5 questions à poser à un oiseau

5 questions à poser à un oiseau
Laurence Gillot – Guilin Braïda
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Pour faire le portrait d’un…

Par Michel Driol

Avec sa voix haut perchée, le narrateur est harcelé par la bande de Barnabé. Rentrant de l’école, il trouve un carnet où une écriture enfantine a écrit 5 questions à poser à un oiseau, mais aussi à la guerre ou à la neige qui fond. L’autrice ? Sa voisine, qui se fait reconnaitre en lui posant 5 questions.5 questions qu’il modifiera un peu sur le tableau noir  – 5 questions à poser à quelqu’un qui a une drôle de voix… Et le maitre de proposer qu’on écrive 5 questions à ceux qui se moquent…

Voilà un récit qui d’abord s’inscrit sur un fond de dénonciation du harcèlement. Un harcèlement qui vise un garçon, dont la voix de soprane attire les moqueries, dont la voix étrange est d’abord ce qui le caractérise, y compris pour la jeune voisine qui vient rechercher son carnet. Comment aller outre les particularités physiques qui échappent à la norme ? Faut-il les remarquer ? En faire abstraction ?

Mais, s’il aborde ces questions-là, cette souffrance ressentie par le héros, le récit le fait avec beaucoup de créativité, à travers cette forme à la fois poétique et politique des cinq questions. Cinq questions posées à ce qui nous entoure, tant  éléments naturels que réalités humaines. C’est en cela que la dimension poétique rejoint la dimension politique du vivre ensemble. Cinq questions qui, certes, invitent à mieux cerner l’autre dans son identité mais qui ne sont pas suivies des réponses dans l’ouvrage. Soit parce que les éléments à qui elles sont adressées n’ont pas la parole – oiseau, neige, guerre – soit parce que les questions sont plus importantes que les réponses, qui invitent à l’introspection et à la réflexion.

La thématique très prévertienne de l’oiseau parcourt tout l’ouvrage. Dans les illustrations où les oiseaux reviennent comme un leitmotiv, élément de moquerie dans la bulle disant les insultes adressées par Barnabé au narrateur, héron majestueux devant un ballon à la fin.  Dans le texte, avec le héron brodé sur le mouchoir ou devenu objet de jeu pour les enfants qui  peuvent enfin prendre leur envol.  Quoi de plus libre qu’un oiseau ?

Cet ouvrage qui s’empare d’une superbe idée et d’une forme très poétiques invite, évidemment, ses lecteurs et ses lectrices à le prolonger sur les pages blanches qui suivent le récit, les incitant à questionner le monde plutôt que de se contenter de réponses toutes faites, et à prendre leur envol, comme les deux héros à la fin du récit pour aller à la découverte des autres. Gageons que, dans les rencontres et les dédicaces, il y aura toujours 5 questions à poser à une autrice, à une illustratrice et à un éditeur. Pourquoi pas ?

Avant toute chose

Avant toute chose
Carl Norac & Eléonore Scardoni
Cotcotcot 2025

La musique et le paysage

Par Michel Driol

Tout commence par une note de musique qu’on attend, un texte imprimé sur un calque révélant-masquant une page jaune illustrée d’un rectangle noir, et un autre texte, remontant au big bang. Puis le voyage commence, page après page, autour d’un incipit qui évolue : la première fois que je suis entré en musique, la deuxième fois que je suis entré en musique… jusqu’à la septième fois. On est alors au centre du recueil, où se font face le paysage et la musique.  Alors commence le retour, avec un incipit la septième fois que je suis entré dans un paysage, puis la sixième fois… Et enfin la page jaune, et son rectangle noir, et le calque final qui clôt le texte sur une ultime question.

Album, recueil , ou livre d’artiste, ce livre est tout cela à la fois, dans sa construction, dans sa conception, pour entrainer le lecteur, le « tu » du texte, dans un voyage expérimental entre les mots de Carl Norac et les lithogravures Eléonore Scardoni. Ces dernières transcodent, en fait, des perceptions auditives où l’on reconnait le motif des ondes sonores sur des fonds colorés, dans une belle abstraction figurative. En fin de livre, une page précise où ces sons ont été entendus, volière, marais, jardin, et identifie les sons : oiseaux divers, mais aussi travaux ou train qui passe, donnant ainsi à voir cette fabrique des œuvres dans lesquelles s’inserre le texte de Norac.

Le texte propose ainsi un aller et retour, tant dans le temps que dans l’espace. Espace du paysage, bien sûr, paysage tantôt maritime avec la vague et le sable, domestique avec le lit ou le jardin, paysage habité de grenouilles ou d’oiseaux.  Paysage sonore, où se mêlent  bruit de la nature, instruments de musique, et surtout silence. Mais aussi voyage dans le temps, aussi bien à l’échelle de l’univers (avant le big bang) qu’à l’échelle individuelle, celle des souvenirs, marquée par l’anaphore la première, deuxième… fois.

Avec Verlaine en arrière-plan, de la musique avant toute chose, le texte s’interroge sur les origines, sur ce qu’il y avait avant toute chose : la musique ou le silence ? Mais le silence n’est-il pas aussi de la musique ? Un recueil qui joue sur le crescendo – decrescendo, sur le voyage aller-retour, dans lequel il convient de s’immerger afin de se laisser emporter par les textes et les œuvres graphiques qui renvoient à notre propre expérience du monde, de la musique et de l’observation des paysages. Si la poésie est ce qui donne à voir, elle est aussi ce qui se tait pour donner à entendre, dans de grandes marges de silence…

Le Jongleur de mots

Le Jongleur de mots
Gilles Tibo – Emilie Leduc
Isatis 2025

Au plaisir des mots

Par Michel Driol

Gilles Tibo propose ici 16 poèmes autour des mots et des livres, de la poésie et des histoires. On y rencontre ainsi des personnages hauts en couleur, enfants le plus souvent. Ainsi Ninon qui fabrique une  bibliothèque sur roulettes, ou Momo qui étiquette chaque objet de son nom, pour ne pas l’oublier, Claire qui voyage dans les livres, ou Max qui invite à la table de ses parents tous les personnages des contes qu’il adore… Mais parfois l’auteur évoque le destin d’un arbre, devenu papier, puis livres dont les pages laissent entendre le chant des oiseaux, ou nous entraine dans des cirques improbables, voire à la poursuite d’un écrivain voyageur. On y rencontre aussi quelques voleurs et un analphabète. Tout un monde joyeux et exprimant l’amour des mots sous toutes ses formes.

Dans le menuisier Guillevic comparait son métier d’écrivain à celui de l’artisan : Moi, j’assemble les mots, et c’est un peu pareil, écrivait-il. Gilles Tibo, lui, voit plutôt le poète comme un artiste de cirque, un artiste qui jongle avec les mots, avec les expressions, qui se donnent en spectacle, sont générateurs de joie, de beauté, d’émotion et de surprise. L’univers du cirque, avec sa magie, ses trucages, et les étoiles qui brillent dans les yeux des enfants.  L’univers du livre ainsi décrit vit au rythme des saisons, garde trace du bois dans le papier. C’est un univers merveilleux où les livres perdent leurs pages en automne, mais où les éléphants ont la minceur d’une feuille. C’est un univers de circassiens domptant les virgules, d’artistes de rues comme des saltimbanques trainant leurs valises de mots. Dans cet univers, les mots acquièrent leur autonomie, peuvent s’échapper des valises ou des livres. Parmi les livres, le dictionnaire tient une place particulière : collection de mots, dans les pages duquel il fait bon vivre. L’auteur jette un regard tendre sur ses personnages, jamais méchants, mais souvent loufoques, des personnages qui ont la passion des mots, des expressions. L’univers de la langue écrite devient ainsi univers à part entière, et nous sommes spectateurs-admirateurs de ces personnages qui font collection de mots, qui les assemblent, les recomposent. Avec les mots de tous, avec les mots échappés des livres, il s’agit de faire œuvre originale et personnelle. Tel est l’art poétique qui se dégage de ce beau recueil, superbement illustré par Emilie Leduc : des illustrations pleines de joie de vivre, de gaité,  d’enfants heureux et actifs.

Le recueil propose un voyage poétique et créatif au cœur des mots et des livres, en dit la beauté, l’importance pour tous, et surtout les présente comme un fantastique terrain de jeu et de joie de vivre.

La Fée bleue

La Fée bleue
Marie Détrée
Rouergue 2025

Comme un cherche et trouve…

Par Michel Driol

La Fée bleue, c’est l’amour invisible d’Aimé, le dompteur de nuages. Il la cherche partout, et demande  tant à Agathe la contremaitre de la carrière de pierre qu’aux gallinacées ou au tigre où elle se trouve. En vain…

Ce récit en randonnée est aussi très poétique. Une poésie qui joue sur les sonorités, les homophonies, les  rimes parfois, les rythmes souvent. Une poésie qui joue aussi sur les mots, qui s’associent de façon parfois inattendue, parfois à la limite du clin d’œil ou du double sens. Une poésie qui joue aussi sur la situation, nous proposant le monologue d’un improbable dompteur de nuages et qui côtoie le merveilleux de l’univers du cirque à l’ancienne.

Les illustrations sonnent comme un hommage à ces vieilles images d’Epinal dans lesquelles il fallait trouver un personnage bien caché dans des feuillages ou un motif. C’est le cas ici, le lecteur étant invité à trouver la fée bleue qu’Aimé, le mal nommé, ne voit pas. Elle se dissimule un peu partout dans les images, parfois de façon évidente, parfois de façon plus subtile.  Autant qu’un clin d’œil à l’imagerie d’Epinal, les illustrations ont un aspect retro qui plonge dans le monde du cirque du début du XXème siècle, avec ce personnage de colosse dompteur dont les moustaches et le marcel évoquent bien les hercules de foire. Qu’on soit dans la jungle ou sous la mer, elles multiplient les animaux, les végétaux dans une luxuriance proche de la naïveté du douanier Rousseau, techniques mises à part, puisqu’ici tout est stylisé et fait au feutre, et à l’aquarelle.

Au final, cet album dit la quête de l’être aimé par une sorte de géant lunaire pas très malin. Quête universelle de l’amour d’un être inaccessible magique, merveilleux. Quête qui entraine les quolibets des autres, leur moquerie. Quête qui pourtant se clôt sur deux leçons de sagesse. La première, que chacun est caché sous un masque, comme la fée cachée dans les images. La seconde, c’est que cette quête d’un être extérieur est peut-être bien celle d’un moi profond. La Fée bleue se cacherait-elle en Aimé, comme un contraire ou un complémentaire, une autre vérité ?

Un album en forme de cherche et trouve, poétique et sensible, qui aborde de façon originale la quête de l’autre et de soi même.

Un trou dans le tout

Un trou dans le tout
Eleonora Marton  traduit par Laure Meier
Helvetiq 2025

Tentative d’épuisement d’une forme circulaire

Par Michel Driol

On commence avec une tache de rousseur sur la joue, on passe par le dernier biscuit sur l’assiette, le soleil à travers mes lunettes de star, et on termine avec un rond invisible sur la page. Toutes les pages sont identiques, à quelques détails près. La taille du rond, de plus en plus grand, les couleurs, avec l’inversion des couleurs entre le rond et le fond de page entre la page de droite et la page de gauche, et la légende qui renvoie à des choses le plus souvent très concrètes.

Cet album, à la fois très conceptuel et très graphique est aussi très poétique, dans la mesure où il invite le lecteur à voir, à regarder objets qui ont tous en commun d’être circulaires. Pas des trous, non, contrairement à ce qu’annonce le titre, mais des choses tantôt plates, tantôt sphériques, parfois plus complexes. Les légendes des pages de gauche et de droite établissent des connexions parfois évidentes, parfois plus subtiles, rapprochant ainsi, à la manière des surréalistes, des éléments bien éloignés. Si on passe du plus petit au plus grand, on passe aussi du visible à l’invisible, du bon côté à l’autre côté. Tout se passe comme si les choses évoquées disparaissaient à la fin, devenaient invisibles, sombraient dans le grand trou, une fois le livre fermé. Parfois ne restent que des traces, comme celle de l’horloge enlevée du mur, un détail oublié. Ces trous deviennent aussi trous de mémoire, souvenirs, rêves, prenant ainsi une autre dimension, plus humaine, éléments d’un échange entre un « je » et un « tu » dont on ne pourra jamais cerner les contours. Des souvenirs, pensera-t-on…

Comme de nombreux albums contemporains, on a une proposition qui se situe  entre l’album pour enfant et le livre d’artiste, entre le jeu de devinette et le jeu littéraire, pour inviter petits et grands à s’émerveiller, rêver, parcourir et découvrir un monde à la fois concret et abstrait.

Le Talisman

Le Talisman
Ronald Curchod
Rouergue 2025

Furtive rencontres

Par Michel Driol

C’est l’automne. Un garçon suit un lièvre qui le conduit vers un lac, sur lequel il s’embarque avec une fille. Le lendemain, le garçon emprunte à son tour la barque, arrive sur une ile, où se trouve comme une église de bois consacrée au lièvre, qui y est reproduit en icone, en sculpture… De retour sur la rive, la fille lui tend un talisman et part. Maintenant vieil homme, il revient parfois dans le bois, et c’est l’hiver.

 C’est une histoire de voyage, de transmission, de souvenir et de temps qui passe, dans une atmosphère onirique pleine de poésie. Poésie du texte, et poésie des illustrations, réalisées selon la technique de la tempera. Texte et illustrations alternent, laissant ainsi pleinement profiter du plaisir des mots puis du plaisir des illustrations, de véritables tableaux qui font glisser de la chaleur des tons de l’automne à la froideur bleutée de la nuit.  Des tableaux qui reconstituent la magnificence de la forêt des contes, le mystère de la nuit peuplée d’étoiles et de quelques lumières,  et le somptueux intérieur de l’église peuplée  de statues de lièvres, éclairées à la bougie.

Le texte, dans sa forme, prend l’aspect d’un long poème dont les vers, tantôt courts, tantôt plus longs, proposent un rythme de lecture permettant de détacher certains mots, de les mettre en relief. Si le texte suit les actions du garçon, il laisse aussi entrer pleinement toutes les sensations liées à la nature : froissement des feuilles de l’automne, oiseaux qui se taisent quand vient la nuit…C’est une histoire éminemment symbolique à plusieurs niveaux de lecture. On retrouve, bien sûr, la trace d’Alice au Pays des Merveilles, avec un lièvre roux au lieu d’un lapin blanc, mais c’est toujours un animal qui guide, qui conduit, vers un autre univers, un univers clos, une ile, un lieu qui respire le sacré, mais un sacré à la gloire d’un animal, magnifié, à la quête de l’amour peut-être. Chacun interprètera à sa guise, bien sûr, le sens de ce talisman, gage donné par une fille à un garçon, gage conservé toute une vie… L’album, qui plonge le lecteur au sein d’une nature paisible et mystérieuse, n’en dit pas plus, et c’est très bien ainsi.

Un album sous forme de conte, à contempler, qui donne l’impression d’une suspension puis d’une accélération du temps. Magique.

Pizza 4 saisons

Pizza 4 saisons
Thomas Vinau – Anne Brouillard
Editions Thierry Magnier 2022- 2025

Là tout n’est qu’ordre et beauté…

Par Michel Driol

Les quatre saisons sont un thème majeur dans les formes artistiques. Peinture, musique, et bien sûr poésie. C’est à cet exercice que se livrent Thomas Vinau pour le texte et Anne Brouillard pour les illustrations. En commençant, une fois n’est pas coutume, par l’automne, qui nous fait suivre un vilain petit bonhomme le long d’une route qui mène tout droit vers nulle part. Puis c’est la tour de Pic, en hiver, un Pic protéiforme pour qui le givre n’est autre que la lumière cassée en mille éclats du miroir du ciel. Le printemps nous fait suivre, paradoxalement, un camion rempli de fruits tout pourris. Enfin l’été s’accompagne de l’évocation d’un berger presque cosmique.

Le titre, Pizza 4 saisons, ouvre sur un imaginaire culinaire et gastronomique en évoquant un plat bien connu des enfants, mais  qui contraste avec le propos et l’atmosphère des textes et des illustrations. Les mots de Thomas Vinau font jaillir les sensations et les impressions de chaque saison avec douceur, dans un entre deux entre le réalisme des choses évoquées et l’imaginaire qui les transfigure. S’y mêlent les humains et les végétaux, le ciel et la terre dans les métaphores et les images  C’est un monde en mouvement, un univers baroque du changement, du reflet que dessinent ces quatre saisons, à l’image de ce vilain petit bonhomme qui dessine sur la buée des vitres, de Pic, qui est tantôt petit garçon, tantôt hérisson, tantôt petite bête de buée. Thomas Vinau évoque avec finesse les sensations, la lumière du printemps, les odeurs de moisi ou les piaillements des oisillons masqués par les brinquebalements du camion. Cette évocation bien singulière des quatre saisons n’a rien de convenu, et se caractérise par la finesse des images qui donnent à voir, de manière à la fois réaliste et symbolique, le cycle du temps qui passe.

Les illustrations d’Anne Brouillard constituent aussi une belle variation sur le thème des quatre saisons. Elles montrent une forêt, tantôt en plein brouillard, tantôt sous la neige, une maison, des animaux, et un enfant dont on suit quelques activités. Tantôt des paysages, tantôt des petits gros plans qui montrent des oiseaux ou l’enfant. On remarque en particulier la splendeur de la lumière changeante, que ce soit celle du jour ou de la nuit, et le traitement des reflets sur les vitres, ou dans les flaques d’eau.

Des illustrations composant un paysage de conte de fées, qui semble hors du temps, où tout n’est qu’ordre et beauté, calme, et un texte rempli de belles surprises pour évoquer, de manière très personnelle, ce cycle immuable des saisons, dans une belle harmonie.

Le Silence des porcelaines

Le Silence des porcelaines
Agnès Domergue – Valérie Linder
Cotcotcot 2025

A un chat gris souris

Par Michel Driol

C’est l’histoire d’une rencontre, entre la narratrice et un chaton gris souris qui s’adopte chez elle, avec lequel elle joue, et qui vit sa vie de chat, entre les porcelaines et la fenêtre, puis qui disparait, laissant sa maitresse seule…

Imprimé dans un petit format, presque carré, un petit format qui renvoie à l’intimité de la confidence entre le je qui s’exprime et le lecteur, petit format qui renvoie aussi à l’intimité de la relation entre le chaton et sa maitresse, petit format qui renvoie enfin à la petite taille du chaton, à celle des porcelaines que l’on retrouve dans le titre. Un titre sous forme d’énigme poétique, à l’image de ce texte qui oscille entre le récit et le poème, qui installe une poésie de l’intime, du quotidien, des petits riens.

Le texte commence sur le mode d’un unique « je me souviens », souvenir de la rencontre, et se clôt sur ce même souvenir, reprenant les mêmes mots, mais se jouant de l’homonymie entre la couleur gris souris et le verbe sourire, comme pour signifier le lien tout particulier entre l’animal de compagnie et sa maitresse. Texte court, entre 2 et 6 vers libres par page, texte qui se permet  parfois une l’assonance ou une rime en fin de vers. Le texte est particulièrement travaillé, se rapprochant parfois du haïku ou de la comptine, jouant sur les répétitions, les structures parallèles, associant les mots pour créer des images. Certaines formules ont une force toute particulière, en particulier dans les renversements inattendus : perdue / je l’ai cherché ou dans la façon d’exprimer la confidence sur le rapport aux autres et la souffrance non dite : longtemps / j’ai fait semblant / de ne plus être triste.

Le texte est parfaitement mis en valeur par la mise en page et les aquarelles. La mise en page offre des temps de silence, comme de respiration entre deux moments évoqués par le texte. Moments de silence qui se font écho entre le début, le milieu et la fin, moments où l’illustration donne à voir des paysages ou des ciels lumineux qui s’opposent à l’intérieur de la maison, aux jeux du chaton, aux porcelaines. Les aquarelles très fines de Valérie Linder se situent entre le réalisme et l’abstraction, utilisant à merveille la diffusion des pigments colorés sur le papier pour créer des paysages de toute beauté.

Texte et illustrations se conjuguent pour créer l’atmosphère si particulière de cet album, faite de légèreté, de fragilité, et de tendresse, afin de relater une expérience à la fois intime, personnelle, et universelle : celle de l’attachement d’un être pour un animal de compagnie, celle de la perte, de la disparition, du deuil et de la reconstruction de soi.

 

Le Silence est à nous

Le Silence est à nous
Coline Pierré

Flammarion Jeunesse, 2025

Le poids des silences

Par Pauline Barge

Leo est une lycéenne discrète et sans histoire, qui aime passer du temps avec sa meilleure amie, Aïssa. Un jour, à la sortie d’un contrôle de mathématiques, sa vie est bouleversée. Elle assiste, impuissante, à une agression sexuelle. Leo reste sans voix, incapable de faire quoi que ce soit pour s’interposer. La culpabilité la ronge, et elle se décide à écrire à Maryam pour lui avouer ce qu’elle a vu et son silence. C’est la naissance d’une amitié et surtout, la naissance d’une révolte. Au lycée, les règles patriarcales règnent et les coupables ne sont pas punis. Alors Leo, Aïssa et Maryam lancent une grève de la parole. Si leur voix n’est pas écoutée, est-ce que leur silence sera plus fort ?
Coline Pierré nous livre un roman en vers libres, ce qui donne au texte un rythme fluide. Tout est court et fragmenté, permettant une immersion totale dans l’histoire où les émotions sont d’autant plus ressenties. Le vocabulaire, simple et accessible, s’adresse directement aux adolescents. La mise en page propose aussi des échanges par messages, ce qui rend d’autant plus vivant ce texte et les adolescentes qui prennent vie dans ses mots.
C’est un roman engagé qui met en avant des thèmes sensibles et actuels, évoqués tout en poésie. Dès le début, nous sommes happés par la question de l’environnement et du réchauffement climatique, qui révolte Leo. Cela fait également un pont avec les questions de sexisme très présentes à l’école sur la réglementation des tenues : « on couvrira nos nombrils quand il ne fera plus trente degrés en avril », sexisme et environnement s’entrecroisent. Si le roman parvient à tisser un lien entre des luttes souvent traitées séparément, c’est tout de même la liberté des femmes qui est au cœur de ce roman. C’est un livre qui met en avant la sororité et qui montre à quel point la lutte pour le droit des femmes est importante. Enfin, c’est un livre sur le silence. Il nous dit les non-dits à ne pas garder pour soi, les non-dits qu’il faut énoncer de vive voix pour que tout change, mais il explique aussi que certains silences sont inévitables et utiles. C’est un roman nécessaire, à la fois poétique et politique, qui offre aux adolescentes d’aujourd’hui un espace de réflexion sur l’importance de ces luttes féministes.

Mots clefs : adolescence, amitié, poésie, féminisme, liberté

Catégorie : LJ : roman réaliste / LJ : poésie

Nuit comme jour

Nuit comme jour
Sophie Grenaud- Anouck Boisrobert
Rouergue 2026

Berceuse pour enfant insomniaque

Par Michel Driol

Que peut dire une mère à son enfant pour qu’il s’endorme, alors qu’il a envie de tout autre chose ? Il veut jouer, dessiner, ou qu’on lui dessine quelque chose. Elle aimerait parler du temps qui passe.

Voilà un album qui évoque une expérience que tous les parents, sans exception, ont connue, celle des enfants qui ne veulent pas s’endormir, et trouvent tout un tas de choses à faire. L’album dit bien cette situation, et ce qu’il faut de patience pour parvenir à ce qu’un enfant glisse paisiblement dans le sommeil. Il dit aussi comment, au matin, on se réveille, après avoir dormi dans le même lit que l’enfant. Qui cavalera à la fin, toute la journée qui vient ? Non pas l’enfant, mais la mère après ce temps de repos écourté…

Si cette expérience est bien partagée par tous, ce qui l’est moins, c’est la poésie avec laquelle le texte évoque ce moment particulier, temps suspendu entre le réveil et le sommeil. Le texte dit l’opposition entre deux désirs. Celui de l’enfant, inscrit dans les  tu veux, tu voudrais. Celui de la mère, introduit par les j’aimerais, j’aimerais t’apprendre, te dire…Et, pour finir, le texte dit l’amour, avec ce cœur dessiné par les baisers et le pêlemêle des corps endormis.

La poésie de l’album vient d’abord du type de lien créé entre le texte et les images. Le texte évoque tout ce que l’enfant voudrait que la mère dessine, et les illustrations montrent comment ces dessins sont créés avec les étoiles ou avec la lune. Cette complémentarité est déjà une façon de construire un imaginaire partagé, dans lequel le réel, les désirs et le cosmos s’entremêlent tendrement  Mais elle vient aussi en particulier au cœur de l’album avec les paroles non dites de la mère, dans lesquelles se développe une belle métaphore entre les courses de la grande et de la petite aiguille de l’horloge et la mère et l’enfant, dans une rêverie autour du temps. Illustration et texte se fondent alors en un calligramme disant la fuite du temps, dans un travail syntaxique jouant des reprises, des répétitions, particulièrement réussi.

Les illustrations font la part belle au ciel, qu’il soit de nuit ou de jour, ciel sur lequel se détachent en bas le lit de l’enfant et les deux personnages, dans des couleurs pleines de douceur et de lumière.

Un bel album plein de délicatesse, pour dire avec une poésie touchante  tout l’amour qui se glisse dans l’anodin, dans le quotidien, le banal, pour dire aussi notre rapport à la perception du temps, et ce désir profond de transmission. Pour évoquer enfin ce sentiment complexe éprouvé entre un temps qui passe trop vite et le désir de voir s’endormir un enfant.