Ma Maison à l’envers

Ma Maison à l’envers
Alex Cousseau, Clémence Palacci (ill.)
Rouergue, 2026

Robinson dans l’eau, une maison comme une île

Par Anne-Marie Mercier

La jolie maison qu’Aliocha habite avec ses parents et son chien Stoup penche : le chien a creusé trop de galeries. Le malheur est qu’elle se trouve juste au-dessus d’une falaise, alors, un jour d’orage, l’enfant et le chien sont emportés avec elle jusqu’en bas, vers l’Océan. Ils partent pour un long voyage dans une maison à l’envers, qui navigue sur son toit. C’est un peu l’histoire de Dorothy et de son chien dans le Magicien d’Oz, avec la mer au lieu du désert et sans sorcières.
Commence un récit de survie reprenant les étapes classique de la robinsonnade (état des vivres, confection d’une voile, nouveau naufrage…) et oscillant entre drame et humour.
Le chien Stoup parle et il a un grand sens de la répartie, par exemple quand il constate que la chambre du petit garçon n’a pas beaucoup changé malgré les événements : à l’envers on y trouve le même bazar. Il a aussi un sang-froid et une conscience des réalités qui manquent à son maître, par exemple lorsque celui-ci répète que forcément les parents vont venir les chercher et que tout finit toujours par s’arranger :

« Les parents n’ont pas de solutions à tous les problèmes. […] Les adultes en général, précise Stoup. Certains font croire que si, mais bien souvent ils sont aussi perdus que nous.
_ Tu veux dire « nous les enfants » ?
– Nous les enfants et les animaux, oui ».

Entre sérieux et loufoquerie, le roman montre que les certitudes d’Aliocha se révèlent heureusement vraies; ils sont sauvés et arrivent juste à temps pour accueillir la petite sœur d’Aliocha qui vient de naitre.
Ce court roman, savoureux, bien rythmé et abondamment illustré est une jolie introduction aux aventures maritimes. On rêve d’un voyage avec Stoup jusqu’en Australie (il paraît qu’il a un cousin là-bas…) !

Crac.  Le son du monde qui évolue

Crac.  Le son du monde qui évolue
Mateo Pompili et Lorenzo Monaco, Luogo Comune
Traduit (italien) par Myriam Héritier
Helvetiq, 2026

 

« Crac, c’est le bruit du monde qui avance ».

Par Anne-Marie Mercier

On associe souvent au mot « évolution » l’idée d’une progression lente. Cet album dit tout le contraire : les changements se font parfois de manière brutale et bruyante. La phrase « La vie nait d’un crac », accompagne le premier exemple, celui de la coquille de l’œuf qui se fend. Les étoiles se brisent, la terre se craquelle.
Enfin, « toutes les formes de vie affrontent des bouleversements » : à l’image on voit des dinosaures parcourir une terre parsemée de volcans en éruption et menacée par des météorites. Certains s’adapteront, d’autres pas.
Le monde avance en concassements et broiements. Les craquements se font croquements : pour manger il faut écraser des aliments (on a de très jolies doubles pages colorées et stylisées montrant des mâchoires appartenant à différentes espèces, puis l’appareil digestif humain vu en coupe).
« Crac » c’est aussi, métaphoriquement, le bruit des grandes découvertes : la gravité, la fin de l’héliocentrisme, l’ADN…
L’album conclut « Crac, c’est le bruit du monde qui avance. Et toi, tu peux danser avec lui ». Ainsi, loin d’être une chose triste, la « catastrophe » (au sens premier) est un nouveau départ, une preuve que ce monde est vivant et se transforme constamment. La danse plutôt que l’effondrement, voilà un beau message !

Le Grand échangeur

Le Grand échangeur
Louise Drul
Sarbacane, 2026

Embouteillage du futur, migrations d’aujourd’hui

Par Anne-Marie Mercier

La narration, en images séquentielles, présente le déménagement d’une fillette et de sa mère.
Véra, la mère de Solly vivait de la pêche. Ne trouvant plus assez de poissons dans la rivière qui longe leur terrain, elle doit donc aller chercher ailleurs d’autres eaux plus propices pour poursuivre son activité.
Elles ne changent pas de maison, c’est la maison qui change de place : dans cet univers, il n’y a pas de routes au sol mais des rails aériens qui permettent de suspendre des véhicules (qui sont souvent des maisons de formes très variées et surtout très biscornues, tout ça est très joyeux) pour les déplacer en l’air. Tous se complique au moment où les câbles se rencontrent dans un nœud complexe, celui du grand échangeur.
Cette vision des déplacements du futur est très inventive et poétique. Elle est aussi politique : les câbles ont été créés par les gens du Nord pour aller en vacances dans le Sud. Ils font tout pour empêcher ceux du Sud de se rendre dans le Nord, avec l’aide des fureteurs (espèces de fantômes volants à casquette et cravate, qui ressemblent à des douaniers mais aussi aux détraqueurs de Harry Potter).
On aura reconnu les grands traits de la politique migratoire.
Que l’héroïne et sa mère soient bien blanches et bien blondes et qu’au contraire la fillette du Nord rencontrée en route soit bien brune ne brouille pas vraiment le propos. Migrant pour des raisons économiques liées à l’exploitation capitalistique des ressources naturelles de leur pays, elles cherchent un endroit où vivre et subsister, quoi de plus naturel ?
Cela relève d’ailleurs de ce qu’on appelle Le Droit naturel…

Nuit noire, nuit blanche

Nuit noire, nuit blanche
Alice de Nussy et Stéohane Kiehl
Grasset jeunesse, 2026

Au Clair de la nuit

Par Anne-Marie Mercier

Placé sous l’influence revendiquée de Pierre Soulages avec cette phrase « Mon instrument n’était plus le noir mais cette lumière secrète venue du noir », l’album est effectivement entièrement noir, éclairé seulement par quelques touches de blanc et de gris. Un petit personnage à tête de chat vêtu d’une ample robe nous entraîne dans ce voyage, nous faisant basculer d’un point de vue négatif  (nuit noire, page de gauche) à un autre, plus positif  (nuit blanche page de droite).
La nuit est ainsi décrite tantôt comme terrifiante, tantôt comme rassurante, vide ou pleine, bruyante ou silencieuse. La nuit est un paradoxe permanent. On la contemple dans de superbes images (noires) de fonds marins, de forêts, de ciels étoilés, de lune, de villes… La nuit c’est le monde. La beauté des images fait que malgré le balancement régulier entre côté noir/ côté blanc, c’est le blanc qui l’emporte : la nuit est devenue lumineuse, une prouesse graphique et éditoriale (bravo aux imprimeurs).

Notons que par une malheureuse coïncidence, le titre est également celui d’un podcast de France Inter donnant la parole à la victime d’un viol. L’expression « nuit blanche » peut prendre de multiples sens.

Où va le racisme ?

Où va le racisme ?
Cécile Benoist – Elodie Perrotin
Editions du Ricochet 2026

S’aimer plutôt que s’hainer

Par Michel Driol

Publié dans la collection POCQQ (Pourquoi Où Comment Qui Quand), voici un documentaire à destination des adolescents – collégiens, lycéens – qui aborde avec clarté et précision la question du racisme. Il s’ouvre par deux citations, l’une du rappeur Dadju, l’autre de l’écrivaine Chimamanda Ngozi Adichie, puis par une introduction qui établit la présence du racisme dans la société, les discours, les médias et même certaines institutions. Un premier chapitre, à base de vrai/faux, s’interroge sur ce qu’est le racisme. Un deuxième chapitre aborde la question dans une perspective historique et géographique. Le troisième chapitre montre en quoi le racisme exclut toujours l’autre. Le chapitre suivant, des sociétés racistes ? Pose la question du caractère systémique du racisme en tant qu’il vise des groupes et produit des hiérarchies. Enfin, le dernier chapitre, en finir avec le racisme, évoque différentes attitudes contemporaines qui vont de la réécriture de certains textes au déboulonnage de statues, interrogeant sur la meilleure façon de lutter contre ce fléau. L’ouvrage se termine par une abondante filmographie, sitographie, filmographie pour aller plus loin.

L’ouvrage se veut à la fois engagé et éclairant. Engagé dans la lutte contre le racisme et toutes les formes de discrimination, il invite à réagir et à lutter, à sa mesure, à sa portée, contre les discours, les attitudes, les propos relevant du racisme. Eclairant, il est toujours minutieux, documenté, apportant des éléments scientifiques, historiques, politiques pour expliquer les phénomènes évoqués. Il ne cherche jamais à apporter des réponses toutes faites, mais montre, au contraire, que différentes voies sont possibles pour lutter contre les discriminations et construire une société plus juste et plus égalitaire. Au rebours des discours simplistes et simplificateurs, il montre la complexité du monde, de l’histoire, des attitudes et des réactions.  Tout cela est abordé avec un grand souci du lecteur : explication des termes liés aux concepts abordés, bien sûr, mais surtout une écriture à la syntaxe sans complexité inutile, et le choix de la multiplication des questions traitées en une page synthétique, de façon à ne pas décourager les lecteurs. Ajoutons à cela une mise en page aérée, et des illustrations toujours adéquates pour rendre l’ouvrage accessible à tous.

Un ouvrage qui devrait avoir sa place dans tous les CDI de collège et de lycée, afin de débusquer avec les autrices ce qui se cache dans les non-dits de l’histoire et de certains discours, de façon à pouvoir les déconstruire,  pour mieux vivre ensemble.

Le Grand Voyage

Le Grand Voyage
Karen Hottois – Delphine Renon
Seuil 2019 – 2026

Partir loin, ou rester ici

Par Michel Driol

Premier jour des vacances. Cambouy arrive, tout excité, chez Emmett pour lui proposer de faire un grand voyage. Emmett, qui n’est pas très enthousiaste, accepte pourtant, et les voilà partis. Arrivés à la clôture du champ, Cambouy propose de s’arrêter, et, au milieu de la nuit, terrifié à la perspective de laisser sa maison, son lit, il retourne chez lui. Mais Emmett a pris gout aux voyages… Les voyages imaginaires que propose Cambouy ne le satisfont pas. Il voudrait tant voir la mer… Et finalement, c’est une petite troupe, composé des deux amis, d’Amanda, Loup, Marley et Gaufrette qui se met en route.

Cette nouvelle aventure d’Emmett et de Cambouy, découpée en trois courts chapitres,  propose un récit dans lequel les rôles n’arrêtent pas de s’inverser. L’entreprenant et enthousiaste Cambouy se révèle un poltron bien casanier, et le pantouflard Emmett cachait un aventurier en puissance. Telle est la vertu des nuits sous la tente, du voyage, de l’inconnu de révéler à chacun sa personnalité propre. Et une fois le gout de partir voir la mer ancré au fond de soi, difficile de vivre sans  dépérir.  Les grands changements sont toujours accompagnés de grandes appréhensions, mais le récit montre la force de l’amitié pour créer des liens, et permettre à chacun d’être à l’aise, de quitter son confort pour partir explorer le nouveau, et faire plaisir à Emmett.

Le texte est tout en douceur poétique. Poésie des mots qui forment litanie lorsqu’Emmett évoque les mers de toutes les couleurs. Poésie des songes et des rêves évoqués.  Poésie des expressions comme le fil invisible qui relie Cambouy à sa maison.  Pour autant, le texte ne manque pas d’humour dans sa façon d’évoquer, par exemple, les nuits sous la tente, et les ronflements. Mais surtout le texte est une belle ode à l’amitié, dans la façon dont les personnages se soucient les uns des autres, s’entraident, se comprennent, se dépassent afin de ne laisser personne sur le bord du chemin.

Colorées, expressives et vivantes, les illustrations montrent bien les émotions et les sentiments par lesquels passent les personnages, dans un univers campagnard estival assez paradisiaque.

Des personnages, touchants par leurs fêlures, par leur amitié aussi, pour raconter l’excitation des vacances, les plaisirs de l’exploration et du partage de nouvelles expériences qui contribuent à souder les liens.

Je viens en paix, lâchez-moi un peu les antennes !

Je viens en paix, lâchez-moi un peu les antennes !
Rodolphe Guerra, Léa Louis (ill.)
Éditions courtes et longues, 2026

Petits enfants, grands parents, des planètes de vacances

Par Anne-Marie Mercier

Ce roman est parfait pour accompagner les vacances d’ados envoyés à la campagne chez leurs grands-parents, à moins que ce ne soit le contraire… En tout cas chacun connaitra les nombreuses occasions générant l’incompréhension et les moyens de régler les situations difficiles sans appeler les parents à la rescousse. Premier point : pas de commentaires sur la longueur des cheveux !
Évidemment, tout est nul sauf les animaux (le récit est conduit par le jeune garçon), il n’y a pas de réseau,  et les grands-parents ne comprennent rien à rien. Quand, pour couronner le tout, le petit-fils se dit être un envoyé de la planète Rodor chargé d’étudier les terriens et les appelle « Mamie 328 » (parce que c’est le numéro de sa maison dans la rue), et « Papy 328 b » (parce qu’il y en a eu un autre avant), ça ne manque pas de dégénérer…
Il évoque en passant ses copains du collège qui lui manquent, ses profs débiles et ses parents, qui ne lui manquent pas du tout. Avec un ton détaché, voyant tout de Sirius, il ne perd pas une occasion de faire remarquer aux « terriens » (ses grands-parents et leurs relations) leurs inconséquences et ce qu’il appelle leur manque de logique. Quant à sa propre logique, elle est souvent totalement tordue et provoque des catastrophes.
C’est très drôle et décapant. Le désarroi des grands-parents, comique, pourrait devenir tragique si, à la fin, un début de compréhension, mais surtout la tendresse et l’humour ne venaient aligner les planètes…
Bonnes vacances… À tous et toutes !

 

 

La Cabane de vacances

La Cabane de vacances
Marie Barguirdjian – Jean Claude Alphen
D’eux 2026

Ecureuils et robinsonnade

Par Michel Driol

En vacances chez Maminou, Alice, Thelma et Paul sont ravis de retrouver leurs habitudes. Mais, un jour de canicule, l’ennui commence à se faire sentir. Implacable, Maminou les envoie dehors. Rencontrant leur voisin Lucas, ils décident de construire une cabane de vacances. Il faut d’abord choisir avec soin l’emplacement. Ce sera près d’un noisetier bien garni. Mais, une fois la cabane achevée, un écureuil arrive, et, quand il leur demande ce qu’est une cabane de vacances, et qu’ils parlent de manger des noisettes, voilà l’animal qui revient avec une foule de ses congénères,  qui occupent tout l’espace, chassant les enfants…

Non sans humour, voilà un album qui parle de vacances chez une grand-mère, du plaisir de retrouver un lieu familier, mais aussi du besoin de nouveau quand on a épuisé tous les jeux, toutes les activités. Cela semble bien saisi sur le vif ! Un album qui reprend aussi le thème de la cabane, lieu refuge, maison en réduction à construire pour s’y sentir bien.  Cabane de vacances, dit le titre, commenté par Paul comme une cabane où on ne fait rien. Eloge de la paresse, du farniente, du loisir, de la gourmandise épicurienne avec les noisettes en abondance Mais les utopies – dans lesquelles les hommes et les animaux communiquent – se heurtent au réel… ici incarné par une famille d’écureuils, conduisant à une chute inattendue.

Le récit est rapide, enlevé, faisant la part belle à des dialogues pleins de vie, montrant les joies et les hésitations de enfants, leurs négociations pour trouver l’endroit idéal… Les illustrations, brossées à grands traits, sans chercher le réalisme, sont pleines de détails et renvoient bien à une certaine naïveté de l’enfance heureuse et libre au sein de la nature.

Un album amusant qui montre comment l’ennui met en route l’imagination, un album qui parle des jeux entre frère et sœurs, voisins, dans un été qu’on voudrait sans fin, un album joyeux qui parle d’amitié et de découverte du monde proche.

Son Lac

Son Lac
Marine Carteron
Rouergue (epik), 2026

Jeunes gens, méfiez-vous des rivages…

Par Anne-Marie Mercier

Si vous allez passer vos vacances au bord du Lac d’Annecy, ce livre est pour vous. Ou peut-être ne devriez-vous absolument pas le lire… La terreur risque de vous accompagner pendant tout le temps où vous fréquenterez ses rivages.
La dame du lac évoquée par le titre n’est pas celle du roman arthurien, mais celle qui hante ce lac même, la dame d’Angon, coupable d’avoir séduit un moine du prieuré de Talloires, et peut-être, après avoir échappé à ses bourreaux, d’avoir causé la mort de nombreux jeunes gens jusqu’à l’époque contemporaine.
Le récit se déroule donc sur plusieurs époques en parallèle. L’une est celle des origines de la créature qui deviendra cette Dame. Son peuple a été décimé par une catastrophe, un peu à la façon des dinosaures, et elle est la seule survivante. Elle reste seule pour l’éternité, croit-elle, jusqu’au jour où l’espoir revient. Ainsi, au XIIIe siècle, sous l’identité d’une riche, noble et pieuse dame, elle a séduit un jeune moine et, à sa grande surprise, en a conçu un enfant. Elle suppose que ce moine, dont la famille est originaire d’un village proche a des gènes compatibles avec les siens. Avec cela, l’espoir de redonner une vie à sa race revient : elle traquera les jeunes hommes issus de certaines familles pour en faire ses amants et les emprisonner dans son domaine aquatique – les autres elle les dévore tout simplement. Un épisode qui se déroule au XIXe siècle comporte une partie sous forme de roman épistolaire pastichant les romans fantastiques de l’époque : une jeune fille essaie de convaincre son frère de ne jamais revenir chez eux, convaincue qu’il sera la prochaine victime. Elle passe pour folle, il lui écrit à son tour… mais disparait et son corps, comme celui des autres, ne sera jamais retrouvé… jusqu’à l’époque contemporaine qui dévoile tous les mystères macabres cachés dans les grottes souterraines du lac.
La question de la solitude du monstre, un thème que l’on retrouve dans bien des œuvres fantastiques, comme Frankenstein par exemple, est centrale dans ce roman. L’époque contemporaine la montre, attirant dans ses filets, un adolescent, puis son frère… puis leurs amis… Incompréhension, mystère, disparition de l’aîné, enquête policière, refus du surnaturel, de nombreuses étapes, se succèdent, alternant avec des retours sur les époques antérieures : ses amours avec le frère Jean, puis d’autres. Le groupe d’amis héros de la partie contemporaine du roman, composé de trois garçons et d’une fille finit par comprendre qu’il y a derrière tout cela une malédiction familiale, ou du moins un lien historique entre leurs familles et la Dame : il y a une histoire de sang entre eux…
Le suspense est très bien mené, la vérité se dévoilant peu à peu. Certaines descriptions sont glaçantes, et la fin prend l’allure de thriller. Le personnage de la Dame, un peu monstrueuse, un peu sorcière, et somme toute très humaine est fascinant. Elle rejoint les nombreux personnages de femmes aquatiques inquiétantes : les sirènes, Mélusine, la femme serpent, et enfin la figure un peu plus rassurante du la Dame du lac de Lancelot.

Panique au potager

Panique au potager
Jean-Baptiste Drouot – Maud Legrand
Les 400 coups 2026

Des légumes et des hommes

Par Michel Driol

Dans le jardin de Monsieur Blachère, tout va bien, tout va si bien que les légumes parlent et chantent. Mais lorsque Monsieur Blachère meurt, c’est l’anarchie qui s’installe. Chaque légume n’en fait qu’à sa tête. Quand la ferme est rachetée par un couple de citadins qui parlent de transformer le potager en piscine, c’est la révolte, et les légumes se débrouillent pour faire fuir les nouveaux propriétaires. Arrive enfin une jeune fille, Mauricette, qui les fait vivre mélangés. Mais impossible de la faire fuir… jusqu’à ce qu’elle les cueille et les partage avec ses amis.

Prendre comme personnages des légumes poussant dans un jardin, voilà qui n’est pas banal, surtout lorsqu’on leur donne une personnalité, des attitudes bien caractérisées. Des carottes au naturisme un peu exhibitionniste, des laitues bien pudiques, ou des pauvres topinambours, que personne n’écoute. Des légumes capables à la fois d’individualisme, mais aussi de s’associer contre un danger commun. Au texte correspondent les illustrations, qui donnent à chaque légume des yeux pour voir, et surtout une bouche pour s’exprimer ! L’ensemble est donc plein d’humour et de fantaisie;

Pour autant, la signification est plus complexe, et laisse le lecteur entre joie et tristesse. En effet, ces légumes vivent mal l’autogestion, c’est la moins qu’on puisse dire. Sans jardinier, ils envahissent tout l’espace, ne savent plus vivre ensemble, se chamaillent pour l’arrosage. Face à de nouvelles pratiques, qui visent à les associer pour les faire pousser ensemble (non-dit explicitement dans le texte, qui évoque simplement une nouvelle méthode de culture), ils se révoltent. Chacun chez soi ! On veut bien s’associer contre le danger, mais pas plus… Des légumes qui parlent et vivent ensemble, auxquels on s’attache forcément. Que penser de la dernière page, où on les voit finir en ratatouille ou jardinière ? Jamais l’album n’évoque le destin de ces légumes, ni dans les premières pages, où Monsieur Blachère est présenté explicitement comme un agriculteur, où l’illustratrice montre des légumes souriants dans un panier, ni dans les dernières pages. De surcroit, le texte insiste sur la cruauté de Mauricette, qui les arrache avec une prévision diabolique, qui évoque la volonté des légumes de se cacher, de s’enfuir pour échapper à cette triste fin, pourtant bien réjouissante pour les convives.

Cette ambiguïté de l’album, liée à l’effet de surprise de la chute, n’est pas à mettre à son discrédit. Elle invite au contraire à réfléchir aux finalités de l’agriculture, à ce qui est vivant ou non, à notre façon de prendre soin, ou pas, de ce qui nous nourrit. Le décalage produit par l’album, qui choisit de donner vie, émotions et parole aux légumes,  produit un humour qui invite le lecteur à se questionner. A se questionner aussi sur ce qu’il y a d’humain dans la société de ces légumes, qui ont besoin d’un chef, fût-il celui – ou celle – qui les mangera… Dure leçon à retirer de cet album !

Un album plus complexe donc qu’il n’en a l’air, qui prend l’allure d’une fable désopilante pour réfléchir sur les rapports de pouvoir.