bien blancs, et aux automnes bien roux. Les images de la maison sont presque toutes cadrées de la même façon mais cela n’est en rien monotone, tant les couleurs et ce qu’on voit par les fenêtres (activités de la famille, objets…) varie avec les mois. Trois images sortent de cette temporalité, l’une imaginant le passé de la maison, habitée par des personnages aux costumes anciens, une autre s’interrogeant sur son futur : abandon et décrépitude, ou rénovation moderne ?
Les images sont très belles, on retrouve bien le style de Max Ducos, mais le ton de la narration est un peu désincarné (les fillettes auraient-elle fait elles-même ces « rédactions » à l’allure de cartes postales ou de récits pour un journal de bord ?). Il manque aussi à cet album le petit mystère qui faisait le charme des précédents : rien à découvrir, hors ce qui s’offre saison après saison. Pour un voyage, il est étrangement immobile. Ceci plaira à certains, et déplaira à d’autres qui diront qu’il ne se passe rien (rien ? si, le temps…).

 

Le Livre

Le Livre
Lionel Le Néouanic
Rouergue 2026

Les mots aiment la liberté et la liberté aime les mots

Par Michel Driol

Voilà un livre bien difficile à classer. La couverture le montre bien : il s’agit de  faire du livre un personnage à part entière, plein d’allant, les bras largement ouverts en signe d’ouverture, et un grand sourire aux lèvres. Un personnage sympathique, accueillant, dynamique… Quant à la forme, elle mêle des textes de toute nature : certains ont l’allure de poèmes, comme celui qui ouvre le recueil. D’autres ont un aspect très documentaire, pour expliquer le lien entre livre, pouvoir et interdiction. D’autres sont de petites nouvelles, centrées sur un personnage, de lecteur souvent. On trouve même une fausse revue, le Journal des livres, datée du mercredi 25 mars 2026… Même variété du côté des illustrations : collages, sculptures, peintures, dessins, c’est toute la gamme éblouissante des possibles graphiques qui s’ouvre devant nous.

C’est qu’il ne s’agit rien de moins que de rendre hommage au livre, dans sa diversité (littérature, récit, essais, poésie) afin de mieux faire percevoir le rôle indispensable qu’il joue et dans la construction d’un individu, et dans l’espace de liberté qu’il offre à la société.

Evoquons certains titres de pages, ou de parties de l’ouvrage. On trouvera une brève histoire du livre, une réflexion sur ce qu’est un bon livre, sur les plaisirs que procurent les livres, sur les personnages, en lien avec les auteurs ou les lecteurs, les livres qui aident à résister, mais aussi les rapports texte image… Redisons le : ce n’est pas une encyclopédie, un ouvrage explicatif ou documentaire, mais un ensemble de textes tantôt très courts, tantôt moyennement longs (une page), tantôt émouvants, tantôt drôles, tantôt engagés, tantôt poétiques qui font l’apologie du livre, des livres devrait-on dire. De ce fait, l’ouvrage a un côté très vivant, souvent drôle, en particulier dans le rapport texte image, dans la façon de recourir au fantastique dans les textes. Ce côté très vivant, il fait écho, bien sûr, dans une belle mise en abyme, à la force vitale des livres. Des livres qui amusent, qui éclairent, qui font réfléchir, qui entrainent ailleurs, mais surtout qui lient et relient les hommes. Des livres qui accompagnent les lecteurs dès les plus jeunes âges, lectures partagées du soir, des livres dont l’histoire est sans fin, car le livre a toujours quelque chose à ajouter, conclut l’auteur…

L’entreprise, on le voit, est ambitieuse, et le résultat à la hauteur de cette ambition. A travers les multiples textes, les anecdotes, les récits, les personnages, les fausses criques d’ouvrages, c’est tout un panorama qui se dessine, un panorama dont les maitres mots sont liberté, gout de l’exploration de nouvelles formes, recherche de la qualité et du respect du lecteur, et surtout plaisir d’embellir et améliorer la vie des humains.

Au-delà des auteurs et lecteurs, le Livre rend aussi hommage à toutes celles et tous ceux, libraires, bénévoles, enseignants qui se font passeurs et passeuses de livres.

Un magnifique album d’une grande originalité formelle qui dit bien le rôle irremplaçable qu’a tenu et que tient encore le livre dans nos vies. Oui, un Livre à lire et à relire, à feuilleter, ou à ouvrir au hasard : un livre libre.

Super Simone : Chaud devant

Super Simone : Chaud devant
Thibault Guichon-Lairier, Jess Pauxels
Little urban, 2026

Pas super

Par Anne-Marie Mercier

Comme en littérature générale, les bonnes intentions ne suffisent pas à faire de la bonne littérature de jeunesse. Cet album qui dénonce le gaspillage énergétique et fait l’éloge de la sobriété est certes bien venu. Mais on a du mal à croire ne serait-ce qu’un peu à un peuple de pingouins qui prend des douches chaudes, fait des barbecues sur la banquise et roule en véhicule à essence.
Autant dire que les pingouins c’est nous et que Super Simone, la perruche masquée, aurait tout aussi bien pu (ou mieux fait de) débarquer dans une zone pavillonnaire ordinaire.
Un livre qui pastiche les séries de super héros a quelques charmes, mais l’indignation de Simone et son autorité impérieuse ne font pas d’elle un contre modèle.

En fin d’album, on trouve un quiz sur le changement climatique et des ateliers.