Éditions Philomèle

Embrouillaminis
Marie-Laure Alvarez et Hajnalka Cserhàti
Philomèle, 2014

Au fil des métaphores

Par Yann Leblanc

Embrouillaminis-couveLe fil semble être le « fil rouge » des éditions Philomèle : c’était déjà l’objet principal de l’ouvrage du même titre chroniqué récemment, déjà rouge, comme dans cet album plus récent ; mais ici, le fil de la pensée se fait métaphore d’une réflexion sur… la pensée, sa progression et ses blocages.

Le parallèle entre la pelote de laine (rouge) tricotée par la grand-mère et les idées de sa petite fille se retrouve autour de la question des nœuds, de la pelote embrouillée, que seule une personne délicate et patiente pourra débrouiller. Le « lien » de l’amitié complète ces métaphores bien « filées ». Sur le blanc de la page, les dessins crayonnés chargés et les ombres denses rehaussés de couleurs vives de Hajnalka Cserhàti accompagnent adroitement tous ces thèmes.

Présentation des Éditions Philomèle

 » Faire sonner la langue, la bousculer gaiement, la caresser dans le sens du rythme;
mettre les mots sens dessus dessous dans des textes de fiction, proches de l’imaginaire enfantin;

Voyager d’une image à l’autre et découvrir au passage le style et les couleurs d’artistes illustrateurs aux univers singuliers.

Les albums de  Philomèle s’adressent aux enfants de 3 à 99 ans.
Ils sont hors collection pour laisser libre place aux rencontres et aux coups de coeur: contes, comptines, poésie, et bien d’autres surprises à venir…

Éditions Philomèle.
11-13, rue de Saclay 92290 Châtenay-Malabry.
contact@editionsphilomele.fr

Itawapa

Itawapa
Xavier-Laurent Petit

L ‘école des loisirs, 2013

Du pouvoir des images contre la déforestation

Par Anne-Marie Mercier

ItawapaXavier-Laurent Petit signe ici un roman proche de L’Attrape-rêves, où l’aventure exotique sert un propos écologique. Ici, le cadre est celui de la forêt amazonienne, et l’ennemi les entreprises qui chassent les indiens de leurs terres et détruisent la forêt, comme ceux que les indiens appellent les Termites, dans le film de John Boorman, La Forêt d’émeraude.

Mais comme dans son roman précédent, le texte ne se réduit pas à un propos écologique et militant. Il est porté par des personnages extraordinaires et attachants : le grand père irresponsable et alcoolique, devin et escroc, dont on sait qu’il cache quelque chose, le policier désœuvré en surpoids, passionné de photographie, la mère du héros, disparue à la recherche du dernier représentant d’une tribu, qu’elle nomme Ultimo, le « Dernier ».

Partant à la recherche de sa mère, la jeune Talia apprendra beaucoup de choses sur la forêt et la vie des indiens, tout en découvrant un secret de famille jusqu’ici bien caché, secret que le lecteur expérimenté aura en partie deviné grâce à un prologue en forme d’énigme. Ainsi l’auteur conduit plusieurs récits parallèles, celui du combat contre une multinationale, du pouvoir des images, du mystère de la disparition de la mère de Talia, de la rédemption de personnages enlisés dans une situation délétère, du sauvetage du dernier indien, et enfin de la reconstruction d’une histoire familiale.

Enquête au collège, L’intégrale 1

Enquête au collège, L’intégrale 1
Jean-Philippe Arroud-Vignod
Gallimard jeunesse, 2012

Littérature au collège

Par Anne-Marie Mercier

Enquête au collègeLe professeur a disparu, Enquête au collège, P. P. Cul-Vert détective privé… ces grands succès de littérature devenue « scolaire » tant elle a été prescrite par les enseignants de français désireux de faire aimer la lecture à leurs ouailles sont ici « classicisés » sous la forme d’une intégrale, une consécration, donc. Les dessins de Serge Bloch suffiraient à les attirer.

Il y a un charme désuet à ces récits : le langage des adolescents est un peu démodé, les relations avec l’institution sont, malgré quelques accrocs, plutôt harmonieuses, les amours parfaitement innocentes, et les intrigues se cantonnent dans un genre policier de bon aloi. C’est une littérature qui ne se prend pas au sérieux. Il en faut. Mais il faut aussi proposer, avec ces ouvrages certes, d’autres types d’ouvrages aux  collégiens, si l’on veut les amener à la « Littérature ».

Cela dit, le grand mérite de cette série à la française aura été, bien avant le succès de Harry Potter de faire goûter le genre du « college novel » (le terme « roman scolaire » désignant autre chose, qu’on me pardonne l’anglicisme) aux jeunes lecteurs francophones.

La Bobine d’Alfred

La Bobine d’Alfred
Malika Ferdjoukh

L ‘école des loisirs, 2013

Hitchcock au travail

Par Anne-Marie Mercier

bobine-alfredSuspens, actrices sur les nerfs, amours secrètes, journalistes indiscrets, poursuites… tous les ingrédients d’un film d’Hitchcock sont réunis ici dans une intrigue qui, si elle ne se noue que tardivement, garde le lecteur en haleine jusqu’au bout.

Mais on n’est pas au cinéma, on est au royaume des mots ; la légende de Hollywood est sans cesse présente à travers toutes sortes d’allusions qu’on peut chercher à percer. Le roman est aussi une belle initiation au travail de création d’un film selon la manière du maître, et une initiation à la vie pour le héros de 16 ans, fils d’un cuisinier français qui a été embauché sur le tournage d’un film qui ne sortira jamais sur les écrans pour des raisons qui apparaissent successivement.

Fascination pour le cinéma et pour les actrices, infraction d’un interdit pour satisfaire une passion, culpabilité que l’on traîne longtemps avant de découvrir que le trompeur a été trompé, le récit noue de nombreux thèmes autour de la technique et de l’amour du cinéma.

Max et Moritz avec Claque du bec et Cie

Max et Moritz avec Claque du bec et Cie (1865)
Wilhelm Busch

Adapté de l’allemand par Cavanna
L ‘école des loisirs, 2012

Garnements historiques

Par Anne-Marie Mercier

Max et MoritzClassique de la littérature illustrée pour la jeunesse, Max et Moritz risque cependant de déranger plus d’un lecteur adulte – ce n’est pas  si étonnant que ce soit Cavanna qui l’ait traduit. A ceux qui disent que la littérature contemporaine destinée aux enfants est trop noire et trop violente, on peut opposer ce livre, cocasse, excessif, où les garnements font de vraies bêtises, sont cruels avec les animaux comme avec les adultes et où les adultes entre eux ne sont guère meilleurs. Seule « consolation » pour les tenants de la morale, les méchants sont punis et de façon radicale, quasi « haché menu comme chair à pâtée », qu’ils soient enfants, adultes, ou animaux.

Dans ce monde sans pitié, les images sont acérées, dynamiques ; les personnages humains et animaux sont caricaturaux, le burlesque est affiché, il se fait style aussi bien littéraire que graphique.

Le Fil rouge

Le Fil rouge
Géraldine Collet, Cécile Hudrisier

Philomèle, 2011

Au fil des contes

Par Anne-Marie Mercier

maquette-fil.inddL’expression « fil rouge », est prise ici au pied de la lettre comme au sens figuré : c’est celui qu’une petite fille tire, faisant apparaître des personnages de conte, puis le Père Noël, dont le pull se détricote. C’est aussi celui de la fantaisie, de l’accumulation joyeuse, de la juxtaposition des contraires, du jeu avec l’imaginaire et l’image.

Fondées en 2009, les éditions Philomèle publient des albums pour les jeunes enfants qui jouent sur les mots et les situations, avec simplicité et originalité.

 

 

Adam et Thomas

Adam et Thomas
Aharon Appelfeld
Traduit (hébreu) par Valérie Zenatti
L ‘école des loisirs, 2013

 Robinsons du ghetto

Par Anne-Marie Mercier

adam-et-thomasLes robinsonnades partent souvent d’une situation quelque peu artificielle et improbable pour installer une situation expérimentale, un laboratoire fictionnel, censé montrer les profondeurs de l’âme enfantine, son côté lumineux et résilient ou son côté noir (sur le modèle de Sa Majesté des mouches) tout en distrayant avec la découverte du lieu, enchanteur ou non, et les ressources de débrouillardise des petits héros.

Ici, on retrouve tous ces aspects : les deux enfants réfugiés dans la forêt construisent des abris, vivent avec les animaux qui passent, se nourrissent de baies et d’eau de source, mais la réflexion est ancrée dans l’histoire : leurs mères les ont amenés là, chacune séparément, non pour les y perdre mais pour les cacher, loin du ghetto en proie au chaos (sans doute celui de Czenowicz où est né Appelfeld, en 1932). Ils voient les flammes qui consument la ville, entendent le bruit des canons et des fusillades, la course de fuyards au pied de leur arbre; ils secourent quelques un de ceux-ci. Ils ne survivent que grâce à l’aide d’une petite fille réfugiée dans une ferme proche, Mina, dans laquelle ils reconnaissent une camarade de classe à qui ils ne se sont jamais intéressés, et aux dons d’un inconnu. Ils souffrent de la faim, du froid et vivent dans l’angoisse.

Loin d’être une simple parenthèse comme dans de nombreux récits contemporains, l’« île » est un lieu de réclusion, une malédiction. On retrouve l’esprit du Robinson de Defoe :

« N’est-ce pas étrange, nous vivons dans la forêt sans nos parents et nos amis. Qu’avons nous fait de mal ? J’ai l’impression que c’est une punition. Je ne comprends pas bien qui nous punit et pourquoi ?

– Nous sommes juifs, lui répondit Adam comme une évidence. »

Adam, 9 ans, est fils d’un artisan croyant ; il connaît bien la forêt « et tout ce qu’elle contient ». Son camarade de classe, Thomas, est un bon élève, fils d’intellectuels laïcs ; il ne sait rien de la nature. Ils échangent leurs savoirs sur le monde, la situation, les raisons qui font qu’ils doivent se cacher, en reprenant des formules qu’ils ont entendues chez eux et les opinions de leurs pères : d’après l’un, il faut agir pour ne pas trop réfléchir, l’autre veut comprendre. Qu’est ce qu’être juif, pourquoi sont ils pourchassés, reverront-ils leurs pères et leurs grands parents, pourquoi leurs mères tardent-elles tant à venir les chercher, auraient-ils mieux fait d’aller se réfugier chez une femme qu’ils savent méchante, comme elle l’avaient conseillé ?

Si la fin est relativement heureuse (les mères reviennent, les Russes libèrent la ville et sauvent Mina mourante), le traitement qu’a subi Mina, battue par le paysan censé la sauver, un « homme au cœur vide », laisse une ombre sur l’apprentissage des deux enfants, comme l’absence de réponse aux autres questions.

Ce regard sur une période sombre de l’histoire est porté par un récit sobre et prenant, un regard sensible sur la vie de la forêt comme sur les relations entre les deux enfants ; les aquarelles de Philippe Dumas rendent avec douceur la fragilité et la beauté des moments et des êtres, les souvenirs et les songes. Le narrateur ne donne jamais de leçons, il se contente d’énoncer les faits pour laisser la place au dialogue des deux enfants ou à leurs pensées secrètes et à leurs rêves.

Ce très beau récit est le premier livre pour la jeunesse de Aharon Appelfeld. Il reprend son expérience de la période de la guerre en Roumanie pendant laquelle, après avoir vécu dans le ghetto, il est déporté en Ukraine. En 1942 (âgé de 12 ans), il s’est enfui et a survécu dans la forêt puis chez des paysans, jusqu’à l’arrivée de l’Armée rouge.

Le Clan de la grotte – Au temps de l’Homme de Tautavel

Le Clan de la grotte – Au temps de l’Homme de Tautavel
Olivier Melano
L’École des Loisirs, 2014

Sus au rhinocéros !

Par Matthieu Freyheit

Le Clan de la grotte TautavelAlbum de fiction documentaire, le Clan de la grotte offre une présentation du site de la grotte de Tautavel, dans les Pyrénées Orientales, et des découvertes qui lui sont liées : le lecteur pénètre, à travers une fiction dans la fiction, dans la vie de l’homme de Tautavel, prénéandertalien vivant il y a plus de 300 000 mille ans. Le lecteur découvre également, dans un récit-cadre au temps présent, le travail des préhistoriens et la minutie comme l’envergure des fouilles archéologiques qui mettent au jour des objets, des lieux, des peintures, mais surtout, aussi, des interprétations. Ainsi la fiction dans la fiction a-t-elle une valeur plus documentaire que le récit-cadre, somme toute peu utile, si ce n’est – et c’est important – pour illustrer les rapports entretenus entre temps passés et temps présents. Le documentaire restitue les éléments classiques de la fiction préhistorique : une grotte sombre, une tribu armée d’épieux, un repas de viande crue rappelant que l’homme de Tautavel ne maîtrisait pas encore le feu. Et, bien évidemment, des scènes de chasse qui renvoient l’homme à sa situation à la fois de proie et de prédateur dans un paysage occupé par le motif de la survie.

Les planches, comme le récit, ne cherchent pas l’originalité, ce qui ne les empêche pas d’être réussies. Les quelques images nocturnes, en particulier, évoquent le vide singulier de ce monde qui n’est plus vraiment le nôtre.

L’album, c’est vrai, semble un peu avoir été conçu pour être vendu aux touristes visiteurs de Tautavel. Mais qu’importe, après tout : on peut se réjouir, au contraire, de voir la littérature de jeunesse rester vivace dans la création d’une culture préhistorique.

Le Conte du prince en deux ou l’histoire d’une mémorable fessée

Le Conte du prince en deux ou l’histoire d’une mémorable fessée
Olivier Douzou, Frédérique Bertrand
Le Rouergue, 2014

Pour ou contre la fessée ?

Par Anne-Marie Mercier

conteduprinceendeuxVoilà une histoire en deux moitiés, l’une englobant l’autre et toutes deux tournant autour de la même question : que penser des châtiments corporels infligés aux enfants par leurs parents – et plus précisément de la fessée ?

Le conte inséré répond catégoriquement : un jour un roi fessa si fort son fils qu’il le fendit en deux moitiés, de part et d’autre du sillon fessier. L’une des moitiés, qui se révoltait, fut enfermée dans une tour et l’autre, docile, tint le rôle du prince en tentant de masquer qu’il n’était que la moitié de lui même. On devine tout ce qu’il peut y avoir comme sous-entendus à une situation que le dessin montre de façon littérale, si l’on peut dire cela d’un dessin : les princes sont effectivement comme une pomme coupée en deux.

L’autre histoire est celle d’un débat, qui commence par un micro trottoir dans lequel une mère condamne ces pratiques, disant que « en Suède par exemple… » et se poursuit à l’intérieur de la classe par un échange entre les enfants, puis à la sortie d’école où la même mère se contredit de façon spectaculaire.

On ne copie pasC’est donc bien un album doublement double, porteur d’une certaine ambiguïté pour ne pas dire duplicité. On retrouve donc ici le duo d’auteurs du merveilleux album On ne copie pas, au mieux de sa forme !

Warp : l’assassin malgré lui

WARP, Livre I : L’Assassin malgré lui
Eoin Colfer

Traduit (anglais) par Jean-François Ménard
Gallimard Jeunesse, 2013

Le mystère des Londres

Par Matthieu Freyheit

WARP_1Chevie Savano, jeune agente du FBVI, est envoyée à Londres après avoir fait échouer une mission d’infiltration. Sa nouvelle mission ? Attendre, sans sortir, quelque chose ou quelqu’un qui, prévient-on, ne devrait pas arriver : loin d’être évident pour une jeune fille au tempérament plutôt explosif et à la personnalité piquante.

Riley, miséreux londonien de la fin du XIXe siècle et jeune adolescent, vit au service de son assassin-magicien de maître, l’infâme Garrick, en quête de véritable magie. Leur prochain coup comme mercenaires : un nouvel assassinat, que devra perpétrer Riley pour prouve sa ‘valeur’ auprès du maître. Au moment du meurtre, cependant, le jeune garçon hésite, avant que sa main, forcée, ne s’enfonce. Et que l’imprévu ne s’en mêle, projetant Riley, avec le corps de l’assassiné, dans un futur qui n’est autre que le présent de l’agente Savano.

Dès lors s’engage une longue et haletante (pour les personnages) course-poursuite, semée de meurtres, Chevie et Riley étant amenés à faire alliance contre le terrible magicien à leurs trousses. L’intérêt n’est pas là, mais plutôt dans les allers et retours entre deux époques, et dans l’imagination des possibilités offertes par ces voyages temporels, propres à comparer deux réalités urbaines. Par ailleurs, si le Londres contemporain est somme toute assez peu précisé, Eoin Colfer propose en revanche de restituer un Londres romantique des bas-fonds, fidèle (ou presque…) au portrait qu’en dresse Dominique Kalifa (Les Bas-fonds, 2013).

On se demande, toutefois, si tout le dispositif mis en place est bien utile. Les voyages temporels sont certes l’occasion de rappeler l’idée qu’il n’y a pas d’homme éternel, mais la problématique n’est que très légèrement soulevée. De fait, les situations sont souvent simplifiées par une multiplication d’effets qui agissent comme un semblant de complexité (Garrick fusionne par exemple avec un agent du XXIe siècle et intègre ainsi ses connaissances et compétences, brisant la nécessité de l’adaptation). L’emprunt générique au steampunk, devenu un peu trop globalisant pour fédérer ou générer une idée spécifique, semble donc lui aussi un peu gratuit.

Quant à Riley, sa présence manifeste le désir de l’auteur de proposer/propulser un personnage ‘à la Dickens’, auquel hommage est rendu, et fonctionne également (un peu ?) comme un argument marketing. Mais cela importe peu : on se réjouit, tout se même, d’acquérir un texte qui pourrait, justement, aider à conduire les élèves jusqu’à Oliver Twist. Là réside sans doute l’un des atouts (il y en a d’autres, quand même) du nouveau roman d’Eoin Colfer.

Enfin, le ton prêté à l’agente Chevie Savano restitue la nouvelle esthétique (mode) des héros adolescents à l’insolence mordante. Là encore, Eoin Colfer s’en sort bien, en montrant notamment, quand l’ironie tombe à plat, que l’humour nécessite une forme d’intelligence, et de maturité.