A fleur de flots

A fleur de flots
Anne Loyer – Illustrations de Claude K. Dubois
D’eux 2026

Jeune pêcheur d’Islande

Par Michel Driol

A 14 ans, au début du XXème siècle, Pierre décide de s’embarquer comme mousse sur l’Apogée, la goélette de son oncle, à la recherche de son père qui n’est pas revenu d’une campagne de pêche en Islande. Est-il mort en mer ? ou amnésique en Islande ? Pierre garde l’espoir de le revoir vivant et de le ramener en Bretagne. Au cours du voyage, il découvre à la fois la dure condition de mousse, soumis aux brimades de l’équipage, et la rudesse du métier de marin dans les terres froides, peuplées d’icebergs.

Avec réalisme, l’autrice décrit les conditions de vie des marins pêcheurs bretons, ceux que l’on appelle les Islandais, la rudesse de la vie de paysanne de la femme restée à terre, élevant seule ses enfants. Avec pudeur est évoqué l’alcoolisme du père, alcoolisme consubstantiel avec les dures conditions d’existence à bord. Le récit vaut par le portrait des personnages secondaires. Le père, absent, idéalisé par son fils. L’ami de Pierre, qui va partir faire des études à Paris, pour sortir de ce milieu. Et surtout les marins à bord de l’Apogée,  où se mêlent des brutes épaisses ambitieuses et sans cœur, et d’autres plus compréhensifs. Deux figures féminines se détachent de ce monde masculin. La mère, d’abord, brisée par le projet de son fils, mais accomplissant comme mécaniquement les gestes, le paquetage qu’elle faisait pour son mari. Et une infirmière en Islande, qui saura écouter Pierre, et le remettre sur pied, physiquement et moralement.

Sous l’allitération poétique du titre se cache un récit initiatique âpre, un récit où grandir se conjugue avec côtoyer la mort et l’accepter. Pierre est confronté à une rude initiation conduite par des marins impitoyables, initiation au cours de laquelle il risque sa vie, initiation dont son oncle ne peut le protéger. Un récit qui révèle une humanité impitoyable, travaillant dur, au milieu d’éléments déchainés, exerçant un métier pénible dans des conditions épouvantables. Un récit initiatique au cours duquel Pierre, petit à petit, comprend ce qu’a été la vie de son père, et les raisons pour lesquels il voulait l’en éloigner, récit au cours duquel il apprendra aussi à faire son deuil.

Ce récit âpre est écrit dans une langue elle-même âpre, que ce soit dans les dialogues restituant une langue orale où les syllabes sont avalées, dans les phrases nominales, à l’image de la violence des événements, mais une langue qui sait se faire poétique pour évoquer la nature dans ce qu’elle a de plus extrême.  Claude K. Dubois propose des crayonnés en grisaille, comme saisis sur le vif, des crayonnés qui restituent l’époque et l’ambiance de ce début de XXème siècle.

Grandir, c’est se confronter à l’injustice, à la mort, à la violence de la vie… mais c’est aussi trouver l’apaisement, loin des siens. Voilà ce qui dit ce beau récit d’aventure.

Revenez, Amis Martiens !

Revenez, Amis Martiens !
Florence Thinard
Thierry Magnier, 2025

Complètement ouaf !

Par Anne-Marie Mercier

La SF pour jeunes lecteurs est parfois très drôle (voir les délicieux Félicratie et Battelstar Botanica de H. Lenoir). Dans le secteur de la SF adulte, il y avait Invasion de Luke Rinehart  (2020), où les Martiens étaient des boules de poils qui ne pensaient qu’à s’amuser. Ici, la loufoquerie règne aussi. Portés par un rythme de narration soutenu et prenant, les enjeux présentés sont d’importance. Pensez donc : il s’agit d’une expédition martienne sur la terre qui vise à rapporter de l’eau sur Mars pour assurer la survie des Martiens (précision : ils ne sont pas verts mais roses, mous et baveux), et peut-être à coloniser la terre.
Du côté des humains, l’héroïne, Èva, veut sauver les animaux recueillis dans un refuge où elle travaille, tout en allant au collège. Elle y est constamment humiliée par une bande de filles à la mode et son nouvel ami, Armand, est lui aussi harcelé. Obnubilé par sa passion pour l’astronomie, il est très solitaire, plus ou moins abandonné par des parents riches qui font de longues missions à l’étranger. Enfin, le refuge est menacé par un projet de parc d’attraction.
L’histoire commence avec la présentation du jeune et fringant FWFX qui présente au conseil des sages (les GAGA, Grands Anciens Gardiens de l’Autorité suprême) un projet qui ne peut que réussir selon lui, contrairement aux dizaines de milliers d’expéditions précédentes. FWFX a étudié la psychologie humaine et a vu que certains animaux étaient non seulement épargnés, mais même choyés comme de petites divinités : les chats. Il se métamorphose donc pendant son long voyage en chat, comme son coéquipier, un vieux baroudeur un peu vulgaire et accro à l’azote, WDWC. C’est WDWC quii pilotera le vieux tacot spatial qui leur a été attribué et le réparera (on voit des ressemblances avec des personnages de la Guerre des étoiles). FWFX, qui a le sens de la hiérarchie, a fait en sorte de se métamorphoser en chat de race (persan ou birman, je ne sais plus) et de transformer son collègue un vulgaire matou.
Leur capsule (qui ressemble à un frigo), tombe dans l’Océan : péripéties multiples pour enfin attirer l’attention d’un bateau qui les prend à bord. La capsule est envoyée en déchetterie, et eux au refuge pour animaux abandonnés dont s’occupe d’Eva. Ils arrivent à communiquer avec elle par télépathie mais hélas le superbe FWFX est confié à l’adoption à la charcutière du village (FWFX est végétarien) qui compte « la » faire se reproduire (il s’est par erreur choisi femelle). Par erreur également, des chiens du refuge sont bombardés d’ondes martiennes télépathes, et voilà toute un société mi humaine mi animale qui se ligue pour s’évader, libérer leur camarade et récupérer la capsule spatiale pour réexpédier les martiens chez eux.
De multiples péripéties leur font frôler la catastrophe. WDWC découvre la devise de la République, « Liberté égalité, fraternité » et commence à songer à organiser une révolution. Par ailleurs, il découvre le foot ; sa passion les met dans de grands embarras. L’attirance d’Elsa pour Armand peine à trouver une issue tant celui-ci est handicapé du côté des sentiments et obnubilé par sa passion pour l’astronomie…
C’est surprenant, plein d’invention ; il y a aussi une vache (élément crucial pour la réussite de l’entreprise qui nécessite du méthane), la famille d’Elsa et de multiples protagonistes. On ne s’ennuie pas une seconde et on suit tous ces personnages attachants avec un grand plaisir. Le titre (envers du célèbre Martiens go home ! (1955) de Frederic Brown) est ainsi parfaitement justifié.
Quant à ce qui arrive à FWFX lorsqu’il revient devant les GAGA, c’est également très savoureux : qu’on se rassure : les Martiens ne sont pas près de revenir… à moins d’une révolution ?

Sur Radio France, une excellente chronique dont l’autrice s’est (comme moi) bien  amusée dans cette lecture qui peut intéresser des lecteur de tous âges : « Revenez, amis Martiens ! » : une mission spatiale complètement farfelue

 

 

 

Un toit pour tous

Un toit pour tous
Nancy Guilbert – Léonie Koelsch
Kilowatt 2026

Droit au logement…

Par Michel Driol

Cassy vient d’arriver dans la classe de Nell, Imany et Aslan. Elle joue avec les filles dans une équipe féminine, mais vient à manquer plusieurs entrainements. C’est qu’elle habite avec sa mère dans une caravane mal chauffée… Toute la classe, les parents, la maitresse organisent alors une manif pour qu’elle ait un toit pour passer l’hiver.

Notons d’abord la forme polyphonique de ce petit roman, qui donne, successivement, la parole aux différents protagonistes. Cette polyphonie n’a rien de gratuit, elle se clôt dans le titre du dernier chapitre : toi + moi = nous, reprenant le titre de la chanson de Grégoire. C’est ben une façon de montrer, dans les choix narratifs, le pouvoir du collectif, qui associe chaque individu dans un but commun qui lui permet de se dépasser.

Notons ensuite qu’on est bien dans le quotidien d’une classe de CM, dans un école qui a su agir pour que la cour soit partagée selon les jours et les activités, permettant à chacun et chacune de s’y retrouver. Dans une petite ville où les filles jouent au foot, autre signe d’une déconstruction des stéréotypes. Il y a des animosités, mais elles sont surtout dues à une méconnaissance des conditions de vie des autres, de Cassy en particulier. Tout cela est bien vu, et bien raconté, à hauteur d’enfant.

Notons enfin que ce petit roman est une ode à la solidarité, dans laquelle les enfants ne se battent pas seuls contre un monde adulte injuste, mais où tous, parents, maitresse, et personnel municipal vont dans le même sens. Cette solidarité fait du bien à lire.

Les illustrations, très colorées, donnent corps à ces personnages dans des attitudes et des poses bien représentatives du récit.

Un roman premières lectures sur le mal-logement, sur le devoir de solidarité envers les plus démunis, aux personnages bien sympathiques !

Nichonnées fantastiques

Nichonnées fantastiques
Marion Cocklico
Grasset jeunesse, 2025

Fiertés nichonnes

Par Anne-Marie Mercier

Voilà les seins mis à l’honneur. Exhibés fièrement, colorés, variés, on les trouve de tous âges et de toutes formes, mais bien sûr en illustrations non réalistes et non en photos. Faut-il classer cet album dans la catégorie « documentaires », ou bien en poésie, en humour, en philosophie ?

C’est un peu tout cela. L’ouvrage est composé comme une encyclopédie, chaque double page présentant sur un fond coloré un mot titre accompagnant une paire de seins stylisée (sauf à l’entrée « Amazone », bien sûr). Les titres déclinent des âges (« enfance », « bourgeons », « fleurir »… « croissance », « décroissance » et enfin « lignes de vie »), des états (« imperceptible », « constellations », « racines », sculpter »…), des fonctions (« nectar » »), des processus (« changer »), des bizarreries…

Avec des techniques graphiques variées (collages, insertion de matières et peinture) Marion Cocklico nous emmène dans un univers gai qui montre que chaque poitrine est différente et doit pouvoir vivre sa propre vie, loin des injonctions de la mode, comme une partie d’un corps vivant.

La Morsure du clown

La Morsure du clown
Chrysostome Gourio
Casterman 2026

Quand le clown fait peur…

Par Michel Driol

La grand-mère de Malone collectionnait les clowns, sous forme de pantins ou de marionnettes. Après son décès, Malone se fait mordre par un de ces derniers, Pierrot le Pitre. 7 ans plus tard, il le retrouve au cœur d’une fête foraine, au milieu d’autres créatures monstrueuses. Et quand la petite amie de Malone et son grand père sont enlevés, la terreur monte.

La collection Hanté est bien faite pour les ados qui aiment les histoires qui font peur. Ici, le héros est confronté à une force maléfique, toute puissante, incarnée par un pantin à l’image de clown, positionnant ce personnage a priori comique dans le registre de l’horreur. Le récit mêle étroitement le présent, la fête foraine, et les souvenirs de la nuit où Malone a été mordu, sous forme de retours en arrière qui révèlent, bribe par bribe, cet épisode douloureux. Il assure une montée dramatique, dans laquelle la soif de vengeance du pantin maléfique se révèle dans toute sa puissance maléfique. Il s’inscrit dans toute une lignée d’histoires fantastiques dans laquelle les pantins sont dotés d’une vie propre et cherchent à faire le mal pour survivre.

Les lieux sont aussi des lieux de l’étrange : la chambre terrifiante aux étagères surchargées de pantins clowns, la fête foraine avec ses attractions à la fois banales (le tir à la carabine sur des ballons) ou ce chapiteau où l’on exhibe ce qui devrait être caché. Ces lieux jouent bien sur l’ambiguïté et la façon dont le fantastique peut surgir du quotidien.

Sans révéler la fin, disons juste qu’elle n’en n’est pas une, et qu’elle ne met pas un vrai terme à la malédiction. Le mal est là, qui rôde, toujours présent, à la fois clin d’œil au lecteur et façon de mettre à distance les fins heureuses.

Un récit enlevé, bien conduit, qui ravira les amateurs d’émotions fortes qui aiment à se faire peur en lisant, le soir, sous leurs couvertures, à la lumière d’une lampe de poche…

Une Année

Une Année
Bernadette Gervais
La Partie, 2025

Les choses de la vie

Par Anne-Marie Mercier

Parmi tous les albums qui évoquent la question du temps, et surtout de la durée (voir sur lietje Combien de temps ? de Carine Prache), celui-ci est original à plus d’un titre. Tout en étant un documentaire, il est sans paroles : c’est donc à l’enfant, sans doute guidé par un adulte, de construire son savoir. Il est guidé pas à pas pour comprendre ce que signifie l’espace d’une année, entre le gâteau d’anniversaire à trois bougies de la première page et celui qui porte une bougie en forme de quatre à la dernière.
Vingt-quatre doubles pages présentent ce défilement à travers un cadre unique, celui d’une fenêtre qui donne sur le même paysage de campagne borné par des collines et des montagnes. Devant la fenêtre, sur une table, on voit un chat, des dessins en cours d’élaboration, des fruits et des légumes pour le repas, des livres, des jouets d’enfants… Le paysage fixe varie cependant avec les saisons, comme les éléments du repas : crêpes, cerises, figues, puis mandarines. Dans le ciel, les migrateurs arrivent, puis repartent. Les arbres fleurissent, se couvrent de fruits, perdent leurs feuilles… Un parasol apparaît, un tracteur passe, un feu d’artifice éclaire le ciel nocturne, un renard passe, puis un cerf ; la brume fait place à la neige. Le chat toujours à l’intérieur fait toute sorte de mines, prend des poses, pour finir à moitié caché dans une boite au moment où Noël se prépare. Il ajoute une touche de noir et de blanc dans cet univers très coloré et une touche tantôt comique tantôt tendre à cet exposé des plaisirs et des jours.
C’est un bel album au format original, allongé comme un calendrier, qui s’appuie sur de multiples détails. Il permet de nombreux jeux de recherche et d’associations (trouver où est l’éléphant, par exemple). Avec l’adulte, l’enfant pourra nommer ce qui l’entoure à chaque étape de l’année, anticiper les moments ou se souvenir d’autres, parler en somme.

L’Incroyable maison de la forêt

L’Incroyable maison de la forêt
Elena Selena
Didier jeunesse (col. « Piou Piou »), 2025

Bâtissons dans le bois

Par Anne-Marie Mercier

C’est Souris qui ouvre la série : elle s’affaire dans sa maison, une toute petite structure à une piècequi s’ouvre en pop-up. Elle dit à Hérisson qu’elle prépare « quelque chose de grand ». Hérisson la rejoint et, à la page suivante, la maison a gagné un étage. Avec l’arrivée d’Écureuil elle a deux nouvelles ailes ; celles-ci sont complétées, avec d’autres arrivées d’animaux, par des impostes, puis de nouveaux toits. La maison monte en hauteur, tandis que le paysage automnal se transforme en un hiver de plus en plus enneigé et que la nuit tombe peu à peu.
Toutes ces extensions dans le temps et l’espace se combinent avec subtilité autour de l’augmentation du groupe amical.
La maison dépliée laisse entrevoir à travers ses fenêtres un intérieur qui grandit peu à peu avec l’ajout de nouvelles pièces meublées et décorées (un salon, une cuisine, un grenier) tandis qu’on peut observer la progression de décors de Noël, jusqu’à la scène du sapin final dans le grenier qui nous fait entrer à l’intérieur du cadre, pour y retrouver tous les amis réunis.
C’est subtil, ingénieux et fort joli. Les pages cartonnées se succèdent en dépliant les maisonnettes qui deviennent de grandes datchas, blanches et bleues aux toits rouges, sur des paysages aux fonds de couleurs variées.

 

 

L’Abriparapluie

L’Abriparapluie
Aurélie Castex
Seuil Jeunesse 2026

Fais-moi une place au fond d’ta bulle

Par Michel Driol

Par un jour de pluie, Elias se réfugie au jardin, sur un grand mouchoir et sous un grand parapluie. Arrivent successivement une dame écureuille, une souris, une moufette, une pie, trois petits hérissons, un ours blanc et un loup. A chaque nouvel arrivant, le même scénario se reproduit. D’abord on le refuse, car il a un défaut. Mais Elias l’accueille, et le nouvel arrivé propose quelque chose à partager.

L’Abriparapluie propose une histoire simple sur le schéma bien connu des contes en randonnée. Rimé, le texte, avec ses formules répétitives, reprend la forme d’une comptine traditionnelle, rassurante, car permettant d’anticiper les péripéties. Il s’agit bien sûr de promouvoir des valeurs importantes, l’accueil, la solidarité, le partage, chacun apportant ce qui manque pour être tout à fait heureux (si l’une apporte la bougie, l’autre apporte l’allumette). Les apports, divers, touchent au domaine de la nourriture – cueillie par la dame écureuille, mais cuisinée par le loup – à l’imaginaire, avec le livre d’histoires, au confort douillet avec la fourrure de l’ours. Bref, faire société, c’est mettre en commun ce que chacun a de propre à soi, pour le partager avec les autres. Belle leçon d’humanité sous ce parapluie qui devient un lieu de vie collective.

Mais il s’agit aussi de déconstruire les stéréotypes. D’abord, celui, commun à tous, de la méfiance de l’autre, de celui qui vient d’arriver, de celui dont les préjugés disent qu’il faut se méfier. Ensuite des préjugés propres à chacun qui sont systématiquement déconstruits : la pie est voleuse, la moufette sent mauvais, le loup est un prédateur. Face à la méfiance des animaux, Elias prend toujours le parti de la confiance… et l’histoire lui donne raison.

Les illustrations sont toutes en douceur, et opposent les teintes chaudes de ce qui se passe sous le parapluie au froid bleuté de la forêt, de la pluie qui l’entoure. Les animaux sont discrètement humanisés : l’écureille semble avoir des poches, tandis que d’autres portent un sac à dos, ou sortent un livre de sous leurs ailes ! Ils sont très expressifs, et tremblants sous la pluie, et dans leur refus du nouvel arrivant, et dans la joie qu’ils expriment à être ensemble et à faire la fête.

Cet album tendre, humaniste, invite à  jeter un autre regard sur celles et ceux que l’on exclut trop rapidement. A hauteur d’enfant, il aborde avec douceur les questions de l’accueil, de l’empathie, de la tolérance, et se fait un vibrant plaidoyer en faveur de l’hospitalité. Un p’tit coin de parapluie, un p’tit coin de paradis !

Peau de pierre

Peau de pierre
Jean-François Chabas
Rouergue2026

Au fond de l’inconnu, y trouver du nouveau…

Par Michel Driol

Beau garçon, issu d’une riche famille, Callum McDonald of Tain est, en ce milieu du XIXème siècle en Ecosse, une figure de Don Juan ou de Casanova sans scrupule. Mais lorsque sa dernière conquête se suicide, il est obligé de fuir cette existence confortable et de s’embarquer pour le Canada. La traversée s’avère éprouvante. Puis, sans qu’on sache pourquoi ni comment, il est retrouvé nu et blessé par Ojistah, une géante à la peau de pierre. Femme mystérieuse, un peu fée, un peu sorcière, créature aux pouvoirs extraordinaires. Entre les deux personnages se noue une relation qui modifiera à jamais la perception du monde du jeune écossais.

Lire un roman de Jean François Chabas, c’est  s’attendre à de la magie, des grands espaces, de l’aventure, du mystère. Peau de pierre tient bien toutes ces promesses. Ce qui s’y joue, c’est la transformation d’un homme au contact d’une créature qui incarne à la fois le nouveau monde, la femme et le surnaturel. Callum arrive avec tous ses préjugés contre les sauvages, préjugés que le texte expose avec force, pour montrer les limites de la pensée dominante, occidentale, blanche dont il est le représentant. Le Nouveau Monde est un enfer pour Callum, mais un enfer dans lequel il va se régénérer, au sens propre (on laissera le lecteur découvrir comment) et figuré, pour devenir un être nouveau. Il trouve en Ojistah une femme libre, déterminée, éternelle, symboliquement une géante, qui lui est bien supérieure, lui qui méprisait les femmes pour ne voir en elles qu’objets à conquérir. Comme toujours, le roman de Jean François Chabas laisse le lecteur libre d’interpréter ce personnage qui représente à la fois une force primitive, une connaissance encyclopédique du monde, et des pouvoirs immenses, dans sa façon de vivre au sein de la nature.  Que faut-il à Callum pour que de grand seigneur méchant homme il devienne trappeur ? Pour qu’il reconsidère sa vision des femmes ? Voilà tout ce qu’incarne Ojistah comme source et force de changement. Notons toutefois qu’une seconde femme libre se dessine dans le roman, Erin, femme qui scandalise le héros car elle incarne son contraire féminin sur le bateau, cherchant à coucher avec tous les hommes, puis qu’on retrouve à la fin du roman riche courtière en fourrures. Le Monde nouveau est celui de la réussite des femmes…

Les questions philosophiques sur les relations homme-femme, l’ancien et le nouveau monde, la civilisation et la sauvagerie sont l’arrière-plan d’un roman d’aventure qui s’assume pleinement comme tel. Avec ses multiples rebondissements, sa façon de nous plonger dans un voyage de l’Ecosse à l’Irlande, de l’Irlande au Canada, puis de confronter son héros à des loups, à un ours, le récit est palpitant. S’il se focalise sur une saison de la vie du narrateur avec Ojistah, le récit embrasse en fait une cinquantaine d’années, puisqu’il est supposé être écrit en 1930, et révèle à son extrême fin une belle surprise.

Un roman épique qui montre comment l’aventure, les grands espaces, et la rencontre avec une géante transforment profondément la personnalité d’un homme.

Les Livres sont des tapis volants

Les Livres sont des tapis volants
Eric Sanvoisin
Le Calicot 2025

Pour l’amour de la lecture

Par Michel Driol

Dans ce recueil de 8 nouvelles, c’est le livre qui est le héros, ou du moins, l’élément central. Il devient autobus, dont on attend impatiemment le passage. Il pousse sur les branches d’un arbre. Il constitue les maisons d’une ville… Si, comme on le voit, on touche au fantastique, on est aussi dans le réalisme, avec ce père qui tente d’obliger son fils à lire un livre ou avec cet exposé d’une élève sur les piles-à-lire. Quant aux lecteurs familiers de l’auteur, ils y retrouveront même  le personnage du buveur d’encre.

Voici un recueil dont l’écriture s’adapte parfaitement à des enfants – une écriture vive, souvent dialoguée, jouant avec toutes les ressources du récit -, un recueil qui célèbre la lecture, ses plaisirs, mais aussi ses enjeux plus sérieux avec vigueur. Chaque nouvelle entraine dans un univers différent, mais, au fond, c’est toujours pour dire que les livres font voyager, qu’on ne peut pas les faire disparaitre, mais aussi qu’ils peuvent être une source de libération. Chaque nouvelle rend ainsi hommage à un aspect de la lecture, histoire de convaincre les jeunes générations de la nécessité de cette pratique, dans une perspective que ne renierait pas Daniel Pennac, évoqué au travers du droit à ne pas finir un livre entamé. C’est le livre qui relie, à l’image de cette fillette allant questionner son grand père sur les lectures de sa grand-mère décédée. C’est aussi le livre menacé par le pouvoir politique, auquel il fait peur. Mais c’est aussi le livre dangereux, et c’est en cela que le recueil prend toute sa singularité.  Très borgésienne, la légende de la ville de papier se présente comme un récit cadre encadrant un livre inquiétant, dans lequel le héros se perd et meurt dans une cité de papier. Peut-on continuer à lire après cela ? Borgésien aussi  le livre à rôtir de toute urgence, livre vivant, capable de prédire le futur de celui qui le lit. Le recours au fantastique n’est-il pas la meilleure façon de dire que la lecture en elle-même a quelque chose de fantastique ?

La forme du recueil de nouvelles permet des textes courts, peu décourageants pour de jeunes lecteurs peu assurés. Elle permet aussi le partage par la lecture offerte. Si les thèmes et la forme choisis suscitent l’intérêt, ils font naitre aussi le questionnement sur les pratiques de lecture et sur ce qu’on trouve dans cette activité, d’autant que l’humour et la bienveillance de l’auteur sont perceptibles dans chacun des textes.