J’ai trop envie

J’ai trop envie
Vincent Guigue – Isabelle Bonameau
Les 400 coups 2026

Un peu d’intimité !

Par Michel Driol

Flonflon l’éléphanteau, au milieu d’une réunion de famille, dit à son papa qu’il a trop envie, et son papa l’encourage à aller seul dehors. Il est grand maintenant. Mais  dans l’arbre il y a Coco le singe, derrière le rocher un lézard, et dans l’eau un crocodile. Enfin, au milieu du désert, Flonflon trouve l’endroit idéal pour faire… et être soulagé !

Cartonné, donc destiné aux plus jeunes,  voici un album malin plein de suspens, qui reprend la forme de la randonnée et dont la chute – qu’on se gardera bien de révéler ici – fera sourire tous les lecteurs. On retrouve ici tous les thèmes de l’enfance : la réunion de famille, avec les courses des plus jeunes, le besoin pressant, urgent, l’enfant timide qui n’ose pas, et le père qui encourage, donne confiance, la quête d’un endroit où on puisse être seul, pour préserver cette pudeur enfantine naissante. Tout cela est bien perçu et montré, à travers ce petit éléphanteau dans une Afrique réduite à quelques éléments reconnaissables. Album malin, car l’illustratrice place toujours un indice pour que le jeune lecteur en sache plus que le personnage : des queues dans l’arbre ou derrière les rochers, des yeux dans l’eau. Album malin aussi par la chute surprenante, qui va au rebours de ce que le texte suggérait comme besoin éprouvé par l’éléphanteau…

S’adressant aux plus jeunes, le texte est réduit aux dialogues et pensées de Flonflon, les propos étant bien identifiables dans des phylactères,  suffisants pour faire avancer l’action, tenus dans une langue souvent familière, celle des enfants…. Les illustrations sont aussi très lisibles, et mettent l’accent sur les mimiques et attitudes de Flonflon anxieux, déçu, content…

Un album plein d’humour et de surprises dont le héros, jeune éléphant anthropomorphisé, personnage bien sympathique, est construit à l’image de nombreux enfants par ses attitudes, ses désirs, ses comportements

Village

Village
Julia Safirstein
Editions du livre, 2025

Petite merveille

Par Anne-Marie Mercier

Curieux objet que ce tout petit… livre ?
Allongé, cartonné, il présente à chaque page des formes colorées géométriques qui évoquent des architectures, on passe d’une page à l’autre, perplexe. On est intrigué par l’épaisseur de ces pages doublées… Arrive un enfant à qui on présente cet objet.
Surprise ! en trois secondes l’enfant a trouvé le système : chaque page peut se déplier de l’intérieur. L’objet, une fois totalement ouvert, présente toute une série de cloisons qui s’articulent entre elles en étoile. Cela forme un ensemble coloré de maison de styles et d’inspirations géographiques variées. Tout un monde dans un petit livre.

L’histoire est véridique et je remercie la petite fille de six ans qui m’a ouvert ce trésor. Il plaira à tout âge – à condition de trouver le secret…
On peut le voir déplié sur le site de l’autrice

Le Poil

Le Poil
Emilie Chazerand – Sébastien Mourrain
La Martinière jeunesse 2026

Un cheveu dans la soupe

Par Michel Driol

Elle est femme d’habitude, Carole Mezzanine, guide au musée de l’Escalator, qui vient déjeuner tous les dimanches avec mari et chien dans le même restaurant. Mais lorsqu’elle découvre un poil dans le minestrone, ulcérée, elle mène l’enquête. Qui est le coupable ? On la suit, scrutant les cuisiniers, les autres clients, jusqu’au miroir qui lui montre l’origine de ses perturbations… Poil au menton !

 Voilà une enquête policière bien loufoque portée par un texte et des illustrations bien comiques. Comique des noms propres, comique du métier exercé, comique de caractère avec cette héroïne qui ne laisse pas marcher sur les pieds, comique de situation avec le renversement final. Comique des expressions, qui accompagnent la quête de l’héroïne en épousant son point de vue, ses interjections, ses silences, ses non-dits pleins de sous-entendus. Mais aussi comique des illustrations, qui multiplient les coupables potentiels, les représentant chauves, barbus, moustachus, vêtus de fourrures… Tout ceci propose une belle parodie des scènes de crimes, dans lesquelles les indices sont identifiés, numérotés. Bref, un album réjouissant qui ne se prend pas au sérieux et procure une belle distraction dans laquelle tel est pris qui croyait prendre. Avec une morale quand même, même si elle n’est pas l’essentiel du propos ici : avant de voir la paille dans les cheveux de son prochain, il faut voir la poutre sur son menton, et avant de se lancer dans des accusations sans fondement, il convient de s’interroger soi-même…

Parodiant avec esprit une enquête policière sur un sujet à la fois futile et contrariant, voici un album au poil, aux illustrations expressives et bien déjantées, un vrai album pour rire !

Le Temps du Capitaine Brett

Le Temps du Capitaine Brett
Blexbolex
La Partie, 2026

 Abordage de l’innocence

Par Anne-Marie Mercier

Le Temps du Capitaine Brett est un livre qui ne laisse pas indifférent et dont on ne sort pas indemne, comme d’autres grands livres d’enfance. Comme dans Pinocchio ou L’île au trésor, un enfant y fait l’expérience à la fois de l’aventure et de la solitude. Il découvre la méchanceté,  l’ambivalence des sentiments, et la dangerosité du monde, bref, il vit le temps de la fin de l’enfance et de la fin de l’innocence.
Comme dans les romans cités plus haut tout cela est agréablement coloré de thèmes classiques de l’aventure (pirates, trésor, enquête,…). Ici, c’est particulièrement coloré, au sens propre, avec les belles images de Blexbolex à l’esthétique inspirée de la sérigraphie. On retrouve l’univers étrange des Magiciens dans ce volume qui lui ressemble aussi formellement.
Le jeune héros est envoyé chez un oncle savant, collectionneur et distrait, qui ne s’occupe pas beaucoup de lui. Il s’y ennuie malgré la présence bienveillante d’une cuisinière-gouvernante talentueuse. Il s’échappe pour parcourir en cachette la ville, impressionnante (Leipzig ?). Il tombe sur une bande de pirates dirigée par un capitaine à tête de mort et comprenant entre autres un chat anthropomorphe et une fille portant un masque. Pirates de rivières, et d’égouts, ils ne craignent pas de faire couler le sang. Ils capturent l’enfant et l’enrôlent comme mousse à bord de leur barque étrange. Les différents chapitres montrent comment l’enfant tente de leur échapper et comment il retombe sans cesse entre leurs griffes, comme dans un rêve récurrent
Au fil du texte, on comprend que l’oncle (et peut-être toute la famille Perthuis, dont le nom, archaïque comme le prénom de l’enfant, Hyéronimus,  est significatif) a rencontré le capitaine dans son enfance : malédiction familiale, fantasmagorie de l’enfant qui s’ennuie, métaphore de fins d’enfance et d’un temps répétitif, toutes les pistes d’interprétation sont possibles. L’ensemble est captivant et superbe, entre le roman graphique et l’album.
En 2009, Blexbolex a reçu la Golden Letter (Prix du plus beau livre du monde) à la Foire du livre de Leipzig pour son Imagier des gens (Albin Michel Jeunesse). Poursuivi par Saison (2009) et Romances (2013), il forme un superbe triptyque.

 

Ma vie pleine d’écailles

Ma vie pleine d’écailles
Sabine Revillet
Editions théâtrales jeunesse 2026

En quête de son origine…

Par Michel Driol

A six ans, Chloé vit avec sa mère. Cette dernière ne répond pas à ses questions, ne finit jamais ses phrases, ni les histoires qu’elle raconte. Chloé souffre de ne pas connaitre son père, et fait tout à moitié, dans sa façon de s’habiller, de faire le ménage… Quand la maitresse demande de dessiner son arbre généalogique, elle s’y prend à plusieurs fois : arbre tordu, arbre à une seule branche… Et quand ses camarades de classe lui demandent une photo de son père, elle découpe dans un magazine une tête d’homme qu’elle colle sur un corps de poisson. Son père est un homme poisson… mais l’homme ne descend-il pas des poissons ?

Comment reconstituer son récit familial quand on ne le connait pas, et qu’il n’y a personne pour le raconter ? Comment trouver sa place dans le monde quand on a du mal à trouver sa place au sein de sa famille ? Qu’hérite-t-on de ses parents? Comment l’imagination, la fiction peuvent tenir lieu de réel, et entrainer dans un autre monde, constituer un autre récit ? Chloé, qui n’a pas les réponses à ses questions, se sent incomplète, ce qui est magnifiquement mis en scène et montré par les habitudes de la fillette. La pièce parle des non dits, du secret familial avec à la fois beaucoup d’humour – de distanciation – Chloé étant à la fois protagoniste et narratrice de l’histoire – mais aussi de délicatesse et de sensibilité. Chloé souffre, mais sa maman aussi. Elle en vient à se confier à sa fille. Elle ne raconte que le début des histoires, qui sont toujours pleins d’espoir et de beauté. Ensuite, cela se complique, se dégrade. On devine alors qu’elle parle de sa relation avec le père de Chloé. Entre implicite et explicite, la pièce évoque la difficulté à être soi-même. Outre la mère, trois protagonistes se distinguent, avec des fonctions bien identifiées : la baby-sittter, gothique, et son camarade Aboudramane, qui apportent, chacun à leur façon, de l’aide à Chloé, et Tristan, un opposant, adversaire, dont on découvre par la suite qu’il est un enfant adopté.

Une pièce de théâtre qui enchaine les situations avec poésie, qui fait alterner vie familiale et vie scolaire, qui questionne autant sur les liens familiaux que sur les fonctions du récit, avec humour. Vive les arbres généa-très-logiques !

Comme un poisson fleur

Comme un poisson fleur
Julia Sørensen
Askip, 2026

« Votre chemin sera différent »

Par Anne-Marie Mercier

Le très bel album de Julia Sørensen aborde avec délicatesse la naissance puis la croissance d’un enfant atteint de trisomie. Elle lance d’abord le lecteur sur une autre piste : à sa naissance on découvre que les pieds de Marcel sont palmés. Mais la suite oublie cette malformation pour développer ce que le « petit truc en plus », le chromosome surnuméraire, génère dans le développement de l’enfant.
Loin de verser dans le pathétique, l’album insiste sur la joie mêlée de tristesse des parents, sur leur amour, la tendresse partagée, et surtout sur le fait que Marcel, pour l’essentiel, est un enfant comme les autres : il aime jouer, faire des blagues. Il progresse, mais il apprend, à son rythme. De belles images montrent des cubes à empiler un peu en vrac, ou un escalier à gravir comme autant de défis. On voit aussi que s’il est rejeté par certains enfants (« il ne peut pas jouer avec nous. Il casse tout »), il est accepté tel qu’il est par d’autres : un garçon et une fille sont ses copains ; ils font des bêtises ensemble.
Les images, composés aux crayons de couleurs, sont en teintes douces et en gris pâle, avec des contours estompés, comme les caractères du texte. La métaphore permet d’aborder les choses difficiles. Ainsi, le mot trisomie, qui fait peur, a été enterré par les parents dans le jardin, parmi les fleurs, mais pas complètement, pour le garder à l’œil. C’est une belle formule pour évoquer le savoir et le non-savoir des parents. Ce n’est qu’avec l’arrivée d’une femme bienveillante, atteinte du même syndrome, que le mot sera « déterré » et que, peut-être l’acceptation s’affirmera.
Le beau titre, énigmatique, rappelle sans doute la malformation de Marcel, mais annonce aussi la dernière page où l’on évoque, après la scolarité future (avec des aides) de Marcel ses vacances où il pourra « passer ses journées à faire le poisson dans la piscine, le lac ou la rivière ». Le bonheur d’exister « comme un poisson dans l’eau », ou comme une fleur cachée puis découverte, ne dépend pas des catégories.
L’album est très beau, subtil et courageux. Il fait du bien aussi. Il en fera aux familles qui s’y retrouveront et aux autres également, qui découvriront ainsi que ces enfants sont avant tout des enfants, qui aiment, qui jouent, et qui apprennent, à leur rythme.

L’Histoire de la cafetière

L’Histoire de la cafetière
Anne Herbauts
Casterman 2026

Des petites causes, dont furent faites grandes catastrophes…

Par Michel Driol

C’est un petit déjeuner qui aurait pu être tranquille, partagé par un chat et un chien, un jour de pluie. Café au lait, céréales et gaufres sur une belle nappe aux motifs de cerises. C’était sans compter avec l’oiseau, qui veut attraper l’escargot, avec le chat qui veut attraper l’oiseau. Et voilà cafetière et escabelle renversées… Intervient alors Marc, le café, qui demande ce qui se passe. Et tous de rejeter la faute sur l’autre… Nouvelle intervention de Marc, qui propose de faire la paix, de tout remettre dans l’ordre. On s’installe alors au jardin, pour un nouveau petit déjeuner. Mais voilà que le vent se lève…

On retrouve ici tout l’univers poétique si particulier d’Anne Herbauts. Dans le texte, qui prend ici l’allure d’une comptine, par le jeu des répétitions syntaxiques, des listes, qui jouent sur l’accumulation, se situant toujours entre ordre de la forme syntaxique et désordre du contenu raconté. Avec la répétition d’une belle histoire. D’abord annoncée, puis niée, par deux fois. Cela devait être une belle histoire… Que faire quand entre l’intention de l’autrice et le récit il y a comme une distorsion à cause des personnages, du réel qui résiste à la volonté ? S’en remettre à la sagesse énergique d’un objet, une cafetière, personnalisée par Marc, cafetière à l’ancienne, la dubelloire des stéphanois et de lyonnais…

Bien sûr, c’est une histoire qui parle de conflits, d’accusation, du fameux C’est pas moi, c’est lui, de qui a commencé ?, autant de situations bien connues des enfants. Bien sûr, c’est une histoire qui parle de réconciliation, d’association autour d’un projet pour tout réparer, de concorde retrouvée. Mais c’est plus que cela. D’abord par la fin, qui laisse planer le doute sur la pérennité de cette concorde, avec un nouvel intrus – élément perturbateur. L’histoire n’est qu’un perpétuel recommencement, semble dire l’album, une lutte incessante entre facteurs de désordre et désir d’ordre. Ensuite par la façon dont l’album est conçu, dans une symbiose parfaite entre texte, image, et objet livre, ce qui est bien la caractéristique de l’autrice. Il faut voir comment le café se renverse matériellement sur la page, la noircissant. Comment celle-ci est salie par les traces des pattes du chien, du chat, de l’oiseau, et par la bave de l’escargot, comment c’est de la tache de café que surgit le visage courroucé de Marc. Le texte et l’image partagent le même dynamisme, entrainent le lecteur dans la même folie de l’enchaînement cartoonesque des situations, dans un monde sens dessus dessous.

Comme souvent avec Anne Herbauts, l’album est susceptible de plusieurs lectures. Le quatrain qui l’ouvre donne un autre clé de lecture, la quête du vert – couleur d’espoir – dans un monde renversé où dominent le rouge, le noir et le blanc. Et il y a quelque chose de merveilleux à faire d’une simple cafetière le symbole de ce monde qu’on brutalise, qu’on malmène, qu’on maltraite.

L’Hiver de Volpiglio

L’Hiver de Volpiglio
Karen Hottois, Julia Woignier
La Partie, 2026

Le temps d’aimer

Par Anne-Marie Mercier

Volpiglio est, comme son nom l’indique en italien (la volpe), un renard. L’hiver arrivant, il aide ses amis à entrer en hibernation. Ortrude la chauve-souris, Fru-Fru le hérisson, Ginette la grenouille, Pollen l’ours, Feuille la carpe, chacun a droit à une histoire pour s’endormir, un geste tendre, un lit bien arrangé, et voilà le renard seul avec l’hiver…
Il médite en vrai philosophe sur le temps qui passe, lentement. Il écrit des notes qu’il colle sur son frigo; il vérifie que ses amis vont bien et dorment toujours. Enfin, il écrit sur la neige tout ce qu’il aimerait pouvoir leur dire, jour après jour, effaçant le lendemain le travail de la veille. Quand ses amis ne sont pas là, il a la compagnie des mots. Certains sont ses préférés, comme pamplemousse, « parce qu’il est rond et vient d’un pays lointain.  […] Il aime répéter les mots feuilleter, berceuse, gâteau roulé, poule en chocolat, coulis de fraise et encore craqueler. »
Le texte, subtil et poétique, est accompagné de belles aquarelles : faisant alterner vignettes, images séquentielles et illustrations en double page, elles épousent le rythme du récit et illustrent l’attention du personnage aux petits choses comme aux grandes. La beauté de la nature hivernale est soulignée par des détails, des paysages, des traces de bleu sur le blanc de la neige (« ce blanc est plus blanc que le blanc d’œuf blanchi avec du blanc d’œil »), des couleurs intenses qui tranchent sur ce blanc. Les images qui montrent le renard écrivant sur la neige sont superbes : on le voit comme un artiste de l’action painting, un Pollock, qui « recouvre de lettres majuscules et minuscules, de points et de virgules le champ immaculé de son terrier ».
Au-delà de cette beauté, la solitude de Volpiglio est centrale. Avec ses amis, il semble beaucoup donner et ne rien recevoir ; il manque de mots pour leur dire ce qu’il ressent à leur égard. Mais la fin nous rassure : on peut s’exprimer par gestes et cela vaut bien tout un discours.

C’est un très bel album, charmant par sa douceur et sa sensibilité aux petites choses, profond par sa réflexion sur la solitude, les mots et l’amitié, avec de très belles images à contempler, lentement, comme en hiver.

 

Entre toi et moi

Entre toi et moi
Zofia Jełowicka Bianchini
Seuil Jeunesse 2026

Qu’il est long le chemin…

Par Michel Driol

Une petite fille part, avec sa famille, en voiture, rejoindre quelqu’un qu’elle aime. Tandis que défile le paysage, elle s’interroge tout en s’adressant à celle ou celui qu’elle va rejoindre. Qu’est ce que cela signifie, très loin… ? Ne pourrait-on pas déplacer les choses qui nous séparent ?

Voilà un album qui parle des distances qui séparent. Distance physique, ici, puis qu’on voyage longtemps, de l’autre côté du fleuve, en longeant des montagnes, jusqu’à la mer. Mais aussi distance morale, celle qui sépare son père de son papi, qu’une montagne sépare, alors qu’il habite à proximité. Le texte, avec délicatesse, aborde ces questions à hauteur d’une fillette qui, dans sa tête, parle à celui ou celle qu’elle va rejoindre. Au lecteur d’en deviner l’identité, l’âge, les raisons du départ. Parent, ami, cousin, enfant sans doute qui grimpe aux arbres et tombe en courant trop vite.  Maman dit que tu habites loin maintenant… La séparation est douloureuse pour la fillette, qui effectue pour la première fois ce voyage. Tout l’album dit à la fois la distance qui sépare et les liens forts qui unissent dans un texte qui procède par petites touches, accompagnant le voyage, nommant les choses vues afin de faire connaissance avec elles et de pouvoir retrouver le chemin la prochaine fois. Ces petites touches renvoient la fillette à son impuissance face au monde des adultes, qu’elle subit sans avoir prise sur lui, à son passage entre le connu, proche de la maison, et l’inconnu, celui de la grande ville, dans laquelle on se perd, comme une image du vaste monde trop grand pour elle. Bien sûr, la distance se mesure, en kilomètres, en heures pour les adultes, en nombre d’arbres ou de vaches qu’on compte pour la fillette, dans laquelle nombre de jeunes lecteurs se reconnaitront.

Ce monologue intérieur, comme un dialogue à une voix adressé à celui ou celle qu’on va retrouver s’inscrit dans des illustrations grand format, à la peinture, illustrations très propres, très précises et surtout très cinématographiques. Alternent ainsi les plans d’extérieur montrant la voiture sur la route,  les plans d’intérieur montrant la fillette et ce qu’elle voit, les plans sur les passagers en train de dormir, autant de regards portés sur ce voyage et sur le monde traversé, un monde peuplé d’autres voitures, d’autres maisons, de personnages vaquant à leurs occupations, autant de façons de montrer la distance, l’éloignement, de faire éprouver par le lecteur cette expérience du voyage vers ce qui est à la fois inconnu (le lieu) et connu (la personne qu’on va voir).

Souvent les enfants n’aiment pas les longs voyages en voiture. Ce n’est pas le cas de cette fillette qui observe, regarde, réfléchit, se questionne sur le monde, que les liens qui nous unissent et ce qui nous sépare. Un album inspiré de l’expérience personnelle de son autrice, d’origine polonaise, qui, venue faire ses études en France, a laissé en Pologne son petit frère, une expérience qu’elle sublime et universalise ici.

Constellations 2

Constellations 2
Paul Geai, Jeanne Picq
Cosmographe éditions, 2026

Le ciel entre images et mythes

Par Anne-Marie Mercier

Ce deuxième volume de Constellations (même éditeur, 2001) reprend le même principe : une succession de pages et de calques pour décrire sous divers aspects une constellation. On y présente huit nouveaux ensembles stellaires : Taureau, Aigle, Lièvre, Poissons, Paon, Lynx, Caméléon et Dragon.
Le dispositif est le même : en page impaire une devinette propose de deviner l’animal dont le nom désigne le groupe d’étoiles, sous la forme d’un « qui suis-je ? » ,  tandis que la page de droite présente sur un calque bleu les étoiles, avec leur nom, et les lignes imaginaires qui, traditionnellement, les relient entre elles pour esquisser une image de l’animal. Par transparence, on distingue vaguement la forme de l’animal. Le calque bleu cède la place à un calque transparent sur lequel la constellation est à nouveau tracée, cette fois en traits dorés, les grandes étoiles faisant de belles flaques lumineuses. A travers le calque on distingue cette fois le dessin de l’animal sur lequel les lignes se superposent. Enfin, on peut contempler encore mieux en tournant la page.
Pour cette représentation, Jeanne Picq a choisi un dessin net, beau,  toujours stylisé, et des couleurs et motifs en teintes adoucies (bistre, bleu nuit).

Tout cela est très beau et mérite qu’on l’emporte en vacances pour contempler le ciel d’été avant de réviser sa mythologie.

On peut feuilleter quelques pages du premier volume (épuisé, malheureusement) sur le site de Cosmographe édition et y savourer la présentation de la constellation de l’aigle de ce volume 2.