Les Bidules chouettes (Gala, Amel, Edith)

Collection « Les Bidules chouettes » (Gala, la petite pomme rouge, Amel la canette, Edith la chaussette)
Julie Bullier
La Poule qui pond, 2025

Objets inanimés, super héros des enfants ?

Par Anne-Marie Mercier

Cette collection met en avant des objets du quotidien des enfants – ou de leur quotidien supposé par l’autrice, sociologiquement il y aurait de quoi travailler. Fonctionnant sur le mode de la série, avec une couverture cartonnée, de format carré, elle reprend des éléments du succès de celle des « Petites bêtes ».
C’est essentiellement, en dehors de la représentation de scènes somme toute assez banales, un festival de blagues : les chaussettes amoureuses « font la paire », à la fête foraine elles s’arrêtent au stand de barbe à papa chez Ginette et Moussa (seuls les adultes souriront au jeu de mot).
En revanche Gala, la petite pomme rouge rend visite à sa grand-mère, fonctionne bien avec des jeux de mots faciles à comprendre quand on est accompagné de la référence au conte : la petite pomme rouge, Gala, est trognon, sa grand-mère est Granny (Smith), elle rencontre un pot de conserve qui s’appelle Lou ;il y a un pépin…
Belle idée, parfois un peu décevante mais les enfants qui aiment l’animation d’objets du quotidien se régaleront et les dessins sont… trognons !
Et il y en a plein d’autres, fruits et légumes compris 

La Promesse d’Aimé

La Promesse d’Aimé
Michel Rius – Zad
Utopique 2026

Ouvrez la cage aux oiseaux….

Par Michel Driol

Le héros est un jeune castor, aimé de ses parents, surprotégé par sa mère qui s’inquiète de le voir loin d’elle. Après une escapade dans la rivière, folle d’inquiétude, elle lui fait promettre de ne jamais recommencer. Mais le jeune castor dépérit peu à peu, en dépit de la bonne nourriture, des soins, et des médicaments.

Avec beaucoup d’empathie et de tendresse pour ses personnages, l’album expose ces sentiments, ces désirs contradictoires en anthropomorphisant une famille de castors, montrés, dans le texte et les illustrations, comme une famille très humaine, ayant attendu longtemps un enfant désiré, vivant dans une vraie hutte, vêtus de robes ou de pulls (de Noël), tricotant ou tressant un panier. Une famille peut-être un brin stéréotypée, avec une mère au foyer et un père au dehors, pêcheur, désireux d’emmener son fils avec lui…  L’album s’inscrit dans une temporalité symbolique, bien portée par les illustrations. C’est en été qu’Aimé s’échappe pour explorer la rivière, c’est en automne qu’il commence à dépérir, c’est en hiver que sa mère s’ouvre à ses amies de son incompréhension quant à la santé de son fils, c’est au printemps qu’un nouveau pacte lie la famille.

La narration est conduite à partir de petites scènes, illustrées en doubles pages très colorées et très expressives. On suit le point de vue d’Aimé, son ennui, son désir d’explorer le monde, son besoin de liberté, sa découverte de la détresse de sa mère quand elle l’a perdu. On est dans ses pensées, jamais dans ses paroles au discours direct, alors que l’on entend les propos de ses parents. C’est bien une façon de mettre cet enfant au centre de l’album, comme une figure de ses jeunes lecteurs. On peut toutefois se demander à qui s’adresse cet ouvrage. Sans doute à la fois aux parents et aux enfants. Aux enfants certes, qui ont du mal à comprendre pourquoi les parents leurs interdisent de faire leurs propres expériences, et s’inquiètent pour pas grand-chose. Mais aux parents aussi, qui ont du mal à comprendre qu’aimer, éduquer, c’est apprendre à être autonome, à voler de ses propres ailes, comme le jeune rouge-gorge qu’Aimé observe.

Un nouvel album de la collection Bisous de famille, qui continue d’explorer des situations quotidiennes et les émotions partagées… ou pas… au sein de la famille, pour questionner ici les formes de l’amour et les limites entre aimer et étouffer… .

Moi, Lubochka

Moi, Lubochka
Gilles Baum – Amadine Piu
Editions des éléphants 2026

Guerre et paix

Par Michel Driol

C’est un gros ours qui mène son existence d’ours paisible jusqu’au jour où des avions de guerre mettent le feu à la forêt et l’obligent à fuir. Blessé, il est soigné par un soldat solitaire, Sergiy, qui lui donne un nom, le nourrit, lui fait entendre de la musique… Peu à peu, les deux s’apprivoisent. Lorsqu’un camion vient rechercher le soldat, l’ours enfile ses habits et part au front à sa place.

La taïga, la neige, les noms des personnages, l’instrument de musique joué par Sergiy, tout évoque le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine, mais le récit a une valeur bien plus universelle. Il est question des ravages causés par la guerre sur la nature, sur les animaux, sur les hommes. Peur des bombardements, exode, blessure, l’ours ressent dans sa chair ces traumatismes, ce monde inconnu dans lequel il est précipité. De cela, l’album rend compte avec beaucoup de délicatesse, montrant cet ours s’humaniser peu à peu aux côtés du soldat. Finie l’insouciante primitive de celui qui vit simplement au gré de ses besoins, de ses envies, il apprend. Et le premier apprentissage est celui du langage. Le texte souligne sans cesse cette caractéristique humaine, dans une belle formule poétique : Il est propre aux hommes, l’art de nommer les choses. Face à cela, l’ours comprend, mais ne peut que grogner tout en étant, paradoxalement, le narrateur de ce récit. Face à la violence de la guerre, la musique, la parole, le jeu d’échecs sont des formes de résistance, installant une oasis de paix et de fraternité entre deux êtres bien différents, humain et animal, deux êtres aussi taiseux et discrets l’un que l’autre qui ont en partage autre chose que le langage.

Au delà de la guerre, de la paix, du sacrifice et de la fraternité qui forment la trame de ce récit plein de pudeur, c’est la question du langage qui est au cœur de l’album. Nommer les choses, voilà le propre de l’homme. Mais à quoi bon nommer les choses si c’est pour les détruire ? A quoi bon les nommer, si c’est pour ne pas s’entendre avec le voisin qui parle une autre langue ? Peut-être simplement pour le plaisir poétique des mots, telle cette étoile, Cassiopée, dont le nom seul fait rêver Lubochka. Des mots qui forment un écran entre les humains et le monde, pense l’ours, qui trouve que les hommes compensent leur perte de flair et d’union avec la nature par le langage. On songe, bien sûr, à la phrase finale du nom de la rose… La rose d’hier n’existe que par son nom, et nous ne tenons que des mots nus. De l’amitié entre Lubochka et Sergiy ne subsiste qu’un récit inachevé, raconté par un ours, qui laisse à deviner le destin de chacun des deux protagonistes.

Les illustrations d’Amadine Piu jouent sur les contrastes et les oppositions. Opposition entre la vie libre de l’ours dans une nature prolifique, verdoyante et le feu des explosions et de la forêt qui brule, opposition entre le frêle soldat et l’énorme ours aux grimaces touchantes dans leur essai d’imiter l’homme. Des illustrations pourtant tout en douceur, dans des camaïeux de tons pastel le plus souvent, se terminant sur ce camion militaire qui emporte l’ours dans la nuit noire avant de donner l’espoir d’un printemps de paix revenue. Parole d’ours !

Un album touchant, labellisé par Amnesty International, qui aborde avec subtilité les questions de la peur et de la solidarité, de la paix et de la guerre, de l’identité et de l’altérité, du langage et du silence, mais aussi de l’honneur et du dévouement. De quoi la guerre est-elle le nom ?

Chez les 3 ours

Chez les 3 ours
Claire Brun
Gallimard jeunesse, 2025

Mais où est Boucle d’or ?

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce joli objet en carton souple, coloré, où des images stylisées évoquent une maison et, comme il se doit, trois personnages de tailles différentes, on parcourt l’espace en soulevant des rabats, des « flaps », en actionnant des tirettes.  On parcourt d’abord la forêt, puis la maison elle-même : fenêtres, cuisine, salon, escalier, chambres de grand et moyen ours et de petit ours…
Toute sorte d’objets qui meublent nos vies sont évoqués par le texte : on peut essayer de les nommer et de les retrouver à l’image, ou simplement savourer l’évocation de cet univers idéal, aux couleurs douces, bien organisé.
Mais à chaque étape se pose la question de savoir où est Boucle d’or : on la trouvera finalement, mais pas sous la forme qu’on croyait. Décidément, cette Boucle d’or est bien envahissante : chassez-la, elle reviendra… et remplira nos étagères encore et encore, pour notre grand plaisir.

 

Félix et le voleur de vœux

Félix et le voleur de vœux
Rachel Chivers Khoo

Traduit (anglais) par Aurélien d’Almeida
Didier Jeunesse, 2025

Toujours croire en ses rêves !

Par Pauline Barge

Félix habite à Whittlestone, une ville dans laquelle tout le monde vit heureux. Un comble pour le jeune garçon qui n’a plus vraiment le moral ces derniers temps… Il se sent seul et inutile, sans compter que sa grande sœur, Rebecca, s’éloigne de plus en plus de lui. Il décide de jeter une pièce dans la fontaine de la place pour faire un vœu, espérant que les choses s’arrangent. C’est alors qu’il aperçoit un drôle de bonhomme, à l’allure surprenante et singulière… Il se présente comme Rufus Bigorneille, un Exauceur de vœux ! Il lui apprend qu’à Whittlestone, tous les vœux se réalisent. Cependant, il a besoin de Félix, car une cruelle créature fait disparaître les vœux, et le jeune garçon est le seul à pouvoir l’aider…

Après Ma Voisine la magicienne, Rachel Chivers Khoo nous plonge aux côtés de personnages attachants dans un nouveau monde merveilleux et original. La lecture est agréable, bien équilibrée entre l’univers magique, le suspense et l’émotion que dégage l’histoire. Si Félix vit une aventure surprenante et pleine de rebondissements, le roman est profond et arrive à faire ressentir de forts sentiments en quelques centaines de pages. Sans être moralisateur, le récit est touchant dans sa réflexion autour de la solitude et de l’espoir, et apportera sans doute du réconfort aux jeunes lecteurs qui manquent de confiance en eux-mêmes.

La mise en page aérée et les nombreuses illustrations font de Félix et le voleur de vœux un roman facile à lire et très accessible. L’histoire est peut-être un peu rapide, avec un rythme soutenu qui ne s’attarde pas sur le détail superflu, mais elle reste vivante et agréable. C’est donc une lecture qui plaira aux plus jeunes par son caractère magique et ses pointes d’humour, tout en étant percutante par sa douceur et sa simplicité à parler de sujets plus difficiles. Les jo

lies illustrations de Rachel Sanson apportent une dimension plus forte à l’histoire. La lecture est ponctuée de détails bienvenus et d’une transcription de l’imaginaire de l’autrice très fidèle dans les dessins.

L’évasion

L’évasion
Vincent Broquaire
(les grandes personnes), 2026

Ah!

Par Anne-Marie Mercier

Pour cette échappée, il fallait bien un format exceptionnel comme celui de cet album, souple et blanc. Sur les pages blanches, on ne verra que les silhouettes de tout petits personnages habillés de noir, hommes et femmes. On les voit sauter, courir, se propulser de toutes les manières possibles pour tenter de s’évader, croit-on – mais c’est bien ce qu’indique le titre – du monde blanc de la page.
Des découpes et des trompe-l’œil donnent à cette page l’allure d’un rideau de théâtre qui se gonfle se rétracte, se déplie. Les personnages s’aident d’un fil qui traverse la page du haut en bas pour tenter d’ouvrir ce rideau, par le côté, par le haut, par le bas, en y grimpant…, tout cela en vain. D’autres s’aident d’une perche, autre mince trait noir remplaçant la corde souple, pour se propulser. D’autres d’un canon qui les envoie vers les hauteurs. Une grande échelle, un balai, tout est bon.
Les tentatives s’achèvent par un succès, la page/planche se repliant pour découvrir un ciel noir étoilé. En fait, c’est encore un autre rideau de scène, constellés de petites ampoules. Les acteurs sont peut-être des machinistes. Ils ont terminé leur travail et décrochent les ampoules avant de quitter la scène. Mais alors, où se trouve le réel, la vie ? Ici même
Ce qu’on imaginait comme une évasion est un renversement de décor, un basculement de l’espace plan et blanc de la page vers un espace en trois dimensions. Le lecteur a été plongé dans une illusion et c’est lui-même qui s’évade et se déplace en changeant en permanence de perspective.
Superbe travail graphique utilisant intelligemment les ressources des découpes et des (faux) pliages, il éblouira les amateurs et permettra aux jeunes lecteurs de mettre en œuvre tout un vocabulaire pour nommer les mouvements et s’extasier sur la magie des retournements.
D’après le communiqué de presse,  « A travers cet ouvrage singulier et plein d’humour, l’auteur nous pousse à repenser ce qu’est un livre, et ce qu’il contient réellement « , à méditer ! Le logo de la maison d’édition modifié sur la couverture indique bien le propos : il dynamite les cadres.

Bansky, Marseille et moi

Bansky, Marseille et moi
Elise Fontenaille
Rouergue 2026

Total zaatar

Par Michel Driol

Darwin, qui s’est séparé d’Eva, part à Marseille car son idole, Bansky, y a réalisé un nouveau graff. Il s’y rend en covoiturage avec  Fiona, bloggeuse et voyageuse, qui le présente à ses amis Yasmina et Yakoub, qui tiennent un restaurant avec leur fille Massilia. Cette dernière fait découvrir à Darwin une ville cosmopolite, regorgeant de saveurs, et des histoires multiculturelles de tous ceux qui y vivent et proviennent de toute la méditerranée.

On retrouve avec plaisir Darwin, le héros de Bansky et moi, de la même autrice. Il a vieilli, est devenu cuisinier. Alors qu’il est à la recherche d’un graff de Bansky, il va trouver une famille, en particulier un père en la personne de Yakoub.  Il découvre aussi le couple plein d’amour formé par Yasmina, née à Gaza, et Yakoub, juif. C’est la tragédie de Gaza qui plane sur tout le roman, tragédie hélas d’actualité. Les uns y ont perdu un hôtel, Nour. D’autres se souviennent, avec nostalgie, d’une enfance heureuse à Gaza. Les personnages suivent l’actualité, celle de Fatem Hassona, assassinée avant d’aller à Cannes. Pour autant tout le roman parle d’un vivre ensemble possible, de générosité, de partage, de culture – et de cuisine – partagée. Certains reprocheront peut-être à ce roman sa structure répétitive, Massilia montrant à Darwin sa ville, ses recoins secrets, ses bars, ses restaurants, dans une exploration urbaine qui met surtout en évidence une ville loin des clichés que l’on peut avoir d’elle, mafia et trafics de drogue. Cette forme libre permet en fait d’illustrer une certaine façon de vivre ensemble, dans une ville monde où se croisent des gens de toutes origines, de toutes cultures. Une ville qui est à l’image du zaatar, ce mélange d’épices oriental, que Darwin apprend à constituer.

Se dégage de ce roman qui croise les figures des exilés palestiniens, de Bansky, de Missak Manouchian et de Tomas Elek, de Marine Vlahovic  ou de Hiam Abbass une grande impression d’espoir. En dépit des tragédies passées et présentes qu’il évoque, il montre des personnages qui résistent, qui gardent foi en un futur meilleur. Des personnages comme Yakoub, qui conduit son restaurant à la ruine par sa grande générosité. Des personnages comme Massilia, qui veut devenir architecte pour construire des immeubles qui ne s’effondreront pas et ne seront pas l’objet  de spéculation foncière. Des personnages simples, auxquels chacun et chacune pourra s’identifier, qui manifestent surtout leur curiosité, leur ouverture aux autres, leur refus des discriminations.  Elise Fontenaille réussit ce tour de force de proposer ici un roman réjouissant, optimiste, positif, sans rien omettre des violences, des guerres, des tragédies qui endeuillent le pourtour de la Méditerranée.

Même si Jean Claude Izzo n’est pas cité par l’autrice dans ses sources ou ses remerciements, on ne peut s’empêcher de songer à lui en lisant ce roman, tant les images de Marseille qu’ils proposent tous les deux se rejoignent. C’est la même générosité dont il est question, le même attachement à cette ville si particulière, ce même rapport à la mer, mais aussi cette même gourmandise. Et ce n’est pas pour rien que Bansky, Marseille et moi se termine, comme le premier opus, par une série de recettes.

Un récit vivifiant qui inscrit pleinement des personnages positifs, attachants, aux origines diverses,  dans l’histoire contemporaine, pour affirmer, comme l’une de ses personnages, que le vrai combat, c’est la bonté.

Nos chroniques sur le premier opus : celle de Maryse Vuillermet et la mienne

Pablo dans les bois

Pablo dans les bois
Myren Duval
Rouergue 2026

Bipolarité, sarcasme et amour…

Par Michel Driol

Revenant d’une soirée arrosée, Pablo entend ses parents se disputer. Le lendemain, sa mère est partie, après avoir parlé des peaux d’homme de son père. Partie pourquoi ? Quoi qu’il en soit, Pablo ne veut plus la voir. Quant à son père, il a des comportements de plus en plus étranges. Comment parler de tout cela avec Ada, la fille du proviseur, une jeune fille mal dans son corps, trop replète ? Jusqu’au moment de la découverte de la bipolarité de son père, et que les peaux d’homme sont en fait des prodromes, et qu’ainsi s’explique la fuite de sa mère…

La bipolarité, voilà un sujet peu traité en littérature de jeunesse. Myren Duval choisit de l’aborder en plaçant le lecteur au plus près des sentiments, des réactions, de pensées de Pablo, son narrateur, en construisant un personnage au sens de la répartie bien aiguisé, un personnage qui masque ses douleurs derrière des sarcasmes qui frisent l’insolence, et lui valent de se retrouver plus souvent qu’à son tour dans le bureau du proviseur. Des réparties qui font le plaisir du lecteur, bien sûr, tant elles sont fines, ciselées, et touchent juste. L’humour est quelque part entre la politesse et l’impolitesse du désespoir, pour Pablo. Ce personnage fragile, l’autrice l’entoure avec audace d’une galerie de personnages qui se révèlent à nous – et à lui – dans leur complexité, dans leurs fêlures. Ada, d’abord, l’amie, qui écoute, dans cet espace de sentiments entre l’amitié et l’amour. Mais comment franchir le pas pour les deux adolescents, accepter une nouvelle relation et un corps qui n’obéit pas aux canons de la beauté ? Ada  et ses deux pères, autre belle trouvaille de l’autrice, ce qui permet d’explorer deux faces du proviseur, qu’on voit d’abord dans un rôle assez convenu, celui du chef d’établissement face à un élève insolent, puis dont on découvre la vie amoureuse, avec son mari, et une capacité d’empathie et d’aide à l’égard de Pablo. Car, au fond, ce dont parle le roman, c’est d’amour et de souci de l’autre. Amour au sein de la famille de Pablo. Comment aimer celui qui refuse de se soigner, et dont le comportement devient de plus en plus erratique ? Amour au sein de la famille d’Ada, avec ses deux pères, famille qui n’est jamais critiquée, moquée ou stigmatisée par les personnages du roman, signe d’une acceptation plus grande de toutes les formes de familles. Amour de Pablo pour son père, amour de Pablo pour Ada. Le roman traite ces sentiments avec une infinie délicatesse, une grande pudeur. Il  est découpé en courts chapitres, nerveux, concis, comme autant d’instantanés de la vie de Pablo, façon de placer le lecteur en empathie avec ce garçon et ce qu’il y a de confus dans sa vie, confusion montrée aussi par les phrases courtes, nerveuses.  Ces découpages, associés à  un maniement subtil de la langue, à une pratique de l’impromptu, que Pablo a hérité de son père, est aussi une façon de mettre l’accent sur ce qu’il y a de lourd pour l’entourage dans la bipolarité, tandis que le récit, qui met l’accent sur l’amour du père pour son fils, oscille entre dramatisation de certaines situations, et dédramatisation par l’humour du père et du fils.

Un roman pour aborder la thématique de la santé mentale, et, au delà, celle des normes sociales (corps parfait ou non, familles traditionnelles ou non) et dire le pouvoir et la force de l’amour, sous toutes ses formes, pour s’accepter soi-même et accepter l’autre.

Les Ours sont là !

Les Ours sont là !
Soo Kyung Cho

Traduit du coréen par Lim Yeong-hee
Kilowatt, 2025

Des ours pas si mal léchés

Par Lidia Filippini

Ce très bel album de la Coréenne Soo Kyung Cho aborde avec justesse les questions liées à l’immigration. Dans une ville paisible, arrivent un jour des ours. Vêtus de leur seule fourrure, certains sortent de la forêt sur deux pattes, comme pour imiter les hommes. Ces derniers, inquiets, commencent par les regarder avec méfiance. Mais les plantigrades sont bien décidés à s’intégrer. On les voit peu à peu s’anthropomorphiser, jusqu’à les retrouver dans une salle de classe, portant des vêtements et travaillant paisiblement avec les enfants humains. Les ours sont partout dans la ville, à la boulangerie, dans le bus, au restaurant. Ils font leurs courses, travaillent, évoluent en parfaite harmonie avec les humains.

Un jour pourtant, sans raison précise, tout dérape. Les hommes et les femmes ont l’impression que les ours « leur volent quelque chose ». Les voilà chassés, réexpédiés vers la forêt. Mais les animaux, habitués à la ville, ne savent plus comment survivre dans les bois. Ils n’ont qu’une solution : se révolter pour tenter de regagner leur place.
On voit bien ici que l’intégration est un processus fragile. Les ours ont fait l’effort de modifier leur mode de vie pour se calquer sur celui des hommes. Ceux-ci, de leur côté, ont accepté, au fil du temps, de leur donner une place dans leur ville. Pourtant, il suffit d’un rien – peut-être ici le manque de miel dû aux achats compulsifs des ours – pour que la haine renaisse. Les ours sont alors tenus responsables de tous les maux de la société. L’autrice note avec délicatesse que, dans le conflit qui s’ensuit « tous, humains comme animaux sont devenus des monstres ». Elle ne prend pas ouvertement parti – donnant à voir les craintes des humains et la férocité des ours lorsqu’ils se sentent attaqués, mais les enfants lecteurs, eux, pencheront certainement pour les ours, injustement rejetés, malgré leur volonté de s’intégrer.
Les illustrations, foisonnantes de détails, s’articulent autour de tons mats et doux. Le fossé qui se creusent entre les hommes et les ours se matérialise sur la page par une réelle séparation : alors qu’au début de l’album, humains et bêtes se partagent l’illustration, lorsque le conflit éclate, les hommes n’apparaissent plus que sur les pages de gauche, tandis que les ours se concentrent sur les pages de droite. Il faut attendre la fin pour entr’apercevoir une lueur d’espoir dans une page partagée avec tout de même ce constat amer : « Fallait-il en arriver là pour que tous puissent vivre ensemble ? »
Cette fin invite à repenser les mécanismes d’intégration mais aussi à s’interroger sur ce qui fait de nous des humains. Car qui sont les plus humains ? Les ours, qui cherchent à vivre heureux dans la ville en adoptant les comportements des premiers habitants, ou les hommes qui les rejettent ? L’attitude des hommes, paradoxalement, fait d’eux des bêtes, alors-même qu’ils souhaiteraient renvoyer les ours à la vie sauvage estimant qu’ils ne méritent pas une vie humaine…Un album soigné, délicat et riche, en un mot, utile, à une époque où les flux migratoires et l’accueil des migrants sont des sujets d’actualité centraux dans une grande partie du monde.

 

 

Walter Cobb – Nos chemins d’or et de poussière

Walter Cobb – Nos chemins d’or et de poussière
Mathilde de Lagausie
Rouergue 2026

De ferme en ferme…

Par Michel Driol

Il y a Sam Carson, un adolescent à la jambe mal réparée après une fracture. Il y a Walter Cobb, un colosse, immense, plein de bonté. Et puis, un jour, ces deux–là font la route ensemble, une route d’ouvriers agricoles aux Etats Unis, au début du XXème siècle. Réparer un toit, moissonner, ils survivent de petit boulot en petit boulot jusqu’au jour où ils sauvent Mercy, une jeune noire, de ce qui parait être une tentative de viol, en laissant ses agresseurs morts. Ils sont donc trois à faire la route désormais, et Mercy se révèle enceinte.

Voilà un roman épique qui fait songer, par ses personnages, par les lieux dans lesquels il s’inscrit, à l’univers de Steinbeck, celui de Des souris et des hommes, celui des Raisins de la colère aussi. Un Steinbeck qui, tout en assumant le réalisme des situations, des rapports sociaux, de la violence et du racisme, n’hésiterait pas à faire une petite incursion du côté de la magie et du fantastique. Car Walter Cobb détient des pouvoirs surnaturels, une force mystérieuse qu’il utilise pour les tirer de mauvais pas, mais une force qui ne peut pas tout. C’est un roman qui entraine le lecteur à la suite de ces personnages sur des chemins de poussière, vers un eldorado mythique, une sorte de paradis, un domaine nommé Jugement, où un juge accueille les gens comme eux. Sur des chemins d’or aussi, l’or résidant dans la qualité des relations tissées entre ces trois là, au-delà de la couleur de peau, du genre, de l’âge. Solidarité, entraide, amitié, amour aussi afin de ne laisser personne au bord du chemin. Mais ces chemins sont aussi jalonnés d’étapes bien différentes. Des fermes où les ouvriers agricoles sont traités comme des moins que rien. Des villages où se sont réfugiés des descendants d’esclaves noirs. De maisons accueillantes parfois. Se profile ainsi, en arrière-plan, toute une galerie de personnages bien représentatifs de l’humanité, avec ses bons côtés, ses mauvais côtés aussi : racisme, difficulté à accueillir l’autre.

Petit à petit, le narrateur révèle le passé des personnages et son propre passé, doublant ainsi le voyage géographique d’un voyage historique. Ce qu’ont été leurs vies, les blessures secrètes, les mépris des uns et des autres qu’ils ont dû subir., les personnages qui les ont marqués et fait souffrir. Car ces trois personnages ont tous été meurtris par la vie, de différentes façons. Peut-on se réconcilier avec son passé ? Peut-on pardonner ?

Tout le texte est porté par la voix de Sam, dans une langue souvent orale, parfois familière, bien à l’image de ce personnage. Une langue qui sait susciter les émotions chez le lecteur : peur, espoir, empathie pour ces trois-là qui ont à souffrir de la fatigue, du froid, de la faim, mais aussi de la hargne de ceux qui les poursuivent.

Un roman souvent bouleversant, aux multiples rebondissements, à la recherche utopique d’un lieu et d’un temps où blancs et noirs se mélangeront, construit autour de trois personnages à la fois bien ordinaires et pleins de force.